La Légende des siècles (page 43)
L’onde et la flamme et l’ombre à qui cherche le fond,
Le dénouement, la fin, la liberté, l’issue ?
Son crâne est son levier, sa main est sa massue ;
Plongeur de l’Ignoré, crispant ses bras noueux,
Il écarte des tas d’obstacles monstrueux,
Il perce du chaos les pâles casemates ;
Il est couvert de sang, de fange, de stigmates ;
Comme, ainsi formidable, il plairait à Vénus !
La pierre âpre et cruelle écorche ses flancs nus,
Et sur son corps, criblé par l’éclair sanguinaire,
Rouvre la cicatrice énorme du tonnerre.
Glissement colossal sous l’amoncellement
De la nuit, du granit affreux, de l’élément !
L’eau le glace, le feu le mord, l’ombre l’accable ;
Mais l’évasion fière, indignée, implacable,
L’entraîne ; et que peut-il craindre, étant foudroyé ?
Il va. Râlant, grinçant, luttant, saignant, ployé,
Il se fraie un chemin tortueux, tourne, tombe,
S’enfonce, et l’on dirait un ver trouant la tombe ;
Il tend l’oreille au bruit qui va s’affaiblissant,
S’enivre de la chute et du gouffre, et descend.
Il entend rire, tant la voix des dieux est forte.
Il troue, il perce, il fuit… — Le puits que de la sorte
Il creuse est effroyable et sombre, et maintenant
Ce n’est plus seulement l’Olympe rayonnant
Que ce fuyard terrible a sur lui, c’est la terre.
Tout à coup le bruit cesse.
Tout à coup le bruit cesse.Et tout ce qu’il faut taire,
Il l’aperçoit. La fin de l’être et de l’espoir,
L’inhospitalité sinistre du fond noir,
Le cloaque où plus tard crouleront les Sodomes,
Le dessous ténébreux des pas de tous les hommes,
Le silence gardant le secret. Arrêtez !
Plus loin n’existe pas. L’ombre de tous côtés !
Ce gouffre est devant lui. L’abject, le froid, l’horrible,
L’évanouissement misérable et terrible,
L’espèce de brouillard que ferait le Léthé,
Cette chose sans nom, l’univers avorté,
Un vide monstrueux où de l’effroi surnage,
L’impossibilité de tourner une page,
Le suprême feuillet faisant le dernier pli !
C’est cela qu’on verrait si l’on voyait l’oubli.
Plus bas que les effets et plus bas que les causes,
La clôture à laquelle aboutissent les choses,
Il la touche, et dans l’ombre, inutile éclaireur,
Il est à l’endroit morne où Tout n’est plus. Terreur.
C’est fini. Le titan regarde l’invisible.
Se rendre sans avoir épuisé le possible,
Les colosses n’ont point cette coutume-là ;
Les géants qu’un amas d’infortune accabla
Luttent encore ; ils ont un fier reste de rage ;
La résistance étant ressemblante à l’outrage
Plaît aux puissants vaincus ; l’aigle mord ses barreaux ;
Faire au sort violence est l’humeur des héros,
Et ce désespoir-là seul est grand et sublime
Qui donne un dernier coup de talon à l’abîme.
Phtos, comme s’il voulait, de ses deux bras ouverts,
Arracher le dernier morceau de l’univers,
Se baisse, étreint un bloc et l’écarte…
VI
LA DÉCOUVERTE DU TITAN
Se baisse, étreint un bloc et l’écarte…Ô vertige !
Ô gouffres ! l’effrayant soupirail d’un prodige
Apparaît ; l’aube fait irruption ; le jour,
Là, dehors, un rayon d’allégresse et d’amour,
Formidable, aussi pur que l’aurore première,
Entre dans l’ombre, et Phtos, devant cette lumière,
Brusque aveu d’on ne sait quel profond firmament,
Recule, épouvanté par l’éblouissement.
Le soupirail est large et la brèche est béante.
Phtos y passe son bras, puis sa tête géante ;
Il regarde.
*
Il regarde.Il croyait, quand sur lui tout croula,
Voir l’abîme ; eh bien non ! L’abîme, le voilà.
Phtos est à la fenêtre immense du mystère.
Il voit l’autre côté monstrueux de la terre ;
L’inconnu, ce qu’aucun regard ne vit jamais ;
Des profondeurs qui sont en même temps sommets,
Un tas d’astres derrière un gouffre d’empyrées,
Un océan roulant aux plis de ses marées
Des flux et des reflux de constellations ;
Il voit les vérités qui sont les visions ;
Des flots d’azur, des flots de nuit, des flots d’aurore,
Quelque chose qui semble une croix météore,
Des étoiles après des étoiles, des feux
Après des feux, des cieux, des cieux, des cieux, des cieux !
