Les Contemplations (page 19)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contemplations · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Des rocs, des mers, brisant barques et matelots,

Debout, échevelé, sur le cap ou le môle

Par le souffle qui sort de la bouche du pôle,

Parmi les chocs, les bruits, les naufrages profonds,

Morne histoire d’écueils, de gouffres, de typhons,

Dont le vent est la plume et la nuit le registre,

J’erre, et de l’horizon je suis la voix sinistre.

Et voilà qu’à travers ces brumes et ces eaux,

Tes volumes exquis m’arrivent, blancs oiseaux,

M’apportant le rameau qu’apportent les colombes

Aux arches, et le chant que le cygne offre aux tombes,

Et jetant à mes rocs tout l’éblouissement

De Paris glorieux et de Paris charmant !

Et je lis, et mon front s’éclaire, et je savoure

Ton style, ta gaîté, ta douleur, ta bravoure.

Merci, toi dont le cœur aima, sentit, comprit !

Merci, devin ! merci, frère, poëte, esprit,

Qui viens chanter cet hymne à côté de ma vie !

Qui vois mon destin sombre et qui n’a pas d’envie !

Et qui, dans cette épreuve où je marche, portant

L’abandon à chaque heure et l’ombre à chaque instant,

M’as vu boire le fiel sans y mêler la haine !

Tu changes en blancheur la nuit de ma géhenne,

Et tu fais un autel de lumière inondé

Du tas de pierre noir dont on m’a lapidé.

Je ne suis rien ; je viens et je m’en vais ; mais gloire

À ceux qui n’ont pas peur des vaincus de l’histoire

Et des contagions du malheur toujours fui !

Gloire aux fermes penseurs inclinés sur celui

Que le sort, geôlier triste, au fond de l’exil pousse !

Ils ressemblent à l’aube, ils ont la force douce,

Ils sont grands ; leur esprit parfois, avec un mot,

Dore en arc triomphal la voûte du cachot.

Le ciel s’est éclairci sur mon île sonore,

Et ton livre en venant a fait venir l’aurore ;

Seul aux bois avec toi, je lis, et me souviens,

Et je songe, oubliant les monts diluviens,

L’onde, et l’aigle de mer qui plane sur son aire ;

Et, pendant que je lis, mon œil visionnaire,

À qui tout apparaît comme dans un réveil,

Dans les ombres que font les feuilles au soleil,

Sur tes pages où rit l’idée, où vit la grâce,

Croit voir se dessiner le pur profil d’Horace,

Comme si, se mirant au livre où je te voi,

Ce doux songeur ravi lisait derrière moi !

Marine-Terrace, décembre 1854.

IX LE MENDIANT

Un pauvre homme passait dans le givre et le vent.

Je cognai sur ma vitre ; il s’arrêta devant

Ma porte, que j’ouvris d’une façon civile.

Les ânes revenaient du marché de la ville,

Portant les paysans accroupis sur leurs bâts.

C’était le vieux qui vit dans une niche au bas

De la montée, et rêve, attendant, solitaire,

Un rayon du ciel triste, un liard de la terre,

Tendant les mains pour l’homme et les joignant pour Dieu.

Je lui criai : — Venez vous réchauffer un peu.

Comment vous nommez-vous ? — Il me dit : — Je me nomme

Le pauvre. — Je lui pris la main : — Entrez, brave homme. —

Et je lui fis donner une jatte de lait.

Le vieillard grelottait de froid ; il me parlait.

Et je lui répondais, pensif et sans l’entendre.

— Vos habits sont mouillés, dis-je, il faut les étendre

Devant la cheminée. — Il s’approcha du feu.

Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,

Étalé largement sur la chaude fournaise,

Piqué de mille trous par la lueur de braise,

Couvrait l’âtre, et semblait un ciel noir étoilé.

Et, pendant qu’il séchait ce haillon désolé

D’où ruisselait la pluie et l’eau des fondrières,

Je songeais que cet homme était plein de prières,

Et je regardais, sourd à ce que nous disions,

Sa bure où je voyais des constellations.

Décembre 1854.

X AUX FEUILLANTINES

Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.

Notre mère disait : Jouez, mais je défends

Qu’on marche dans les fleurs et qu’on monte aux échelles.

Abel était l’aîné, j’étais le plus petit.

Nous mangions notre pain de si bon appétit,

Que les femmes riaient quand nous passions près d’elles.

Nous montions pour jouer au grenier du couvent.

Et, là, tout en jouant, nous regardions souvent

Sur le haut d’une armoire un livre inaccessible.

