Les Contemplations (page 24)
De ton embrasement.
Ils diront : — Ô douleur ! ô deuil ! guerre civile !
Quelle ville a jamais égalé cette ville ?
Ses tours montaient dans l’air ;
Elle riait aux chants de ses prostituées ;
Elle faisait courir ainsi que des nuées
Ses vaisseaux sur la mer.
Ville ! où sont tes docteurs qui t’enseignaient à lire ?
Tes dompteurs de lions qui jouaient de la lyre,
Tes lutteurs jamais las ?
Ville ! est-ce qu’un voleur, la nuit, t’a dérobée ?
Où donc est Babylone ? Hélas ! elle est tombée !
Elle est tombée, hélas !
On n’entend plus chez toi le bruit que fait la meule.
Pas un marteau n’y frappe un clou. Te voilà seule.
Ville, où sont tes bouffons ?
Nul passant désormais ne montera tes rampes ;
Et l’on ne verra plus la lumière des lampes
Luire sous tes plafonds. —
Brillez pour disparaître et montez pour descendre.
Le grain de sable dit dans l’ombre au grain de cendre :
Il faut tout engloutir.
— Où donc est Thèbes ? dit Babylone pensive.
Thèbes demande : — Où donc est Ninive ? et Ninive
S’écrie : — Où donc est Tyr ?
En laissant fuir les mots de sa langue prolixe,
L’homme s’agite et va, suivi par un œil fixe ;
Dieu n’ignore aucun toit ;
Tous les jours d’ici-bas ont des aubes funèbres ;
Malheur à ceux qui font le mal dans les ténèbres ;
En disant : Qui nous voit ?
Tous tombent ; l’un au bout d’une course insensée,
L’autre à son premier pas ; l’homme sur sa pensée,
La mère sur son nid ;
Et le porteur de sceptre et le joueur de flûte
S’en vont ; et rien ne dure ; et le père qui lutte
Suit l’aïeul qui bénit.
Les races vont au but qu’ici-bas tout révèle.
Quand l’ancienne commence à pâlir, la nouvelle
A déjà le même air ;
Dans l’éternité, gouffre où se vide la tombe,
L’homme coule sans fin, sombre fleuve qui tombe
Dans une sombre mer.
Tout escalier, que l’ombre ou la splendeur le couvre,
Descend au tombeau calme, et toute porte s’ouvre
Sur le dernier moment ;
Votre sépulcre emplit la maison où vous êtes ;
Et tout plafond, croisant ses poutres sur nos têtes,
Est fait d’écroulement.
Veillez ! veillez ! Songez à ceux que vous perdîtes ;
Parlez moins haut, prenez garde à ce que vous dites,
Contemplez à genoux ;
L’aigle trépas du bout de l’aile nous effleure ;
Et toute notre vie, en fuite heure par heure,
S’en va derrière nous.
Ô coups soudains ! départs vertigineux ! mystère !
Combien qui ne croyaient parler que pour la terre,
Front haut, cœur fier, bras fort,
Tout à coup, comme un mur subitement s’écroule,
Au milieu d’une phrase adressée à la foule,
Sont entrés dans la mort,
Et, sous l’immensité qui n’est qu’un œil sublime,
Ont pâli, stupéfaits de voir, dans cet abîme
D’astres et de ciel bleu,
Où le masqué se montre, où l’inconnu se nomme,
Que le mot qu’ils avaient commencé devant l’homme
S’achevait devant Dieu !
Un spectre au seuil de tout tient le doigt sur sa bouche.
Les morts partent. La nuit de sa verge les touche.
Ils vont, l’antre est profond,
Nus, et se dissipant, et l’on ne voit rien luire.
Où donc sont-ils allés ? On n’a rien à vous dire.
Ceux qui s’en vont, s’en vont.
Sur quoi donc marchent-ils ? sur l’énigme, sur l’ombre,
Sur l’être. Ils font un pas : comme la nef qui sombre,
Leur blancheur disparaît ;
Et l’on n’entend plus rien dans l’ombre inaccessible
Que le bruit sourd que fait dans le gouffre invisible
L’invisible forêt.
L’infini, route noire et de brume remplie,
Et qui joint l’âme à Dieu, monte, fuit, multiplie
Ses cintres tortueux,
Et s’efface… — et l’horreur effare nos pupilles
Quand nous entrevoyons les arches et les piles
De ce pont monstrueux.
Ô sort ! obscurité ! nuée ! on rêve, on souffre.
Les êtres, dispersés à tous les vents du gouffre,
Ne savent pas ce qu’ils font.
Les vivants sont hagards. Les morts sont dans leurs couches.