Le géant croyait tout fini ; tout recommence !
Ce qu’aucune sagesse et pas une démence,
Pas un être sauvé, pas un être puni
Ne rêverait, l’abîme absolu, l’infini,
Il le voit. C’est vivant, et son œil y pénètre.
Cela ne peut mourir et cela n’a pu naître,
Cela ne peut s’accroître ou décroître en clarté,
Toute cette lumière étant l’éternité.
Phtos a le tremblement effrayant qui devine.
Plus d’astres qu’il n’éclôt de fleurs dans la ravine,
Plus de soleils qu’il n’est de fourmis, plus de cieux
Et de mondes à voir que les hommes n’ont d’yeux !
Ces blancheurs sont des lacs de rayons ; ces nuées
Sont des créations sans fin continuées ;
Là plus de rives, plus de bords, plus d’horizons.
Dans l’étendue, où rien ne marque les saisons,
Où luisent les azurs, où les chaos sanglotent,
Des millions d’enfers et de paradis flottent,
Éclairant de leurs feux, lugubres ou charmants,
D’autres humanités sous d’autres firmaments.
Où cela cesse-t-il ? Cela n’a pas de terme.
Quel styx étreint ce ciel ? Aucun. Quel mur l’enferme ?
Aucun. Globes, soleils, lunes, sphères. Forêt.
L’impossible à travers l’évident transparaît.
C’est le point fait soleil, c’est l’astre fait atôme ;
Tant de réalité que tout devient fantôme ;
Tout un univers spectre apparu brusquement.
Un globe est une bulle ; un siècle est un moment ;
Mondes sur mondes ; l’un par l’autre ils se limitent.
Des sphères restent là, fixes ; d’autres imitent
L’évanouissement des passants inconnus,
Et s’en vont. Portant tout et par rien soutenus,
Des foules d’univers s’entrecroisent sans nombre ;
Point de Calpé pour l’aube et d’Abyla pour l’ombre ;
Des astres errants vont, viennent, portent secours ;
Ténèbres, clartés, gouffre. Et puis après ? Toujours.
Phtos voit l’énigme ; il voit le fond, il voit la cime.
Il sent en lui la joie obscure de l’abîme ;
Il subit, accablé de soleils et de cieux,
L’inexprimable horreur des lieux prodigieux.
Il regarde, éperdu, le vrai, ce précipice.
Évidence sans borne, ou fatale, ou propice !
Ô stupeur ! Il finit par distinguer, au fond
De ce gouffre où le jour avec la nuit se fond,
À travers l’épaisseur d’une brume éternelle,
Dans on ne sait quelle ombre énorme, une prunelle !
*
Cependant sur le haut de l’Olympe on riait ;
Les Immortels, sereins sur le monde inquiet,
Resplendissaient, debout dans un brouillard de gloire ;
Tout à coup, une étrange et haute forme noire
Surgit en face d’eux, et Vénus dit : Quelqu’un !
C’était Phtos. Comme un feu hors du vase à parfum,
Ou comme un flamboiement au-dessus du cratère,
Le colosse, en rampant dans l’ombre et sous la terre,
S’était fait libre, était sorti de sa prison,
Et maintenant montait, sinistre, à l’horizon.
Il avait traversé tout le dessous du monde.
Il avait dans les yeux l’éternité profonde.
Il se fit un silence inouï ; l’on sentit
Que ce spectre était grand, car tout devint petit ;
L’aigle ouvrit son œil fauve où l’âpre éclair palpite,
Et sembla regarder du côté de la fuite ;
L’Olympe fut noirci par l’ombre du géant ;
Jupiter se dressa, pâle, sur son séant ;
Le dur Vulcain cessa de battre son enclume
Qui sonna si souvent, dans sa forge qui fume,
Sur les fers des vaincus lorsqu’il les écrouait ;
Afin qu’on n’entendît pas même leur rouet
Les trois Grâces d’en haut firent signe aux trois Parques ;
Alors le titan, grave, altier, portant les marques
Des tonnerres sur lui tant de fois essayés,
Ayant l’immense aspect des sommets foudroyés
Et la difformité sublime des décombres,
Regarda fixement les Olympiens sombres
Stupéfaits sur leur cime au fond de l’éther bleu,
Et leur cria, terrible : Ô dieux, il est un Dieu !
LE TRAVAIL DES CAPTIFS
Dieu dit au roi : Je suis ton Dieu. Je veux un temple.
C’est ainsi, dans l’azur où l’astre le contemple,
Que Dieu parla ; du moins le prêtre l’entendit.
Et le roi vint trouver les captifs, et leur dit :
— En est-il un de vous qui sache faire un temple ?
