L’Homme qui rit (page 19)
C’est l’abaissement qui dirige. Rien de plus aisé à comprendre. Qui est dessous tient les fils.
Pas de position plus commode.
On est l’œil, et on a l’oreille.
On est l’œil du gouvernement.
On a l’oreille du roi.
Avoir l’oreille du roi, c’est tirer et pousser à sa fantaisie le verrou de la conscience royale, et fourrer dans cette conscience ce qu’on veut. L’esprit du roi, c’est votre armoire. Si vous êtes chiffonnier, c’est votre hotte. L’oreille des rois n’est pas aux rois ; c’est ce qui fait qu’en somme, ces pauvres diables sont peu responsables. Qui ne possède pas sa pensée, ne possède pas son action. Un roi, cela obéit.
À quoi ?
À une mauvaise âme quelconque qui du dehors lui bourdonne dans l’oreille. Mouche sombre de l’abîme.
Ce bourdonnement commande. Un règne est une dictée.
La voix haute, c’est le souverain ; la voix basse, c’est la souveraineté.
Ceux qui dans un règne savent distinguer cette voix basse et entendre ce qu’elle souffle à la voix haute, sont les vrais historiens.
IX
HAÏR EST AUSSI FORT QU’AIMER
La reine Anne avait autour d’elle plusieurs de ces voix basses. Barkilphedro en était une.
Outre la reine, il travaillait, influençait et pratiquait sourdement lady Josiane et lord David. Nous l’avons dit, il parlait bas à trois oreilles. Une oreille de plus que Dangeau. Dangeau ne parlait bas qu’à deux, du temps où, passant sa tête entre Louis XIV épris d’Henriette sa belle-sœur, et Henriette éprise de Louis XIV son beau-frère, secrétaire de Louis à l’insu d’Henriette et d’Henriette à l’insu de Louis, situé au beau milieu de l’amour des deux marionnettes, il faisait les demandes et les réponses.
Barkilphedro était si riant, si acceptant, si incapable de prendre la défense de qui que ce soit, si peu dévoué au fond, si laid, si méchant, qu’il était tout simple qu’une personne royale en vînt à ne pouvoir se passer de lui. Quand Anne eut goûté de Barkilphedro, elle ne voulut pas d’autre flatteur. Il la flattait comme on flattait Louis le Grand, par la piqûre à autrui. — Le roi étant ignorant, dit madame de Montchevreuil, on est obligé de bafouer les savants.
Empoisonner de temps en temps la piqûre, c’est le comble de l’art. Néron aime à voir travailler Locuste.
Les palais royaux sont très pénétrables ; ces madrépores ont une voirie intérieure vite devinée, pratiquée, fouillée, et au besoin évidée, par ce rongeur qu’on nomme le courtisan. Un prétexte pour entrer suffit. Barkilphedro ayant ce prétexte, sa charge, fut en très peu de temps chez la reine ce qu’il était chez la duchesse Josiane, l’animal domestique indispensable. Un mot qu’il hasarda un jour le mit tout de suite au fait de la reine ; il sut à quoi s’en tenir sur la bonté de sa majesté. La reine aimait beaucoup son lord stewart, William Cavendish, duc de Devonshire, qui était très imbécile. Ce lord, qui avait tous les grades d’Oxford et ne savait pas l’orthographe, fit un beau matin la bêtise de mourir. Mourir, c’est fort imprudent à la cour, car personne ne se gêne plus pour parler de vous. La reine, Barkilphedro présent, se lamenta, et finit par s’écrier en soupirant : C’est dommage que tant de vertus fussent portées et servies par une si pauvre intelligence !
— Dieu veuille avoir son âne ! murmura Barkilphedro, à demi-voix et en français.
La reine sourit. Barkilphedro enregistra ce sourire.
Il en conclut : Mordre plaît.
Congé était donné à sa malice.
