Historia Francorum

Grégoire de Tours · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 8 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Grégoire de Tours

Histoire des Francs  : livre I

texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER

introduction - livre II

COLLECTION

DES MÉMOIRES

RELATIFS

A L'HISTOIRE DE FRANCE,

depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au

13e siècle

AVEC UNE INTRODUCTION DES SUPPLÉMENS, DES NOTICES ET DES NOTES;

Par M. GUIZOT,

PROFESSEUR D'HISTOIRE MODERNE A L’ACADÉMIE DE PARIS.

.

Histoire des Francs

Préface de Grégoire de Tours

La culture des lettres et des sciences libérales dépérissant, périssant même dans les cités de la Gaule; au Milieu des bonnes et des mauvaises actions qui y étaient commises, pendant que les barbares se livraient à leur férocité et les rois à leur fureur; que l'Église était attaquée par les hérétiques et défendue par les catholiques; que la foi chrétienne, fervente dans la plupart des. coeurs, était, dans quelques autres, tiède et languissante; que les Églises étaient tour à tour enrichies par les hommes pieux et dépouillées par les infidèles; il ne s'est rencontré aucun grammairien, habile dans l'art de la dialectique, qui ait entrepris de décrire ces choses soit en prose, soit en vers. Aussi beaucoup d'hommes gémissaient disant :

Malheur à nos jours ! l'étude des lettres périt parmi nous, et on ne trouve personne qui puisse raconter dans ses écrits les faits d'à présent. Voyant cela, j'ai jugé à propos de conserver, bien qu'en un langage inculte, la mémoire des choses passées, afin qu'elles arrivent à la connaissance des hommes à venir. Je n'ai pu taire ni les querelles des méchants ni la vie des gens de bien. J'ai été surtout excité par ce que j'ai souvent entendu dire à mes contemporains, que peu d'hommes comprennent un rhéteur philosophe, tandis que la parole d'un homme simple et sans art se fait entendre d'un grand nombre. Il m'a plu aussi de commencer ce livre par le calcul des années qui se sont écoulées depuis l'origine du monde ; c'est pourquoi j'ai ajouté les chapitres suivants.

Mémoires de Grégoire de Tours — Histoire des Francs

Livre premier

Me disposant à écrire les guerres des rois avec les nations ennemies, celles des martyrs avec les païens, et de l'Église avec les hérétiques, je veux auparavant exposer ma profession de foi, afin que ceux qui me liront ne doutent pas que je suis catholique. Une autre raison, l'opinion de ceux qui se désolent de l'approche de la fin du monde, me détermine aussi à recueillir, dans les chroniques et les histoires, le nombre des années déjà passées, afin qu'on sache clairement combien il s'en est écoulé depuis le commencement du monde. Je réclamerai d'abord l'indulgence du lecteur si je me suis écarté, dans le style ou dans les mots, des règles de la grammaire dont je ne suis pas très bien instruit. Je me suis seulement appliqué à bien retenir, avec simplicité et sans doute de coeur, ce dont l'Église prêche la croyance, car je sais que l'homme, sujet aux péchés, peut obtenir grâce par une foi pure auprès de notre clément Seigneur.

Je crois donc en Dieu pure tout-puissant ; je crois en Jésus-Christ son fils unique, notre Seigneur Dieu, né du Père et non créé ; je crois qu'il a toujours été avec le père, non depuis un temps, mais avant tous les temps ; car on ne pourrait appeler celui-ci père s'il n'avait pas de fils, ni celui-ci fils s'il n'avait pas de père. Je rejette avec exécration ceux qui disent : Il était quand il n'était pas, etc. et j'affirme qu'ils sont rejetés le l'Église. Je crois que le Christ est le Verbe du Père, par qui toutes choses ont été faites. Je crois que ce Verbe a été fait chair et que, par sa Passion, il a racheté le monde. Je crois que son humanité et non sa divinité a été soumise à la Passion. Je crois qu'il ressuscita le troisième jour, qu'il délivra l'homme perdu, qu'il monta dans les cieux où il est assis à la droite du Père, et qu'il viendra pour juger les vivants et les morts. Je crois que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, qu'il ne leur est pas inférieur, qu'il existait en même temps. Je crois qu'il est Dieu égal au Père et au Fils, étant d'une même nature, d'une omnipotence égale, d'une essence coéternelle , de telle sorte qu'il n'a jamais été sans le Père et le Fils, et qu'il n'est inférieur ni à l'un ni à l'autre. Je crois que cette sainte Trinité subsiste clans la distinction des personnes, et qu'autre est la personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du Saint-Esprit. Dans cette Trinité, je confesse un seul Dieu, une seule puissance et une seule essence. Je crois à la bienheureuse Marie, vierge avant l'enfantement et vierge après. Je crois à l'immortalité de l’âme ; mais je ne crois pas qu'elle ait une part de divinité. Je crois fidèlement à tout ce qui a été établi par les trois cent dix-huit évêques du concile, de Nicée. Je pense, sur la fin du monde, ce que j'ai appris de mes anciens. L'antéchrist d'abord introduira la circoncision, affirmant qu'il est le Christ ; ensuite il placera sa statue pour qu'on l'adore dans le temple de Jérusalem, comme nous lisons[i]

que l'a dit le Seigneur : Vous verrez que l'abomination de la désolation sera dans le lieu saint[ii]. Mais le Seigneur lui-même montre par ces paroles que tous les hommes ignorent cette heure : Quant à ce jour-là ou à cette heure, nul ne la sait, ni les anges qui sont dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul[iii].

Nous répondrons ici aux hérétiques qui affirment que le Fils est inférieur au Père puisqu'il ignore ce jour ; qu'ils sachent donc que le Fils ici nommé est le peuple chrétien, duquel Dieu a dit : Je serai votre père, et vous serez mes fils et mes filles[iv].

S'il avait voulu parler de son fis unique, il n'eût jamais mis les anges auparavant, car il dit : Ni les anges qui sont dans le ciel ni le Fils ; ce qui fait voir que ces paroles se rapportent, non à son fils unique, mais à son peuple adoptif. Notre fin à nous, c'est le Christ lui-même qui, par son immense bonté, nous accordera la vie éternelle, si nous avons recours à lui.

Eusèbe, évêque de Césarée, et le prêtre Jérôme[v], dans leurs chroniques, parlent clairement du calcul des années du monde, et en expliquent le nombre. Orose, après de laborieuses recherches, a calculé aussi le nombre des années depuis le commencement du monde jusqu'à son temps. Victor[vi], cherchant l'ordre de la fête de Pâques, a fait le même travail. Suivant l'exemple de ces auteurs, nous avons le dessein, si Dieu daigne nous prêter son secours, de calculer le nombre des années qui se sont écoulées depuis la naissance du premier homme jusqu'à nos jours. Nous le ferons plus aisément en commençant par Adam.

Au commencement Dieu créa dans son Christ, qui est le principe de toute, choses, c'est-à-dire dans son Fils, le ciel et la terre. Après avoir créé les éléments du monde, il prit une motte d'un fragile limon et en forma l'homme à son image et à sa ressemblance ; il souffla dans sa structure l'esprit et la vie, et l'homme fut formé en âme vivante. Pendant qu'il dormait, Dieu lui ôta une côte dont il forma Ève. Il est hors de doute que ce premier homme, Adam, avait, avant qu'il eût péché, les traits du Seigneur notre Rédempteur. Car pendant que Notre-Seigneur était plongé lui-même dans le sommeil de la Passion, de l'eau et du sang s'écoulèrent de son côté, et il produisit l'Église vierge et immaculée, rachetée par ce sang, purifiée par cette eau, n'offrant ni tache ni ride, c'est-à-dire purgée de toute tache et de toute ride par la vertu du baptême et de la croix. Ces deux premières créatures humaines, qui vivaient heureusement au milieu des délices du Paradis, séduites par la ruse du serpent, transgressèrent les préceptes divins, et, chassées de ce séjour céleste, elles furent jetées dans les fatigues du monde.

La femme conçut de son mari, et enfanta deux fils. Dieu ayant accueilli avec bienveillance le sacrifice de l'un, l'envie s'empara de l'autre qui, devenant le premier parricide par l'effusion du sang fraternel, se jeta sur son frère, le vainquit et le tua.

Toute la race se précipita dans des crimes exécrables, excepté Enoch le Juste, qui, marchant dans les voies de Dieu, fut, à cause de sa justice, enlevé par le Seigneur lui-même du milieu de ce peuple de pécheurs ; car nous lisons : Énoch marcha avec Dieu, et il lie partit plus parce que Dieu l'enleva[vii].

Le Seigneur, irrité des iniquités du peuple qui ne marchait pas dans ses voies, envoya le déluge et fit périr, par une inondation, toutes les créatures vivantes sur la face de la terre. Il conserva seulement dans l'arche, pour renouveler le genre humain, Noé, qui lui était resté fidèle et reproduisait son image, avec sa femme et celles de ses trois fils. Ici les hérétiques nous demandent avec reproche pourquoi l'Écriture Sainte a dit que le Seigneur s'était mis en colère. Qu'ils sachent donc que Notre-Seigneur ne se met pas en colère comme l'homme ; il s'émeut pour effrayer, il chasse pour rappeler, il s'irrite pour corriger. Je ne doute pas que l'image de cette arche ne représente celle de l'Église notre mère ; l'Église naviguant au milieu des flots et des écueils de ce monde, nous recueille dans son sein maternel pour nous préserver des maux qui nous menacent, et nous couvre de ses bras et de sa protection tutélaire.

D'Adam à Noé on compte dix générations, Adam, Seth, Énoz, Caïnan, Malaléel, Jared, Énoch, Mathusalem, Lamech, Noé. Pendant ces dix générations, ou trouve mille deux cent quarante-deux ans. Le livre de Josué raconte clairement qu'Adam fut enterré dans la terre de Chanaan, appelée auparavant Hébron.

Après le déluge, Noé avait trois fils, Sem, Cham et Japhet. Ils donnèrent tous trois naissance a des nations, comme le dit l'ancienne histoire ; c'est d'eux que le genre humain est sorti pour se disperser sous la face du ciel. Le premier né de Cham fut Chus, qui, par l'insinuation du diable, inventa le premier tout l'art de la magie et l'idolâtrie. Le premier aussi, par l'instigation du diable, il construisit une statue pour l'adorer. Par un faux miracle, il faisait voir aux hommes le feu et les étoiles tombant du ciel. Il passa chez les Perses qui l'appelèrent Zoroastre, c'est-à-dire étoile vivante. Ayant pris de lui la coutume d'adorer le feu, ils l'adorent lui-même comme un Dieu, et disent qu'il fut consumé par le feu divin.

Pendant que les hommes qui s'étaient multipliés se dispersaient par toute la terre, il y en eut qui, sortis de l'Orient, trouvèrent les fertiles campagnes de Sennaar. Y ayant bâti une ville, ils s'efforcèrent d'élever une tour qui touchât aux cieux. Dieu mettant la confusion dans leur vain projet, aussi bien que dans leurs langues, les dispersa dans le vaste univers. La ville fut nommée Babel, c'est-à-dire confusion, parce que Dieu avait mis de la confusion dans leur langage. Ce fut Babylone, bâtie par le géant Nembrod ; fils de Chus, selon l'histoire d'Orose ; elle fait construite en forme de carré dans une magnifique plaine. Son mur, bâti de brique et de bitume, avait cinquante coudées de large, deux cents de haut, et quatre cent soixante-dix stades de circuit. Un stade a cinq arpents. Il y a sur chaque côté vingt-cinq portes, ce qui fait en tout cent. Les battants de ces portes étaient d'une grandeur extraordinaire, et fondus en airain. Le même historien donne beaucoup d'autres détails sur cette ville, et ajoute : Cet édifice si pompeux fut cependant vaincu et renversé.

Le premier fils de Noé était Sem, duquel naquit Abraham à la dixième génération ; c'est-à-dire Noé, Sem, Arphaxad , Salé, Héber, Phaleg, Reü, Sarug et Tharé[viii], qui engendra Abraham. Pendant ces dix générations, c'est-à-dire depuis Noé jusqu'à Abraham, on trouve neuf cent quarante-deux ans. Dans ce temps régna Ninus, qui fit bâtir une ville nommée Ninive, à laquelle le prophète Jonas assigne une étendue de trois journées de chemin. C'est dans la quarante-troisième année du règne de Ninus que naquit Abraham. C'est à Abraham qu'a commencé notre foi ; il reçut les promesses de Dieu , et le Christ Notre-Seigneur lui fit connaître, au moment où fut changée la victime de son sacrifice, qu'il naîtrait et souffrirait pour nous, car il dit lui-même dans l'Évangile : Abraham a désiré avec ardeur de voir mon jour, il l'a vu , et il en a été rempli de joie[ix]. Sévère raconte, dans sa chronique[x], qu'Abraham offrit son holocauste sur le mont Calvaire, où le Seigneur fut crucifié. On rapporte que c'est là encore aujourd'hui l'opinion générale dans la ville même de Jérusalem. Sur cette montagne fut plantée la croix sainte où notre Rédempteur fut attaché, et d'où coula son bienheureux sang. Abraham reçut le signe de la circoncision ; ce qui fait voir que ce qu'il portait sur le corps nous devons le porter dans notre cœur, car le prophète dit : Ayez soin de vous circoncire pour votre Dieu, et de circoncire votre coeur[xi].

Et : ne suivez point les dieux étrangers[xii].

Et aussi : Tout étranger incirconcis de coeur et de chair n'entrera point dans mon sanctuaire[xiii]. Dieu, après avoir ajouté une syllabe au nom d'Abraham[xiv], le nomma le père d'un grand nombre de nations.

A l'âge de cent ans, il engendra Isaac. Isaac, dans la soixantième année de son âge, eut deux fils de Rébecca. Le premier était Ésaü, qu'on appelle aussi Édom, c'est-à-dire fait de terre, et qui vendit son droit d'aînesse par gourmandise. Il est le père des Iduméens : Jobab en descendit à la quatrième génération ; c'est-à-dire Ésaü, Rahuel, Zara et Jobab, qui engendra Job. Celui-ci vécut deux cent quarante-neuf ans : dans sa quatre-vingtième année, il fut délivré de ses infirmités ; après cette guérison, il vécut cent soixante-dix ans[xv], ayant retrouvé au double toutes ses richesses, et il eut le bonheur de se voir entouré d'autant de fils qu'il en avait perdu.

Le second fils d'Isaac fut Jacob, chéri de Dieu, comme il. le dit par le prophète :

J'ai aimé Jacob, mais j'ai haï Ésaü[xvi].

Depuis sa lutte contre l'ange il fut appelé Israël, et c'est de lui que naquirent les Israélites. Il engendra douze patriarches, dont voici les noms : Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Issachar, Zabulon, Dan, Nephthali, Gad, et Aser. Après ceux-ci, il eut Joseph, de Rachel, dans la quatre-vingt douzième année de son âge. Il aima ce fils par-dessus les autres. II eut aussi de Rachel Benjamin, qui fut le dernier de tous. Joseph, âgé de seize ans, et ressemblant à l'image du Rédempteur, eut un songe qu'il raconta à ses frères : il crut voir qu'il liait des gerbes, que les gerbes de ses frères adoraient ; et ensuite, que le soleil et la lune avec onze étoiles tombaient devant lui. Ces choses allumèrent fortement contre lui la haine de ses frères. C'est pourquoi, enflammés de jalousie, ils le vendirent pour vingt pièces d'argent à des Ismaélites qui allaient en Égypte. La famine les pressant, les frères de Joseph se rendirent en Égypte où ils ne reconnurent pas Joseph, qui les reconnut. Après leur avoir fait subir beaucoup d'épreuves et s'être fait amener Benjamin qui était né de sa mère Rachel, Joseph se découvrit à eus. Ensuite tous les Israélites vinrent en Égypte, où Joseph les fit jouir de la faveur de Pharaon. Après avoir donné la bénédiction à ses fils, Jacob mourut en Égypte et fut enterré dans la terre de Chanaan, dans le tombeau de son père Isaac. Après la mort de Joseph, Pharaon réduisit en servitude toute la race des Israélites. Après les dix plaies d'Égypte, elle fut délivrée par Moïse, et Pharaon se noya dans la Mer Rouge.

Comme plusieurs auteurs ont beaucoup parlé du passage de cette Mer, je juge à propos de dire ici quelque chose de la situation de cet endroit, et du passage même. Le Nil, comme on le sait très bien , parcourt toute l'Égypte et l'arrose dans son cours ; c'est pour cela que les Égyptiens sont aussi appelés habitants du Nil. Un grand nombre de voyageurs disent que les bords du fleuve sont couverts maintenant de saints monastères. Sur son rivage est bâtie une ville nommée Babylone, mais qui n'est pas cette Babylone dont nous avons parlé plus haut[xvii]. Joseph y fit construire des greniers d'un travail étonnant, et bâtis en pierres carrées et en moellons. Ils sont spacieux dans le bas et resserrés dans le haut, de telle sorte qu'on y jette les grains par un petit trou. On voit encore aujourd'hui ces greniers[xviii]. Ce fut de cette ville que le roi partit avec une armée de guerriers en char, et un grand nombre de fantassins pour poursuivre les hébreux. Le fleuve ci-dessus nommé, venant de l'orient, va se jeter à l'occident dans la Mer Rouge[xix].

