Les Contemplations (page 23)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contemplations · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

IV

À l’instant où l’on dit : Vivons ! tout se déchire.

Les pleurs subitement descendent sur le rire.

Tête nue ! à genoux !

Tes fils sont morts, mon père est mort, leur mère est morte.

Ô deuil ! qui passe là ? C’est un cercueil qu’on porte.

À qui le portez-vous ?

Ils le portent à l’ombre, au silence, à la terre ;

Ils le portent au calme obscur, à l’aube austère,

À la brume sans bords,

Au mystère qui tord ses anneaux sous des voiles,

Au serpent inconnu qui lèche les étoiles

Et qui baise les morts !

V

Ils le portent aux vers, au néant, à Peut-Être !

Car la plupart d’entre eux n’ont point vu le jour naître ;

Sceptiques et bornés,

La négation monte et la matière hostile,

Flambeaux d’aveuglement, troublent l’âme inutile

De ces infortunés.

Pour eux le ciel ment, l’homme est un songe et croit vivre ;

Ils ont beau feuilleter page à page le livre,

Ils ne comprennent pas ;

Ils vivent en hochant la tête, et, dans le vide,

L’écheveau ténébreux que le doute dévide

Se mêle sous leurs pas.

Pour eux l’âme naufrage avec le corps qui sombre.

Leur rêve a les yeux creux et regarde de l’ombre ;

Rien est le mot du sort ;

Et chacun d’eux, riant de la voûte étoilée,

Porte en son cœur, au lieu de l’espérance ailée,

Une tête de mort.

Sourds à l’hymne des bois, au sombre cri de l’orgue,

Chacun d’eux est un champ plein de cendre, une morgue

Où pendent des lambeaux,

Un cimetière où l’œil des frémissants poëtes

Voit planer l’ironie et toutes ses chouettes,

L’ombre et tous ses corbeaux.

Quand l’astre et le roseau leur disent : Il faut croire ;

Ils disent au jonc vert, à l’astre en sa nuit noire :

Vous êtes insensés !

Quand l’arbre leur murmure à l’oreille : Il existe ;

Ces fous répondent : Non ! et, si le chêne insiste,

Ils lui disent : Assez !

Quelle nuit ! le semeur nié par la semence !

L’univers n’est pour eux qu’une vaste démence,

Sans but et sans milieu ;

Leur âme, en agitant l’immensité profonde,

N’y sent même pas l’être, et dans le grelot monde

N’entend pas sonner Dieu !

VI

Le corbillard franchit le seuil du cimetière.

Le gai matin, qui rit à la nature entière,

Resplendit sur ce deuil ;

Tout être a son mystère où l’on sent l’âme éclore,

Et l’offre à l’infini ; l’astre apporte l’aurore,

Et l’homme le cercueil.

Le dedans de la fosse apparaît, triste crèche.

Des pierres par endroits percent la terre fraîche,

Et l’on entend le glas ;

Elles semblent s’ouvrir ainsi que des paupières ;

Et le papillon blanc dit : Qu’ont donc fait ces pierres ?

Et la fleur dit : Hélas !

VII

Est-ce que par hasard ces pierres sont punies,

Dieu vivant, pour subir de telles agonies ?

Ah ! ce que nous souffrons

N’est rien… — Plus bas que l’arbre en proie aux froides bises,

Sous cette forme horrible, est-ce que les Cambyses,

Est-ce que les Nérons,

Après avoir tenu les peuples dans leur serre,

Et crucifié l’homme au noir gibet misère,

Mis le monde en lambeaux,

Souillé l’âme, et changé, sous le vent des désastres,

L’univers en charnier, et fait monter aux astres

La vapeur des tombeaux,

Après avoir passé joyeux dans la victoire,

Dans l’orgueil, et partout imprimé sur l’histoire

Leurs ongles furieux,

Et, monstres qu’entrevoit l’homme en ses léthargies,

Après avoir sur terre été les effigies

Du mal mystérieux,

Après avoir peuplé les prisons élargies,

Et versé tant de meurtre aux vastes mers rougies,

Tant de morts, glaive au flanc,

Tant d’ombre, et de carnage, et d’horreurs inconnues,

Que le soleil, le soir, hésitait dans les nues

Devant ce bain sanglant,

Après avoir mordu le troupeau que Dieu mène,

Et tourné tour à tour de la torture humaine

L’atroce cabestan,

Et régné sous la pourpre et sous le laticlave,

Et plié six mille ans Adam, le vieil esclave,

Sous le vieux roi Satan,

Est-ce que le chasseur Nemrod, Sforce le pâtre,

Est-ce que Messaline, est-ce que Cléopâtre,

Caligula, Macrin,

Et les Achabs, par qui renaissaient les Sodomes,

Et Phalaris, qui fit du hurlement des hommes

La clameur de l’airain,

Est-ce que Charles neuf, Constantin, Louis onze,

Vitellius, la fange, et Busiris, le bronze,

Les Cyrus dévorants,

Les Égisthes montrés du doigt par les Électres,

Seraient, dans cette nuit, d’hommes devenus spectres,

Et pierres de tyrans ?