Nous grimpâmes un jour jusqu’à ce livre noir ;

Je ne sais pas comment nous fîmes pour l’avoir,

Mais je me souviens bien que c’était une Bible.

Ce vieux livre sentait une odeur d’encensoir.

Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir.

Des estampes partout ! quel bonheur ! quel délire !

Nous l’ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,

Et, dès le premier mot, il nous parut si doux

Qu’oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.

Nous lûmes tous les trois ainsi, tout le matin,

Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,

Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes.

Tels des enfants, s’ils ont pris un oiseau des cieux,

S’appellent en riant et s’étonnent, joyeux,

De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.

Marine-Terrace, août 1855.

XI PONTO

Je dis à mon chien noir : — Viens, Ponto, viens-nous-en ! —

Et je vais dans les bois, mis comme un paysan ;

Je vais dans les grands bois, lisant dans les vieux livres.

L’hiver, quand la ramée est un écrin de givres,

Ou l’été, quand tout rit, même l’aurore en pleurs,

Quand toute l’herbe n’est qu’un triomphe de fleurs,

Je prends Froissart, Montluc, Tacite, quelque histoire,

Et je marche, effaré des crimes de la gloire.

Hélas ! l’horreur partout, même chez les meilleurs !

Toujours l’homme en sa nuit trahi par ses veilleurs !

Toutes les grandes mains, hélas ! de sang rougies !

Alexandre ivre et fou, César perdu d’orgies,

Et, le poing sur Didier, le pied sur Witikind,

Charlemagne souvent semblable à Charles-Quint ;

Caton de chair humaine engraissant la murène ;

Titus crucifiant Jérusalem ; Turenne,

Héros, comme Bayard et comme Catinat,

À Nordlingue, bandit dans le Palatinat ;

Le duel de Jarnac, le duel de Carrouge ;

Louis neuf tenaillant les langues d’un fer rouge ;

Cromwell trompant Milton, Calvin brûlant Servet.

Que de spectres, ô gloire ! autour de ton chevet !

Ô triste humanité, je fuis dans la nature !

Et, pendant que je dis : — Tout est leurre, imposture.

Mensonge, iniquité, mal de splendeur vêtu ! —

Mon chien Ponto me suit. Le chien, c’est la vertu

Qui, ne pouvant se faire homme, s’est faite bête.

Et Ponto me regarde avec son œil honnête.

Marine-Terrace, 3 mars 1855.

XII DOLOROSÆ

Mère, voilà douze ans que notre fille est morte ;

Et depuis, moi le père et vous la femme forte,

Nous n’avons pas été, Dieu le sait, un seul jour

Sans parfumer son nom de prière et d’amour.

Nous avons pris la sombre et charmante habitude

De voir son ombre vivre en notre solitude,

De la sentir passer et de l’entendre errer,

Et nous sommes restés à genoux à pleurer.

Nous avons persisté dans cette douleur douce,

Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousse

Emporté dans l’orage avec les deux oiseaux.

Mère, nous n’avons pas plié, quoique roseaux.

Ni perdu la bonté vis-à-vis l’un de l’autre,

Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre

À cette lâcheté qu’on appelle l’oubli.

Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâli

Les cieux, les champs, les fleurs, l’étoile, l’aube pure,

Et toutes les splendeurs de la sombre nature,

Avec les trois enfants qui nous restent, trésor

De courage et d’amour que Dieu nous laisse encor,

Nous avons essuyé des fortunes diverses,

Ce qu’on nomme malheur, adversité, traverses,

Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils,

Donnant aux deuils du cœur, à l’absence, aux cercueils,

Aux souffrances dont saigne ou l’âme ou la famille,

Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille,

Aux vieux parents repris par un monde meilleur,

Nos pleurs, et le sourire à toute autre douleur.

Marine-Terrace, août 1855.

XIII PAROLES SUR LA DUNE

Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau,

Que mes tâches sont terminées ;

Maintenant que voici que je touche au tombeau

Par les deuils et par les années,

Et qu’au fond de ce ciel que mon essor rêva,

Je vois fuir, vers l’ombre entraînées,

Comme le tourbillon du passé qui s’en va,

Tant de belles heures sonnées ;

Maintenant que je dis : — Un jour, nous triomphons ;

Le lendemain, tout est mensonge ! —

Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds,

Courbé comme celui qui songe.