A l'occident, s'avance un étang ou un bras de la Mer Rouge qui va contre l'orient, et a environ cinquante milles de long et dix-huit de large. A l'extrémité de cet étang, une ville, nommée Clysma[xx], a été bâtie non en raison de la fertilité du lieu, car il n'en est pas de plus stérile, mais à cause du port. Les vaisseaux qui arrivent de l'Inde s'y arrêtent à cause de la commodité de ce port. Les Hébreux ayant marché par le désert vers cet étang, s'avancèrent jusqu'à la mer, et, ayant trouvé de l'eau douce sur le rivage, ils y établirent leur camp. Ils s'arrêtèrent dans ce lieu resserré entre le désert et la mer, comme le rapporte l'Écriture :

Pharaon, apprenant qu'ils étaient embarrassés en des lieux étroits et renfermés par le désert[xxi], et qu'ils n'avaient aucun chemin pour s'échapper, marcha vers eux pour les poursuivre. A son approche, le peuple s'adressa à grands cris à Moïse. Celui-ci, par l'ordre de Dieu, ayant étendu  sa baguette sur la mer, elle se divisa : et les hébreux passant à pied sec, et, comme dit l’Écriture, entourés des eaux comme d'un mur[xxii] ;

et, ayant Moïse à leur tête, arrivèrent sains et saufs à l'autre rivage, qui est vis-à-vis le mont Sinaï, tandis que l'armée des Égyptiens fut submergée. J'ai dit plus haut qu'il y avait beaucoup de récits de ce passage ; mais nous avons appris la vérité par le témoignage des hommes savants qui sont allés sur les lieux mêmes, et c'est ce que nous insérerons ici. Ils disent que les sillons qu'avaient faits les roues des chars subsistent encore aujourd'hui, et qu'on les aperçoit dans le fond de la mer, autant que la vue petit percer. Si quelque mouvement de la mer vient à les couvrir un peu, lorsqu'elle s'apaise par la volonté de Dieu, ils reparaissent comme ils étaient auparavant. D'autres disent que les Israélites, après avoir fait dans la mer un tour peu étendu, revinrent à la même rive d'où ils étaient partis ; d'autres affirment qu'ils passèrent tous par un seul chemin, et quelques-uns qu'un chemin s'ouvrit pour chaque tribu, à l'appui de quoi ils apportent le témoignage du psaume: Il a séparé la mer Rouge en sentiers ; il faut entendre ces mots selon l'esprit et non selon la lettre ; car il y a dans ce monde, qu'on appelle figurément une mer, un grand nombre de sentiers ; tous les hommes ne peuvent pas passer à la vie éternelle au même moment, ni par un seul chemin. Les uns passent à la première heure ; ce sont ceux que le baptême a fait renaître, et qui peuvent persister jusqu'à la fin de la vie terrestre sans aucune souillure de la chair : d'autres passent à la troisième heure ; ce sont ceux qui se convertissent dans un âge plus avancé : d'autres à la sixième heure ; ce sont ceux qui répriment la passion de la débauche ; et à ces diverses heures, comme dit l'Évangéliste, ils travaillent, selon leur propre foi, à la vigne du Seigneur. Tels sont les sentiers par lesquels on passe cette mer. Quant à ce que, étant allés jusque dans la mer, les Israélites revinrent où ils s'étaient arrêtés d'abord auprès de l'étang, c'est que Dieu dit à Moïse : Qu'ils retournent et qu'ils campent devant Phihahiroth, qui est entre Magdala et la mer, vis-à-vis de Béelsephon[xxiii].

Il est hors de doute que ce passage de la mer et la colonne de nuée sont l'image de notre baptême, puisque le saint apôtre Paul dit : Or vous ne devez pas ignorer, mes frères, que nos pères ont été tous sous la nuée, qu'ils ont tous été baptisés sous la conduite de Moïse dans la nuée et dans la mer[xxiv]. La colonne de feu est l'image du Saint-Esprit.

Depuis la naissance d'Abraham jusqu'à la sortie des Israélites de l'Égypte ou le passage de la Mer Rouge, qui arriva la quatre-vingtième année de Moïse, on compte quatre cent soixante-deux ans.

De là les Israélites demeurèrent quarante ans dans le désert où ils reçurent des lois, furent éprouvés et vécurent d'une nourriture céleste ; ensuite, après avoir reçu la loi, ils passèrent le Jourdain avec Josué, et prirent possession de la Terre promise.

Après la mort de Josué, les Hébreux, méprisant les préceptes divins, furent souvent réduits en servitude par les nations étrangères. Mais, lorsqu'ils se convertissaient et gémissaient, Dieu leur donnait des hommes courageux dont le bras les délivrait. Ensuite demandant au Seigneur un roi, à l'exemple des autres nations et par l'entremise de Samuel, ils en reçurent d'abord Saül, et ensuite David.

Depuis Abraham jusqu'à David on compte quatorze générations, Abraham, Isaac, Jacob, Juda, Pharés, Esron, Aram, Aminadab, Naasson, Salmon, Booz, Obed, Jessé et David, qui eut Salomon de Bersabée. Salomon fut élevé au trône par le prophète Nathan, son frère et sa mère.

A la mort de David, Salomon ayant commencé à régner, le Seigneur lui apparut, et lui promit de lui accorder ce qu'il demanderait. Le roi, méprisant les richesses terrestres, préféra la sagesse. Cette demande plut tellement au Seigneur qu'il lui dit : Parce que vous n'avez point désiré que je vous donnasse, ni un grand nombre d'années, ni de grandes richesses, ni la vie de vos ennemis ; mais que vous m'avez demandé la sagesse, pour discerner ce qui est juste, j'ai déjà fait ce que vous m'avez demandé, et je vous ai donné un coeur si plein d'intelligence, qu'il n'y a jamais eu d'homme avant vous qui vous ait égalé, et qu'il n'y en aura point après vous qui vous égale[xxv] ; ce qui fut confirmé par le jugement que le roi rendit sur ces deux femmes qui se disputaient un enfant. Salomon bâtit, au nom du Seigneur, un temple admirable, orné de beaucoup d'or, d'argent, d'airain et de fer, en sorte que quelques-uns disent qu'il n'y a jamais eu dans le monde un semblable édifice.

Depuis la sortie des fils d'Israël de l'Égypte jusqu'à la construction du Temple, qui eut lieu la septième année du règne de Salomon, on trouve quatre cent quatre-vingts ans, comme l'atteste l'histoire des Rois.

Après la mort de Salomon le royaume fut divisé en deux parties, à cause de l'iniquité de Roboam. Il resta à Roboam deux tribus, ce qui fut appelé royaume de Juda ; et Jéroboam en eut dix, qui furent appelées royaume d'Israël. Ensuite ils s'adonnèrent à l'idolâtrie, et ne purent être rappelés ni par les oracles de leurs prophètes, ni par leur mort, ni par les désolations de la patrie, ni par la ruine même de leurs rois ; tant qu'enfin le Seigneur, irrité contre eux, suscita Nabuchodonosor qui les emmena captifs en Babylone, avec tous les ornements du temple. Le prophète Daniel, qui resta sain et sauf parmi des lions affamés, et les trois jeunes hommes qui demeurèrent couverts de rosée au milieu des flammes, subirent cette captivité, pendant laquelle prophétisa Ézéchiel et naquit le prophète Esdras.

Depuis David jusqu'à la ruine du Temple et la captivité en Babylone, on compte quatorze générations, c'est-à-dire David, Salomon, Roboam, Abias, Asa, Josaphat, Joram, Ozias, Joatbam, Achaz, Ézéchias, Manassé, Amon, Josias. Pendant ces quatorze générations on trouve trois cent soixante et un ans[xxvi]. Les Israélites furent délivrés de cette captivité par Zorobabel, qui ensuite rétablit le temple et la ville. Cette captivité est, je crois, l'image de la captivité où est retenue l'âme pécheresse, et qui la fera vivre dans un horrible exil si elle n'est délivrée par Zorobabel, c'est-à-dire par le Christ. Le Seigneur le dit lui-même dans l'Évangile : Si le Fils vous met en liberté, vous serez véritablement libres[xxvii]. Qu'il daigne, je l'en supplie, se construire en nous-mêmes un temple où il vienne habiter, où la foi brille comme l'or, où l'éloquence de la sainte prédication éclate comme l'argent, et où tous les ornements du temple visible reluisent dans la tempérance de nos sens et l'honnêteté de notre vie ! Que le Seigneur accorde à notre bonne intention de salutaires effets ; car, si le Seigneur ne bâtit une maison, c'est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent[xxviii]. » On dit que cette captivité dura soixante-seize ans.

Ramenés dans leur patrie par Zorobabel, tantôt murmurant contre Dieu, tantôt se prosternant aux pieds des idoles ou faisant des abominations, imitant les actions des Gentils, et méprisant les prophètes de Dieu, les Israélites furent envahis, subjugués et massacrés par les Gentils jusqu'à ce que le Seigneur, annoncé par la voix, des prophètes et des patriarches, conçu dans le sein de la Vierge Marie par l'opération du Saint -Esprit , daignât naître pour racheter cette nation ainsi que toutes les autres.

Depuis le retour à Jérusalem jusqu'à la naissance de Jésus-Christ on compte quatorze générations, c'est-à-dire : Jéchonias, Salathiel, Zorobabel, Abiud, Eliacim, Azor, Sadoc, Achim, Éliud, Éléazar, Mathan, Jacob, Joseph, époux de Marie qui enfanta Notre-Seigneur Jésus-Christ ; Joseph est le quatorzième.

Pour ne pas avoir l'air de ne connaître que la seule nation des Hébreux, nous parlerons des autres royaumes, et dirons quels ils furent et dans quel temps de l'histoire des Israélites ils subsistèrent[xxix]. Du temps d'Abraham, Ninus régnait sur les Assyriens ; Europs sur les Sicyoniens : chez les Égyptiens était alors la seizième domination que, dans leur langue, ils appelaient dynastie. Du temps de Moïse, les Argiens avaient pour septième roi Tropas ; Cécrops était le premier roi de l'Attique ; les Égyptiens avaient pour douzième roi Cenchris, qui fut submergé dans la Mer Rouge ; le seizième roi des Assyriens était Agatade ; Marate occupait le trône des Sicyoniens du temps de Salomon, lorsqu'il régnait sur Israël. Sylvius était le cinquième roi des Latins ; Festus celui des Lacédémoniens ; Oxion était le deuxième roi des Corinthiens ; Théphei, roi des Égyptiens. Dans la cent vingt-sixième année, Eutrope régnait sur les Assyriens, Agasaste était le second roi des Athéniens. Lorsque Amon régnait sur les Juifs, quand ils furent emmenés en captivité en Babylonie, Argée était roi des Macédoniens ; Gygès, roi des Lydiens ; Vafrès, roi d'Égypte, et Nabuchodonosor, qui emmena les Israélites captifs, était roi de Babylone : Servius Tullius était le sixième roi de Rome.

Après eux vinrent les empereurs ; le premier fut Jules César, qui s'empara du pouvoir dans tout l'Empire ; le second fut Octave, neveu de Jules César, et qu'on nomme aussi Auguste, d'où on nomma un mois Auguste. Dans la dix-neuvième année de son règne, on trouve clairement la fondation de Lyon, ville des Gaules, qu'on nomma dans la suite très noble[xxx], à cause de l'illustration que lui donna le sang des martyrs.

Dans la quarante-troisième année du règne d'Auguste, naquit, selon la chair, Notre Seigneur Jésus-Christ, conçu, comme nous l'avons dit, par la Vierge Marie dans la ville de Bethléem. Les Mages, ayant vu de l'Orient une grande étoile, se rendirent auprès de lui avec des présents, et, après avoir déposé leurs dons, ils adorèrent humblement l'enfant. Hérode, par crainte pour son royaume, s'efforçant d'atteindre le Dieu-Christ, fit périr tous les petits enfants. Il ne tarda pas à être frappé lui-même du jugement de Dieu.

Notre Seigneur Dieu Jésus-Christ prêche la pénitence, accorde la grâce du baptême, promet à toutes les nations le royaume des cieux, et fait, au milieu du peuple, des prodiges et des miracles : c'est-à-dire qu'il change l'eau en vin, qu'il guérit les fiévreux, rend la lumière aux aveugles, fait renaître les morts à la vie, délivre des esprits immondes ceux qui en sont obsédés, et guérit la peau dégoûtante des malheureux lépreux. Pendant qu'il opérait ces miracles, ainsi que beaucoup d'autres, il prouva clairement aux peuples qu'il était Dieu ; ce qui alluma la colère des Juifs, excita leur haine, et leur esprit, nourri du sang des prophètes, médita méchamment de faire périr le Juste.

Pour que les oracles des anciens prophètes fussent accomplis, Jésus-Christ fut livré par un de ses disciples, condamné injustement par les pontifes, insulté par les Juifs, crucifié avec des larrons, et, après avoir rendu l'âme, son corps fut gardé par des soldats. Pendant que ces choses se passaient, des ténèbres se répandirent sur le monde entier, et un grand nombre d'hommes, s'étant convertis avec gémissement, confessèrent Jésus fils de Dieu.

Joseph, qui avait embaumé d'aromates le corps de Jésus et l'avait renfermé dans son tombeau, fut arrêté et mis dans une prison[xxxi], où il fut gardé par les chefs mêmes des prêtres, qui, comme on le voit par les rapports que Pilate envoya à l'empereur Tibère, l'avaient en plus grande haine que le Seigneur lui-même, puisqu'il fut gardé par des prêtres, tandis que Jésus ne l'avait été que par des soldats. A la résurrection du Seigneur, une vision d'anges ayant effrayé les gardes qui ne le trouvaient plus dans le tombeau, pendant la nuit les murs de la prison qui renfermait Joseph furent enlevés en l'air, et un ange, après avoir délivré le prisonnier, remit les murs à leur place. Comme les pontifes faisaient des reproches aux gardes et leur redemandaient vivement le corps tous les soldats leur dirent : Rendez vous-même Joseph, et nous rendrons le Christ. Mais, pour que vous sachiez la vérité, vous ne pouvez rendre le bienfaiteur de Dieu, ni nous le fils de Dieu. Les prêtres ayant été couverts de confusion, les soldats furent acquittés sur cette excuse.

On rapporte que l'apôtre Jacques, ayant vu le Seigneur mort sur la croix, protesta et jura qu'il ne mangerait jamais de pain s'il ne voyait le Seigneur ressuscité. Enfin, le troisième jour, le Seigneur, revenant échappé avec triomphe au séjour des morts, se montra à Jacques et lui dit : Lève-toi, Jacques, et mange, parce que je suis ressuscité des morts. C'est ici Jacques le Juste qu'on nomme le frère du Seigneur, parce qu'il était fils de Joseph qui l'avait eu d'une autre femme que Marie[xxxii].

Nous croyons que la résurrection du Seigneur a eu lieu le premier jour et non le septième, comme beaucoup le pensent. Le jour où Notre Seigneur Jésus-Christ est ressuscité est celui que nous avons appelé dimanche, c'est-à-dire jour du Seigneur, à cause de sa sainte résurrection. Ce jour fût le premier qui, dans l'origine des temps, vit la lumière, et c'est aussi le premier qui eut le bonheur de contempler le Seigneur sortant du tombeau.

Depuis la captivité de Jérusalem et la destruction du temple, jusqu'à la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, c'est-à-dire jusqu'à la dix-septième année du règne de Tibère, on compte sis cent soixante-huit ans.

Le Seigneur, étant ressuscité, discourut pendant quarante jours avec ses disciples sur le royaume de Dieu. A leur vue il fut enveloppé dans un nuage, et monta aux cieux, où il est assis dans sa gloire à la droite du Père. Pilate envoya à Tibère des rapports dans lesquels il lui parle des miracles de Jésus-Christ, de sa passion et de sa résurrection. Ces rapports nous ont été conservés jusqu'à présent. Tibère en fit part au sénat, qui les rejeta avec colère, parce qu'il n'en avait pas été instruit le premier. De là naquirent les premiers germes de haine contre les chrétiens. Pilate ne resta pas impuni du crime de sa méchanceté, c'est-à-dire de la mort qu'il fit subir à Notre Seigneur Jésus-Christ. Il se tua de ses propres mains. Un grand nombre croient qu'il était manichéen, d'après ce qu'on lit clans l'Évangile : Quelques-uns vinrent dire à Jésus ce qui s'était passé touchant les Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang avec celui de leurs sacrifices[xxxiii].

De même le roi Hérode, ayant tourmenté les apôtres du Seigneur , fut frappé pour tant de crimes du jugeaient de Dieu ; son corps enfla, se remplit de vers[xxxiv], et, ayant pris un couteau pour se délivrer de son mal, il s'en frappa de sa propre main.

Sous le règne de Claude, quatrième empereur depuis Auguste, le bienheureux apôtre Pierre se rendit à Rome où, faisant des prédications, il prouva clairement, par un grand nombre de miracles, que le Christ était fils de Dieu. C'est dans ce temps que les chrétiens commencèrent à paraître à Rome. Comme le nom du Christ se répandait de plus en plus parmi les peuples, la haine du vieux serpent se ralluma, et une cruelle méchanceté s'insinua dans le coeur de l'empereur ; car ce Néron, vain et superbe, confondant dans ses débauches les hommes et les femmes, amant infâme de sa mère, de sa sœur et de ses plus proches parentes, pour combler la mesure de sa méchanceté, excita le premier une persécution contre les chrétiens. Il avait avec lui un homme appelé Simon le Mauricien, rempli de méchanceté, et savant dans tous les arts de la magie. Celui-ci ayant été vaincu par les apôtres du Seigneur Pierre et Paul, Néron, irrité contre eux de ce qu'ils prêchaient le Christ fils de Dieu, et refusaient avec mépris d'adorer les idoles, ordonna qu'on fit mourir Pierre sur la croix et Paul par le glaive. Une sédition s'étant élevée contre lui, il essaya de se sauver, et se tua de sa propre main, à la quatrième borne à partir de la ville.

Dans ce temps, Jacques, le frère du Seigneur, et Marc l'évangéliste reçurent la glorieuse couronne du martyre pour le nom du Christ. Le diacre Étienne entra le premier dans cette bienheureuse voie. Après la mort de l'apôtre Jacques, une grande calamité accabla les Juifs ; car Vespasien, étant monté sur le trône, le temple fut incendié, et six cent mille Juifs périrent dans cette guerre par le glaive et la famine. Domitien fut le second qui, après Néron, persécuta les Chrétiens : il envoya en exil dans l'île de Pathmos[xxxv] l'apôtre Jean, et exerça contre le peuple diverses cruautés. A sa mort, saint Jean, apôtre et évangéliste, revint de l'exil âgé et plein de jours, et, après avoir mené une vie parfaite et toute en Dieu, il s'enferma vivant dans le sépulcre. On dit qu'il ne connaîtra point la mort avant que le Seigneur vienne une seconde fois pour juger les vivants et les morts[xxxvi] ; car il dit lui-même dans l'Évangile : Je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne[xxxvii].

Trajan fut le troisième après Néron qui persécuta les Chrétiens ; sous son règne saint Clément, troisième évêque de l'Église de Rome, fut mis au supplice. On dit aussi que saint Siméon, évêque de Jérusalem et fils de Cléophas, fut crucifié pour le nom du Christ, et qu'Ignace, évêque d'Antioche, fut conduit à Rome et livré aux bêtes. Ces choses se passèrent sous le règne de Trajan.

Après lui Ælius Adrien fut crée empereur. Jérusalem fut nommée Ælia, d'Ælius Adrien, successeur de Domitien[xxxviii], parce qu'il la fit reconstruire. Après ces martyres des saints, ce ne fut pas assez à l'ennemi de Dieu d'avoir excité contre les Chrétiens les nations infidèles, il fallut encore qu'il fit naître des schismes entre les Chrétiens eux-mêmes. Des hérésies s'élevèrent, et la foi catholique déchirée fut interprétée de diverses manières. Sous l’empereur Antonin parut l'hérésie insensée de Marcion et de Valentinien. Le philosophe Justin, après avoir écrit des livres pour l'Église catholique, fut couronné du martyre pour le nom du Christ. Dans l'Asie, une persécution s'étant élevée, saint Polycarpe, disciple de Jean, apôtre et évangéliste, dans la quatre-vingtième année de son âge, fut brûlé comme un pur holocauste pour le nom du Seigneur. Dans les Gaules, un grand nombre de Chrétiens reçurent, pour le même nom, la précieuse et brillante couronne du martyre ; l'histoire de leurs souffrances nous a été conservée fidèlement jusqu'à ce jour.