À partir de ce jour, il fourra sa curiosité partout, sa malignité aussi. On le laissait faire, tant on le craignait. Qui fait rire le roi fait trembler le reste.
C’était un puissant drôle.
Il faisait chaque jour des pas en avant, sous terre. On avait besoin de Barkilphedro. Plusieurs grands l’honoraient de leur confiance au point de le charger dans l’occasion d’une commission honteuse.
La cour est un engrenage. Barkilphedro y devint moteur. Avez-vous remarqué dans certains mécanismes la petitesse de la roue motrice ?
Josiane, en particulier, qui utilisait, nous l’avons indiqué, le talent d’espion de Barkilphedro, avait en lui une telle confiance, qu’elle n’avait pas hésité à lui remettre une des clefs secrètes de son appartement, au moyen de laquelle il pouvait entrer chez elle à toute heure. Cette excessive livraison de sa vie intime était une mode au dix-septième siècle. Cela s’appelait : donner la clef. Josiane avait donné deux de ces clefs de confiance ; lord David avait l’une, Barkilphedro avait l’autre.
Du reste, pénétrer d’emblée jusqu’aux chambres à coucher était dans les vieilles mœurs une chose nullement surprenante. De là des incidents. La Ferté, tirant brusquement les rideaux du lit de mademoiselle Lafont, y trouvait Sainson, mousquetaire noir, etc., etc.
Barkilphedro excellait à faire de ces découvertes sournoises qui subordonnent et soumettent les grands aux petits. Sa marche dans l’ombre était tortueuse, douce et savante. Comme tout espion parfait, il était composé d’une inclémence de bourreau et d’une patience de micrographe. Il était courtisan né. Tout courtisan est un noctambule. Le courtisan rôde dans cette nuit qu’on appelle la toute-puissance. Il a une lanterne sourde à la main. Il éclaire le point qu’il veut, et reste ténébreux. Ce qu’il cherche avec cette lanterne, ce n’est pas un homme ; c’est une bête. Ce qu’il trouve, c’est le roi.
Les rois n’aiment pas qu’on prétende être grand autour d’eux. L’ironie à qui n’est pas eux les charme. Le talent de Barkilphedro consistait en un rapetissement perpétuel des lords et des princes au profit de la majesté royale, grandie d’autant.
La clef intime qu’avait Barkilphedro était faite, ayant deux jeux, un à chaque extrémité, de façon à pouvoir ouvrir les petits appartements dans les deux résidences favorites de Josiane, Hunkerville-house à Londres, Corleone-lodge à Windsor. Ces deux hôtels faisaient partie de l’héritage Clancharlie. Hunkerville-house confinait à Oldgate. Oldgate à Londres était une porte par où l’on venait de Harwick, et où l’on voyait une statue de Charles II ayant sur sa tête un ange peint, et sous ses pieds un lion et une licorne sculptés. De Hunkerville-house, par le vent d’est, on entendait le carillon de Sainte-Marylebone. Corleone-lodge était un palais florentin en brique et en pierre avec colonnade de marbre, bâti sur pilotis à Windsor, au bout du pont de bois, et ayant une des plus superbes cours d’honneur de l’Angleterre.
Dans ce dernier palais, contigu au château de Windsor, Josiane était à portée de la reine. Josiane s’y plaisait néanmoins.
Presque rien au dehors, toute en racines, telle était l’influence de Barkilphedro sur la reine. Rien de plus difficile à arracher que ces mauvaises herbes de cour ; elles s’enfoncent très avant et n’offrent aucune prise extérieure. Sarcler Roquelaure, Triboulet ou Brummel est presque impossible.
De jour en jour, et de plus en plus, la reine Anne prenait en gré Barkilphedro.
Sarah Jennings est célèbre ; Barkilphedro est inconnu ; sa faveur resta obscure. Ce nom, Barkilphedro, n’est pas arrivé jusqu’à l’histoire. Toutes les taupes ne sont pas prises par le taupier.