Est-ce que ces cailloux, tout pénétrés de crimes,

Dans l’horreur étouffés, scellés dans les abîmes,

Enviant l’ossement,

Sans air, sans mouvement, sans jour, sans yeux, sans bouche,

Entre l’herbe sinistre et le cercueil farouche,

Vivraient affreusement ?

Est-ce que ce seraient des âmes condamnées,

Des maudits qui, pendant des millions d’années,

Seuls avec le remords,

Au lieu de voir, des yeux de l’astre solitaire,

Sortir les rayons d’or, verraient les vers de terre

Sortir des yeux des morts ?

Homme et roche, exister, noir dans l’ombre vivante !

Songer, pétrifié dans sa propre épouvante !

Rêver l’éternité !

Dévorer ses fureurs, confusément rugies !

Être pris, ouragan de crimes et d’orgies,

Dans l’immobilité !

Punition ! problème obscur ! questions sombres !

Quoi ! ce caillou dirait : — J’ai mis Thèbe en décombres !

J’ai vu Suze à genoux !

J’étais Bélus à Tyr ! J’étais Sylla dans Rome ! —

Noire captivité des vieux démons de l’homme !

Ô pierres, qu’êtes-vous ?

Qu’a fait ce bloc, béant dans la fosse insalubre ?

Glacé du froid profond de la terre lugubre,

Informe et châtié,

Aveugle, même aux feux que la nuit réverbère,

Il pense et se souvient… — Quoi ! ce n’est que Tibère !

Seigneur, ayez pitié !

Ce dur silex noyé dans la terre, âpre, fruste,

Couvert d’ombre, pendant que le ciel s’ouvre au juste

Qui s’y réfugia,

Jaloux du chien qui jappe et de l’âne qui passe,

Songe et dit : Je suis là ! — Dieu vivant, faites grâce !

Ce n’est que Borgia !

Ô Dieu bon, penchez-vous sur tous ces misérables !

Sauvez ces submergés, aimez ces exécrables !

Ouvrez les soupiraux.

Au nom des innocents, Dieu, pardonnez aux crimes.

Père, fermez l’enfer. Juge, au nom des victimes,

Grâce pour les bourreaux !

De toutes parts s’élève un cri : Miséricorde !

Les peuples nus, liés, fouettés à coups de corde,

Lugubres travailleurs,

Voyant leur maître en proie aux châtiments sublimes,

Ont pitié du despote, et, saignant de ses crimes,

Pleurent de ses douleurs ;

Les pâles nations regardent dans le gouffre,

Et ces grands suppliants, pour le tyran qui souffre,

T’implorent, Dieu jaloux ;

L’esclave mis en croix, l’opprimé sur la claie,

Plaint le satrape au fond de l’abîme, et la plaie

Dit : Grâce pour les clous !

Dieu serein, regardez d’un regard salutaire

Ces reclus ténébreux qu’emprisonne la terre

Pleine d’obscurs verrous,

Ces forçats dont le bagne est le dedans des pierres,

Et levez, à la voix des justes en prières,

Ces effrayants écrous.

Père, prenez pitié du monstre et de la roche.

De tous les condamnés que le pardon s’approche !

Jadis, roi des combats,

Ces bandits sur la terre ont fait une tempête ;

Étant montés plus haut dans l’horreur que la bête,

Ils sont tombés plus bas.

Grâce pour eux ! clémence, espoir, pardon, refuge,

Au jonc qui fut un prince, au ver qui fut un juge !

Le méchant, c’est le fou.

Dieu, rouvrez au maudit ! Dieu, relevez l’infâme !

Rendez à tous l’azur. Donnez au tigre une âme,

Des ailes au caillou !

Mystère ! obsession de tout esprit qui pense !

Échelle de la peine et de la récompense !

Nuit qui monte en clarté !

Sourire épanoui sur la torture amère !

Vision du sépulcre ! êtes-vous la chimère,

Ou la réalité ?

VIII

La fosse, plaie au flanc de la terre, est ouverte,

Et, béante, elle fait frissonner l’herbe verte

Et le buisson jauni ;

Elle est là, froide, calme, étroite, inanimée,

Et l’âme en voit sortir, ainsi qu’une fumée,

L’ombre de l’infini.