Le premier fut Photin, évêque de la ville de Lyon, qui, plein de jours, subit, pour le nom du Christ, divers supplices. Saint Irénée, successeur de ce martyr, et qui avait été envoyé dans cette ville par saint Polycarpe, se distingua par une admirable vertu ; en un court espace de temps, et par ses prédications, il rendit chrétienne la ville toute entière. Une persécution s'étant élevée, le démon suscita, par la main du tyran[xxxix], de telles guerres dans ce pays, un si grand nombre de fidèles furent égorgés parce qu'ils confessaient le nom du Seigneur, que des fleuves de sang chrétien coulaient sur les places publiques, et que nous ne pourrions dire le nombre ni les noms des martyrs ; le Seigneur les a écrits sur le livre de vie. Le bourreau ayant fait infliger, en sa présence, d'horribles supplices à saint Irénée, le consacra ainsi à Notre Seigneur Jésus-Christ. Après ce saint évêque[xl] on fit périr quarante-huit martyrs, dont le premier fut, dit-on, Vettius Épagatus.

Sous l'empereur Dèce il s'éleva contre le nom chrétien un grand nombre de persécutions, et on fit un si grand carnage des fidèles qu'on ne pourrait les compter. Babylas, évêque d'Antioche, avec trois petits enfants, Urbain, Prilidan et Épolone ; Sixte, évêque de la ville de Rome ; Laurent, archidiacre, et Hippolyte, reçurent le martyre pour avoir confessé le nom du Seigneur. Valentinien et Novatien, alors les principaux chefs des hérétiques, à l'insinuation de l'ennemi de Dieu, attaquèrent notre foi. Dans ce temps sept hommes, nommés évêques, furent envoyés pour prêcher dans les Gaules, comme le rapporte l'histoire de la passion du saint martyr Saturnin. Sous le consulat de Décius et de Gratus, comme le rappelle un souvenir fidèle, la ville de Toulouse eut pour premier et plus grand évêque, saint Saturnin. Voici ceux qui furent envoyés : Gatien, évêque à Tours ; Trophime à Arles ; Paul à Narbonne ; Saturnin à Toulouse ; Denis à Paris, Strémon [Austremoine] en Auvergne et Martial à Limoges. Parmi ces pontifes, Denis, évêque de Paris, subit divers supplices pour le nom du Christ, et, frappé du glaive, termina sa vie en ce monde. Saturnin, déjà assuré du martyre, dit à deux prêtres : Voici que je vais être immolé, et le temps de ma destruction approché ; je vous prie, jusqu'à ce que je termine ma vie, de ne pas m'abandonner. Ayant été pris, on le conduisit au Capitole, et, abandonné par les deux prêtres, il fut emmené seul. Se voyant ainsi délaissé, on raconte qu'il fit cette prière : Seigneur Jésus-Christ, exauce-moi du haut de ta sainte demeure ; que cette Église n'obtienne jamais d'avoir un évêque pris entre ses citoyens. Nous savons que jusqu'à présent sa prière a été exaucée. Attaché à la queue d'un taureau en fureur, et précipité du haut du Capitole, il termina sa vie. Gatien, Trophime, Strémon, Paul et Martial, vivant dans une éminente sainteté, après avoir gagné les peuples à l'Église et répandu partout la foi chrétienne, moururent en confessant paisiblement le Seigneur. Ceux qui sont sortis du monde par la voie du martyre, et ceux qui sont morts sans trouble dans leur foi sont unis dans le royaume des cieux.

Un de leurs disciples, étant allé dans la ville de Bourges, annonça aux peuples le Seigneur Jésus-Christ, sauveur de tous. Un petit nombre d'hommes ayant cru en lui furent ordonnés prêtres, et apprirent de lui la sainte liturgie. II leur enseigna de quelle manière ils devaient construire une église et célébrer les fêtes du Dieu puissant ; mais comme ils n'avaient que peu de ressources pour bâtir une église, ils demandèrent, pour en faire une, la maison d'un citoyen. Les sénateurs[xli]

et les premiers du lieu étaient alors attachés à des cultes idolâtres ; ceux qui avaient cru étaient d'entre les pauvres, selon ce que le Seigneur reproche aux Juifs, disant :

Je vous dis, en vérité, que les publicains et les femmes prostituées vous devanceront dans le royaume de Dieu[xlii].

N'ayant pas obtenu la maison qu'ils demandaient, ils allèrent trouver un certain Léocade, l'un des premiers sénateurs des Gaules, qui était de la race de Vettius Épagatus, martyrisé à Lyon pour le nom du Seigneur, comme nous l'avons rapporté ci-dessus ; quand ils lui eurent présenté leur demande et déclaré leur croyance, il répondit : Si la maison que je possède dans Bourges est digne de cet emploi, je ne la refuserai pas. A ces mots ils se prosternèrent à ses pieds, lui offrant trois cents pièces d'or et un plat d’argent, et lui dirent que sa maison était digne de ce ministère. Après avoir accepté trois pièces d'or en signe d'amitié, et leur avoir généreusement rendu le reste, comme il était encore enveloppé dans l'erreur de l'idolâtrie, il se fit chrétien, et sa maison fait transformée en une église. C'est maintenant la première église de Bourges ; elle est arrangée avec un soin admirable et enrichie des reliques du premier martyr saint Étienne.

Valérien et Gallien montèrent sur le trône impérial de Rome, occupé pour la vingt-septième fois, et excitèrent contre les Chrétiens une cruelle persécution. Alors Rome fut illustrée par le bienheureux sang de Corneille [252], et Carthage par celui de Cyprien [258]. Du temps de ces deux empereurs, Chrocus, roi des Allemands, ayant levé une armée, ravagea les Gaules. On rapporte que ce Chrocus était d'une grande arrogance ; ayant commis quelques crimes par le conseil d'une mère perverse, il rassembla la nation des Allemands, se répandit dans toute la Gaule, et renversa de fond en comble tous les édifices anciens. Étant arrivé en Auvergne, il incendia, renversa et détruisit un temple que les habitants appelaient Vasso, en langue gauloise[xliii]. Il était d'une construction admirable et très solide, car ses murs étaient doubles ; ils étaient battis en dedans, avec de petites pierres, en dehors avec de grandes pierres carrées, et avaient trente pieds d'épaisseur. L'intérieur était décoré de marbres et de mosaïques, le pavé était en marbre et le toit en plomb.

Auprès de la ville de Clermont reposent les martyrs Liminius et Antolien. Cassius et Victorin, liés par une amitié fraternelle dans l'amour du Christ, répandirent leur sang ensemble, et entrèrent ensemble dans le royaume des cieux. La tradition rapporte que Victorin avait été au service du pontife du temple dont je viens de parler. Allant souvent dans la rue appelée rue des Chrétiens, pour les persécuter, il y trouva Cassius qui était chrétien ; touché par ses prédications et ses miracles, il crut en Jésus-Christ, et, abandonnant son infinie idolâtrie, il se fit consacrer par le baptême et devint puissant et célèbre en miracles. Peu de temps après, les deux amis avant subi le martyre, montèrent ensemble dans le royaume des cieux.

Pendant l'irruption des Allemands dans les Gaules, saint Privat, évêque de la capitale du Gévaudan[xliv], fut trouvé dans une grotte du mont Memmat, où il se livrait aux jeûnes et aux oraisons, tandis que le peuple était enfermé dans les retranchements du camp de Gréze[xlv]. Le bon pasteur refusa de livrer ses brebis aux loups, et on voulut le contraindre de sacrifier * aux démons ; comme il détestait et repoussait cette souillure, on le frappa de verges jusqu'à ce qu'on le crût mort. Peu de jours après cette torture il rendit l'âme. Chrocus ayant été pris, près d'Arles, ville des Gaules, subit divers tourments, et fut frappé du glaive, livré avec justice au supplice qu'il avait infligé aux saints de Dieu.

Sous Dioclétien, qui fut le trente-troisième empereur de Rome, il s'éleva contre les Chrétiens, pendant quatre ans, une cruelle persécution, de sorte qu'une certaine fois, le saint jour de Pâques même, un grand nombre de chrétiens furent massacrés pour le culte du vrai Dieu[xlvi]. Dans ce temps, Quirinus, évêque de l'église de Siscia[xlvii], subit pour le nom du Christ, le glorieux martyre ; les cruels païens, lui ayant attaché au cou une pierre de meule, le précipitèrent dans les eaux du fleuve ; après sa chute, et par la puissance divine, il se soutint longtemps sur les eaux, et elles ne l'engloutissaient pas parce qu'aucun crime ne pesait sur lui. La multitude présente admirait ce miracle, et, sans tenir compte de la fureur des Gentils, elle se précipitait pour aller délivrer le pontife ; ce que voyant, celui-ci ne souffrit pas qu'on l'arrachât au martyre ; mais, ayant levé les yeux au ciel, il dit : Seigneur Jésus, qui es assis dans ta gloire, à la droite du Père, ne souffre pas qu'on me retire d'ici ; recevant mon âme, daigne me réunir à tes martyrs dans le repos éternel. Après ces mots il rendit l'âme. Son corps ayant été retiré par les Chrétiens, fut enterré avec respect.

Constantin devint le trente-quatrième empereur des Romains et régna heureusement pendant trente ans. La onzième année de son règne, la paix ayant été rendue aux Églises après la mort de Dioclétien, le bienheureux évêque saint Martin naquit à Szombatel [Sabaria][xlviii], ville de Pannonie, de parents idolâtres, mais non obscurs. Constantin, dans la vingtième année de son règne, fit périr son fils Crispus par le poison, et sa femme Fausta dans un bain chaud, parce qu'ils voulaient s'emparer de son trône. De son, temps le bois sacré de la croix du Seigneur fut retrouvé par le zèle de sainte Hélène, d'après les indications d'un Juif nommé Judas, qui, après le baptême, reçut le nom de Quiriacus [Cyriaque]. L'histoire d'Eusèbe va jusqu'à ce temps. Ce qui suit depuis la vingt et unième année du règne de Constantin a été ajouté par le prêtre Jérôme, qui dit que le prêtre Juvencus[xlix], à la prière de Constantin, mit les évangiles en vers.

Sous le règne de Constance vécut Jacques de Nisibe, dont les prières, parvenues aux oreilles de la clémence divine, écartèrent de sa ville de nombreux dangers. A la même époque Maximin, évêque de Trèves, fit puissant en sainteté.

Dans la dix-neuvième année de Constance le jeune[l], l'ermite Antoine mourut âgé de cent cinq ans. Saint Hilaire, évêque de Poitiers, fut envoyé en exil à l'instigation des hérétiques. Là, composant des livres pour la foi catholique[li], il les envoya à Constance, qui, le délivrant après quatre ans d'exil, lui permit de revenir dans sa patrie.

A cette époque notre lumière commença à paraître, et la Gaule à être éclairée des rayons d'un nouvel astre ; c'est-à-dire que dans ce temps saint Martin commença à prêcher dans les Gaules, faisant connaître aux peuples, par un grand nombre de miracles, le Christ vrai fils de Dieu, et dissipant l'incrédulité des Gentils. Il détruisit leurs temples, accabla l'hérésie, bâtit des églises, et, brillant par un grand nombre d'autres miracles, pour mettre le comble à sa gloire, il rendit trois morts à la vie. La quatrième année du règne de Valentinien et de Valens, saint Hilaire, rempli de sainteté et de foi, après avoir opéré partout un gland nombre de miracles, monta aux cieux à Poitiers[lii]. On dit qu'il ressuscita aussi des morts.

Mélanie, noble matrone de la ville de Rome, alla par dévotion à Jérusalem, laissant à Rome son fils Urbain[liii]. Elle s'y conduisit envers tout le monde avec tant de bonté et de sainteté, que les habitants l'appelaient Thécla.

Après la mort de Valentinien, Valens, possesseur de tout l'Empire , ordonna d'incorporer les moines dans la milice, et de frapper de verges[liv] ceux qui refuseraient. Ensuite les Romains soutinrent dans la Thrace une guerre terrible ; le carnage y fut si grand que les Romains, ayant perdu le secours de la cavalerie, s'enfuirent à pied.

Comme ils étaient taillés en pièces par les Goths, et que Valens fuyait blessé par une flèche, il entra dans une petite chaumière, où les ennemis l'ayant poursuivi, il fut enseveli sous les ruines de la maison incendiée et n'eut point de sépulture. Ainsi la vengeance divine s'appesantit enfin sur lui, à cause de l'effusion du sang des saints. Ici s'arrête la chronique de Jérôme ; la suite a été écrite par le prêtre Orose.

L'empereur Gratien, voyant la dissolution de la république, s'associa Théodose pour collègue dans l’empire. Ce Théodose mit tout son espoir et toute sa confiance en la miséricorde de Dieu. Ce fut plutôt par les veilles et les oraisons que par le glaive qu'il réprima les nations, affermit la république et entra vainqueur dans la ville de Constantinople.

Maxime, ayant remporté la victoire à l'aide des Bretons opprimés par la tyrannie, fut créé empereur par ses soldats. Ayant établi sa résidence dans la ville de Trèves, il entoura de piéges l'empereur Gratien, et le fit périr. L'évêque saint Martin alla trouver ce Maxime. Théodose, qui avait mis tout son espoir en Dieu, prit possession de tout l'Empire. Soutenu par des inspirations divines, il dépouilla Maxime de son trône et le fit périr.

En Auvergne, le premier qui succéda à Strémon, évêque et prédicateur, fut Urbicus, l'un des sénateurs, qui s'était converti. Il avait une femme ; mais, d'après la coutume ecclésiastique, elle se sépara de lui et se consacra à la vie religieuse. Ils étaient tous deux livrés aux oraisons, aux aumônes et aux bonnes oeuvres. Pendant qu'ils se conduisaient ainsi, la haine du démon, qui est toujours ennemi de la sainteté, s'exerça sur la femme ; l'ayant enflammée de concupiscence pour son mari, il en fit une nouvelle Ève. Enflammée de désirs et couverte des ténèbres du péché, elle se rendit, au milieu de l'obscurité de la nuit, à la maison épiscopale. Ayant trouvé tout fermé, elle commença à frapper à la porte et à dire : Jusques à quand dormiras-tu, évêque ? Jusques à quand n'ouvriras-tu pas tes portes fermées ? Pourquoi méprises-tu ta femme ? Pourquoi tes oreilles sont-elles insensibles, et n'écoutes-tu pas ce précepte de Paul, qui a dit : Ne vous refusez point l'un à l'autre ce devoir, de peur que le démon ne prenne sujet de voie incontinence pour vous tenter[lv].

Voilà que je viens vers toi, et ce n'est pas vers un étranger, mais vers mon mari que je viens. La religion du pontife s'endormit enfin par l'influence des paroles de cette femme. Il lui ordonna d'entrer dans son lit, d'où il la fit retirer après s'être livré à sa passion. Ensuite, revenu trop tard à lui, et gémissant du crime qu'il avait commis, il se retira dans le monastère de son diocèse pour y faire pénitence. Après y avoir lavé sa faute par ses gémissements et ses larmes, il retourna dans sa ville. Ayant atteint le terme de sa vie, il sortit de ce monde. De son péché naquit une fille qui se voua à la vie religieuse. Le pontife fut enterré avec sa femme et sa fille dans le caveau de Chantoin, près de la voie publique. Legonus [Legumus]

lui succéda dans l'épiscopat.

A sa mort, il fut remplacé par saint Hillide, homme d'une éminente sainteté et d'une éclatante vertu, tellement que la renommée en pénétra jusque chez les nations étrangères ; d'où il arriva qu'il délivra de l'esprit immonde la fille de l'empereur de Trèves[lvi], qui avait réclamé son secours, ce que nous avons rapporté clans le livre que nous avons écrit sur sa vie[lvii]. La renommée raconte que déjà très vieux, plein de jours et de bonnes oeuvres, il quitta, par une mort bienheureuse, les sentiers de la vie, et monta vers le Christ. On l'enterra dans un caveau situé dans le faubourg de sa ville. Il avait un archidiacre nommé avec raison le Juste, qui, ayant passé sa vie en bonnes œuvres, fut déposé dans le tombeau de son maître. Après la mort de saint Hillide, il s'opéra sur son glorieux tombeau de si grands miracles qu'on ne pourrait les écrire en entier, et que la mémoire ne saurait les retenir. Saint Népotien lui succéda.

Saint Népotien fut le quatrième évêque d'Auvergne. Des députés de la ville de Trèves furent envoyés en Espagne. Parmi eux était un certain Artémius, d'une sagesse et d'une beauté remarquables, et brillant de jeunesse ; il fut attaqué d'une fièvre violente. Les autres ayant continué leur route, le laissèrent malade à Clermont. A cette époque, il était fiancé à Trèves avec une jeune fille. Saint Népotien l'étant allé voir et l'ayant oint de l'huile sainte par la grâce de Dieu, le rendit à la vie. Artémius, ayant ouï du même saint la parole de la prédication, oubliant son épouse terrestre et ses propres biens, fut uni à la sainte Église ; et, ayant été fait clerc, il se distingua par une si grande sainteté qu'il succéda à saint Népotien dans la direction du troupeau du Seigneur.

