L’Homme qui rit (page 20)
Aussi rien n’eût fait lâcher prise à Barkilphedro. Il attendait son heure. Viendrait-elle ? Qu’importe ? il l’attendait. Quand on est très mauvais, l’amour-propre s’en mêle. Faire des trous et des sapes à une fortune de cour, plus haute que nous, la miner à ses risques et périls, tout souterrain et tout caché qu’on est, insistons-y, c’est intéressant. On se passionne à un tel jeu. On s’éprend de cela comme d’un poème épique qu’on ferait. Être très petit et s’attaquer à quelqu’un de très grand est une action d’éclat. C’est beau d’être la puce d’un lion.
L’altière bête se sent piquée et dépense son énorme colère contre l’atome. Un tigre rencontré l’ennuierait moins. Et voilà les rôles changés. Le lion humilié a dans sa chair le dard de l’insecte, et la puce peut dire : j’ai en moi du sang de lion.
Pourtant, ce n’étaient là pour l’orgueil de Barkilphedro que de demi-apaisements. Consolations. Palliatifs. Taquiner est une chose, torturer vaudrait mieux. Barkilphedro, pensée désagréable qui lui revenait sans cesse, n’aurait vraisemblablement pas d’autre succès que d’entamer chétivement l’épiderme de Josiane. Que pouvait-il espérer de plus, lui si infime contre elle si radieuse ! une égratignure, que c’est peu, à qui voudrait toute la pourpre de l’écorchure vive, et les rugissements de la femme plus que nue, n’ayant même plus cette chemise, la peau ! avec de telles envies, que c’est fâcheux d’être impuissant ! Hélas ! rien n’est parfait.
En somme il se résignait. Ne pouvant mieux, il ne rêvait que la moitié de son rêve. Faire une farce noire, c’est là un but après tout.
Celui qui se venge d’un bienfait, quel homme ! Barkilphedro était ce colosse. Ordinairement l’ingratitude est de l’oubli ; chez ce privilégié du mal, elle était de la fureur. L’ingrat vulgaire est rempli de cendre. De quoi était plein Barkilphedro ? d’une fournaise. Fournaise murée de haine, de colère, de silence, de rancune, attendant pour combustible Josiane. Jamais un homme n’avait à ce point abhorré une femme sans raison. Quelle chose terrible ! Elle était son insomnie, sa préoccupation, son ennui, sa rage.
Peut-être en était-il un peu amoureux.
XI
BARKILPHEDRO EN EMBUSCADE
Trouver l’endroit sensible de Josiane et la frapper là ; telle était, pour toutes les causes que nous venons de dire, la volonté imperturbable de Barkilphedro.
Vouloir ne suffit pas ; il faut pouvoir.
Comment s’y prendre ?
Là était la question.
Les chenapans vulgaires font soigneusement le scenario de la coquinerie qu’ils veulent commettre. Ils ne se sentent pas assez forts pour saisir l’incident au passage, pour en prendre possession de gré ou de force, et pour le contraindre à les servir. De là des combinaisons préliminaires que les méchants profonds dédaignent. Les méchants profonds ont pour tout a priori leur méchanceté ; ils se bornent à s’armer de toutes pièces, préparent plusieurs en-cas variés, et, comme Barkilphedro, épient tout bonnement l’occasion. Ils savent qu’un plan façonné d’avance court risque de mal s’emboîter dans l’événement qui se présentera. On ne se rend pas comme cela maître du possible et l’on n’en fait point ce qu’on veut. On n’a point de pourparler préalable avec la destinée. Demain ne nous obéit pas. Le hasard a une certaine indiscipline.
Aussi le guettent-ils pour lui demander sans préambule, d’autorité, et sur-le-champ, sa collaboration. Pas de plan, pas d’épure, pas de maquette, pas de soulier tout fait chaussant mal l’inattendu. Ils plongent à pic dans la noirceur. La mise à profit immédiate et rapide du fait quelconque qui peut aider, c’est là l’habileté qui distingue le méchant efficace, et qui élève le coquin à la dignité de démon. Brusquer le sort, c’est le génie.