Pendant que nous songeons, des pleurs, gouttes farouches,
Tombent du noir plafond.
XIV
On brave l’immuable ; et l’un se réfugie
Dans l’assoupissement, et l’autre dans l’orgie.
Cet autre va criant :
— À bas vertu, devoir et foi ! l’homme est un ventre ! —
Dans ce lugubre esprit, comme un tigre en son antre,
Habite le néant.
Écoutez-le : — Jouir est tout. L’heure est rapide.
Le sacrifice est fou, le martyre est stupide ;
Vivre est l’essentiel.
L’immensité ricane et la tombe grimace.
La vie est un caillou que le sage ramasse
Pour lapider le ciel. —
Il souffle, forçat noir, sa vermine sur l’ange.
Il est content, il est hideux ; il boit, il mange ;
Il rit, la lèvre en feu,
Tous les rires que peut inventer la démence ;
Il dit tout ce que peut dire en sa haine immense
Le ver de terre à Dieu.
Il dit : Non ! à celui sous qui tremble le pôle.
Soudain l’ange muet met la main sur l’épaule
Du railleur effronté ;
La mort derrière lui surgit pendant qu’il chante ;
Dieu remplit tout à coup cette bouche crachante
Avec l’éternité.
XV
Qu’est-ce que tu feras de tant d’herbes fauchées,
Ô vent ? que feras-tu des pailles desséchées
Et de l’arbre abattu ?
Que feras-tu de ceux qui s’en vont avant l’heure,
Et de celui qui rit et de celui qui pleure,
Ô vent, qu’en feras-tu ?
Que feras-tu des cœurs ? que feras-tu des âmes ?
Nous aimâmes, hélas ! nous crûmes, nous pensâmes ;
Un moment nous brillons ;
Puis, sur les panthéons ou sur les ossuaires,
Nous frissonnons, ceux-ci drapeaux, ceux-là suaires,
Tous, lambeaux et haillons !
Et ton souffle nous tient, nous arrache et nous ronge !
Et nous étions la vie, et nous sommes le songe !
Et voilà que tout fuit !
Et nous ne savons plus qui nous pousse et nous mène,
Et nous questionnons en vain notre âme pleine
De tonnerre et de nuit !
Ô vent, que feras-tu de ces tourbillons d’êtres,
Hommes, femmes, vieillards, enfants, esclaves, maîtres,
Souffrant, priant, aimant,
Doutant, peut-être cendre et peut-être semence,
Qui roulent, frémissants et pâles, vers l’immense
Évanouissement !
XVI
L’arbre Éternité vit sans faîte et sans racines.
Ses branches sont partout, proches du ver, voisines
Du grand astre doré ;
L’espace voit sans fin croître la branche Nombre,
Et la branche Destin, végétation sombre,
Emplit l’homme effaré.
Nous la sentons ramper et grandir sous nos crânes,
Lier Deutz à Judas, Nemrod à Schinderhannes,
l’ordre ses mille nœuds,
Et, passants pénétrés de fibres éternelles,
Tremblants, nous la voyons croiser dans nos prunelles
Ses fils vertigineux.
Et nous apercevons, dans le plus noir de l’arbre,
Les Hobbes contemplant avec des yeux de marbre,
Les Kant aux larges fronts ;
Leur cognée à la main, le pied sur les problèmes,
Immobiles ; la mort a fait des spectres blêmes
De tous ces bûcherons.
Ils sont là, stupéfaits et chacun sur sa branche.
L’un se redresse, et l’autre, épouvanté, se penche.
L’un voulut, l’autre osa.
Tous se sont arrêtés en voyant le mystère.
Zénon rêve tourné vers Pyrrhon, et Voltaire
Regarde Spinosa.
Qu’avez-vous donc trouvé, dites, chercheurs sublimes ?
Quels nids avez-vous vus, noirs comme des abîmes
Sur ces rameaux noueux ?
Cachaient-ils des essaims d’ailes sombres ou blanches ?
Dites, avez-vous fait envoler de ces branches
Quelque aigle monstrueux ?
De quelqu’un qui se tait nous sommes les ministres ;
Le noir réseau du sort trouble nos yeux sinistres ;
Le vent nous courbe tous ;
L’ombre des mêmes nuits mêle toutes les têtes.
Qui donc sait le secret ? le savez-vous, tempêtes ?
Gouffres, en parlez-vous ?
Le problème muet gonfle la mer sonore,
Et, sans cesse oscillant, va du soir à l’aurore
Et de la taupe au lynx ;
L’énigme aux yeux profonds nous regarde obstinée ;
Dans l’ombre nous voyons sur notre destinée
Les deux griffes du sphinx.