Dans le même temps, Injuriosus, un des sénateurs d'Auvergne et fort riche, rechercha en mariage une jeune fille de même condition ; et lui ayant donné des gages, il fixa le jour des noces. Ils étaient tous deux enfants uniques de leurs pères. Le jour arrivé, la cérémonie des noces ayant été célébrée, ils se placèrent, selon la coutume, dans le même lit. Mais la jeune fille, gravement affligée, se tourna du côté de la muraille, et se prit à pleurer amèrement ; son mari lui dit :

Qu'est-ce qui te chagrine ? Dis-le-moi, je t'en supplie. Comme elle gardait le silence :

Je te conjure, par Jésus-Christ, fils de Dieu, lui dit-il, de me faire part de ce qui t'afflige. S'étant alors tournée vers lui, elle lui dit : Dussé-je pleurer tous les jours de ma vie, mes larmes ne seraient jamais assez abondantes pour effacer la douleur immense de mon coeur. J'avais résolu de consacrer à Jésus-Christ mon corps pur de tout attouchement d'homme ; mais malheur à moi, qu'il a tellement abandonnée que je ne pourrai accomplir mon désir, et que je crains de perdre en ce jour, que je n'aurais jamais dû voir, ce que j'avais conservé depuis le commencement de mon âge. Voilà que délaissée, par le Christ immortel, qui me promettait le Paradis pour dot, je suis liée à un mari mortel ; et au lieu d'être parée d'une couronne de roses incorruptibles, je recevrai du mariage la triste parure d'une couronne de roses flétries. Je devais revêtir, dans les eaux sacrées de l'agneau divin, l'étole de pureté, et voilà que la robe que je porte est pour moi un fardeau et non un honneur. Mais pourquoi plus de paroles ? Malheureuse ! moi qui devais obtenir la demeure des cieux, je suis aujourd'hui précipitée dans les abîmes ! Ô si tel était mon avenir, pourquoi le jour qui fut le commencement de ma vie, n'en fut-il pas la fin ? Ô plût au ciel que je fusse entrée dans la porte de la mort avant d'avoir goûté le lait ! Plût au ciel que les baisers de mes douces nourrices ne m'eussent été donnés que dans un cercueil ! Les pompes de la terre me font horreur, car je me représente les mains du Rédempteur, percées pour sauver le monde ! Je ne puis voir les diadèmes resplendissants de pierres brillantes lorsque je porte le regard de ma pensée sur sa couronne d'épines. Je méprise les vastes espaces de la terre, car je souhaite ardemment les douceurs du Paradis ! Tes palais élevés me font pitié lorsque je regarde le Seigneur élevé au-dessus des astres ! A ces paroles prononcées avec des torrents de larmes, le jeune homme, touché de pitié, lui dit : Nous sommes les enfants uniques des pères les plus nobles de l'Auvergne, et ils ont voulu nous unir pour propager leur race, de peur qu'à leur sortie du monde un héritier étranger ne vînt à leur succéder. Elle lui dit : Le monde n'est rien, les richesses ne sont rien, la pompe de cette terre n'est rien ; la vie même dont nous jouissons n'est rien. Il vaut bien mieux rechercher cette vie que la mort même ne termine point, qu'aucun accident, aucun malheur ne peut interrompre ni finir ; où l'homme, plongé dans la béatitude éternelle, s'abreuve d'une lumière qui ne se couche point ; et, ce qui est bien plus que toutes ces choses, où la présence du Seigneur lui-même, dont il jouit par la contemplation, le transporte dans l'état des anges et le pénètre d'une joie impérissable. Il lui dit : A tes douces paroles, la vie éternelle brille à mes yeux comme un soleil resplendissant ! Si donc tu veux t'abstenir de toute concupiscence charnelle, je m'unirai à tes pensées. Elle lui répondit : Il est difficile que les hommes accordent aux femmes de telles choses. Cependant, si tu fais en sorte que nous demeurions sans tache dans ce monde, je te donnerai une part de la dot qui m'a été promise par mon époux, mon Seigneur Jésus-Christ ; à qui je me suis consacrée comme servante et comme épouse. S'étant alors armé du signe de la croix, il lui répondit : Je ferai ce à quoi tu m'exhortes.

S'étant donné les mains ils s'endormirent. Ils couchèrent depuis pendant un grand nombre d'années dans un seul lit, et vécurent dans une admirable chasteté, comme leur mort le prouva dans la suite. Leur épreuve étant accomplies lorsque la jeune fille monta vers le Christ, son mari s'étant acquitté des devoirs funéraires, dit, en la déposant au tombeau : Je te rends grâce, ô Notre Seigneur Dieu éternel ; je rends à ta piété ce trésor sans tache comme je l'ai reçu de toi ! A ces paroles, s'étant mise à sourire dans son cercueil, elle lui dit :

Pourquoi dis-tu ce qu'on ne te demande pas ? Il ne tarda pas longtemps à la suivre. Comme on les avait placés dans deux tombeaux séparés par une cloison, on vit un nouveau miracle qui mit au grand jour leur chasteté. Le lendemain matin, le peuple s'étant approché de l'endroit, trouva réunis les tombeaux qu'il avait laissés séparés ; comme si le tombeau avait dû ne pas séparer les corps de ceux que le ciel avait réunis. Les habitants du lieu les ont appelés jusqu'à présent les deux amants. Nous en avons parlé dans le livre des Miracles[lviii].

La seconde année du règne d'Arcadius et d'Honorius, saint Martin, évêque de Tours, rempli de vertus et de sainteté, après avoir comblé de bienfaits les infirmes et les pauvres, sortit de ce monde pour aller heureusement vers Jésus-Christ, dans le bourg de Candès de son diocèse[lix], dans la quatre-vingt-unième année de son âge, la vingt-sixième de son épiscopat. Il mourut au milieu de la nuit du dimanche, sous les consuls Atticus et Cæsarius [397].

Beaucoup de personnes entendirent à sa mort un concert dans les cieux. Nous en avons parlé amplement dans le livre de ses Miracles. Dès que le saint de Dieu eut commencé à être malade, les gens de Poitiers se réunirent à ceux de Tours[lx]

pour suivre son convoi. A sa mort, il s'éleva entre les deux peuples une vive altercation. Les Poitevins disaient :

C'est notre moine[lxi]

; il a été notre abbé ; nous demandons qu'on nous le remette. Qu'il vous suffise que, pendant qu'il était évêque dans ce monde, vous avez joui de sa parole, participé à ses repas, vous avez été soutenus par ses bénédictions et réjouis de ses miracles. Que toutes ces choses vous suffisent ; qu'il nous soit au moins permis d'emporter son cadavre. Ceux de Tours répondaient : Si vous dites que ses miracles nous suffisent, sachez que, pendant qu'il était parmi vous, il en a fait bien plus qu'ici. Car, pour en passer un grand nombre sous silence, il vous a ressuscité deux morts, et à nous un seul ; et, comme il le disait lui-même, il avait un plus grand pouvoir avant d'être évêque qu'après[lxii].

Il est donc juste que ce qu'il n'a pas fait pour nous étant vivant, il le fasse étant mort. Dieu vous l'a enlevé et nous l'a donné. D'ailleurs, si l'on suit l'ancien usage, son tombeau, conformément à l'ordre de Dieu, sera dans la ville où il a été consacré. Si vous voulez le revendiquer en vertu du droit de votre monastère, sachez que c'est d'abord à Milan qu'il a été moine. Pendant qu'ils se disputaient, le jour fit place à la nuit ; le corps du saint, déposé au milieu de la maison, était gardé par les deux peuples. Les portes ayant été étroitement fermées, les Poitevins voulaient l'enlever par force le lendemain matin ; mais le Dieu tout-puissant ne permit point que la ville de Tours fût privée de son patron. Au milieu de la nuit, toutes les troupes des Poitevins furent accablées de sommeil, et il n'y avait pas un seul homme de cette multitude qui veillât. Les Tourangeaux, les voyant endormis, prirent le corps du saint : les uns le descendirent par la fenêtre, d'autres le reçurent au dehors ; et, l'ayant placé sur un bâtiment, ils naviguèrent avec tout le peuple sur le fleuve de la Vienne. Étant entrés dans le lit de la Loire, ils se dirigèrent vers la ville de Tours en chantant des louanges et des psaumes. Les Poitevins, éveillés par ces chants, et ne retrouvant plus le trésor qu'ils gardaient, s'en retournèrent chez eux couverts de confusion.

Si quelqu'un demande pourquoi, après la mort de l'évêque Gatien, il n'y a eu qu'un seul évêque, Litoire, jusqu'à saint Martin, il saura qu'à cause de la position des païens, la ville de Tours fut longtemps privée de la bénédiction sacerdotale. Dans ce temps, ceux qui étaient chrétiens célébraient l'office divin secrètement et dans d'obscures retraites ; car, lorsque des païens découvraient des chrétiens, ils les battaient de verges ou les frappaient du glaive. Depuis la Passion de Notre-Seigneur jusqu'à la mort de saint Martin, on compte 412 ans.

Voilà la fin du premier livre qui contient cinq mille cinq cent quarante six ans, depuis le commencement du monde jusqu'à la mort de l'évêque saint Martin.

(suite - livre II)

[i] Grégoire de Tours cite ordinairement l’Écriture conformément à la version de la Vulgate ; mais souvent aussi il cite une version différente, ou même il ne donne que l’esprit de la Bible.

[ii] Matthieu, 24, 15.

[iii] Marc, 13, 32.

[iv] II Corinthiens, 6, 18.

[v] Saint-Jérôme (331-420) traduisit en latin la chronique d’Eusèbe et la continua jusqu’en 378.

[vi] Victorius, savant aquitain qui vivait au milieu du cinquième siècle.

[vii] Genèse, 5, 24.

[viii] Entre Sarug et Tharé, la Genèse (chap. II, v. 23, 24) place Nachor.

[ix] Jean, 8, 56.

[x] Sulpice Sévère écrivait vers l’an 400. Le passage que cite ici Grégoire ne se trouve pas dans le texte qui nous est parvenu.

[xi] Deutéronome, 11, 16.

[xii] Jérémie, 35, 15.

[xiii] Ézéchiel, 44, 9.

[xiv] Abraham au lieu d'Abram.

[xv] Pas plus que les différentes versions de la Bible, les divers manuscrits de Grégoire de Tours ne sont pas d’accord sur ces chiffres. Soit erreurs de l’auteur, soit fautes des copies par lesquelles son ouvrage nous est parvenu, il ne faut pas chercher l’exactitude des calculs de chronologie parmi lesquels il s’égare dans ce premier livre.

[xvi] Malachie, 1, 2-3.

[xvii] Mars-el-Atikah, ou le Vieux-Caire

[xviii] Grégoire de Tours veut parler sans doute des Pyramides. Cette erreur sur leur destination, erreur généralement adoptée par les écrivains arabes, repose sur une fausse étymologie du mot grec πυρός, froment (Letronne).

[xix] Grégoire semble adopter par ces mots une vielle tradition qui ne craignait pas de faire le Nil de l’Inde en Égypte, par dessous la Mer Rouge.

[xx] On croit retrouver cette ville dans Colmuz, au fond du golf de Suez.

[xxi] Exode, 14, 3.

[xxii] Exode, 14, 22.

[xxiii] Exode, 14, 2. — Phiharihot, sur le golf de Suez, près Clysma.

[xxiv] I Corinthiens, 1, 1-2.

[xxv] I Rois, 3, 11-12.

[xxvi] Sur d’autres manuscrits, on trouve 340, 390, 461.

[xxvii] Jean, 8, 36.

[xxviii] Psaumes, 126, 1.

[xxix] Ce résumé des connaissances de Grégoire sur l’histoire profane des anciens est très défectueux : il est tiré d’Eusèbe.

[xxx] Dom Ruinart fait observer que Lyon dut ce titre de très noble non pas à ses martyrs, mais à son antique splendeur comme colonie romaine. Sa fondation est aussi plus ancienne que ne le dit Grégoire ; elle remonte à l’année 43 av. J.-C., et l’honneur en appartient au proconsul L. M. Plancus.

[xxxi] Grégoire rapporte ce fait de l’évangile apocryphe de Nicomède, ou d’après quelque autre auteur de même poids. Les Gesta Pilati, qui sont parvenus jusqu'aux temps modernes sont évidemment des fabrications dépourvues de toute authenticité. (Dom Ruinart)

[xxxii] Ces histoires ont été admises, dans les premiers siècles, par une grande partie des chrétiens : mais depuis, l’Église les a rejetées.

[xxxiii] Luc, 13, 1.

[xxxiv] Actes, 12, 23.

[xxxv] Aujourd’hui Ptamos ou Palmosa dans l’Archipel. Le chef-lieu de l’île est un village nommé Saint-Jean.

[xxxvi] Telle était l’opinion des chrétiens du deuxième et du troisième siècle ; elle a été écartée depuis.

[xxxvii] Jean, 21, 22.

[xxxviii] De Trajan.

[xxxix] L’empereur Albinus, tué en 197, paraît être le tyran dont il est question.

[xl] Avant, et non après Irénée (Dom Ruinart).

[xli] Le mot senator n'a point, dans Grégoire de Tours et les écrivains de cette époque, une signification unique, précise et constante ; il désigne tour à tour : 1° les familles qui avaient été élevées par les Empereurs à la dignité de membres du sénat romain. Il y en avait un grand nombre dans toutes les provinces, et surtout dans la Gaule narbonnaise. Tous ceux qui avaient occupé les principales magistratures de l'Empire, ou obtenu seulement de l'Empereur le titre honoraire de ces magistratures, étaient appelés clarissimi et senatores. 2° Les sénateurs municipaux des principales villes de la Gaule, ou membres de la curie, corps municipal qui portait quelquefois le titre de senatus ; peut-être les magistrats supérieurs de la curie étaient-ils seuls honorés du nom de sénateurs. 3° Enfin, les familles riches et considérables, qu'elles fussent on non agrégées depuis longtemps au sénat de Rome ou à celui de la cité. Au milieu du désordre des temps, toute famille importante dans sa ville devenait bientôt une famille sénatoriale, et ce titre était donné presque indifféremment à la grandeur de fait et aux anciens droits.

[xlii] Matthieu, 21, 31.

[xliii] D'autres manuscrits portent Vasa. Quelques savants disent que les anciens Gaulois désignaient sous ce nom le dieu Mars ; d'autres ont conjecturé que ce temple était consacré Mercure, d'après un passage de Pline l'ancien (III, 7), qui rapporte que, de son temps, Zénodore construisit, en Auvergne, un grand temple en l'honneur de ce dieu.

[xliv] Javouls, qui cessa d’être un évêché vers l’an 1000, où le siège de l’épiscopat fut transporté à quatre lieues de là, à Mende.

[xlv] Gréze-le-Château, arrondissement de Marjevols (Lozère).

[xlvi] Récit exagéré suivant Dom Ruinart.

[xlvii] Sisseck, ville principale de la Pannonie, au temps d’Auguste ; on y voit encore des ruines romaines.

[xlviii] Les commentateurs sont aujourd’hui d’accord à regarder comme étant l’ancienne Sabaria, la ville de Hongrie que les Allemands appellent Stein-am-Anger, et les Magyars Szombathely.

[xlix] C’était un Espagnol qui vivait au quatrième siècle ; on a ce poème, intitulé Historia evangelica.

[l] Grégoire de Tours appelle ici Constance le Jeune, peut-être pour le distinguer de Constance Chlore (Ruinart).

[li] On les a conservés pour la plupart.

[lii] Le 13 janvier 368, suivant l’opinion générale.

[liii] Ce nom est une erreur de Grégoire qui a traduit ainsi un passage où Saint Jérôme disait que Mélanie était la mère d’un prêteur de Rome, prœtoris urbanis. D’autres ont dit que cette dame cacha, pendant trois jours, cinq mille moines qui fuyaient la persécution.

[liv] Code Justinien, liv. X, tit. 31, loi 26.

[lv] I Corinthiens, 7, 5.

[lvi] Probablement Maxime.

[lvii] Vie des Pères, III.

[lviii] La jeune fille s'appelait Scholastique. On voyait encore au dix-septième siècle, dans l’église de Saint Allire de Clermont, le tombeau de ces deux époux.

[lix] Au confluent de la Vienne et de la Loire, comme l’indique son nom, Condate, qui signifiait en celtique le confluent des deux rivières (Ruinart).

[lx] Turonici (populi, cives, incolœ) ; cette expression se présente presque à chaque page de Grégoire et peut ne pas se bien traduire ; il faudrait pouvoir dire les Tournois.

[lxi] Il avait fondé le monastère de Ligugé, près de Poitiers.

[lxii] Voyez Sulpice Sévère, Dialogues, II, 5.

Grégoire de Tours

Histoire des Francs  : LIVRE II

texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER

(livre I - Livre III)

COLLECTION

DES MÉMOIRES

RELATIFS

A L'HISTOIRE DE FRANCE,

depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au

13e siècle

AVEC UNE INTRODUCTION DES SUPPLÉMENS, DES NOTICES ET DES NOTES;

Par M. GUIZOT,

PROFESSEUR D'HISTOIRE MODERNE A L’ACADÉMIE DE PARIS.

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Histoire des Francs

Livre second

Nous rapporterons confusément, et sans aucun ordre que celui des temps, les vertus des saints et les désastres des peuples. Je ne crois pas qu’il soit regardé comme déraisonnable d’entremêler dans le récit, non pour la facilité de l’écrivain, mais pour se conformer à la marche des événements, les félicités de la vie des bienheureux avec les calamités des misérables ; car, en y regardant attentivement, le lecteur curieux trouvera, dans les histoires des rois israélites, que le sacrilège Phinée mourut sous Samuel le Juste, et le Philistin Goliath sous David, surnommé le Bras Victorieux [la Forte main]. Et dans ce temps où Élie, prophète illustre, supprimait à son gré les pluies, à son gré les faisait descendre sur les terres desséchées, et par ses paroles changeait en richesse l’indigence d’une pauvre veuve, on peut se rappeler aussi quelles désolations tombèrent sur les peuples, quelle faim, quelle soif vinrent tourmenter la terre malheureuse. Quels maux ne souffrit pas Jérusalem dans le temps d’Ézéchias, à la vie duquel Dieu voulut ajouter quinze années ? Et sous le prophète Élysée, qui rappela les morts à la vie, et fit, au milieu des peuples, beaucoup d’autres miracles, quels carnages, quelles misères affligèrent les peuples israélites ? Eusèbe, Sévère, Jérôme et Orose, ont mêlé de même dans leurs chroniques les guerres des rois et les vertus des martyrs. Nous en avons usé de même en cet écrit, afin qu’il fût plus aisé de suivre jusqu’à nos jours la série des temps et le calcul des années. Passant donc sur ce qu’ont raconté les auteurs dont on vient de parler, nous rapporterons, avec l’aide de Dieu, les choses arrivées depuis.

Après la mort de saint Martin, évêque de Tours, homme éminent et incomparable, dont les vertus nous sont rapportées en de nombreux volumes, Brice lui succéda dans l’épiscopat. Cependant, durant la vie de saint Martin sur la terre, Brice lui avait tendu beaucoup d’embûches, parce que celui-ci lui avait souvent reproché de se livrer à des choses de peu de travail. Un jour, un malade, voulant demander à saint Martin quelque remède, vint trouver Brice, qui n’était encore que diacre, et lui dit avec simplicité : Voilà que j’attends le saint homme, et je ne sais où il est, ni ce qu’il fait. Brice lui dit : Si tu cherches ce fou, regarde là bas ; le voilà qui considère le ciel selon sa coutume, comme un homme hors de sens. Et lorsque ce pauvre, l’ayant rencontré, eut obtenu ce qu’il demandait, le saint homme parla ainsi à Brice : Brice, je te parais donc fou ?