Le vrai scélérat vous frappe comme une fronde, avec le premier caillou venu.
Les malfaiteurs capables comptent sur l’imprévu, cet auxiliaire stupéfait de tant de crimes.
Empoigner l’incident, sauter dessus ; il n’y a pas d’autre Art Poétique pour ce genre de talent.
Et, en attendant, savoir à qui l’on a affaire. Sonder le terrain.
Pour Barkilphedro, le terrain était la reine Anne.
Barkilphedro approchait la reine.
De si près que, parfois, il s’imaginait entendre les monologues de sa majesté.
Quelquefois, il assistait, point compté, aux conversations des deux sœurs. On ne lui défendait pas le glissement d’un mot. Il en profitait pour s’amoindrir. Façon d’inspirer confiance.
C’est ainsi qu’un jour, à Hampton-Court, dans le jardin, étant derrière la duchesse, qui était derrière la reine, il entendit Anne, se conformant lourdement à la mode, émettre des sentences.
— Les bêtes sont heureuses, disait la reine, elles ne risquent pas d’aller en enfer.
— Elles y sont, répondit Josiane.
Cette réponse, qui substituait brusquement la philosophie à la religion, déplut. Si par hasard c’était profond, Anne se sentait choquée.
— Ma chère, dit-elle à Josiane, nous parlons de l’enfer comme deux sottes. Demandons à Barkilphedro ce qu’il en est. Il doit savoir ces choses-là.
— Comme diable ? demanda Josiane.
— Comme bête, répondit Barkilphedro.
Et il salua.
— Madame, dit la reine à Josiane, il a plus d’esprit que nous.
Pour un homme comme Barkilphedro, approcher la reine, c’était la tenir. Il pouvait dire : Je l’ai. Maintenant il lui fallait la manière de s’en servir.
Il avait pied en cour. Être posté, c’est superbe. Aucune chance ne pouvait lui échapper. Plus d’une fois il avait fait sourire méchamment la reine. C’était avoir un permis de chasse.
Mais n’y avait-il aucun gibier réservé ? Ce permis de chasse allait-il jusqu’à casser l’aile ou la patte à quelqu’un comme la propre sœur de sa majesté ?
Premier point à éclaircir. La reine aimait-elle sa sœur ?
Un faux pas peut tout perdre. Barkilphedro observait.
Avant d’entamer la partie, le joueur regarde ses cartes. Quels atouts a-t-il ? Barkilphedro commença par examiner l’âge des deux femmes : Josiane, vingt-trois ans ; Anne, quarante et un ans. C’était bien. Il avait du jeu.
Le moment où la femme cesse de compter par printemps et commence à compter par hivers, est irritant. Sourde rancune contre le temps, qu’on a en soi. Les jeunes belles épanouies, parfums pour les autres, sont pour vous épines, et de toutes ces roses vous sentez la piqûre. Il semble que toute cette fraîcheur vous est prise, et que la beauté ne décroît en vous que parce qu’elle croît chez les autres.
Exploiter cette mauvaise humeur secrète, creuser la ride d’une femme de quarante ans qui est reine, cela était indiqué à Barkilphedro.
L’envie excelle à exciter la jalousie comme le rat à faire sortir le crocodile.
Barkilphedro attachait sur Anne son regard magistral.
Il voyait dans la reine comme on voit dans une stagnation. Le marécage a sa transparence. Dans une eau sale on voit des vices ; dans une eau trouble on voit des inepties. Anne n’était qu’une eau trouble.
Des embryons de sentiments et des larves d’idées se mouvaient dans cette cervelle épaisse.