Barkilphedro, ancien candidat clergyman, avait un peu étudié tout ; tout effleuré donne pour résultat rien. On peut être victime de l’omnis res scibilis. Avoir sous le crâne le tonneau des Danaïdes, c’est le malheur de toute une race de savants qu’on peut appeler les stériles. Ce que Barkilphedro avait mis dans son cerveau l’avait laissé vide.
L’esprit, comme la nature, a horreur du vide. Dans le vide, la nature met l’amour ; l’esprit, souvent, y met la haine. La haine occupe.
La haine pour la haine existe. L’art pour l’art est dans la nature, plus qu’on ne croit.
On hait. Il faut bien faire quelque chose.
La haine gratuite, mot formidable. Cela veut dire la haine qui est à elle-même son propre paiement.
L’ours vit de se lécher la griffe.
Indéfiniment, non. Cette griffe, il faut la ravitailler. Il faut mettre quelque chose dessous.
Haïr indistinctement est doux et suffit quelque temps ; mais il faut finir par avoir un objet. Une animosité diffuse sur la création épuise, comme toute jouissance solitaire. La haine sans objet ressemble au tir sans cible. Ce qui intéresse le jeu, c’est un cœur à percer.
On ne peut pas haïr uniquement pour l’honneur. Il faut un assaisonnement, un homme, une femme, quelqu’un à détruire.
Ce service d’intéresser le jeu, d’offrir un but, de passionner la haine en la fixant, d’amuser le chasseur par la vue de la proie vivante, de faire espérer au guetteur le bouillonnement tiède et fumant du sang qui va couler, d’épanouir l’oiseleur par la crédulité inutilement ailée de l’alouette, d’être une bête couvée à son insu pour le meurtre par un esprit, ce service exquis et horrible dont n’a pas conscience celui qui le rend, Josiane le rendit à Barkilphedro.
La pensée est un projectile. Barkilphedro, dès le premier jour, s’était mis à viser Josiane avec les mauvaises intentions qu’il avait dans l’esprit. Une intention et une escopette, cela se ressemble. Barkilphedro se tenait en arrêt, dirigeant contre la duchesse toute sa méchanceté secrète. Cela vous étonne ? Que vous a fait l’oiseau à qui vous tirez un coup de fusil ? C’est pour le manger, dites-vous. Barkilphedro aussi.
Josiane ne pouvait guère être frappée au cœur : l’endroit où est une énigme est difficilement vulnérable ; mais elle pouvait être atteinte à la tête, c’est-à-dire à l’orgueil.
C’est par là qu’elle se croyait forte et qu’elle était faible.
Barkilphedro s’en était rendu compte.
Si Josiane avait pu voir clair dans la nuit de Barkilphedro, si elle avait pu distinguer ce qui était embusqué derrière ce sourire, cette fière personne, si haut située, eût probablement tremblé. Heureusement pour la tranquillité de ses sommeils, elle ignorait absolument ce qu’il y avait dans cet homme.
L’inattendu fuse on ne sait d’où. Les profonds dessous de la vie sont redoutables. Il n’y a point de haine petite. La haine est toujours énorme. Elle conserve sa stature dans le plus petit être et reste monstre. Une haine est toute la haine. Un éléphant que hait une fourmi est en danger.
Même avant d’avoir frappé, Barkilphedro sentait avec joie un commencement de saveur de l’action mauvaise qu’il voulait commettre. Il ne savait encore ce qu’il ferait contre Josiane. Mais il était décidé à faire quelque chose. C’était déjà beaucoup qu’un tel parti pris.
Anéantir Josiane, c’eût été trop de succès. Il ne l’espérait point. Mais l’humilier, l’amoindrir, la désoler, rougir de larmes de rage ces yeux superbes, voilà une réussite. Il y comptait. Tenace, appliqué, fidèle au tourment d’autrui, inarrachable, la nature ne l’avait pas fait ainsi pour rien. Il entendait bien trouver le défaut de l’armure d’or de Josiane, et faire ruisseler le sang de cette olympienne. Quel bénéfice, insistons-y, y avait-il là pour lui ? Un bénéfice énorme. Faire du mal à qui nous a fait du bien.