Comme celui-ci, confus en entendant ces mots, niait qu’il eût parlé ainsi, le saint homme lui dit : Mes oreilles n’étaient-elles pas prés de ta bouche quand tu prononçais là bas ces paroles ? Je te dis amen, car j’ai obtenu de Dieu qu’après moi tu fusses honoré du pontificat ; mais tu connaîtras que dans l’épiscopat tu es destiné à bien des peines. Brice, entendant ces paroles, s’en moqua en disant :

N’avais-je pas dit vrai , que cet homme parlait comme un insensé ? Admis à la dignité de prêtre, il harcela souvent le saint homme de ses insultes. Ayant ensuite obtenu, du consentement des citoyens, les fonctions pontificales, il s’adonna à l’oraison. Quoiqu’il fût orgueilleux et vain, il passait cependant pour chaste de corps. Mais, dans la trente-troisième année de son épiscopat, il s’éleva contre lui une déplorable accusation de crime ; car, une femme à qui ses domestiques avaient coutume de porter ses vêtements à laver, et qui, sous l’apparence de religion, avait pris l’habit, vint à concevoir et enfanta. Cette circonstance enflamma de colère tout le peuple de Tours ; il imputa ce crime à l’évêque, et il n’y avait qu’une voix pour le lapider, et le peuple disait : Longtemps tu as caché ta luxure sous les dehors de la piété d’un saint, et Dieu ne permet pas que nous nous souillions plus longtemps à baiser tes indignes mains. Lui, au contraire, niant avec force, dit :

Apportez-moi l’enfant. Et quand on lui eut apporté l’enfant, âgé de trente jours, l’évêque Brice lui dit : Je te conjure, au nom de Jésus-Christ, fils du Dieu tout-puissant, si je t’ai engendré, de le dire en présence de tout le monde. Et celui-ci dit :

Tu n’es pas mon père. Et le peuple le priant de demander qui était le père, le prêtre répondit : Cela ne me regarde pas. Je me suis occupé de ce qui me regardait ; si quelque chose vous intéresse, demandez-le vous-même.

Alors, soutenant que ceci avait été opéré par l’art de la magie, tous, d’un commun accord, se soulevèrent contre lui ; et, l’entraînant, ils lui disaient : Tu ne nous gouverneras pas plus longtemps sous le faux nom de pasteur. Mais celui-ci, pour faire connaître la vérité au peuple, mit dans sa robe des charbons ardents, et, les pressant sur lui, il arriva, avec la foule du peuple, au tombeau de saint Martin, et, lorsqu’il eut jeté les charbons devant le tombeau, on vit son vêtement exempt de brûlure, et il parla ainsi : De même que vous voyez mon vêtement préservé de l’atteinte de ce feu, de même mon corps est pur de toute souillure d’attouchement ou d’approche de femme. Mais eux, ne le croyant pas et contestant ce qu’il leur disait, il fut entraîné, calomnié et chassé, afin que ces paroles du saint fussent accomplies : Tu connaîtras que dans l’épiscopat tu es destiné à bien des peines. Après l’avoir chassé, on éleva Justinien à l’épiscopat. Enfin Brice alla trouver le pape de Rome, et pleurant et se lamentant, il disait : J’ai mérité de souffrir ces peines, parce que j’ai péché contre le saint de Dieu, car je l’ai souvent appelé fou et insensé, et que, témoin de ses vertus, je n’y ai pas cru ! Après son départ les Tourangeaux dirent à leur évêque : Vas après a lui, et fais ce que tu as à faire, parce que si tu ne le poursuis pas, tu auras le dessous, à notre grand déshonneur. Mais Justinien étant parti de Tours, et ayant atteint Verceil, ville d’Italie, frappé du jugement de Dieu, mourut durant son voyage. Les Tourangeaux, apprenant sa mort, et persévérant dans leur haine, instituèrent à sa place Armence [Armentius]. Mais l’évêque Brice étant arrivé à Rome, instruisit le pape de ce qu’il avait souffert ; et, durant son séjour dans la résidence apostolique, ayant célébré plusieurs fois le sacrifice de la messe, il lava par ses pleurs les fautes qu’il avait, commises envers le saint de Dieu. Étant revenu de Rome la septième année, il se prépara, avec l’autorisation du pape, à retourner à Tours. Et étant arrivé à un village nommé Montlouis[i], à six milles de la ville, il y établit sa demeure. Cependant Armence fut attaqué de la fièvre et rendit l’esprit au milieu de la nuit. Une vision l’ayant aussitôt révélé à l’évêque Brice, il dit aux siens : Levez-vous promptement, pour que nous allions à la rencontre de notre frère l’évêque de Tours, afin de l’ensevelir. Et comme ils entraient par une porte de la ville on emportait le mort par une autre. Celui-ci étant enterré, Brice rentra en possession de son siège, et vécut ensuite heureusement l’espace de sept années. Après sa mort, arrivée la quarante-septième année de son épiscopat, il eut pour successeur saint Eustoche, homme très grand en sainteté.

Ensuite les Vandales, quittant leur pays, vinrent avec leur roi Gunderic [406] pour faire une irruption dans les Gaules. Après y avoir commis de grands ravages, ils se dirigèrent sur l’Espagne. Les Suèves, c’est-à-dire les Allemands, les y suivirent et s’emparèrent de la Galice. Peu de temps après, comme les deux peuples étaient voisins l’un de l’autre, il y eut du bruit entre eux ; ils marchèrent en armes pour se faire la guerre : déjà ils étaient prêts à combattre, lorsque le roi des Allemands parla ainsi : Jusques à quand la guerre s’agitera-t-elle sur la totalité de ce peuple ? Je vous en conjure, que les armées des deux peuples ne soient pas détruites ; mais que deux des nôtres s’avancent avec leurs armes de guerre au milieu du champ de bataille et combattent entre eux : le peuple dont le guerrier sera vainqueur obtiendra sans contestation tout le pays. Tout le peuple y consentit, afin que cette multitude entière n’allât pas se précipiter sur la pointe des glaives. Ces jours-là le roi Gunderic [428] était mort, et Thrasamund avait à sa placé obtenu le trône[ii]. Les deux guerriers ayant combattu, le parti des Vandales fût vaincu. Thrasamund, dont le guerrier avait été tué, promit de s’éloigner de bonne grâce : ainsi, lorsqu’il eut préparé les choses nécessaires à son voyage, il s’éloigna des confins d’Espagne.

Dans le même temps, Thrasamund exerça une persécution contre les chrétiens, et il contraignait toute l’Espagne, par des tourments et des supplices divers, à trahir la foi pour embrasser la secte d’Arius. Il arriva qu’une jeune fille pieuse, opulente en richesses, honorée selon le siècle à cause de sa noblesse sénatoriale, et, ce qui est plus noble que tout le reste, fermé dans la foi catholique et servant Dieu tout-puissant avec un zèle sans tache, se trouva soumise à cette épreuve. Quand elle fut amenée en présence du roi, il commença par des discours flatteurs à vouloir lui persuader de se faire rebaptiser. Mais, comme munie du bouclier de la foi, elle repoussait son trait empoisonné, le roi ordonna qu’on s’emparât de tous les biens de celle qui, en esprit, possédait déjà les royaumes du Paradis, et ensuite qu’on la tourmentât par des supplices, elle qui ne plaçait aucune espérance dans la vie présente. Que dirai-je de plus ? Après des épreuves multipliées, après lui avoir enlevé toutes ses richesses terrestres, comme on ne pouvait la soumettre à diviser la sainte Trinité, on l’entraîna malgré elle à un nouveau baptême ; mais, comme on la plongeait de force dans ce bain impur, elle s’écria :

Je crois que le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit sont d’une seule substance et d’une même essence, et infecta les eaux des excréments de ses entrailles, parfum dont elles étaient bien dignes. Elle sortit de là pour être soumise à la torture selon la loi, par le moyen des chevalets, des flammes et des crocs, puis condamnée à avoir la tête tranchée pour Jésus-Christ. Ensuite pendant que les Allemands se répandaient jusqu’aux bords de la mer, les Vandales, l’ayant passée, se dispersèrent dans toute l’Afrique et la Mauritanie[iii].

Comme ce fut de leur temps que la persécution contre les Chrétiens s’établit de plus en plus, ainsi que nous l’avons dit plus haut, il nie parait convenable de rapporter quelque chose de ce qu’ils firent contre les églises de Dieu, et de la manière dont ils furent chassés du royaume. Thrasamund étant donc mort, après les crimes qu’il avait commis sur les saints de Dieu, Hunéric[iv], homme encore plus féroce, régna après lui, et les Vandales l’élurent pour être à leur tête. On ne saurait concevoir le nombre prodigieux de chrétiens qui, sous son règne, furent mis à mort pour le nom sacré de Jésus-Christ. Mais ils peuvent appeler en témoignage l’Afrique où ils avaient pris naissance, et Jésus-Christ dont la main les a couronnés de pierres précieuses, dont l’éclat ne se peut ternir ; nous choisirons cependant pour les raconter les souffrances de quelques-uns de ces martyrs, afin d’accomplir ce que nous avons promis.

Cyrola, faussement appelé évêque, passait alors pour le plus ferme soutien de l’hérésie ; et, comme le roi prenait divers moyens pour persécuter les Chrétiens, le persécuteur trouva dans un faubourg de sa ville l’évêque Eugène, homme d’une ineffable sainteté, et qu’on tenait pour très sage ; il le fit enlever si violemment qu’il ne lui fut pas permis d’aller exhorter le troupeau des fidèles. Mais, voyant qu’on l’emmenait, il écrivit à ses concitoyens, pour les engager à conserver la foi catholique, une lettre conçue en ces termes :

L’évêque Eugène, à ses très aimés et, dans l’amour du Seigneur, très chers fils et filles de l’Église, que Dieu m’a confiés. L’autorité royale a parlé et nous a ordonné par un édit de venir à Carthage pour y manifester notre foi catholique ; et afin de ne pas livrer, en m’éloignant, l’église de Dieu à un état équivoque et de suspension, et de ne pas quitter, pasteur infidèle, les brebis du Seigneur sans leur adresser la parole, j’ai cru nécessaire de vous envoyer à ma place ces lettres pour vous conduire dans la sainteté. Je vous conjure donc, et non sans répandre des larmes, je vous exhorte, vous avertis et vous supplie très fort au nom de la majesté de Dieu, du redoutable jour du jugement et de la terrible splendeur de la vertu du Christ ; demeurez inébranlables dans la foi catholique et fermes à soutenir le Fils égal au Père, et le Saint-Esprit avec le Père et le Fils dans une même divinité. Conservez les grâces d’un baptême unique, et gardez soigneusement l’onction du saint chrême. Qu’aucun de ceux qui ont reçu l’eau ne retourne à l’eau après en avoir été régénéré ; car, sur un signe de Dieu, le sel se forme de l’eau ; mais, si on le réduit en eau, il perd aussitôt sa forme. Et ce n’est pas sans raison que le Seigneur a dit dans l’Évangile. Si le sel perd sa force, avec quoi le salera-t-on ?[v]

Et certes, c’est perdre sa force que de vouloir être assaisonné une seconde fois, quand il suffit de l’avoir été une seule. N’avez-vous pas entendu cette parole du Christ ? Celui qui a déjà été lavé n’a plus besoin que de se laver les pieds[vi]. C’est pourquoi, mes frères, mes fils et mes filles en Dieu, ne soyez pas contristés de mon absence, parce que, si vous restez attachés à la religion catholique, quelque soit mon éloignement, je ne vous oublierai pas, et la mort ne me séparera pas de vous. Sachez qu’en quelque endroit que les bourreaux dispersent mes membres, la palme y sera avec moi : si je vais à l’exil, j’ai pour exemple saint Jean l’Évangéliste ; si on m’envoie à la mort, le Christ est ma vie, et la mort m’est un gain[vii] : si je reviens ici, mes frères, Dieu remplira votre désir. Cependant il me suffit de n’avoir pas gardé le silence avec vous ; je vous ai instruits et avertis autant que j’ai pu, je suis donc innocent du sang de tous ceux qui périront ; et je sais que, quand viendra le temps de rendre à chacun selon ses œuvres, cette lettre sera lue et portera témoignage contre eux devant le tribunal du Christ. Si je reviens, mes frères, je vous verrai dans cette vie : si je ne reviens pas, je vous verrai dans la vie à venir. Cependant je vous dis adieu. Priez et jeûnez pour nous, parce que le jeûne et l’aumône ont toujours fléchi la miséricorde du Seigneur. Souvenez-vous qu’il est écrit dans l’Évangile : Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et qui ne peuvent tuer l’âme ; mais craignez plutôt relui qui peut perdre et l’âme et le corps dans l’enfer[viii].

»

Saint Eugène ayant donc été amené vers le roi, discuta avec l’évêque des Ariens en faveur de la foi catholique ; et lorsqu’il l’eut puissamment confondu sur le mystère de la sainte Trinité, et que le Christ lui eut donné le pouvoir de faire beaucoup de miracles, ce même évêque, excité par l’envie, entra dans une plus grande fureur ; car saint Eugène était alors accompagné des hommes les plus sages et les plus saints de ce temps, des évêques Vindémiale et Longin, tous deux égaux en dignités aussi bien qu’en vertus, car saint Vindémiale passait dans ce temps pour avoir ressuscité un mort, et Longin avait guéri beaucoup de malades. Eugène ne détruisait pas seulement la cécité extérieure et des yeux, mais aussi l’aveuglement des esprits. Ce que ce méchant évêque des Ariens ayant vu, il fit venir vers lui un homme abusé de la même erreur où il vivait, et lui dit : Je ne puis souffrir que ces évêques opèrent beaucoup de miracles au milieu du peuple, et que tout le monde me néglige pour les suivre. Reçois donc ces cinquante pièces d’or, pour consentir à ce que je t’ordonne. Assois-toi sur la place publique qui est sur notre passage ; et, tenant ta main sur tes yeux fermés, écrie-toi de toute ta force quand je passerai avec les autres : — Je t’en supplie, bienheureux Cyrola, pontife de notre religion, de manifester à mon égard ta gloire et ta puissance, en m’ouvrant les yeux, pour que j’obtienne de recouvrer la lumière que j’ai perdue. Celui-ci, faisant ce qui lui avait été ordonné, s’assit sur la place publique, et quand l’hérétique passa avec les saints de Dieu, pensant se jouer de Dieu, l’homme s’écria de toute sa force :

Écoute-moi, bienheureux Cyrola ;

écoute-moi, saint pontife de Dieu, jette un regard sur ma cécité, et je serai guéri par ces remèdes que souvent les autres aveugles ont obtenus de toi, qu’en ont reçus les lépreux, et qui se sont fait sentir aux morts mêmes. Je te conjure par ce pouvoir que tu possèdes, de me rendre la lumière que j’ai perdue, car je suis accablé d’une cruelle cécité. Et sans le savoir il disait la vérité, car la cupidité l’avait aveuglé, et pour de l’argent il se riait de la puissance de Dieu. Alors l’évêque des hérétiques se tourna un peu, et, comme s’il eût été prêt à se glorifier dans sa puissance, transporté de vanité et d’orgueil, il mit sa main sur les yeux de l’homme, et dit : Par notre foi, qui est la vraie croyance en Dieu, que tes yeux s’ouvrent à la lumière. Et à peine eut-il lâché ce blasphème que la moquerie fit place aux gémissements et que la fourberie de l’évêque se manifesta au public ; car les yeux de ce malheureux furent saisis d’une si grande douleur qu’à peine en les pressant de ses doigts pouvait-il les empêcher de sortir de sa tête. Enfin l’infortuné se mit à crier, disant : Malheur à moi misérable, qui me suis laissé séduire par l’ennemi de la loi divine ! Malheur à moi qui ai consenti à me moquer de Dieu, et qui ai reçu cinquante pièces d’or pour commettre ce crime ! Il dit aussi à l’évêque : Voilà ton or, rends-moi la lumière de mes yeux que ta fourberie m’a fait perdre. Et vous, très glorieux chrétiens, je vous supplie de ne pas mépriser, mais de secourir promptement un malheureux près de périr ; car je reconnais réellement qu’on ne se moque pas de Dieu. Alors les saints de Dieu, émus de compassion, lui dirent :

Si tu crois, rien n’est impossible à celui qui croit[ix].

Alors il s’écria d’une voix forte : Que celui qui ne croit pas que Jésus-Christ, fils de Dieu, et le Saint-Esprit ont, avec Dieu le père, une intime substance et une même divinité, endure ce que je souffre aujourd’hui. Et il ajouta : Je crois en Dieu, Père Tout-Puissant, en Jésus-Christ, Fils de Dieu, égal au Père, et je crois au Saint-Esprit consubstantiel et coéternel au Père et au Fils. A ces paroles les pieux évêques s’efforcèrent à l’envi de se prévenir mutuellement de civilité, et il s’éleva entre eux une sainte disputé pour savoir qui imposerait, sur les yeux de cet homme, le signe de la bienheureuse croix. Vindémiale et Longin priaient Eugène d’imposer les mains à l’aveugle, et lui les en priait de son côté. Eux y ayant consenti, et tenant leurs mains sur sa tête, saint Eugène fit le signe de la croix sur les yeux de l’aveugle, et dit : Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, que nous reconnaissons pour le vrai Dieu en trois personnes égales et toutes-puissantes, que tes yeux soient ouverts ; et la douleur s’étant aussitôt évanouie, l’homme recouvra la santé, et l’on reconnut clairement, par la cécité de cet homme, que la doctrine de cet évêque des hérétiques couvrait les yeux du coeur d’un voile déplorable, afin qu’ils ne pussent contempler la vraie lumière de la foi ; malheureux qui n’étant pas entré par la porte, c’est-à-dire par le Christ, qui est la vraie porte, était devenu le loup plutôt que le gardien du troupeau, et s’efforçait, par la méchanceté de son coeur, d’éteindre dans le coeur des fidèles le flambeau de la foi qu’il attrait dû y allumer. Les saints de Dieu firent, au milieu du peuple, beaucoup d’autres miracles, et le peuple n’avait qu’une voix pour dire :

On doit adorer d’une même foi, redouter d’une même crainte, et honorer d’un même respect le vrai Dieu père, le vrai Dieu fils, le vrai Dieu Saint-Esprit. Car il était clair à tous que la doctrine de Cyrola était fausse.