Et les oiseaux de l’air, qui, planant sur les cimes,

Volant sous tous les cieux, comparent les abîmes

Dans les courses qu’ils font,

Songent au noir Vésuve, à l’Océan superbe,

Et disent, en voyant cette fosse dans l’herbe :

Voici le plus profond !

IX

L’âme est partie, on rend le corps à la nature.

La vie a disparu sous cette créature ;

Mort, où sont tes appuis ?

Le voilà hors du temps, de l’espace et du nombre.

On le descend avec une corde dans l’ombre

Comme un seau dans un puits.

Que voulez-vous puiser dans ce puits formidable ?

Et pourquoi jetez-vous la sonde à l’insondable ?

Qu’y voulez-vous puiser ?

Est-ce l’adieu lointain et doux de ceux qu’on aime ?

Est-ce un regard ? hélas ! est-ce un soupir suprême ?

Est-ce un dernier baiser ?

Qu’y voulez-vous puiser, vivants, essaim frivole ?

Est-ce un frémissement du vide où tout s’envole,

Un bruit, une clarté,

Une lettre du mot que Dieu seul peut écrire ?

Est-ce, pour le mêler à vos éclats de rire,

Un peu d’éternité ?

Dans ce gouffre où la larve entr’ouvre son œil terne,

Dans cette épouvantable et livide citerne,

Abîme de douleurs,

Dans ce cratère obscur des muettes demeures,

Que voulez-vous puiser, ô passants de peu d’heures,

Hommes de peu de pleurs ?

Est-ce le secret sombre ? est-ce la froide goutte

Qui, larme du néant, suinte de l’âpre voûte

Sans aube et sans flambeau ?

Est-ce quelque lueur effarée et hagarde ?

Est-ce le cri jeté par tout ce qui regarde

Derrière le tombeau ?

Vous ne puiserez rien. Les morts tombent. La fosse

Les voit descendre, avec leur âme juste ou fausse,

Leur nom, leurs pas, leur bruit.

Un jour, quand souffleront les célestes haleines,

Dieu seul remontera toutes ces urnes pleines

De l’éternelle nuit.

X

Et la terre, agitant la ronce à sa surface,

Dit : L’homme est mort ; c’est bien ; que veut-on que j’en fasse ?

Pourquoi me le rend-on ?

Terre ! fais-en des fleurs ! des lys que l’aube arrose !

De cette bouche aux dents béantes, fais la rose

Entr’ouvrant son bouton !

Fais ruisseler ce sang dans tes sources d’eaux vives,

Et fais-le boire aux bœufs mugissants, tes convives ;

Prends ces chairs en haillons ;

Fais de ces seins bleuis sortir des violettes,

Et couvre de ces yeux que t’offrent les squelettes

L’aile des papillons.

Fais avec tous ces morts une joyeuse vie.

Fais-en le fier torrent qui gronde et qui dévie,

La mousse aux frais tapis !

Fais-en des rocs, des joncs, des fruits, des vignes mûres,

Des brises, des parfums, des bois pleins de murmures,

Des sillons pleins d’épis !

Fais-en des buissons verts, fais-en de grandes herbes !

Et qu’en ton sein profond d’où se lèvent les gerbes,

À travers leur sommeil,

Les effroyables morts sans souffle et sans paroles

Se sentent frissonner dans toutes ces corolles

Qui tremblent au soleil !

XI

La terre, sur la bière où le mort pâle écoute,

Tombe, et le nid gazouille, et, là-bas, sur la route

Siffle le paysan ;

Et ces fils, ces amis que le regret amène,

N’attendent même pas que la fosse soit pleine

Pour dire : Allons-nous-en !

Le fossoyeur, payé par ces douleurs hâtées,

Jette sur le cercueil la terre à pelletées.

Toi qui, dans ton linceul,

Rêvais le deuil sans fin, cette blanche colombe,

Avec cet homme allant et venant sur ta tombe,

Ô mort, te voilà seul !

Commencement de l’âpre et morne solitude !

Tu ne changeras plus de lit ni d’attitude ;

L’heure aux pas solennels

Ne sonne plus pour toi ; l’ombre te fait terrible ;

L’immobile suaire a sur ta forme horrible

Mis ses plis éternels.

Et puis le fossoyeur s’en va boire la fosse.

Il vient de voir des dents que la terre déchausse,

Il rit, il mange, il mord ;

Et prend, en murmurant des chansons hébétées,

Un verre dans ses mains à chaque instant heurtées

Aux choses de la mort.

Le soir vient ; l’horizon s’emplit d’inquiétude ;

L’herbe tremble et bruit comme une multitude ;

Le fleuve blanc reluit ;

Le paysage obscur prend les veines des marbres ;

Ces hydres que, le jour, on appelle des arbres,

Se tordent dans la nuit.