Le mot, c’est Dieu. Ce mot luit dans les âmes veuves ;
Il tremble dans la flamme ; onde, il coule en tes fleuves,
Homme, il coule en ton sang ;
Les constellations le disent au silence ;
Et le volcan, mortier de l’infini, le lance
Aux astres en passant.
Ne doutons pas. Croyons. Emplissons l’étendue
De notre confiance, humble, ailée, éperdue.
Soyons l’immense Oui.
Que notre cécité ne soit pas un obstacle ;
À la création donnons ce grand spectacle
D’un aveugle ébloui.
Car je vous le redis, votre oreille étant dure :
Non est un précipice. Ô vivants ! rien ne dure ;
La chair est aux corbeaux ;
La vie autour de vous croule comme un vieux cloître ;
Et l’herbe est formidable, et l’on y voit moins croître
De fleurs que de tombeaux.
Tout, dès que nous doutons, devient triste et farouche.
Quand il veut, spectre gai, le sarcasme à la bouche
Et l’ombre dans les yeux,
Rire avec l’infini, pauvre âme aventurière,
L’homme frissonnant voit les arbres en prière
Et les monts sérieux ;
Le chêne ému fait signe au cèdre qui contemple ;
Le rocher rêveur semble un prêtre dans le temple
Pleurant un déshonneur ;
L’araignée, immobile au centre de ses toiles,
Médite ; et le lion, songeant sous les étoiles,
Rugit : Pardon, Seigneur !
Jersey, cimetière de Saint-Jean, avril 1854.
VII
Un jour, le morne esprit, le prophète sublime
Qui rêvait à Patmos,
Et lisait, frémissant, sur le mur de l’abîme
De si lugubres mots,
Dit à son aigle : Ô monstre ! il faut que tu m’emportes.
Je veux voir Jéhovah. —
L’aigle obéit. Des cieux ils franchirent les portes ;
Enfin, Jean arriva ;
Il vit l’endroit sans nom dont nul archange n’ose
Traverser le milieu,
Et ce lieu redoutable était plein d’ombre, à cause
De la grandeur de Dieu.
Jersey, septembre 1855.
VIII CLAIRE
Quoi donc ! la vôtre aussi ! la vôtre suit la mienne !
Ô mère au cœur profond, mère, vous avez beau
Laisser la porte ouverte afin qu’elle revienne,
Cette pierre là-bas dans l’herbe est un tombeau !
La mienne disparut dans les flots qui se mêlent ;
Alors, ce fut ton tour, Claire, et tu t’envolas.
Est-ce donc que là-haut dans l’ombre elles s’appellent,
Qu’elles s’en vont ainsi l’une après l’autre, hélas ?
Enfant qui rayonnais, qui chassais la tristesse,
Que ta mère jadis berçait de sa chanson,
Qui d’abord la charmas avec ta petitesse
Et plus tard lui remplis de clarté l’horizon,
Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise !
Voilà que tu n’es plus, ayant à peine été !
L’astre attire le lys, et te voilà reprise,
Ô vierge, par l’azur, cette virginité !
Te voilà remontée au firmament sublime,
Échappée aux grands cieux comme la grive aux bois,
Et, flamme, aile, hymne, odeur, replongée à l’abîme
Des rayons, des amours, des parfums et des voix !
Nous ne t’entendrons plus rire en notre nuit noire.
Nous voyons seulement, comme pour nous bénir,
Errer dans notre ciel et dans notre mémoire
Ta figure, nuage, et ton nom, souvenir !
Pressentais-tu déjà ton sombre épithalame ?
Marchant sur notre monde à pas silencieux,
De tous les idéals tu composais ton âme,
Comme si tu faisais un bouquet pour les cieux !
En te voyant si calme et toute lumineuse,
Les cœurs les plus saignants ne haïssaient plus rien.
Tu passais parmi nous comme Ruth la glaneuse,
Et, comme Ruth l’épi, tu ramassais le bien.
La nature, ô front pur, versait sur toi sa grâce,
L’aurore sa candeur, et les champs leur bonté ;
Et nous retrouvions, nous sur qui la douleur passe,
Toute cette douceur dans toute ta beauté !
Chaste, elle paraissait ne pas être autre chose
Que la forme qui sort des cieux éblouissants ;
Et de tous les rosiers elle semblait la rose,
Et de tous les amours elle semblait l’encens.
Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille
Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard
Transparent comme l’eau qui s’égaie et qui brille
Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard.
Elle était simple, franche, humble, naïve et bonne ;
Chantant à demi-voix son chant d’illusion,
Ayant je ne sais quoi dans toute sa personne
De vague et de lointain comme la vision.