— Non, dirent-ils. — J’en vais tuer cent pour l’exemple,
Dit le roi. Dieu demande un temple en son courroux.
Ce que Dieu veut du roi, le roi le veut de vous.
C’est juste. —
C’est juste. —C’est pourquoi l’on fit mourir cent hommes.
Alors un des captifs cria : — Sire, nous sommes
Convaincus. Faites-nous, roi, dans les environs,
Donner une montagne, et nous la creuserons.
— Une caverne ? dit le roi. — Roi qui gouvernes,
Dieu ne refuse point d’entrer dans les cavernes,
Dit l’homme, et ce n’est pas une rébellion
Que faire un temple à Dieu de l’antre du lion.
— Faites, dit le roi.
— Faites, dit le roi.L’homme eut donc une montagne ;
Et les captifs, traînant les chaînes de leur bagne,
Se mirent à creuser ce mont, nommé Galgal ;
Et l’homme était leur chef, bien qu’il fût leur égal,
Mais dans la servitude, ombre où rien ne pénètre,
On a pour chef l’esclave à qui parle le maître.
Ils creusèrent le mont Galgal profondément.
Quand ils eurent fini, l’homme dit : — Roi clément,
Vos prisonniers ont fait ce que le ciel désire ;
Mais ce temple est à vous avant d’être à Dieu, sire ;
Que votre Éternité daigne venir le voir.
— J’y consens, répondit le roi. — Notre devoir,
Reprit l’humble captif prosterné sur les dalles,
Est d’adorer la cendre où marchent vos sandales ;
Quand vous plaît-il de voir notre œuvre ? — Sur-le-champ.
Alors le maître et l’homme, à ses pieds se couchant,
Furent mis sous un dais sur une plate-forme ;
Un puits était bouché par une pierre énorme,
La pierre fut levée, un câble hasardeux
Soutint les quatre coins du trône, et tous les deux
Descendirent au fond du puits, unique entrée
De la montagne à coups de pioches éventrée.
Quand ils furent en bas, le prince s’étonna.
— C’est de cette façon qu’on entre dans l’Etna,
C’est ainsi qu’on pénètre au trou de la Sibylle,
C’est ainsi qu’on aborde à l’Hadès immobile,
Mais ce n’est pas ainsi qu’on arrive au saint lieu.
— Qu’on monte ou qu’on descende, on va toujours à Dieu,
Dit l’architecte ayant comme un forçat la marque ;
Ô roi, soyez ici le bienvenu, monarque
Qui parmi les plus grands et parmi les premiers
Rayonnez, comme un cèdre au milieu des palmiers
Règne, et comme Pathmos brille entre les Sporades.
— Qu’est ce bruit ? dit le roi. — Ce sont mes camarades
Qui laissent retomber le couvercle du puits.
— Mais nous ne pourrons plus sortir. — Rois, vos appuis
Sont les astres, ô prince, et votre cimeterre
Fait reculer la foudre, et vous êtes sur terre
Le soleil comme au ciel le soleil est le roi.
Que peut craindre ici-bas Votre Hautesse ? — Quoi !
Plus d’issue ! — Ô grand roi, roi sublime, qu’importe !
Vous êtes l’homme à qui Dieu même ouvre la porte.
Alors le roi cria : — Plus de jour, plus de bruit,
Tout est noir, je ne vois plus rien. Pourquoi la nuit
Est-elle dans ce temple ainsi qu’en une cave ?
Pourquoi ? — Parce que c’est ta tombe, dit l’esclave.
LES BANNIS
Cynthée, Athénien proscrit, disait ceci :
Un jour, moi Cynthœus et Méphialte aussi,
Tous deux exilés, lui de Sparte, moi d’Athènes,
Nous suivions le sentier que voici dans les plaines,
Car on nous a bannis au désert de Thryos.
Un bruit pareil au bruit de mille chariots,
Un fracas comme en peut faire un million d’hommes,
S’éleva tout à coup dans la plaine où nous sommes ;
Alors pour écouter nous nous sommes assis ;
Et ce grand bruit venait du côté d’Éleusis ;
Or Éleusis était alors abandonnée,
Et tout était désert de Thèbe à Mantinée
À cause du ravage horrible des Persans.
Les champs sans laboureurs, les routes sans passants,
Attristaient le regard depuis plus d’une année.
Nous étions là, la face à l’orient tournée,
Et l’étrange rumeur sur nos têtes passait ;
Et Méphialte alors me dit : Qu’est-ce que c’est ?
— Je l’ignore, lui dis-je. Il reprit : C’est l’Attique
Qui se soulève, ou bien c’est l’Iacchus mystique
Qui parle bruyamment dans le ciel à quelqu’un.
— Ami, ce que l’exil a de plus importun,
Repris-je, c’est qu’on est en proie à la chimère.