C’était peu distinct. Cela avait à peine des contours. C’étaient des réalités pourtant, mais informes. La reine pensait ceci. La reine désirait cela. Préciser quoi était difficile. Les transformations confuses qui s’opèrent dans l’eau croupissante sont malaisées à étudier.
La reine, habituellement obscure, avait par instants des échappées bêtes et brusques. C’était là ce qu’il fallait saisir. Il fallait la prendre sur le fait.
Qu’est-ce que la reine Anne, dans son for intérieur, voulait à la duchesse Josiane ? Du bien, ou du mal ?
Problème. Barkilphedro se le posa.
Ce problème résolu, on pourrait aller plus loin.
Divers hasards servirent Barkilphedro. Et surtout sa ténacité au guet.
Anne était, du côté de son mari, un peu parente de la nouvelle reine de Prusse, femme du roi aux cent chambellans, de laquelle elle avait un portrait peint sur émail d’après le procédé de Turquet de Mayerne. Cette reine de Prusse avait, elle aussi, une sœur cadette illégitime, la baronne Drika.
Un jour, Barkilphedro présent, Anne fit à l’ambassadeur de Prusse des questions sur cette Drika.
— On la dit riche ?
— Très riche, répondit l’ambassadeur.
— Elle a des palais ?
— Plus magnifiques que ceux de la reine sa sœur.
— Qui doit-elle épouser ?
— Un très grand seigneur, le comte Gormo.
— Joli ?
— Charmant.
— Elle est jeune ?
— Toute jeune.
— Aussi belle que la reine ?
L’ambassadeur baissa la voix et répondit :
— Plus belle.
— Ce qui est insolent, murmura Barkilphedro.
La reine eut un silence, puis s’écria :
— Ces bâtardes !
Barkilphedro nota ce pluriel.
Une autre fois, à une sortie de chapelle où Barkilphedro se tenait assez près de la reine derrière les deux grooms de l’aumônerie, lord David Dirry-Moir, traversant des rangées de femmes, fit sensation par sa bonne mine. Sur son passage éclatait un brouhaha d’exclamations féminines : — Qu’il est élégant ! — Qu’il est galant ! — Qu’il a grand air ! — Qu’il est beau !
— Comme c’est désagréable ! grommela la reine.
Barkilphedro entendit.
Il était fixé.
On pouvait nuire à la duchesse sans déplaire à la reine.
Le premier problème était résolu.
Maintenant le deuxième se présentait.
Comment faire pour nuire à la duchesse ?
Quelle ressource pouvait, pour un but si ardu, lui offrir son misérable emploi ?
Aucune, évidemment.
XII
ÉCOSSE, IRLANDE ET ANGLETERRE
Indiquons un détail : Josiane « avait le tour ».
On le comprendra en réfléchissant qu’elle était, quoique du petit côté, sœur de la reine, c’est-à-dire personne princière.
Avoir le tour. Qu’est cela ?
Le vicomte de Saint-John — prononcez Bolingbroke — écrivait à Thomas Lennard, comte de Sussex : « Deux choses font qu’on est grand. En Angleterre avoir le tour ; en France avoir le pour. »
Le pour, en France, c’était ceci : Quand le roi était en voyage, le fourrier de la cour, le soir venu, au débotté à l’étape, assignait leur logement aux personnes suivant sa majesté. Parmi ces seigneurs, quelques-uns avaient un privilège immense : « Ils ont le pour, dit le Journal historique de l’année 1694, page 6, c’est-à-dire que le fourrier qui marque les logis met Pour avant leur nom, comme : Pour M. le prince de Soubise, au lieu que, quand il marque le logis d’une personne qui n’est point prince, il ne met point de Pour, mais simplement son nom, par exemple : le duc de Gesvres, le duc de Mazarin, etc. » Ce Pour sur une porte indiquait un prince ou un favori. Favori, c’est pire que prince. Le roi accordait le pour comme le cordon bleu ou la pairie.