Le mort est seul. Il sent la nuit qui le dévore.

Quand naît le doux matin, tout l’azur de l’aurore,

Tous ses rayons si beaux,

Tout l’amour des oiseaux et leurs chansons sans nombre,

Vont aux berceaux dorés ; et, la nuit, toute l’ombre

Aboutit aux tombeaux.

Il entend des soupirs dans les fosses voisines ;

Il sent la chevelure affreuse des racines

Entrer dans son cercueil ;

Il est l’être vaincu dont s’empare la chose ;

Il sent un doigt obscur, sous sa paupière close,

Lui retirer son œil.

Il a froid ; car le soir, qui mêle à son haleine

Les ténèbres, l’horreur, le spectre et le phalène,

Glace ces durs grabats ;

Le cadavre, lié de bandelettes blanches,

Grelotte, et dans sa bière entend les quatre planches

Qui lui parlent tout bas.

L’une dit : — Je fermais ton coffre-fort. — Et l’autre

Dit : — J’ai servi de porte au toit qui fut le nôtre. —

L’autre dit : — Aux beaux jours,

La table où rit l’ivresse et que le vin encombre,

C’était moi. — L’autre dit : — J’étais le chevet sombre

Du lit de tes amours.

Allez, vivants ! riez, chantez ; le jour flamboie.

Laissez derrière vous, derrière votre joie

Sans nuage et sans pli,

Derrière la fanfare et le bal qui s’élance,

Tous ces morts qu’enfouit dans la fosse silence

Le fossoyeur oubli !

XII

Tous y viendront.

XIII

Tous y viendrontAssez ! et levez-vous de table.

Chacun prend à son tour la route redoutable ;

Chacun sort en tremblant ;

Chantez, riez ; soyez heureux, soyez célèbres ;

Chacun de vous sera bientôt dans les ténèbres

Le spectre au regard blanc.

La foule vous admire et l’azur vous éclaire ;

Vous êtes riche, grand, glorieux, populaire,

Puissant, fier, encensé ;

Vos licteurs devant vous, graves, portent la hache ;

Et vous vous en irez sans que personne sache

Où vous avez passé.

Jeunes filles, hélas ! qui donc croit à l’aurore ?

Votre lèvre pâlit pendant qu’on danse encore

Dans le bal enchanté ;

Dans les lustres blêmis on voit grandir le cierge ;

La mort met sur vos fronts ce grand voile de vierge

Qu’on nomme éternité.

Le conquérant, debout dans une aube enflammée,

Penche, et voit s’en aller son épée en fumée ;

L’amante avec l’amant

Passe ; le berceau prend une voix sépulcrale ;

L’enfant rose devient larve horrible, et le râle

Sort du vagissement.

Ce qu’ils disaient hier, le savent-ils eux-mêmes ?

Des chimères, des vœux, des cris, de vains problèmes !

Ô néant inouï !

Rien ne reste ; ils ont tout oublié dans la fuite

Des choses que Dieu pousse et qui courent si vite

Que l’homme est ébloui !

Ô promesses ! espoirs ! cherchez-les dans l’espace.

La bouche qui promet est un oiseau qui passe.

Fou qui s’y confierait !

Les promesses s’en vont où va le vent des plaines,

Où vont les flots, où vont les obscures haleines

Du soir dans la forêt !

Songe à la profondeur du néant où nous sommes.

Quand tu seras couché sous la terre où les hommes

S’enfoncent pas à pas,

Tes enfants, épuisant les jours que Dieu leur compte,

Seront dans la lumière ou seront dans la honte ;

Tu ne le sauras pas !

Ce que vous rêvez tombe avec ce que vous faites.

Voyez ces grands palais ; voyez ces chars de fêtes

Aux tournoyants essieux ;

Voyez ces longs fusils qui suivent le rivage ;

Voyez ces chevaux, noirs comme un héron sauvage

Qui vole sous les cieux,

Tout cela passera comme une voix chantante ;

Pyramide, à tes pieds tu regardes la tente,

Sous l’éclatant zénith,

Tu l’entends frissonner au vent comme une voile,

Chéops, et tu te sens, en la voyant de toile,

Fière d’être en granit ;

Et toi, tente, tu dis : Gloire à la pyramide !

Mais, un jour, hennissant comme un cheval numide,

L’ouragan lybien

Soufflera sur ce sable où sont les tentes frêles,

Et Chéops roulera pêle-mêle avec elles

En s’écriant : Eh bien !

Tu périras, malgré ton enceinte murée,

Et tu ne seras plus, ville, ô ville sacrée,

Qu’un triste amas fumant,

Et ceux qui t’ont servie et ceux qui t’ont aimée

Frapperont leur poitrine en voyant la fumée

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