Qu’est-ce qu’un envieux ? C’est un ingrat. Il déteste la lumière qui l’éclaire et le réchauffe. Zoïle hait ce bienfait, Homère.
Faire subir à Josiane ce qu’on appellerait aujourd’hui une vivisection, l’avoir, toute convulsive, sur sa table d’anatomie, la disséquer, vivante, à loisir dans une chirurgie quelconque, la déchiqueter en amateur pendant qu’elle hurlerait, ce rêve charmait Barkilphedro.
Pour arriver à ce résultat, il eût fallu souffrir un peu, qu’il l’eût trouvé bon. On peut se pincer à sa tenaille. Le couteau en se reployant vous coupe les doigts ; qu’importe ! Être un peu pris dans la torture de Josiane lui eût été égal. Le bourreau manieur de fer rouge, a sa part de brûlure, et n’y prend pas garde. Parce que l’autre souffre davantage, on ne sent rien. Voir le supplicié se tordre vous ôte votre douleur.
Fais ce qui nuit, advienne que pourra.
La construction du mal d’autrui se complique d’une acceptation de responsabilité obscure. On se risque soi-même dans le danger qu’on fait courir à un autre, tant les enchaînements de tout peuvent amener d’écroulements inattendus. Ceci n’arrête point le vrai méchant. Il ressent en joie ce que le patient éprouve en angoisse. Il a le chatouillement de ce déchirement ; l’homme mauvais ne s’épanouit qu’affreusement. Le supplice se réverbère sur lui en bien-être. Le duc d’Albe se chauffait les mains aux bûchers. Foyer, douleur ; reflet, plaisir. Que de telles transpositions soient possibles, cela fait frissonner. Notre côté ténèbres est insondable. Supplice exquis, l’expression est dans Bodin, ayant peut-être ce triple sens terrible : recherche du tourment, souffrance du tourmenté, volupté du tourmenteur. Ambition, appétit, tous ces mots signifient quelqu’un sacrifié à quelqu’un satisfait. Chose triste, que l’espérance puisse être perverse. En vouloir à une créature, c’est lui vouloir du mal. Pourquoi pas du bien ? Serait-ce que le principal versant de notre volonté serait du côté du mal ? Un des plus rudes labeurs du juste, c’est de s’extraire continuellement de l’âme une malveillance difficilement épuisable. Presque toutes nos convoitises, examinées, contiennent de l’inavouable. Pour le méchant complet, et cette perfection hideuse existe, Tant pis pour les autres signifie Tant mieux pour moi. Ombre de l’homme. Cavernes.
Josiane avait cette plénitude de sécurité que donne l’orgueil ignorant, fait du mépris de tout. La faculté féminine de dédaigner est extraordinaire. Un dédain inconscient, involontaire et confiant, c’était là Josiane. Barkilphedro était pour elle à peu près une chose. On l’eût bien étonnée si on lui eût dit que Barkilphedro, cela existait.
Elle allait, venait et riait devant cet homme qui la contemplait obliquement.
Lui, pensif, il épiait une occasion.
À mesure qu’il attendait, sa détermination de jeter dans la vie de cette femme un désespoir quelconque, augmentait.
Affût inexorable.