Je regarde, au-dessus du mont et du vallon,

Et des mers sans fin remuées,

S’envoler, sous le bec du vautour aquilon,

Toute la toison des nuées ;

J’entends le vent dans l’air, la mer sur le récif,

L’homme liant la gerbe mûre ;

J’écoute, et je confronte en mon esprit pensif

Ce qui parle à ce qui murmure ;

Et je reste parfois couché sans me lever

Sur l’herbe rare de la dune,

Jusqu’à l’heure où l’on voit apparaître et rêver

Les yeux sinistres de la lune.

Elle monte, elle jette un long rayon dormant

À l’espace, au mystère, au gouffre ;

Et nous nous regardons tous les deux fixement,

Elle qui brille et moi qui souffre.

Où donc s’en sont allés mes jours évanouis ?

Est-il quelqu’un qui me connaisse ?

Ai-je encor quelque chose en mes yeux éblouis,

De la clarté de ma jeunesse ?

Tout s’est-il envolé ? Je suis seul, je suis las ;

J’appelle sans qu’on me réponde ;

Ô vents ! ô flots ! ne suis-je aussi qu’un souffle, hélas !

Hélas ! ne suis-je aussi qu’une onde ?

Ne verrai-je plus rien de tout ce que j’aimais ?

Au dedans de moi le soir tombe.

Ô terre, dont la brume efface les sommets,

Suis-je le spectre, et toi la tombe ?

Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir ?

J’attends, je demande, j’implore ;

Je penche tour à tour mes urnes pour avoir

De chacune une goutte encore !

Comme le souvenir est voisin du remord !

Comme à pleurer tout nous ramène !

Et que je te sens froide en te touchant, ô mort,

Noir verrou de la porte humaine !

Et je pense, écoutant gémir le vent amer,

Et l’onde aux plis infranchissables ;

L’été rit, et l’on voit sur le bord de la mer

Fleurir le chardon bleu des sables.

5 août 1854, anniversaire de mon arrivée à Jersey.

XIV CLAIRE P.

Quel âge hier ? Vingt ans. Et quel âge aujourd’hui ?

L’éternité. Ce front pendant une heure a lui.

Elle avait les doux chants et les grâces superbes ;

Elle semblait porter de radieuses gerbes ;

Rien qu’à la voir passer, on lui disait : merci !

Qu’est-ce donc que la vie, hélas ! pour mettre ainsi

Les êtres les plus purs et les meilleurs en fuite ?

Et moi, je l’avais vue encor toute petite.

Elle me disait vous et je lui disais tu.

Son accent ineffable avait cette vertu

De faire en mon esprit, douces voix éloignées,

Chanter le vague chœur de mes jeunes années.

Il n’a brillé qu’un jour, ce beau front ingénu.

Elle était fiancée à l’hymen inconnu.

À qui mariez-vous, mon Dieu, toutes ces vierges ?

Un vague et pur reflet de la lueur des cierges

Flottait dans son regard céleste et rayonnant ;

Elle était grande et blanche et gaie ; et, maintenant,

Allez à Saint-Mandé, cherchez dans le champ sombre,

Vous trouverez le lit de sa noce avec l’ombre ;

Vous trouverez la tombe où gît ce lys vermeil ;

Et c’est là que tu fais ton éternel sommeil,

Toi qui, dans ta beauté naïve et recueillie,

Mêlais à la madone auguste d’Italie

La flamande qui rit à travers les houblons,

Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds.

Elle s’en est allée avant d’être une femme ;

N’étant qu’un ange encor ; le ciel a pris son âme

Pour la rendre en rayons à nos regards en pleurs,

Et l’herbe sa beauté, pour nous la rendre en fleurs.

Les êtres étoilés que nous nommons archanges

La bercent dans leurs bras au milieu des louanges,

Et, parmi les clartés, les lyres, les chansons,

D’en haut elle sourit à nous qui gémissons.

Elle sourit, et dit aux anges sous leurs voiles :

Est-ce qu’il est permis de cueillir des étoiles ?

Et chante, et, se voyant elle-même flambeau,

Murmure dans l’azur : Comme le ciel est beau !

Mais cela ne fait rien à sa mère qui pleure ;

La mère ne veut pas que son doux enfant meure

Et s’en aille, laissant ses fleurs sur le gazon,

Hélas ! et le silence au seuil de la maison !

Son père, le sculpteur, s’écriait : — Qu’elle est belle !

Je ferai sa statue aussi charmante qu’elle.

C’est pour elle qu’avril fleurit les verts sentiers.

Je la contemplerai pendant des mois entiers

Et je ferai venir du marbre de Carrare.

Ce bloc prendra sa forme éblouissante et rare ;

Elle restera chaste et candide à côté.