On sentait qu’elle avait peu de temps sur la terre,
Qu’elle n’apparaissait que pour s’évanouir,
Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire ;
Et la tombe semblait par moments l’éblouir.
Elle a passé dans l’ombre où l’homme se résigne ;
Le vent sombre soufflait ; elle a passé sans bruit,
Belle, candide, ainsi qu’une plume de cygne
Qui reste blanche, même en traversant la nuit !
Elle s’en est allée à l’aube qui se lève,
Lueur dans le matin, vertu dans le ciel bleu,
Bouche qui n’a connu que le baiser du rêve,
Âme qui n’a dormi que dans le lit de Dieu !
Nous voici maintenant en proie aux deuils sans bornes,
Mère, à genoux tous deux sur des cercueils sacrés,
Regardant à jamais dans les ténèbres mornes
La disparition des êtres adorés !
Croire qu’ils resteraient ! quel songe ! Dieu les presse
Même quand leurs bras blancs sont autour de nos cous,
Un vent du ciel profond fait frissonner sans cesse
Ces fantômes charmants que nous croyons à nous.
Ils sont là, près de nous, jouant sur notre route ;
Ils ne dédaignent pas notre soleil obscur,
Et derrière eux, et sans que leur candeur s’en doute,
Leurs ailes font parfois de l’ombre sur le mur.
Ils viennent sous nos toits ; avec nous ils demeurent ;
Nous leur disons : Ma fille, ou : Mon fils ; ils sont doux,
Riants, joyeux, nous font une caresse, et meurent. —
Ô mère, ce sont là les anges, voyez-vous !
C’est une volonté du sort, pour nous sévère,
Qu’ils rentrent vite au ciel resté pour eux ouvert ;
Et qu’avant d’avoir mis leur lèvre à notre verre,
Avant d’avoir rien fait et d’avoir rien souffert,
Ils partent radieux ; et qu’ignorant l’envie,
L’erreur, l’orgueil, le mal, la haine, la douleur,
Tous ces êtres bénis s’envolent de la vie
À l’âge où la prunelle innocente est en fleur !
Nous qui sommes démons ou qui sommes apôtres,
Nous devons travailler, attendre, préparer ;
Pensifs, nous expions pour nous-même ou pour d’autres ;
Notre chair doit saigner, nos yeux doivent pleurer.
Eux, ils sont l’air qui fuit, l’oiseau qui ne se pose
Qu’un instant, le soupir qui vole, avril vermeil
Qui brille et passe ; ils sont le parfum de la rose
Qui va rejoindre aux cieux le rayon du soleil.
Ils ont ce grand dégoût mystérieux de l’âme
Pour notre chair coupable et pour notre destin ;
Ils ont, êtres rêveurs qu’un autre azur réclame,
Je ne sais quelle soif de mourir le matin !
Ils sont l’étoile d’or se couchant dans l’aurore,
Mourant pour nous, naissant pour l’autre firmament ;
Car la mort, quand un astre en son sein vient éclore,
Continue, au delà, l’épanouissement.
Oui, mère, ce sont là les élus du mystère,
Les envoyés divins, les ailés, les vainqueurs,
À qui Dieu n’a permis que d’effleurer la terre
Pour faire un peu de joie à quelques pauvres cœurs.
Comme l’ange à Jacob, comme Jésus à Pierre,
Ils viennent jusqu’à nous qui loin d’eux étouffons,
Beaux, purs, et chacun d’eux portant sous sa paupière
La sereine clarté des paradis profonds.
Puis, quand ils ont, pieux, baisé toutes nos plaies,
Pansé notre douleur, azuré nos raisons,
Et fait luire un moment l’aube à travers nos claies,
Et chanté la chanson du ciel dans nos maisons,
Ils retournent là-haut parler à Dieu des hommes,
Et, pour lui faire voir quel est notre chemin,
Tout ce que nous souffrons et tout ce que nous sommes,
S’en vont avec un peu de terre dans la main.
Ils s’en vont ; c’est tantôt l’éclair qui les emporte,
Tantôt un mal plus fort que nos soins superflus.
Alors, nous, pâles, froids, l’œil fixé sur la porte,
Nous ne savons plus rien, sinon qu’ils ne sont plus.
Nous disons : — À quoi bon l’âtre sans étincelles ?
À quoi bon la maison où ne sont plus leurs pas ?
À quoi bon la ramée où ne sont plus les ailes ?
Qui donc attendons-nous s’ils ne reviendront pas ? —
Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres.
Et nous restons là, seuls, près du gouffre où tout fuit,
Tristes ; et la lueur de leurs charmants sourires