D’ailleurs il se donnait à lui-même d’excellentes raisons. Il ne faut pas croire que les coquins ne s’estiment pas. Ils se rendent des comptes dans des monologues altiers, et ils le prennent de très haut. Comment ! cette Josiane lui avait fait l’aumône ! Elle avait émietté sur lui, comme sur un mendiant, quelques liards de sa colossale richesse ! Elle l’avait rivé et cloué à une fonction inepte ! Si, lui Barkilphedro, presque homme d’église, capacité variée et profonde, personnage docte, ayant l’étoffe d’un révérend, il avait pour emploi d’enregistrer des tessons bons à racler les pustules de Job, s’il passait sa vie dans un galetas de greffe à déboucher gravement de stupides bouteilles incrustées de toutes les saletés de la mer, et déchiffrer des parchemins moisis, des pourritures de grimoires, des ordures de testaments, on ne sait quelles balivernes illisibles, c’était la faute de cette Josiane ! Comment ! cette créature le tutoyait !
Et il ne se vengerait pas !
Et il ne punirait pas cette espèce !
Ah çà mais ! il n’y aurait donc plus de justice ici-bas !
X
FLAMBOIEMENTS QU’ON VERRAIT SI L’HOMME ÉTAIT TRANSPARENT
Quoi ! cette femme, cette extravagante, cette songeuse lubrique, vierge jusqu’à l’occasion, ce morceau de chair n’ayant pas encore fait sa livraison, cette effronterie à couronne princière, cette Diane par orgueil, pas encore prise par le premier venu, soit, peut-être, on le dit, j’y consens, faute d’un hasard, cette bâtarde d’une canaille de roi qui n’avait pas eu l’esprit de rester en place, cette duchesse de raccroc, qui, grande dame, jouait à la déesse, et qui, pauvre, eût été fille publique, cette lady à peu près, cette voleuse des biens d’un proscrit, cette hautaine gueuse, parce qu’un jour, lui Barkilphedro, n’avait pas de quoi dîner, et qu’il était sans asile, avait eu l’impudence de l’asseoir chez elle à un bout de table, et de le nicher dans un trou quelconque de son insupportable palais, où ça ? n’importe où, peut-être au grenier, peut-être à la cave, qu’est-ce que cela fait ? un peu mieux que les valets, un peu plus mal que les chevaux ! Elle avait abusé de sa détresse, à lui, Barkilphedro, pour se dépêcher de lui rendre traîtreusement service, ce que font les riches afin d’humilier les pauvres, et de se les attacher comme des bassets qu’on mène en laisse ! Qu’est-ce que ce service lui coûtait d’ailleurs ? Un service vaut ce qu’il coûte. Elle avait des chambres de trop dans sa maison. Venir en aide à Barkilphedro ! le bel effort qu’elle avait fait là ! avait-elle mangé une cuillerée de soupe à la tortue de moins ? s’était-elle privée de quelque chose dans le débordement haïssable de son superflu ? Non. Elle avait ajouté à ce superflu une vanité, un objet de luxe, une bonne action en bague au doigt, un homme d’esprit secouru, un clergyman patronné ! Elle pouvait prendre des airs, dire : je prodigue les bienfaits, je donne la becquée à des gens de lettres, faire sa protectrice ! Est-il heureux de m’avoir trouvée, ce misérable ! Quelle amie des arts je suis ! Le tout pour avoir dressé un lit de sangle dans un méchant bouge sous les combles ! Quant à la place à l’amirauté, Barkilphedro la tenait de Josiane, parbleu ! jolie fonction ! Josiane avait fait Barkilphedro ce qu’il était. Elle l’avait créé, soit. Oui, créé rien. Moins que rien. Car il se sentait, dans cette charge ridicule, ployé, ankylosé et contrefait. Que devait-il à Josiane ? La reconnaissance du bossu pour sa mère qui l’a fait difforme. Voilà ces privilégiés, ces gens comblés, ces parvenus, ces préférés de la hideuse marâtre fortune ! Et l’homme à talents, et Barkilphedro, était forcé de se ranger dans les escaliers, de saluer des laquais, de grimper le soir sur un tas d’étages, et d’être courtois, empressé, gracieux, déférent, agréable, et d’avoir toujours sur le museau une grimace respectueuse ! S’il n’y a pas de quoi grincer de rage ! Et pendant ce temps-là elle se mettait des perles au cou, et elle prenait des poses d’amoureuse avec son imbécile de lord David Dirry-Moir, la drôlesse !