« Avoir le tour » en Angleterre était moins vaniteux, mais plus réel. C’était un signe de véritable approche de la personne régnante. Quiconque était, par naissance ou faveur, en posture de recevoir des communications directes de sa majesté, avait dans le mur de sa chambre de lit un tour où était ajusté un timbre. Le timbre sonnait, le tour s’ouvrait, une missive royale apparaissait sur une assiette d’or ou sur un coussin de velours, puis le tour se refermait. C’était intime et solennel. Le mystérieux dans le familier. Le tour ne servait à aucun autre usage. Sa sonnerie annonçait un message royal. On ne voyait pas qui l’apportait. C’était du reste tout simplement un page de la reine ou du roi. Leicester avait le tour sous Élisabeth, et Buckingham sous Jacques Ier. Josiane l’avait sous Anne, quoique peu favorite. Qui avait le tour était comme quelqu’un qui serait en relation directe avec la petite poste du ciel, et chez qui Dieu enverrait de temps en temps son facteur porter une lettre. Pas d’exception plus enviée. Ce privilège entraînait plus de servilité. On en était un peu plus valet. À la cour, ce qui élève abaisse. « Avoir le tour », cela se disait en français ; ce détail d’étiquette anglaise étant probablement une ancienne platitude française.
Lady Josiane, vierge pairesse comme Élisabeth avait été vierge reine, menait, tantôt à la ville, tantôt à la campagne, selon la saison, une existence quasi princière, et tenait à peu près une cour dont lord David était courtisan, avec plusieurs. N’étant pas encore mariés, lord David et lady Josiane pouvaient sans ridicule se montrer ensemble en public, ce qu’ils faisaient volontiers. Ils allaient souvent aux spectacles et aux courses dans le même carrosse et dans la même tribune. Le mariage, qui leur était permis et même imposé, les refroidissait ; mais en somme leur attrait était de se voir. Les privautés permises aux « engaged » ont une frontière aisée à franchir. Ils s’en abstenaient, ce qui est facile étant de mauvais goût.
Les plus belles boxes d’alors avaient lieu à Lambeth, paroisse où le lord archevêque de Cantorbery a un palais, quoique l’air y soit malsain, et une riche bibliothèque ouverte à de certaines heures aux honnêtes gens. Une fois, c’était en hiver, il y eut là, dans une prairie fermée à clef, un assaut de deux hommes auquel assista Josiane, menée par David. Elle avait demandé : Est-ce que les femmes sont admises ? et David avait répondu : Sunt fæminæ magnates. Traduction libre : Pas les bourgeoises. Traduction littérale : Les grandes dames existent. Une duchesse entre partout. C’est pourquoi lady Josiane vit la boxe.
Lady Josiane fit seulement la concession de se vêtir en cavalier, chose fort usitée alors. Les femmes ne voyageaient guère autrement. Sur six personnes que contenait le coche de Windsor, il était rare qu’il n’y eût point une ou deux femmes habillées en hommes. C’était signe de gentry.
Lord David, étant en compagnie d’une femme, ne pouvait figurer dans le match, et devait rester simple assistant.
Lady Josiane ne trahissait sa qualité que par ceci, qu’elle regardait à travers une lorgnette, ce qui était acte de gentilhomme.
La « noble rencontre » était présidée par lord Germaine, arrière-grand-père ou grand-oncle de ce lord Germaine qui, vers la fin du dix-huitième siècle, fut colonel, lâcha pied dans une bataille, puis fut ministre de la guerre, et n’échappa aux biscayens de l’ennemi que pour tomber sous les sarcasmes de Sheridan, mitraille pire. Force gentilshommes pariaient ; Harry Bellew de Carleton, ayant des prétentions à la pairie éteinte de Bella-Aqua, contre Henry, lord Hyde, membre du parlement pour le bourg de Dunhivid, qu’on appelle aussi Launceston ; l’honorable Peregrine Bertie, membre pour le bourg de Truro, contre sir Thomas Colepeper, membre pour Maidstone ; le laird de Lamyrbau, qui est de la marche de Lothian, contre Samuel Trefusis, du bourg de Penryn ; sir Bartholomew Gracedieu, du bourg Saint-Yves, contre le très honorable Charles Bodville, qui s’appelle lord Robartes, et qui est Custos Rotulorum du comté de Cornouailles. D’autres encore.