Mais le roi Huneric, voyant que la glorieuse fidélité des saints faisait ainsi paraître à nu la fausseté de ses doctrines, que la secte de l’erreur se détruisait au lieu de s’établir, et que la fourberie de son pontife avait été mise à découvert par cette action criminelle, ordonna qu’après bien des tourments, après les avoir fait passer par les chevalets, les flammes et les crocs de fer, on mit à mort les saints de Dieu ; mais il feignit seulement de vouloir faire décoller le bienheureux Eugène, car il ordonna que si, au moment où le glaive menacerait sa tête, il n’embrassait pas la secte des hérétiques, on s’abstînt de le tuer, de peur que les chrétiens ne le révérassent comme martyr, mais qu’il fût condamné à l’exil, ce qui arriva en effet ; car sur le point de recevoir la mort, ayant été interrogé s’il avait dessein de mourir pour la foi catholique, il répondit :

Mourir pour la justice, c’est vivre éternellement. Alors le glaive demeura suspendu et on l’envoya en exil à Albi, ville des Gaules, où il termina sa vie sur la terre. De fréquents miracles manifestent aujourd’hui la sainteté de son tombeau. Le roi ordonna que saint Vindémiale fût frappé de l’épée, et il mourut dans ce combat. Octavien, archidiacre, et beaucoup de milliers d’hommes et de femmes attachés à notre croyance furent mutilés et mis à mort ; mais ce n’était rien aux yeux de ces saints confesseurs, de souffrir ainsi pour l’amour de la gloire ; car, tourmentés en des choses de peu, ils se savaient destinés à de grands biens, selon ces paroles de l’apôtre :

Les souffrances de la vie présente n’ont point de proportion avec cette gloire qui sera un jour découverte en nous[x].

En ces années, beaucoup de gens, renonçant à leur foi pour acquérir des richesses, se précipitèrent eux-mêmes en de nombreuses douleurs, comme ce malheureux évêque, de nom Révocatus, qui révoqua, dans ce temps, ses promesses à la vraie foi. Alors le soleil parut obscurci, de manière qu’à peine en voyait-on briller la troisième partie ; j’en attribue la cause à tant de crimes et à l’effusion du sang innocent. Humeric, après un si grand forfait, fut possédé du démon, et lui qui s’était longtemps abreuvé du sang des saints, se déchirait par ses propres morsures ; ce fut dans ces tourments qu’une juste mort termina son indigne vie. En 484 Hilderic lui succéda, et à sa mort[xi], Gélésimère parvint au gouvernement. Celui-ci, ayant été vaincu par la république, termina sa vie en même temps que son règne. Ainsi tomba le royaume des Vandales[xii].

Dans ce temps un grand nombre d’hérésies infestaient les églises de Dieu ; la vengeance divine en frappa plusieurs ; car Athanaric, roi des Goths, exerça une grande persécution. Il tuait par le glaive beaucoup de Chrétiens, après leur avoir infligé divers tourments, et il en faisait mourir quelques-uns condamnés à l’exil, par la faim et différents supplices ; d’où il arriva par un effrayant jugement de Dieu, qu’en punition de l’effusion du sang des justes, il fut chassé de son royaume, et que celui qui avait envahi les églises de Dieu fut exilé de son pays. Mais maintenant retournons à des choses antérieures.

Le bruit s’était répandu que les Huns voulaient faire une irruption dans les Gaules. Il y avait en ce temps dans la ville de Tongres un évêque d’une très grande sainteté, nommé Aravatius[xiii].

Adonné aux veilles et aux jeûnes, souvent baigné d’une pluie de larmes, il suppliait la miséricorde de Dieu de ne pas permettre l’entrée des Gaules à cette nation incrédule, et toujours indigne de lui. Mais ayant été averti par inspiration qu’à cause des fautes du peuple, ce qu’il demandait ne lui serait pas accordé, il résolut de gagner la ville de Rome, afin que la protection des mérites apostoliques, unie à ses prières, lui obtînt plus facilement ce qu’il demandait humblement au Seigneur. S’étant donc rendu au tombeau du saint apôtre, il sollicitait le secours de sa bienveillance, se consumant dans une grande abstinence et un jeûne continuel ; en sorte qu’il était deux ou trois jours sans manger ni boire, et ne mettait point d’intervalle dans ses oraisons. Étant demeuré dans cette affliction pendant l’espace de beaucoup de jours, on rapporte qu’il reçut cette réponse du bienheureux apôtre : Pourquoi me tourmentes-tu, très saint homme ? il a été irrévocablement fixé par les décrets du Seigneur que les Huns viendraient dans les Gaules, et que ce pays serait ravagé par la plus terrible tempête. Maintenant donc prends ta résolution, fais une prompte diligence, dispose ta maison, prépare ta sépulture, aie soin de te munir d’un linceul blanc. Tu quitteras ton enveloppe corporelle, et tes yeux ne verront pas les maux que les Huns doivent faire à la Gaule. Ainsi l’a dit le Seigneur notre Dieu. Après avoir reçu cette réponse du saint apôtre, le pontife hâte son voyage et regagne promptement la Gaule. Étant arrivé à la ville de Tongres, il apprête aussitôt ce qui était nécessaire à sa sépulture ; et, disant adieu aux ecclésiastiques ainsi qu’au reste des habitants de la ville, il leur annonce avec des pleurs et des lamentations qu’ils ne verront plus longtemps son visage ; et ceux-ci le suivant avec des larmes et des gémissements, le suppliaient humblement en disant : Ne nous abandonnez pas, saint père ! ne nous oubliez pas, bon pasteur ! Mais comme leurs pleurs ne pouvaient le retenir, ils s’en retournèrent après avoir reçu sa bénédiction et ses baisers. Lui donc, étant allé à la ville d’Utrecht, fut attaqué d’une légère fièvre, et abandonna son corps ; et, ayant été lavé par les fidèles, il fut enterré auprès du rempart public. Nous avons écrit, dans le livre des Miracles[xiv], comment le corps de ce saint fut transféré après un long espace de temps.

Les Huns étant donc sortis de la Pannonie vinrent, dépeuplant le pays, à la ville de Metz, où ils arrivèrent, ainsi que quelques-uns le rapportent, la veille du saint jour de Pâques. Ils livrèrent la ville aux flammes, passèrent les habitants au fil de l’épée, et égorgèrent même les prêtres du Seigneur devant les autels sacrés. Rien n’échappa à l’incendie, que l’oratoire de saint Étienne, premier martyr et diacre. Je n’hésite pas à raconter ce que j’ai entendu dire à quelques-uns au sujet de cet oratoire. Ils rapportent qu’avant l’arrivée des ennemis ils eurent une vision, dans laquelle leur apparut ce pieux fidèle, le bienheureux diacre Étienne, s’entretenant avec les saints apôtres Pierre et Paul sur tous ces ravages, et disant :

Je vous conjure, messeigneurs, d’empêcher, par votre intercession, que nos ennemis ne brûlent la ville de Metz ; car dans un endroit de cette ville sont les restes de mon pauvre corps ; mais plutôt que les habitants connaissent que je peux quelque chose auprès du Seigneur ; et que si les crimes du peuple se sont tellement accumulés que la ville ne puisse éviter l’incendie, que mon oratoire en soit au moins préservé. Ils lui répondirent : Vas en paix, très cher frère ; l’incendie ne respectera que ton oratoire. Quant à la ville, nous ne pouvons rien obtenir, parce que la volonté divine a déjà prononcé la sentence ; car les péchés du peuple se sont accumulés, et le cri de sa méchanceté est monté jusqu’en présence de Dieu : la ville sera donc consumée par cet incendie. D’où il est hors de doute que c’est par leur intercession que, dans la désolation de la ville l’oratoire est resté intact.

Cependant Attila, roi des Huns, ayant quitté la ville de Metz, et ravageant impunément les cités des Gaules, vint mettre le siège devant Orléans, et tâcha de s’en emparer en l’ébranlant par le choc puissant du bélier[xv]. Vers ce temps-là, cette ville avait pour évêque le bienheureux Anian, homme d’une éminente sagesse et d’une louable sainteté, dont les actions vertueuses ont été fidèlement conservées parmi nous. Et comme les assiégés demandaient à grands cris à leur pontife ce qu’ils avaient à faire, celui-ci, mettant sa confiance en Dieu, les engagea à se prosterner tous pour prier et implorer avec larmes le secours du Seigneur toujours présent dans les calamités. Ceux-ci s’étant mis à prier, selon son conseil, le pontife dit : Regardez du haut du rempart de la ville si la miséricorde de Dieu vient à notre secours. Car il espérait, par la miséricorde de Dieu, voir arriver Aetius[xvi], que, prévoyant l’avenir, il était allé trouver à Arles ; mais, regardant du haut du mur, ils n’aperçurent personne ; et l’évêque leur dit : Priez avec zèle, car le Seigneur vous délivrera aujourd’hui. Ils se mirent à prier; et il leur dit : Regardez une seconde fois. Et ayant regardé, ils ne virent personne qui leur apportât du secours. Il leur dit pour la troisième fois : Si vous le suppliez sincèrement, Dieu va vous secourir promptement. Et ils imploraient la miséricorde de Dieu avec de grands gémissements et de grandes lamentations. Leur oraison finie, ils vont, par l’ordre du vieillard, regarder pour la troisième fois du haut du rempart, et aperçoivent de loin comme un nuage qui s’élève de la terre. Ils l’annoncent au pontife qui leur dit : C’est le secours du Seigneur.

Cependant les remparts, ébranlés déjà sous les coups du bélier, étaient au moment de s’écrouler lorsque voilà Aetius qui arrive, voilà Théodoric, roi des Goths, ainsi que Thorismund son fils, qui accourent vers la ville à la tête de leurs armées, renversant et repoussant l’ennemi. La ville ayant donc été délivrée par l’intercession du saint pontife, ils mettent en fuite Attila, qui, se jetant dans les plaines de Méry[xvii], se dispose au combat ; ce que les Orléanais apprenant, ils se préparent à lui résister avec courage.

Dans ce temps, le bruit parvint à Rome qu’Aetius avait à soutenir un rude combat au milieu des phalanges des ennemis. Sa femme ayant appris cette nouvelle, triste et tourmentée, se rendait assidûment à la basilique des saints apôtres, et demandait au ciel de voir revenir son mari sain et sauf. Comme elle priait nuit et jour, il arriva qu’une nuit un pauvre homme pris de vin s’endormit dans un coin de la basilique de l’apôtre saint Pierre, de manière qu’il n’était pas sorti lorsque, selon la coutume, les gardes fermèrent les portes. S’éveillant au milieu de la nuit, il vit toute l’église resplendissante de lumière. Saisi d’épouvante, il chercha une issue pour s’échapper ; mais après avoir essayé d’ouvrir une première porte, puis une autre, et reconnu qu’elles étaient toutes fermées, il se coucha par terre, et attendit en tremblant l’instant où le peuple s’assemblerait pour chanter les hymnes du matin, afin de pouvoir sortir de ce lieu. Pendant ce temps, il vit deux personnes se saluant avec un respect mutuel, et se demandant réciproquement de leurs nouvelles. Alors le plus âgé commença à parler ainsi : Je ne puis soutenir plus longtemps les larmes de la femme d’Aetius. Elle me supplie assidûment de ramener des Gaules son mari sain et sauf, tandis que le jugement de Dieu en avait décidé autrement. Cependant, en faveur de sa singulière piété, j’ai obtenu la vie de son mari, et je me hâte de le ramener ici vivant. Mais j’engage celui qui entendra ces paroles à se taire, et à ne pas oser divulguer les secrets du Seigneur, de peur qu’il ne soit promptement enlevé de la terre. Mais le pauvre homme entendant ces paroles ne put garder le silence. Aussitôt que le ciel commença à s’éclaircir, il découvrit à la femme d’Aetius tout ce qu’il avait entendu ; et, lorsqu’il eut parlé, ses yeux se fermèrent à la lumière.

Aetius donc, réuni aux Goths et aux Francs, livra bataille à Attila. Celui-ci, voyant que ses troupes étaient taillées en pièces, eut recours à la fuite. Cependant Théodoric, roi des Goths, fut tué dans ce combat. Personne ne doit douter que la défaite des ennemis arriva par l’intercession du saint évêque dont nous avons parlé. Cependant le patrice Aetius et Thorismund remportèrent la victoire et détruisirent les ennemis. La guerre étant terminée, Aetius dit à Thorismund : Hâtez-vous de retourner promptement dans votre patrie, de peur que votre frère, se pressant, ne vous dépouille du royaume de votre père. Celui-ci, entendant ces paroles, se hâta de partir pour prévenir son frère et prendre possession le premier du trône de son père. Aetius se délivra par une semblable ruse du roi des Francs. Après leur départ Aetius pilla le camp, et retourna victorieux dans sa patrie avec un butin considérable. Attila se retira avec un petit nombre des siens, et peu de temps après les Huns s’étant emparés d’Aquilée, qu’ils incendièrent et détruisirent, se répandirent dans l’Italie et la ravagèrent. Thorismund, dont nous avons parlé plus haut, soumit dans une guerre les Alains[xviii] ; ensuite, après beaucoup de différends et de guerres, ses frères tombèrent sur lui et le tuèrent [en 453 par Théodoric et Frédéric].

Après avoir arrangé et complètement exposé ces événements selon l’ordre des temps, j’ai cru qu’il ne m’était pas permis de passer sous silence ce que l’histoire de Renatus Frigeridus[xix]

rapporte sur Aetius dont nous avons parlé plus haut. Il raconte, dans le douzième livre de son histoire, qu’à la mort de l’empereur Honorius[xx], Valentinien, encore enfant, et n’ayant accompli qu’un lustre, fut créé Empereur par son cousin germain Théodose [424], et que le tyran Jean s’éleva à l’empire de Rome; après avoir dit que ses députés furent méprisés par César, il ajoute :

Pendant que ces choses se passaient ainsi, les députés retournèrent vers le tyran, lui rapportant les menaces les plus terribles. Ces menaces déterminèrent Jean à envoyer aux Huns, avec beaucoup d’or, Aetius, à qui était alors confié le soin de son palais. Celui-ci les avait connus dans le temps oit il était chez eux en otage, et était lié avec eux d’une intime amitié. Il fut chargé de leur porter les instructions suivantes, qu’aussitôt que les ennemis entreraient en Italie, ils les attaquassent par derrière, tandis que lui les prendrait de front. Et comme nous aurons par la suite beaucoup de choses à dire sur cet homme, je juge à propos de parler de sa naissance et de son caractère. Son père Gaudentius, de la principale ville de la province de Scythie, ayant commencé la guerre par l’état de domestique, parvint jusqu’au grade de maître de la cavalerie. Sa mère, Itala, était une femme noble et riche ; leur fils Aetius, prétorien dès son enfance, fut à trois ans remis en otage à Alaric, de là aux Huns ; ensuite, étant devenu gendre de Carpillion, il commença, en qualité de comte des domestiques, à être chargé de l’administration du palais de Jean. Il était d’une taille médiocre, d’un corps vigoureux, sans faiblesse ni pesanteur, d’un extérieur mâle et élégant, d’un esprit très actif ; cavalier très agile, habile à lancer des flèches, adroit la lance à la main, très propre à la guerre, excellent dans les arts de la paix. Exempt d’avarice et de toute avidité, il était doué des dons de l’esprit, ne s’écartant pas de son devoir par de mauvais penchants, supportant les outrages avec une très grande patience, aimant le travail, ne craignant aucun danger, souffrant avec beaucoup de courage la faim, la soif et les veilles. Il est certain qu’il lui fut prédit, dès son jeune âge, à quelle puissance le destin le réservait, et qu’il serait renommé dans son temps et dans son pays.

Voilà ce que rapporte sur Aetius l’historien nommé ci-dessus. Mais l’empereur Valentinien, devenu adulte, craignant qu’Aetius ne le mît sous le joug, le tua sans sujet [454]. Lui-même à son tour, siégeant sur son tribunal dans le champ de Mars et parlant au peuple, fut surpris par derrière et percé d’une épée par Occylla [455], trompette d’Aetius. Telle fut la fin de l’un et de l’autre.

Beaucoup de personnes ignorent[xxi]

quel fut le premier roi des Francs. Quoique Sulpice Alexandre[xxii] rapporte sur eux beaucoup de choses, il ne nomme pas les premier de leurs rois, et dit qu’ils avaient des ducs : il est bon cependant de rapporter ce qu’il raconte de ces derniers chefs. Après avoir dit que Maxime, ayant perdu tout espoir de conserver l’Empire, restait dans Aquilée, presque privé de tout, il ajoute :

Dans ce temps les Francs [l’an 388], sous la conduite de Gennobaude, Marcomer et Sunnon, leurs ducs, firent une irruption dans la Germanie[xxiii], et, passant la frontière, massacrèrent beaucoup d’habitants, et, ayant ravagé des cantons d’une grande fertilité, portèrent l’épouvante jusqu’à Cologne [Colonia Agrippina]. Aussitôt que la nouvelle en eut été portée à Trèves[xxiv], Nannénus et Quintinus, commandants de la milice, à qui Maxime avait confié l’enfance de son fils et la défense des Gaules, assemblèrent une armée et se rendirent à Cologne. Mais les ennemis, chargés de butin, après avoir pillé les richesses des provinces, repassèrent le Rhin, laissant sur le territoire romain plusieurs des leurs prêts à recommencer le ravage. Les Romains les combattirent avec avantage, et tuèrent un grand nombre de Francs près de la forêt des Ardennes [la Carbonnière].

Comme on délibérait pour savoir si, pour profiter de la victoire, on devait passer dans le pays des Francs, Nannénus s’y refusa, sachant bien qu’ils étaient prêts à les recevoir, et qu’ils seraient certainement plus forts chez eux. Quintinus et le reste de l’armée étant d’un avis différent, Nannénus retourna à Mayence. Quintinus, ayant passé le Rhin avec son armée auprès de Nuitz[xxv], arriva, le deuxième jour de marche depuis le fleuve, à des maisons inhabitées et de grands villages abandonnés. Les Francs, feignant d’être épouvantés, s’étaient retirés dans des bois très enfoncés, et avaient fait des abattis sur la lisière des forêts, après avoir incendié toutes les maisons, croyant, dans leur lâche sottise, que déployer contre ces murs leur fureur, c’était consommer leur victoire. Les soldats, chargés de leurs armes, passèrent la nuit clans l’inquiétude. Dès la pointe du jour, étant entrés dans les bois sous la conduite de Quintinus, ils s’engagèrent presque jusqu’à la moitié du jour dans les détours des chemins, et s’égarèrent tout à fait. A la fin, arrêtés par une enceinte de fortes palissades, ils se répandirent dans des champs marécageux qui touchaient à la forêt. Quelques ennemis se montrèrent sur leur passage, montés sur des troncs d’arbres entassés ou sur des abattis. Du haut de ces tours, ils lançaient, comme si c’eût été avec des machines de guerre, des flèches trempées dans le poison des herbes ; de sorte qu’une mort certaine était la suite des blessures qui n’avaient fait qu’effleurer la peau, même dans des parties du corps où les coups ne sont pas mortels. Bientôt l’armée, environnée d’un grand nombre d’ennemis, se précipita avec empressement dans les plaines que les Francs avaient laissées ouvertes. Les cavaliers s’étant plongés les premiers dans les marais, on y vit périr pêle-mêle les hommes et les chevaux. Les fantassins qui n’étaient pas foulés par le poids des chevaux, plongés clans la fange, et, débarrassant leurs pieds avec peine, se cachaient de nouveau en tremblant dans les bois dont ils venaient à peine de sortir. Les légions avant rompu leurs rangs furent massacrées. Héraclius, tribun des Joviniens[xxvi], ayant été tué ainsi que la plupart des officiers, un petit nombre trouva son salut dans l’obscurité de la nuit et les retraites des forêts. Ce récit se trouve dans le troisième livre de l’histoire de Sulpice Alexandre.