Ne vous laissez jamais rendre service. On en abusera. Ne vous laissez pas prendre en flagrant délit d’inanition, On vous soulagerait. Parce qu’il était sans pain, cette femme avait trouvé le prétexte suffisant pour lui donner à manger ! Désormais il était son domestique ! Une défaillance d’estomac, et vous voilà à la chaîne pour la vie ! Être obligé, c’est être exploité. Les heureux, les puissants, profitent du moment où vous tendez la main pour vous mettre un sou dedans, et de la minute où vous êtes lâche pour vous faire esclave, et esclave de la pire espèce, esclave d’une charité, esclave forcé d’aimer ! quelle infamie ! quelle indélicatesse ! quelle surprise à notre fierté ! Et c’est fini, vous voilà condamné, à perpétuité, à trouver bon cet homme, à trouver belle cette femme, à rester au second plan du subalterne, à approuver, à applaudir, à admirer, à encenser, à vous prosterner, à mettre à vos rotules le calus de l’agenouillement, à sucrer vos paroles, quand vous êtes rongé de colère, quand vous mâchez des cris de fureur, et quand vous avez en vous plus de soulèvement sauvage et plus d’écume amère que l’Océan !
C’est ainsi que les riches font prisonnier le pauvre.
Cette glu de la bonne action commise sur vous vous barbouille et vous embourbe pour toujours.
Une aumône est irrémédiable. Reconnaissance, c’est paralysie. Le bienfait a une adhérence visqueuse et répugnante qui vous ôte vos libres mouvements. Les odieux êtres opulents et gavés dont la pitié a sévi sur vous le savent. C’est dit. Vous êtes leur chose. Ils vous ont acheté. Combien ? un os, qu’ils ont retiré à leur chien pour vous l’offrir. Ils vous ont lancé cet os à la tête. Vous avez été lapidé autant que secouru. C’est égal. Avez-vous rongé l’os, oui ou non ? Vous avez eu aussi votre part de la niche. Donc remerciez. Remerciez à jamais. Adorez vos maîtres. Génuflexion indéfinie. Le bienfait implique un sous-entendu d’infériorité acceptée par vous. Ils exigent que vous vous sentiez pauvre diable et que vous les sentiez dieux. Votre diminution les augmente. Votre courbure les redresse. Il y a dans leur son de voix une douce pointe impertinente. Leurs événements de famille, mariages, baptêmes, la femelle pleine, les petits qu’on met bas, cela vous regarde. Il leur naît un louveteau, bien, vous composerez un sonnet. Vous êtes poète pour être plat. Si ce n’est pas à faire crouler les astres ! Un peu plus, ils vous feraient user leurs vieux souliers !
— Qu’est-ce que vous avez donc là chez vous, ma chère ? qu’il est laid ! qu’est-ce que c’est que cet homme ? — Je ne sais pas, c’est un grimaud que je nourris. — Ainsi dialoguent ces dindes. Sans même baisser la voix. Vous entendez, et vous restez mécaniquement aimable. Du reste, si vous êtes malade, vos maîtres vous envoient le médecin. Pas le leur. Dans l’occasion, ils s’informent. N’étant pas de la même espèce que vous, et l’inaccessible étant de leur côté, ils sont affables. Leur escarpement les fait abordables. Ils savent que le plain-pied est impossible. À force de dédain, ils sont polis. À table, ils vous font un petit signe de tête. Quelquefois ils savent l’orthographe de votre nom. Ils ne vous font pas sentir qu’ils sont vos protecteurs autrement qu’en marchant naïvement sur tout ce que vous avez de susceptible et de délicat. Ils vous traitent avec bonté !
Est-ce assez abominable ?