Les deux boxeurs étaient un irlandais de Tipperary nommé du nom de sa montagne natale Phelem-ghe-madone, et un écossais appelé Helmsgail. Cela mettait deux orgueils nationaux en présence. Irlande et Écosse allaient se cogner ; Erin allait donner des coups de poing à Gajothel. Aussi les paris dépassaient quarante mille guinées, sans compter les jeux fermes.
Les deux champions étaient nus avec une culotte très courte bouclée aux hanches, et des brodequins à semelles cloutées, lacés aux chevilles.
Helmsgail, l’écossais, était un petit d’à peine dix-neuf ans, mais il avait déjà le front recousu ; c’est pourquoi on tenait pour lui deux et un tiers. Le mois précédent il avait enfoncé une côte et crevé les deux yeux au boxeur Sixmileswater : ce qui expliquait l’enthousiasme. Il y avait eu pour ses parieurs gain de douze mille livres sterling. Outre son front recousu, Helmsgail avait la mâchoire ébréchée. Il était leste et alerte. Il était haut comme une femme petite, ramassé, trapu, d’une stature basse et menaçante, et rien n’avait été perdu de la pâte dont il avait été fait ; pas un muscle qui n’allât au but, le pugilat. Il y avait de la concision dans son torse ferme, luisant et brun comme l’airain. Il souriait, et trois dents qu’il avait de moins s’ajoutaient à son sourire.
Son adversaire était vaste et large, c’est-à-dire faible.
C’était un homme de quarante ans. Il avait six pieds de haut, un poitrail d’hippopotame, et l’air doux. Son coup de poing fendait le pont d’un navire, mais il ne savait pas le donner. L’irlandais Phelem-ghe-madone était surtout une surface et semblait être dans les boxes plutôt pour recevoir que pour rendre. Seulement on sentait qu’il durerait longtemps. Espèce de rostbeef pas assez cuit, difficile à mordre et impossible à manger. Il était ce qu’on appelle en argot local, de la viande crue, raw flesh. Il louchait. Il semblait résigné.
Ces deux hommes avaient passé la nuit précédente côte à côte dans le même lit, et dormi ensemble. Ils avaient bu dans le même verre chacun trois doigts de vin de Porto.
Ils avaient l’un et l’autre leur groupe de souteneurs, gens de rude mine, menaçant au besoin les arbitres. Dans le groupe pour Helmsgail, on remarquait John Gromane, fameux pour porter un bœuf sur son dos, et un nommé John Bray qui un jour avait pris sur ses épaules dix boisseaux de farine à quinze gallons par boisseau, plus le meunier, et avait marché avec cette charge plus de deux cents pas plus loin. Du côté de Phelem-ghe-madone, lord Hyde avait amené de Launceston un certain Kilter, lequel demeurait au Château-Vert, et lançait par-dessus son épaule une pierre de vingt livres plus haut que la plus haute tour du château. Ces trois hommes, Kilter, Bray et Gromane, étaient de Cornouailles, ce qui honore le comté.
D’autres souteneurs étaient des garnements brutes, au râble solide, aux jambes arquées, aux grosses pattes noueuses, à la face inepte, en haillons, et ne craignant rien, étant presque tous repris de justice.
Beaucoup s’entendaient admirablement à griser les gens de police. Chaque profession doit avoir ses talents.