Dans le quatrième, après avoir raconté le meurtre de Victor, fils du tyran Maxime , il dit :

Dans ce temps [389]

Charietton et Syrus, mis à la place de Nannénus, s’opposèrent aux Francs avec une armée dans la Germanie. Et après quelques mots sur le butin que les Francs avaient remporté de Germanie, il ajoute : Arbogaste, ne souffrant aucun délai, engagea César à infliger aux Francs le châtiment qu’ils méritaient, à moins qu’ils ne restituassent tout ce que, dans l’année précédente, ils avaient pillé après le massacre des légions, et qu’ils ne livrassent les auteurs de la guerre, afin qu’on les punit d’avoir violé perfidement la paix. Il raconte ce qui se passa pendant le commandement de Charietton et Syrus ; et ajoute : Peu de jours après, ayant eu une courte entrevue avec Marcomer et Sunnon, officiers royaux des Francs, et en ayant reçu des otages, selon la coutume, le général romain se retira à Trèves pour y passer l’hiver. Comme il les appelle royaux[xxvii], nous ne savons s’ils étaient rois ou s’ils en tenaient la place. Le même historien, rapportant la situation critique de l’empereur Valentinien, ajoute : Pendant que divers événements se passaient dans la Thrace, en Orient, l’état des affaires était troublé dans la Gaule. Le prince Valentinien, renfermé à Vienne dans l’intérieur de son palais, et presque réduit au-dessous de la condition de simple particulier, le soin des affaires militaires était livré à des satellites Francs, et les affaires civiles étaient passées entre les mains de la faction d’Arbogaste. Parmi tous les soldats engagés dans la milice, on n’en trouvait aucun qui osât obéir aux ordres ou aux discours particuliers du prince. Il rapporte ensuite que, dans la même année, Arbogaste[xxviii], poursuivant Sunnon et Marcomer, petits rois francs, avec une haine de barbare, se rendit à Cologne dans la plus grande rigueur de l’hiver, pensant qu’il pénétrerait facilement dans les retraites des Francs, et y mettrait le feu lorsqu’ils ne pourraient plus se cacher en embuscade dans les forêts dépouillées de feuilles et arides. Ayant donc rassemblé une armée, il passa le Rhin, et ravagea le pays des Bructères[xxix], qui sont le plus prés de la rive, et un village habité par les Chamaniens[xxx], sans que personne. se présentât, si ce n’est quelques Ampsuares et Chattes[xxxi], commandés par Marcomer , qui se montrèrent sur les plus hauts sommets des collines[xxxii].

Là, laissant de nouveau ceux qu’il appelle chefs et royaux, il dit clairement que les Francs avaient un roi, lorsqu’il dit, sans indiquer son nom. Ensuite le tyran Eugène, ayant entrepris une expédition militaire [393], après avoir, selon sa coutume, renouvelé les anciens traités avec les rois des Allemands et des Francs, gagna la limite du Rhin pour effrayer les nations sauvages par l’aspect d’une armée très considérable. C’est là tout ce que l’historien ci-dessus nommé a dit des Francs.

Renatus Profuturus Frigeridus, dont nous avons déjà parlé, rapportant la prise et la destruction de Rome par les Goths [409], dit :

Pendant ce temps, Goar[xxxiii], ayant passé aux Romains, Respendial, roi des Allemands, retira son armée des bords du Rhin, car les Vandales étaient en guerre avec les Francs. Le roi Godégisile avait succombé, et une armée de près de vingt mille hommes avait péri par le fer. Les Vandales auraient été détruits si les Alains ne les eussent secourus à temps [406]. Nous sommes étonnés que, nommant par leur nom les rois des autres nations, l’historien ne dise pas aussi celui du roi des Francs. Cependant lorsqu’il dit que Constantin[xxxiv], s’étant emparé du pouvoir, ordonna à son fils Constans de quitter l’Espagne pour le venir trouver, il raconte ce qui suit : Constantin ayant rappelé d’Espagne son fils Constans [409], qui y régnait en même temps, afin de délibérer ensemble sur l’état des affaires présentes , Constans laissa à Saragosse toute sa cour avec sa femme, confia toutes choses en Espagne à Gérontius, et se rendit sans s’arrêter auprès de son père. Dés qu’ils furent ensemble , après avoir laissé passer plusieurs jours, voyant qu’il n’y avait rien à craindre de l’Italie, Constantin se livra à la débauche et à l’intempérance, et engagea son fils à retourner en Espagne. Pendant que celui-ci, après avoir envoyé ses troupes devant, demeurait encore avec son père, des courriers, arrivant d’Espagne, lui annoncèrent que Gérontius avait établi sur le trône Maxime, un de ses clients [410], et que, secondé des nations barbares, il faisait contre lui des préparatifs de guerre. Effrayés de ces nouvelles, Constans et Décimus Rusticus[xxxv], devenu préfet des Gaules de maître des offices qu’il était auparavant, après avoir envoyé Édobie vers les Germains, marchèrent vers les Gaules avec les Francs, les Allemands et toutes leurs troupes, projetant de retourner bientôt auprès de Constantin. De même, lorsqu’il raconte que Constantin était assiégé, l’historien dit : A peine quatre mois s’étaient écoulés depuis que Constantin était assiégé, lorsque tout à coup des messagers venus de la Gaule ultérieure[xxxvi]

annoncèrent que Jovin s’était revêtu des ornements royaux [411, à Mayence], et qu’accompagné des Bourguignons, des Allemands, des Francs et des Alains, il menaçait les assiégeants avec toute son armée. Les assiégeants pressèrent le siège, et Constantin ouvrit les portes de la ville et se rendit. Conduit aussitôt vers l’Italie, il fut décapité sur les bords du Mincio, par des exécuteurs que le prince envoya au-devant de lui. » Le même historien dit ensuite : Dans le même temps le préfet du tyran Décimils Rusticus , Agroëtius, qui avait été chef des secrétaires de Jovin ; et un grand nombre de nobles, étant tombés, en Auvergne, entre les mains des généraux d’Honorius, subirent un rigoureux supplice. Les Francs pillèrent et incendièrent la ville de Trèves dans une seconde irruption[xxxvii].

Astérius ayant été élevé à la dignité de patrice par des lettres de l’empereur, l’historien ajoute : Dans le même temps [411]

Castinus, comte des domestiques, fut mis à la tête d’une expédition contre les Francs et envoyé dans les Gaules. Voilà ce que ces historiens racontent des Francs. Orose, historien, parle ainsi dans le septième livre de son ouvrage[xxxviii]

: Stilicon ayant rassemblé les troupes, écrasa les Francs, passa le Rhin, parcourut les Gaules et alla jusque vers les Pyrénées. Ce sont là les renseignements que les historiens dont nous avons parlé nous ont laissés sur les Francs, sans nous dire le nom de leurs rois. Un grand nombre racontent que ces mêmes Francs, abandonnant la Pannonie[xxxix], s’établirent sur les bords du Mein : qu’ensuite, traversant ce fleuve, ils passèrent dans le pays de Tongres, et que là, dans leurs bourgs et dans leurs villes, ils créèrent, pour les commander, les rois chevelus[xl]

pris dans la première et, pour ainsi dire, la plus noble de leurs familles. Comment les victoires de Clovis assurèrent ensuite ce titre à sa famille, c’est ce que nous montrerons plus tard.

Nous lisons clans les Fastes Consulaires[xli] que Théodomer, roi des Francs, fils de Richimer, et Aschila sa mère, furent massacrés. On rapporte aussi qu’alors Chlogion, homme puissant et distingué dans son pays, fut roi des Francs ; il habitait Disparg[xlii] qui est sur la frontière du pays de Tongres. Les Romains occupaient aussi ces pays, c’est-à-dire vers le midi jusqu’à la Loire. Au-delà de la Loire le pays était soumis aux Goths. Les Bourguignons, attachés aussi à la secte des Ariens, habitaient au-delà du Rhône qui coule auprès de la ville de Lyon. Chlogion, ayant envoyé des espions dans la ville de Cambrai et ayant fait examiner tout le pays, défit les Romains et s’empara de cette ville [vers l’an 445]. Après y être demeuré quelque temps, il conquit le pays qui s’étend jusqu’au fleuve de la Somme. On prétend que le roi Mérovée, qui eut pour fils Childéric, était né de sa race.

Mais il paraît que cette race fut toujours adonnée aux cultes idolâtres, et ne connut pas du tout le vrai Dieu. Ils se firent des images des forêts, des eaux, des oiseaux, des bêtes sauvages et d’autres objets, et s’accoutumèrent à les adorer, leur offrant des sacrifices. Oh ! si cette voix terrible que Dieu fit entendre au peuple par la bouche de Moïse avait frappé les fibres de leurs cœurs : Vous n’aurez point des dieux étrangers devant moi ; vous ne vous ferez point d’image taillée, ni aucune figure de ce qui est en haut dans le ciel, et en bas sur la terre, ni de tout ce qui est dans les eaux sous la terre[xliii].

Et ces paroles-ci : Vous craindrez le Seigneur votre Dieu, vous ne servirez que lui seul, et vous ne jurerez que par son nom[xliv].

Qu’auraient-ils dit s’ils avaient vu quelle vengeance tomba sur les Israélites parce qu’ils avaient adoré le veau d’or, et lorsque après les festins et les chants, après les débauchés et les danses, leur bouche impure dit, en parlant de cette idole :

Voici vos dieux, ô Israël ! qui vous ont tiré de l’Égypte[xlv]

; il en périt vingt-quatre mille. Qu’auraient-ils dit de ceux qui, s’étant associés aux profanes mystères de Belphégor et mêlés aux femmes Moabites, furent renversés et tués par leurs parents ? Le prêtre Phinée apaisa, par la mort des adultères, la colère de Dieu qui avait envoyé sur eux une plaie, et ce zèle lui fut imputé à justice. Qu’auraient-ils dit si ces paroles terribles que Dieu prononça par la bouche de David avaient retenti à leurs oreilles ? Parce que tous les dieux des nations sont des démons, mais le Seigneur est le créateur des cieux[xlvi]. Et : Les idoles des nations ne sont que de l’argent et de l’or, et les ouvrages des mains des hommes ; que ceux qui les font leur deviennent semblables, avec tous ceux qui mettent en elles leur confiance[xlvii].

Ou celles-ci : Que tous ceux-là soient confondus qui adorent des ouvrages de sculpture et qui se glorifient dans leurs idoles[xlviii].

Et aussi celles que dit le prophète Habacuc [2, 18-20] :

Que sert la statue qu’un sculpteur a faite, ou l’image fausse qui se jette en fonte ? Elle est couverte au-dehors d’or et d’argent, et elle est en dedans sans âme et sans vie ; mais le Seigneur habite dans son temple saint : que toute la terre demeure en silence devant lui. Un autre prophète dit : Que les dieux qui n’ont point fait le ciel et la terre périssent sous le ciel, et soient exterminés de la terre[xlix].

De même dans un autre endroit : Car voici ce que dit le Seigneur qui a créé les cieux, le Dieu qui a créé la terre et qui l’a formée, qui lui adonné l’être, et qui ne l’a pas créée en vain, mais qui l’a formée afin qu’elle fût habitée : Je suis le Seigneur, c’est là le nom qui m’est propre, je ne donnerai pas ma gloire ni les hommages qui me sont dus à des idoles[l]. Et ailleurs : Y a-t-il quelqu’un parmi les faux dieux des nations qui fasse pleuvoir[li] ?

Et il dit encore, par la bouche d’Isaïe [44, 6-20] :

Je suis le premier et je suis le dernier ; y a-t-il donc quelqu’autre Dieu que moi, et un créateur que je ne connaisse pas ? Tous ces artisans d’idoles ne sont rien ; leurs ouvrages les plus estimés ne leur serviront de rien ; ils sont eux-mêmes témoins de leur confusion, que leurs idoles ne voient point et ne comprennent rien. Comment donc un homme est-il assez insensé pour vouloir former un Dieu, et pour jeter en fonte une statue qui n’est bonne à rien ? Tous ceux qui ont part à cet ouvrage seront confondus ; car tous ces artisans ne sont que des hommes. Le forgeron travaille avec sa lime, il met le fer dans le feu et le bat avec le marteau pour en former une idole; il y emploie toute la force de son bras. Le sculpteur étend sa règle sur le bois, et le forme avec le rabot ; il le dresse à l’équerre, il lui donne ses traits et ses proportions avec le compas, et fait enfin l’image d’un homme qu’il rend le plus beau qu’il peut, et il le loge dans une niche : il en a pris lui-même pour se chauffer, et il prend le reste, il en fait un dieu, et l’adore ; il en fait une image morte devant laquelle il se prosterne, et qu’il prie en lui disant : Délivrez-moi ; car vous êtes mon dieu. J’ai fait du feu de la moitié de ce bois, j’en ai fait cuire du pain sur les charbons, j’y ai fait cuire la chair que j’ai mangée, et du reste j’en ferai une idole ; je me prosternerai devant un tronc d’arbre ; une partie de ce bois est déjà réduite en cendres, et cependant son coeur insensé adore l’autre, et il ne pense point à tirer son âme de l’égarement où elle est, en disant : certainement cet ouvrage de mes mains n’est qu’un mensonge. La nation des Francs ne comprit pas d’abord cela, mais elle le reconnut plus tard, comme la suite de cette histoire le fera connaître.

Avitus, un des sénateurs, et, comme on sait bien, citoyen de l’Auvergne, ayant été élevé à l’empire de Rome [455], et voulant mener une conduite déréglée, fut chassé par le sénat et nomma ensuite évêque de Plaisance. Ayant découvert que le sénat, encore irrité contre lui, voulait attenter à sa vie, il partit chargé d’un grand nombre d’offrandes pour la basilique du bienheureux martyr saint Julien d’Auvergne. Mais, ayant atteint en route le terme de la carrière de sa vie, il mourut et fut porté au village de Brioude, et enterré aux pieds du martyr ci-dessus nommé. Majorien lui succéda à l’Empire [en 457] ; dans les Gaules, le Romain Ægidius fut nommé maître de la milice.

Childéric, roi des Francs, s’abandonna à une honteuse luxure, déshonorant les femmes de ses sujets. Ceux-ci, s’indignant de cet outrage ; le détrônèrent [457]. Avant découvert qu’on en voulait même à sa vie, il se réfugia dans la Thuringe, laissant dans son pays un homme[lii] qui lui était attaché pour qu’il apaisât, par de douces paroles, les esprits furieux. Il lui donna aussi un signe pour qu’il lui fît connaître quand il serait temps de retourner dans sa patrie, c’est-à-dire qu’ils divisèrent en deux une pièce d’or, que Childéric en emporta une moitié, et que son ami garda l’autre, disant : Quand je vous enverrai cette moitié, et que les deux parties réunies formeront la pièce entière, vous pourrez revenir en toute sûreté dans votre patrie. Étant donc passé dans la Thuringe, Childéric se réfugia chez le roi Bisin[liii] et sa femme Basine. Les Francs, après l’avoir détrôné, élurent pour roi, d’une voix unanime , Ægidius qui, ainsi que nous l’avons dit plus haut, avait été envoyé par la république romaine comme maître de la milice. Celui-ci était déjà dans la huitième année de son règne lorsque le fidèle ami de Childéric, ayant secrètement apaisé les Francs, envoya à son prince des messagers pour lui remettre la moitié de la pièce qu’il avait gardée. Celui-ci, voyant par cet indice certain que les Fracs désiraient son retour, et qu’ils le priaient eux-mêmes de revenir, quitta la Thuringe, et fut rétabli sur son trône. Tandis qu’il régnait, Basine, dont nous avons parlé plus haut, abandonna son mari pour venir auprès de Childéric. Comme il lui demandait avec empressement par quel motif elle venait d’un pays si éloigné, on dit qu’elle répondit :

J’ai reconnu ton mérite et ton grand courage ; je suis venue pour rester avec toi : sache que si j’avais connu, dans des régions au-delà des mers, un homme plus méritant que toi, j’aurais désiré d’habiter avec lui. Celui-ci, enchanté, l’épousa. Il en eut un fils qu’on appela du nom de Clovis. Ce fut un grand prince et un redoutable guerrier[liv].

Après la mort de saint Artémius [Artème] en Auvergne, Vénérande, un des sénateurs, fait créé évêque. Paulin nous apprend ce que fut ce pontife, en disant[lv]

: Si vous voyez les pieux pontifes du Seigneur, Exsuspère à Toulouse, Simplicius à Vienne, Amande à Bordeaux, Diogénien à Albi, Dynamius à Angouléme, Vénérande en Auvergne, Alithius à Cahors, ou Pégase à Périgueux, quels que soient les vices du siècle, vous verrez assurément les plus dignes gardiens de la sainteté, de la foi et de la religion. On dit que Vénérande mourut la veille même du jour de Noël. Le lendemain, une procession solennelle suivit ses obsèques. Après sa mort, il s’éleva parmi les citoyens une honteuse querelle au sujet de l’épiscopat ; et comme les partis en désaccord voulaient chacun en élire un, il y avait parmi le peuple une division très animée. Pendant que les évêques siégeaient un dimanche, une femme voilée et vouée à Dieu s’avança hardiment vers eux, et leur dit :

Écoutez-moi, pontifes du Seigneur ;

sachez que les hommes que ces gens-là ont élus pour le sacerdoce ne plaisent point à Dieu, car le Seigneur choisira lui-même aujourd’hui son évêque. Ne soyez donc pas en contestation, et ne troublez pas le peuple ; mais soyez un peu patients, car le Seigneur vous conduit maintenant celui qui doit gouverner cette Église. Tandis qu’ils s’étonnaient de ces paroles, arriva tout à coup un homme appelé Rustique[lvi]

[Rustie], qui était un prêtre du diocèse même de la ville de Clermont ; il avait déjà été désigné à cette femme dans une vision. L’ayant vu, elle dit :

Voilà celui qu’a choisi le Seigneur ;

c’est là le pontife que le Seigneur vous a destiné : qu’il soit nommé évêque. Le peuple, entendant ces paroles, mit un terme à toute querelle, proclamant que c’était un bon et digne évêque ; Rustique, placé sur le siège épiscopal, fut le septième qui l’occupa, à la satisfaction du peuple.