Certes, il était urgent de châtier la Josiane. Il fallait lui apprendre à qui elle avait eu affaire ! Ah ! messieurs les riches, parce que vous ne pouvez pas tout consommer, parce que l’opulence aboutirait à l’indigestion, vu la petitesse de vos estomacs égaux aux nôtres, après tout, parce qu’il vaut mieux distribuer les restes que les perdre, vous érigez cette pâtée jetée aux pauvres en magnificence ! Ah ! vous nous donnez du pain, vous nous donnez un asile, vous nous donnez des vêtements, vous nous donnez un emploi, et vous poussez l’audace, la folie, la cruauté, l’ineptie et l’absurdité jusqu’à croire que nous sommes vos obligés ! ce pain, c’est un pain de servitude, cet asile, c’est une chambre de valet, ces vêtements, c’est une livrée, cet emploi, c’est une dérision, payée, soit, mais abrutissante ! Ah ! vous vous croyez le droit de nous flétrir avec du logement et de la nourriture, vous vous imaginez que nous vous sommes redevables, et vous comptez sur de la reconnaissance ! Eh bien, nous vous mangerons le ventre ! Eh bien ! nous vous détripaillerons, belle madame, et nous vous dévorerons toute en vie, et nous vous couperons les attaches du cœur avec nos dents !
Cette Josiane ! n’était-ce pas monstrueux ? quel mérite avait-elle ? Elle avait fait ce chef-d’œuvre de venir au monde en témoignage de la bêtise de son père et de la honte de sa mère, elle nous faisait la grâce d’exister, et cette complaisance qu’elle avait d’être un scandale public, on la lui payait des millions, elle avait des terres et des châteaux, des garennes, des chasses, des lacs, des forêts, est-ce que je sais, moi ? et avec cela elle faisait sa sotte ! et on lui adressait des vers ! et lui, Barkilphedro, qui avait étudié et travaillé, qui s’était donné de la peine, qui s’était fourré de gros livres dans les yeux et dans la cervelle, qui avait pourri dans les bouquins et dans la science, qui avait énormément d’esprit, qui commanderait très bien des armées, qui écrirait des tragédies comme Otway et Dryden, s’il voulait, lui qui était fait pour être empereur, il avait été réduit à permettre à cette rien du tout de l’empêcher de crever de faim ! L’usurpation de ces riches, exécrables élus du hasard, peut-elle aller plus loin ! Faire semblant d’être généreux avec nous, et nous protéger, et nous sourire à nous qui boirions leur sang et qui nous lècherions les lèvres ensuite ! Que la basse femme de cour ait l’odieuse puissance d’être bienfaitrice, et que l’homme supérieur puisse être condamné à ramasser de telles bribes tombant d’une telle main, quelle plus épouvantable iniquité ! Et quelle société que celle qui a à ce point pour base la disproportion et l’injustice ! Ne serait-ce pas le cas de tout prendre par les quatre coins, et d’envoyer pêle-mêle au plafond la nappe et le festin et l’orgie, et l’ivresse et l’ivrognerie, et les convives, et ceux qui sont deux coudes sur la table, et ceux qui sont à quatre pattes dessous, et les insolents qui donnent et les idiots qui acceptent, et de recracher tout au nez de Dieu, et de jeter au ciel toute la terre ! En attendant, enfonçons nos griffes dans Josiane.
Ainsi songeait Barkilphedro. C’étaient là les rugissements qu’il avait dans l’âme. C’est l’habitude de l’envieux de s’absoudre en amalgamant à son grief personnel le mal public. Toutes les formes farouches des passions haineuses allaient et venaient dans cette intelligence féroce. À l’angle des vieilles mappemondes du quinzième siècle on trouve un large espace vague sans forme et sans nom où sont écrits ces trois mots : Hic sunt leones. Ce coin sombre est aussi dans l’homme. Les passions rôdent et grondent quelque part en nous, et l’on peut dire aussi d’un côté obscur de notre âme : Il y a ici des lions.