Le pré choisi était plus loin que le Jardin des Ours, où l’on faisait autrefois battre les ours, les taureaux et les dogues, au delà des dernières bâtisses en construction, à côté de la masure du prieuré de Sainte-Marie Over Ry, ruiné par Henri VIII. Vent du nord et givre était le temps ; une pluie fine tombait, vite figée en verglas. On reconnaissait dans les gentlemen présents ceux qui étaient pères de famille, parce qu’ils avaient ouvert leurs parapluies.
Du côté de Phelem-ghe-madone, colonel Moncreif, arbitre, et Kilter, pour tenir le genou.
Du côté de Helmsgail, l’honorable Pughe Beaumaris, arbitre, et lord Desertum, qui est de Kilcarry, pour tenir le genou.
Les deux boxeurs furent quelques instants immobiles dans l’enceinte pendant qu’on réglait les montres. Puis ils marchèrent l’un à l’autre et se donnèrent la main.
Phelem-ghe-madone dit à Helmsgail : — J’aimerais m’en aller chez moi.
Helmsgail répondit avec honnêteté : — Il faut que la gentry se soit dérangée pour quelque chose.
Nus comme ils étaient, ils avaient froid. Phelem-ghe-madone tremblait. Ses mâchoires claquaient.
Docteur Eleanor Sharp, neveu de l’archevêque d’York, leur cria : Tapez-vous, mes drôles. Ça vous réchauffera.
Cette parole d’aménité les dégela.
Ils s’attaquèrent.
Mais ni l’un ni l’autre n’étaient en colère. On compta trois reprises molles. Révérend Docteur Gumdraith, un des quarante associés d’All Souls College, cria : Qu’on leur entonne du gin !
Mais les deux referees et les deux parrains, juges tous quatre, maintinrent la règle. Il faisait pourtant bien froid.
On entendit le cri : first blood ! le premier sang était réclamé. On les replaça bien en face l’un de l’autre.
Ils se regardèrent, s’approchèrent, allongèrent les bras, se touchèrent les poings, puis reculèrent. Tout à coup, Helmsgail, le petit homme, bondit.
Le vrai combat commença.
Phelem-ghe-madone fut frappé en plein front entre les deux sourcils. Tout son visage ruissela de sang. La foule cria : Helmsgail a fait couler le bordeaux ! On applaudit. Phelem-ghe-madone, tournant ses bras comme un moulin ses ailes, se mit à démener ses deux poings au hasard.
L’honorable Peregrine Bertie dit : — Aveuglé. Mais pas encore aveugle.
Alors Helmsgail entendit de toutes parts éclater cet encouragement : — bung his peepers !
En somme, les deux champions étaient vraiment bien choisis, et, quoique le temps fût peu favorable, on comprit que le match réussirait. Le quasi-géant Phelem-ghe-madone avait les inconvénients de ses avantages ; il se mouvait pesamment. Ses bras étaient massue, mais son corps était masse. Le petit courait, frappait, sautait, grinçait, doublait la vigueur par la vitesse, savait les ruses. D’un côté le coup de poing primitif, sauvage, inculte, à l’état d’ignorance ; de l’autre le coup de poing de la civilisation. Helmsgail combattait autant avec ses nerfs qu’avec ses muscles et avec sa méchanceté qu’avec sa force ; Phelem-ghe-madone était une espèce d’assommeur inerte, un peu assommé au préalable. C’était l’art contre la nature. C’était le féroce contre le barbare.
Il était clair que le barbare serait battu. Mais pas très vite. De là l’intérêt.
Un petit contre un grand. La chance est pour le petit. Un chat a raison d’un dogue. Les Goliath sont toujours vaincus par les David.
Une grêle d’apostrophes tombait sur les combattants : — Bravo, Helmsgail ! good ! well done, highlander ! — Now, Phelem !
Et, les amis de Helmsgail lui répétaient avec bienveillance l’exhortation : — Crève-lui les quinquets !
Helmsgail fit mieux. Brusquement baissé et redressé avec une ondulation de reptile, il frappa Phelem-ghe-madone au sternum. Le colosse chancela.