On dira : Le sculpteur a deux filles : Beauté

Et Pudeur ; Ombre et Jour ; la Vierge et la Déesse ;

Quel est cet ouvrier de Rome ou de la Grèce

Qui, trouvant dans son art des secrets inconnus,

En copiant Marie, a su faire Vénus ? —

Le marbre restera dans la montagne blanche,

Hélas ! car c’est à l’heure où tout rit, que tout penche ;

Car nos mains gardent mal tout ce qui nous est cher ;

Car celle qu’on croyait d’azur était de chair ;

Et celui qui taillait le marbre était de verre ;

Et voilà que le vent a soufflé, Dieu sévère,

Sur la vierge au front pur, sur le maître au bras fort,

Et que la fille est morte, et que le père est mort !

Claire, tu dors. Ta mère, assise sur ta fosse,

Dit : — Le parfum des fleurs est faux, l’aurore est fausse,

L’oiseau qui chante au bois ment, et le cygne ment,

L’étoile n’est pas vraie au fond du firmament,

Le ciel n’est pas le ciel et là-haut rien ne brille,

Puisque lorsque je crie à ma fille : Ma fille,

Je suis là. Lève-toi ! quelqu’un le lui défend ; —

Et que je ne puis pas réveiller mon enfant ! —

Juin 1854.

XV À ALEXANDRE D.

(RÉPONSE À LA DÉDICACE DE SON DRAME « LA CONSCIENCE »)

Merci du bord des mers à celui qui se tourne

Vers la rive où le deuil, tranquille et noir, séjourne,

Qui défait de sa tête, où le rayon descend,

La couronne, et la jette au spectre de l’absent,

Et qui, dans le triomphe et la rumeur, dédie

Son drame à l’immobile et pâle tragédie !

Je n’ai pas oublié le quai d’Anvers, ami,

Ni le groupe vaillant, toujours plus raffermi,

D’amis chers, de fronts purs, ni toi, ni cette foule.

Le canot du steamer soulevé par la houle

Vint me prendre, et ce fut un long embrassement.

Je montai sur l’avant du paquebot fumant,

La roue ouvrit la vague, et nous nous appelâmes :

— Adieu ! — Puis, dans les vents, dans les flots, dans les larmes,

Toi debout sur le quai, moi debout sur le pont,

Vibrant comme deux luths dont la voix se répond,

Aussi longtemps qu’on put se voir, nous regardâmes

L’un vers l’autre, faisant comme un échange d’âmes ;

Et le vaisseau fuyait, et la terre décrut ;

L’horizon entre nous monta, tout disparut ;

Une brume couvrit l’onde incommensurable ;

Tu rentras dans ton œuvre éclatante, innombrable,

Multiple, éblouissante, heureuse, où le jour luit ;

Et moi dans l’unité sinistre de la nuit.

Marine-Terrace, décembre 1854.

XVI LUEUR AU COUCHANT

Lorsque j’étais en France, et que le peuple en fête

Répandait dans Paris sa grande joie honnête,

Si c’était un des jours glorieux des vainqueurs

Où les fiers souvenirs, désaltérant les cœurs,

S’offrent à notre soif comme de larges coupes,

J’allais errer tout seul parmi les riants groupes,

Ne parlant à personne et pourtant calme et doux,

Trouvant ainsi moyen d’être un et d’être tous,

Et d’accorder en moi, pour une double étude,

L’amour du peuple avec mon goût de solitude.

Rêveur, j’étais heureux ; muet, j’étais présent.

Parfois je m’asseyais un livre en main, lisant

Virgile, Horace, Eschyle, ou bien Dante, leur frère ;

Puis je m’interrompais, et, me laissant distraire

Des poëtes par toi, poésie, et content,

Je savourais l’azur, le soleil éclatant,

Paris, les seuils sacrés, et la Seine qui coule,

Et cette auguste paix qui sortait de la foule.

Dès lors pourtant des voix murmuraient : Anankè.

Je passais ; et partout, sur le pont, sur le quai,

Et jusque dans les champs, étincelait le rire,

Haillon d’or que la joie en bondissant déchire.

Le Panthéon brillait comme une vision.

La gaîté d’une altière et libre nation

Dansait sous le ciel bleu dans les places publiques ;

Un rayon qui semblait venir des temps bibliques

Illuminait Paris calme et patriarcal ;

Ce lion dont l’œil met en fuite le chacal,

Le peuple des faubourgs se promenait tranquille.

Le soir, je revenais ; et, dans toute la ville,

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