Et cependant le bruit cessa. — Fils de ta mère,
Me dit-il, je suis sûr qu’on parle en ce ciel bleu,
Et c’est la voix d’un peuple ou c’est la voix d’un dieu.
Maintenant comprends-tu ce que cela veut dire ?
— Non. — Ni moi. Cependant je sens comme une lyre
Qui dans mon cœur s’éveille et chante, et qui répond,
Sereine, à ce fracas orageux et profond.
— Et moi, dis-je, j’entends de même une harmonie
Dans mon âme, et pourtant la rumeur est finie.
Alors Méphialtès s’écria : — Crois et vois.
Nous avons tous les deux entendu cette voix ;
Elle n’a point passé pour rien sur notre tête ;
Elle nous donne avis que la revanche est prête ;
Qu’aux champs où, jeune, au tir de l’arc je m’exerçais
Des enfants ont grandi qui chasseront Xercès !
Cette voix a l’accent farouche du prodige.
Si c’est le cri d’un peuple, il est pour nous, te dis-je ;
Si c’est un cri des dieux, il est contre ceux-là
Par qui le sol sacré de l’Olympe trembla.
Xercès souille la Grèce auguste. Il faut qu’il parte ! —
Et moi banni d’Athène et lui banni de Sparte,
Nous disions ; lui : — Que Sparte, invincible à jamais,
Soit comme un lever d’astre au-dessus des sommets ! —
Et moi : — Qu’Athènes vive et soit du ciel chérie ! —
Et nous étions ainsi pensifs pour la patrie.
I
LES CONSEILLERS PROBES ET LIBRES
Ratbert, fils de Rodolphe et petit-fils de Charles,
Qui se dit empereur et qui n’est que roi d’Arles,
Vêtu de son habit de patrice romain,
Et la lance du grand saint Maurice à la main,
Est assis au milieu de la place d’Ancône.
Sa couronne est l’armet de Didier, et son trône
Est le fauteuil de fer de Henri l’Oiseleur.
Sont présents cent barons et chevaliers, la fleur
Du grand arbre héraldique et généalogique
Que ce sol noir nourrit de sa sève tragique.
Spinola, qui prit Suze et qui la ruina,
Jean de Carrara, Pons, Sixte Malaspina
Au lieu de pique ayant la longue épine noire ;
Ugo, qui fit noyer ses sœurs dans leur baignoire,
Regardent dans leurs rangs entrer avec dédain
Guy, sieur de Pardiac et de l’Ile-en-Jourdain ;
Guy, parmi tous ces gens de lustre et de naissance,
N’ayant encor pour lui que le sac de Vicence,
Et, du reste, n’étant qu’un batteur de pavé.
D’origine quelconque et de sang peu prouvé.
L’exarque Sapaudus que le saint-siége envoie,
Sénèque, marquis d’Ast ; Bos, comte de Savoie ;
Le tyran de Massa, le sombre Albert Cibo
Que le marbre aujourd’hui fait blanc sur son tombeau ;
Ranuce, caporal de la ville d’Anduze ;
Foulque, ayant pour cimier la tête de Méduse ;
Marc, ayant pour devise : Imperium fit jus ;
Entourent Afranus, évêque de Fréjus.
Là sont Farnèse, Ursin, Cosme à l’âme avilie ;
Puis les quatre marquis souverains d’Italie ;
L’archevêque d’Urbin, Jean, bâtard de Rodez,
Alonze de Silva, ce duc dont les cadets
Sont rois, ayant conquis l’Algarve portugaise,
Et Visconti, seigneur de Milan, et Borghèse,
Et l’homme, entre tous faux, glissant, habile, ingrat,
Avellan, duc de Tyr et sieur de Montferrat ;
Près d’eux Prendiparte, capitaine de Sienne ;
Pic, fils d’un astrologue et d’une égyptienne ;
Alde Aldobrandini ; Guiscard, sieur de Beaujeu,
Et le gonfalonier du saint-siége et de Dieu,
Gandolfe, à qui, plus tard, le pape Urbain fit faire
Une statue équestre en l’église Saint-Pierre,
Complimentent Martin de la Scala, le roi
De Vérone, et le roi de Tarente, Geoffroy ;
À quelques pas se tient Falco, comte d’Athène,
Fils du vieux Muzzufer, le rude capitaine
Dont les clairons semblaient des bouches d’aquilon ;
De plus, deux petits rois, Agrippin et Gilon.
Tous jeunes, beaux, heureux, pleins de joie et farouches.
Les seigneurs vont aux rois ainsi qu’au miel les mouches.
Tous sont venus, des burgs, des châteaux, des manoirs ;
Et la place autour d’eux est déserte ; et cent noirs,