Dans la ville de Tours, l’évêque Eustoche étant mort dans la dix-septième année de son pontificat ; on nomma Perpétuus [Perpétue, l’an 460], qui fut le cinquième après saint Martin. Témoin des miracles continuels qui s’opéraient sur le tombeau du saint, et voyant qu’on n’y avait bâti qu’une très petite chapelle, il la trouva indigne de tant de prodiges. L’ayant donc fait enlever, il fit construire la grande basilique qui subsiste encore aujourd’hui, et qui est à cinq cent cinquante pas de la ville. Elle a cent soixante pieds de long et soixante de large. Elle a en hauteur, jusqu’à la voûte, quarante-cinq pieds. Elle a trente-deux fenêtres, du côté de l’autel[lvii] et vingt dans la nef qui est ornée de quarante et une colonnes. Dans tout l’édifice, il y a cinquante-deux fenêtres, cent vingt colonnes, huit portes, trois du côté de l’autel et cinq dans la nef. Cette basilique a trois l’êtes solennelles, pour la dédicace du temple, la translation du corps du saint, et l’anniversaire de sa promotion à l’épiscopat. On célèbre la première le 4 juillet, et la seconde le 11 novembre. Quiconque observera exactement ces fêtes méritera la protection de l’évêque dans ce monde et dans l’autre. Comme la boiserie de la première chapelle était d’une structure élégante, le pontife ne crut pas à propos de laisser périr cet ouvrage. Il fit bâtir, en l’honneur des saints apôtres Pierre et Paul, une autre basilique dans laquelle il fit placer cette boiserie. Il fit construire, au nom de Jésus-Christ, encore un grand nombre de basiliques qui ont subsisté jusqu’à présent.

Dans ce temps, le prêtre Euphronius éleva une basilique au bienheureux martyr Symphorien d’Autun. Dans la suite, Euphronius lui-même parvint à l’évêché de cette ville. Ce fut lui qui envoya, en grande dévotion, le marbre qui est placé sur le tombeau de saint Martin.

Après la mort de l’évêque Rustique, saint Namatius devint en Auvergne le huitième évêque. Il fit bâtir l’église qui subsiste encore, et qui est la principale [la plus ancienne] dans les murs de la ville[lviii]. Elle a cent cinquante pieds de long, soixante de large, cinquante de haut dans l’intérieur de la nef jusqu’à la voûte ; au devant est une rotonde, et, de chaque côté, les ailes de l’église sont d’une élégante structure, et tout l’édifice est disposé en forme de croix. Elle a quarante-deux fenêtres, soixante-dix colonnes et huit portes. Une pieuse crainte de Dieu se fait sentir dans ce lieu, où pénètre une brillante clarté ; et très souvent les religieux y sentent des parfums qui semblent provenir de doux aromates. Les parois du côté de l’autel sont ornées de différentes espèces de marbres ciselés avec beaucoup d’élégance. L’édifice achevé au bout de douze ans, Namatius envoya à Pologne, ville d’Italie, pour demander les reliques de saint Vitalis et de saint Agricola, crucifiés, comme on sait, pour le saint nom de Christ Notre Dieu.

La femme de Namatius bâtit, dans le faubourg de la ville, la basilique de saint Étienne [saint Eutrope (Dom Ruinart)]. Voulant la faire orner de peintures, elle avait dans son giron un livre où elle lisait l’histoire des actions des anciens temps, indiquant aux peintres celles qu’ils devaient représenter sur les murailles[lix]. Il arriva un jour, qu’étant assise dans la basilique, et en train de lire, un pauvre vint pour prier ; et apercevant cette femme vêtue d’une robe sale et déjà avancée en âge, il la prit pour une pauvresse, et lui porta un morceau de pain qu’il posa sur ses genoux, après quoi il s’en alla. Celle-ci, ne dédaignant pas le don du pauvre qui n’avait pas reconnu son rang, l’accepta et le remercia. Elle garda le pain, le plaça devant elle dans tous ses repas, disant chaque jour son bénédicité sur ce pain, jusqu’à ce qu’il n’en restât plus.

Childéric fit la guerre aux Orléanais[lx] ; Adovacre vint à Angers avec les Saxons[lxi].

Une épouvantable peste désola alors le peuple.

Ægidius mourut [en octobre 464], laissant un fils nommé Syagrius. Après la mort d’Ægidius, Adovacre reçut des otages d’Angers et d’autres villes.

Les Bretons furent chassés de Bourges par les Goths, qui en tuèrent un grand nombre prés du bourg de Dol.

Le comte Paul, avec les Romains et les Francs, fit la guerre aux Goths[lxii], sur lesquels il fit un grand butin.

Adovacre [Odoacre] étant venu à Angers, le roi Childéric arriva le jour suivant [l’an 471], et ayant tué le comte Paul, il s’empala de la ville. Ce jour-là l’église fut consumée par un grand incendie.

Sur ces entrefaites, la guerre s’alluma entre les Saxons et les Romains. Mais les Saxons prenant la fuite, abandonnèrent un grand nombre des leurs au glaive des Romains qui les poursuivaient. Leurs îles furent prises et ravagées parles Francs qui tuèrent une grande partie des habitants.

Le neuvième mois de cette année, il se fit un tremblement de terre.

Childéric conclut un traité avec Adovacre, et ils soumirent ensemble les Allemands qui avaient envahi une partie de l’Italie.

Euric, roi des Goths, dans la quatorzième année de son règne, créa Victor duc des sept Cités[lxiii]. Celui-ci, étant venu subitement en Auvergne, voulut ajouter la cité de Clermont à celles qu’il gouvernait déjà. Ce fut lui qui fit construire les chapelles souterraines qu’on voit encore aujourd’hui dans la basilique de saint Julien[lxiv], ainsi que les colonnes qui sont placées dans l’église. Il fit bâtir la basilique de saint Laurent et de saint Germain, dans le bourg de Saint-Germain-de-Lambron. Il resta neuf ans en Auvergne. Il éleva des accusations calomnieuses contre le sénateur Enchérius[lxv]. Après l’avoir fait mettre en prison, il l’en fit tirer de nuit, le fit attacher à une vieille muraille, et ordonna de la faire écrouler sur lui. Comme il était fort débauché, craignant d’être assassiné par les gens de l’Auvergne, il s’enfuit à Rome ; mais voulant y mener une vie aussi déréglée, il fut lapidé. Euric régna encore quatre ans après la mort de celui-ci [arrivée l’an 484 (Dom Bouquet)] ; il mourut dans la vingt-septième [lisez dix-septième] année de son règne. Il y eut alors un grand tremblement de terre.

Namatius, évêque d’Auvergne, étant mort, fut remplacé par Éparchius, homme d’une grande sainteté et de beaucoup de foi. Comme, dans ce temps, l’église avait dans les murs de la ville une petite propriété, l’évêque y demeurait clans l’endroit qu’on nomme â présent la sacristie, et pendant la nuit il se levait pour aller rendre grâces à Dieu à l’autel de l’église. Il arriva qu’une certaine nuit qu’il y alla, il trouva l’église remplie de démons, et leur prince lui-même vêtu à la manière des femmes et assis dans la chaire épiscopale. Le pontife lui dit :

Infâme courtisane, tu ne te contentes pas d’infecter tous les lieux de tes profanations ; tu viens souiller le siège consacré à Dieu, en y posant ton corps dégoûtant ! Retire-toi de la maison de Dieu, ne la profane pas davantage. Celui-ci lui répliqua : Puisque tu me donnes le nom de courtisane, je te tendrai beaucoup d’embûches, en t’enflammant de passion pour les femmes. A ces mots, il s’évanouit comme de la fumée. Il est vrai que le pontife éprouva de violents accès de concupiscence charnelle ; mais, armé du signe de la croix, l’ennemi ne put lui faire aucun mal. On rapporte qu’il fit bâtir sur le sommet du mont Chantoin un monastère, où l’on voit encore son oratoire et où il s’enfermait pendant les saints jours du carême. Le jour de Pâques il s’en retournait â son église en chantant accompagné des clercs et des citoyens, et avec un choeur nombreux qui chantait devant lui. A sa mort [en l’an 473], il fut remplacé par Sidoine, qui avait été préfet[lxvi]. C’était un homme très noble, selon la dignité du siècle, et un des premiers sénateurs des Gaules ; aussi avait-il obtenu en mariage la fille de l’empereur Avitus[lxvii].

De son temps, pendant que Victor, dont nous avons parlé ci-dessus, demeurait encore à Clermont, il y avait, dans le monastère de Saint-Cyr de cette même ville, un abbé, nommé Abraham, qui était animé de la foi et des vertus de ce premier patriarche, comme nous l’avons rapporté dans le livre de sa vie[lxviii].

Saint Sidoine était doué d’une si grande éloquence que très souvent il improvisait sur-le-champ avec le plus grand éclat sur quelque sujet qu’il, voulût. Il arriva qu’un jour il fut invité à la fête de la basilique du monastère dont nous avons parlé ci-dessus; quelqu’un lui ayant méchamment enlevé le petit livre dont il avait coutume de se servir pour célébrer les fêtes sacrées, il se prépara en très peu de temps, et récita tout l’office de la fête si bien que tout le monde l’admirait, et que les assistants croyaient entendre, noir pas un homme, mais un ange. Nous en avons amplement parlé dans la préface du livre que nous avons ajouté aux messes de sa composition[lxix]. Comme il était d’une admirable sainteté, et, ainsi que nous l’avons dit, un des premiers sénateurs, il emportait souvent de la maison, à l’insu de sa femme, des vases d’argent qu’il distribuait aux pauvres. Lorsque celle-ci en était instruite, elle s’irritait contre lui ; et alors il en donnait le prix aux pauvres et remettait ces meubles dans la maison.

Après que Sidoine se fuit consacré au service du Seigneur, et pendant qu’il menait dans ce monde une sainte vie, deux prêtres se soulevèrent contre lui ; et lui ayant enlevé tout pouvoir sur les biens de l’église, ils lui laissèrent à peine de quoi vivre, et lui firent subir les plus grands outrages ; mais la clémence divine ne souffrit point que ces injures restassent longtemps impunies. Un de ces prêtres méchants et indignes l’avait menacé de l’arracher de l’église avant la nuit. Ayant entendu le son qui appelait à Matines, il se leva enflammé de fureur contre le saint de Dieu , et méditant dans son coeur pervers d’accomplir le dessein qu’il avait formé le jour précédent. Mais étant entré dans un privé, il rendit l’âme en s’efforçant de satisfaire ses besoins. Son domestique attendait dehors avec un flambeau que son maître sortît. Le jour approchait déjà. Son complice, c’est-à-dire l’autre prêtre, lui envoya un messager pour lui dire :

Viens, il ne tarde pas, pour que nous accomplissions ensemble ce que nous avons médité hier. Mais, comme le mort ne répondait pas, le domestique ayant soulevé le voile de la porte[lxx], trouva son maître mort sur le siège du privé. On ne peut douter, d’après cela, qu’il ne fût coupable d’un crime aussi grand que cet Arius qui rendit de même ses entrailles dans un privé. On ne peut appeler autrement qu’hérétique celui qui, dans une église, n’obéit pas au pontife de Dieu auquel a été remis le soin de paître les brebis, et qui s’empare du pouvoir que ni Dieu ni les hommes ne lui ont confié. Le saint pontife, quoiqu’il lui restât encore un ennemi, fût remis en possession de son pouvoir. Il arriva après cela qu’étant attaqué de la fièvre, il devint malade, et pria les siens de le porter dans l’église. Lorsqu’il y fut venu, une multitude d’hommes, de femmes et d’enfants s’assembla auprès de lui, pleurant et disant : Pourquoi nous abandonnes-tu, bon pasteur ? ou à qui laisses-tu ceux que ta mort va rendre orphelins ? Quelle sera notre vie après ta mort ? Qui, dans la suite, nous assaisonnera comme toi du sel de la sagesse ? Qui nous inspirera par sa prudence la crainte du saint nom de Dieu ? Le peuple entremêlait ces paroles de grandes lamentations. Enfin le pontife, se sentant animé du Saint-Esprit, leur répondit : Ne craignez rien, ô peuples ! voilà que mon frère Apruncule vit, et il sera votre pontife. Ne comprenant pas ces paroles, ils le croyaient en délire.

Aussitôt après sa mort[lxxi], le méchant prêtre qui était resté, animé d’une avidité coupable, s’empara de tous les biens de l’église, comme s’il était déjà évêque, et il disait : Le Seigneur a enfin jeté les yeux sur moi, et il a vu que j’étais plus juste que Sidoine, et il m’a accordé ce pouvoir. Tandis qu’il parcourait toute la ville en triomphe arriva le jour du Seigneur, qui n’était pas éloigné de la mort du saint homme. Il prépara un festin, fit inviter tous les citoyens dans la maison épiscopale ou, sans respect pour les vieillards, il se coucha le premier sur son lit. L’échanson, lui ayant offert une coupe, lui dit :

Seigneur, j’ai eu un songe que, si vous le permettez, je vais vous raconter. Je voyais beaucoup de choses la nuit dernière, et voilà, il y avait un grand appartement dans lequel était placé un trône. Sur ce trône était assis un juge, qui l’emportait sur tous les autres par son pouvoir ; il était entouré d’un grand nombre de prêtres en vêtements blancs, et d’une foule innombrable de peuple. Pendant que je contemplais ces choses en tremblant, j’aperçus le bienheureux Sidoine qui s’élevait au milieu de tous, accusant vivement ce prêtre qui vous était cher, et qui est sorti de ce monde il y a peu d’années : celui-ci ayant été condamné, le roi ordonna qu’on le plongeât dans un sombre cachot. Comme on l’entraînait, Sidoine commença à s’élever contre vous, disant que vous aviez été complice du crime pour lequel cet autre venait d’être condamné. Comme le juge cherchait avec soin quelqu’un pour l’envoyer vers vous, je me cachai parmi les autres et me retournai, craignant, comme je vous suis connu, qu’on ne m’envoyât vers vous. Pendant que je réfléchissais à cela en silence, tout le monde s’étant éloigné, je restai seul ; le juge m’ayant appelé, je m’approchai de lui. A l’aspect de sa puissance et de son éclat, je demeure stupéfait et, chancelant de crainte, il me dit alors : Ne crains rien, jeune homme, mais va, et dis à ce prêtre qu’il vienne pour répondre à l’accusation, car Sidoine a demandé qu’on le fit venir. Ne différez donc pas à vous y rendre, parce que le roi m’a recommandé expressément de vous dire ces choses, me disant : Si tu te tais, tu mourras de la mort la plus cruelle. A ces mots, le prêtre effrayé laissa échapper la coupe de ses mains, et rendit l’âme. Le mort, enlevé de dessus son lit, fut enseveli, et alla prendre possession de l’enfer avec son complice. Voilà le jugement dont le Seigneur frappa en ce monde les prêtres rebelles ; l’un subit la mort d’Arius ; l’autre, comme Simon-le-Magicien, fut, à la prière su saint apôtre, précipité du faîte de son orgueil. Il n’est pas douteux qu’ils furent plongés ensemble dans l’enfer, pour avoir tous deux persécuté de:leur méchanceté leur saint évêque.

Pendant ce temps, comme le nom des Francs avait pénétré dans ce pays, et que tous désiraient qu’ils y portassent leur empire, saint Apruncule, évêque de la ville de Langres, commença â devenir suspect aux Bourguignons[lxxii]. La haine croissant de jour en jour contre lui, on ordonna de le faire périr en secret par le glaive. Apruncule en ayant eu connaissance, s’échappa pendant la nuit en se glissant le long du mur du château de Dijon, et se rendit en Auvergne où, selon la parole que le Seigneur avait mise dans la bouche de saint Sidoine, il devint le onzième évêque.

Pendant le pontificat de Sidoine, une grande famine désola la Bourgogne. Comme les peuples se dispersaient dans différents pays, et qu’aucun homme ne fournissait de nourriture aux pauvres, on rapporte qu’Ecdicius[lxxiii], sénateur et parent de Sidoine, mettant sa confiance en Dieu, fit alors une belle action. Pendant les ravages de la famine, il envoya ses domestiques avec des chevaux et des chars vers les villes voisines, pour qu’ils lui amenassent ceux qui souffraient de la disette. Ceux-ci l’ayant fait amenèrent à sa maison tous les pauvres qu’ils purent trouver. Là il les nourrit pendant tout le temps de la disette, et les empêcha de mourir de faim. Il y eut, comme beaucoup le rapportent, plus de quatre mille personnes des deux sexes. L’abondance étant revenue, Ecdicius les fit reconduire chacun dans son pays par le même moyen. Après leur départ, il entendit une voix partant du ciel qui lui dit : Ecdicius, Ecdicius, puisque tu as fait cette action, ta postérité ne manquera jamais de pain, parce que tu as obéi à mes paroles et rassasié ma faim en nourrissant les pauvres. Beaucoup de gens rapportent que cet Ecdicius était d’un courage admirable. On dit qu’un jour, avec dix hommes[lxxiv], il mit en fuite un grand nombre de Goths. On raconte que, pendant la même famine, saint Patient, évêque de Lyon, fit au peuple le même bien. Il nous reste encore une lettre de saint Sidoine [lettre 12 du livre VI], dans laquelle il le loue solennellement à ce sujet.

De son temps, Euric [Eoric ou Euvarex], roi des Goths, sortant des frontières d’Espagne, fit tomber dans les Gaules une cruelle persécution sur les Chrétiens. Il faisait décapiter tous ceux qui ne voulaient pas se soumettre à sa perverse hérésie, et plongeait les prêtres dans des cachots. Quant aux évêques, il envoyait les uns en exil, et faisait périr les autres. Il avait ordonné de barricader les portes des églises avec des épines, afin que l’absence du culte divin fît tomber en oubli la foi. La Gascogne [Novempopulanie] et les deux Aquitaines[lxxv] furent surtout en proie à ces ravages [vers l’an 467]. Il existe encore aujourd’hui à ce sujet une lettre du noble Sidoine [à l’évêque d’Aix, Basile]. Mais l’auteur de cette persécution ne tarda pas à mourir frappé de la vengeance divine.

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