Cet échafaudage de raisonnements fauves était-il absolument absurde ? cela manquait-il d’un certain jugement ? Il faut bien le dire, non.
Il est effrayant de penser que cette chose qu’on a en soi, le jugement, n’est pas la justice. Le jugement, c’est le relatif. La justice, c’est l’absolu. Réfléchissez à la différence entre un juge et un juste.
Les méchants malmènent la conscience avec autorité. Il y a une gymnastique du faux. Un sophiste est un faussaire, et dans l’occasion ce faussaire brutalise le bon sens. Une certaine logique très souple, très implacable et très agile est au service du mal et excelle à meurtrir la vérité dans les ténèbres. Coups de poing sinistres de Satan à Dieu.
Tel sophiste, admiré des niais, n’a pas d’autre gloire que d’avoir fait des « bleus » à la conscience humaine.
L’affligeant, c’est que Barkilphedro pressentait un avortement. Il entreprenait un vaste travail, et en somme, il le craignait du moins, pour peu de ravage. Être un homme corrosif, avoir en soi une volonté d’acier, une haine de diamant, une curiosité ardente de la catastrophe, et ne rien brûler, ne rien décapiter, ne rien exterminer ! Être ce qu’il était, une force de dévastation, une animosité vorace, un rongeur du bonheur d’autrui, avoir été créé — (car il y a un créateur, le diable ou Dieu, n’importe qui !) — avoir été créé de toutes pièces Barkilphedro pour ne réaliser peut-être qu’une chiquenaude ; est-ce possible ! Barkilphedro manquerait son coup ! Être un ressort à lancer des quartiers de rocher, et lâcher toute sa détente pour faire à une mijaurée une bosse au front ! une catapulte faisant le dégât d’une pichenette ! accomplir une besogne de Sisyphe pour un résultat de fourmi ! suer toute la haine pour à peu près rien ! Est-ce assez humiliant quand on est un mécanisme d’hostilité à broyer le monde ! Mettre en mouvement tous ses engrenages, faire dans l’ombre un tracas de machine de Marly, pour réussir peut-être à pincer le bout d’un petit doigt rose ! Il allait tourner et retourner des blocs pour arriver, qui sait ? à rider un peu la surface plate de la cour ! Dieu a cette manie de dépenser grandement les forces. Un remuement de montagne aboutit au déplacement d’une taupinière.
En outre, la cour étant donnée, terrain bizarre, rien n’est plus dangereux que de viser son ennemi, et de le manquer. D’abord cela vous démasque à votre ennemi, et cela l’irrite ; ensuite, et surtout, cela déplaît au maître. Les rois goûtent peu les maladroits. Pas de contusions ; pas de gourmades laides. Égorgez tout le monde, ne faites saigner du nez à personne. Qui tue est habile, qui blesse est inepte. Les rois n’aiment pas qu’on éclope leurs domestiques. Ils vous en veulent si vous fêlez une porcelaine sur leur cheminée ou un courtisan dans leur cortège. La cour doit rester propre. Cassez, et remplacez ; c’est bien.
Ceci se concilie du reste parfaitement avec le goût des médisances qu’ont les princes. Dites du mal, n’en faites point. Ou, si vous en faites, que ce soit en grand.
Poignardez, mais n’égratignez pas. À moins que l’épingle ne soit empoisonnée. Circonstance atténuante. C’était, rappelons-le, le cas de Barkilphedro.
Tout pygmée haineux est la fiole où est enfermé le dragon de Salomon. Fiole microscopique, dragon démesuré. Condensation formidable attendant l’heure gigantesque de la dilatation. Ennui consolé par la préméditation de l’explosion. Le contenu est plus grand que le contenant. Un géant latent, quelle chose étrange ! un acarus dans lequel il y a une hydre ! Être cette affreuse boîte à surprise, avoir en soi Léviathan, c’est pour le nain une torture et une volupté.