La Légende des siècles (page 51)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Car on n'épargne point qui n'a rien épargné ;

Et l'histoire les suit d'un regard indigné.

Moi, je ne juge pas ces justices sinistres ;

Je les vois, je n'ai point la garde des registres

Ni la revision des arrêts ; je n'ai pas

De signature à mettre au bas de ces trépas ;

C'est la chose de Dieu, non la mienne ; l'affaire

Le regarde, et non moi, vieux néant de la guerre,

Spectre qui vais traînant mes pas estropiés,

Et qui sens des douleurs sous la plante des pieds ;

Après tout, je ne suis ni mage ni prophète ;

Et que la volonté du ciel profond soit faite !

Rois, je n'apporte ici que l'avertissement.

Ô princes, vous pouvez crouler subitement.

Vous avez beau compter sur vos soldats horribles ;

Les comètes aussi sont fortes et terribles,

Elles vont à l'assaut du soleil rayonnant,

Elles font peur au ciel ; mais Dieu, rien qu'en tournant

Son doigt mystérieux vers les nuits scélérates,

Fait dans l'océan noir fuir ces astres pirates.

Le pas des lansquenets sonnait sur les pavés.

— J'ai soif, dit Elciis. L'empereur dit : Buvez.</

poem>

===III. LE TROISIÈME JOUR - LES CATASTROPHES===

<poem>

L'éternité n'est point dans vos apothéoses ;

Et Dieu ne l'a donnée à rien, pas même aux roses.

Le temps que vous avez n'est pas illimité.

Un jour vient, tout se paie ; et la calamité,

Qui sortit si souvent de vos palais, y rentre.

La foule alors, autour du maître dans son antre,

Bouillonne et s'enfle ; on voit les pauvres demi-nus

Rugir, humbles hier, brusquement devenus

Plus hagards que les huns et que les massagètes.

Ah ! les reines — je plains les femmes — sont sujettes

Aux cheveux blanchissant dans une seule nuit.

L'incendie au sommet des tours s'épanouit,

Seule utile lueur qui sorte du despote ;

Au-dessus du palais, buisson de flamme, il flotte,

Et, croissant à travers les toits, ouvre au milieu

Ses pétales d'aurore et ses feuilles de feu,

Étant la rose horrible et fauve des décombres.

Vous avez dans vos cœurs ces pressentiments sombres ;

C'est pourquoi, malgré vous, vous êtes pleins d'ennuis.

Qui suis-je maintenant, moi qui parle ? Je suis

Un vieux homme qui va sur la route. On l'arrête.

Entrez ; il parle, il dit son avis sur la fête ;

Rien de plus. Rois, je suis cet horrible inconnu

Qu'on nomme le passant et le premier venu ;

Je suis la grande voix du dehors ; et les choses

Que je dis, et qui font blêmir vos fronts moroses,

Sont celles qu'à vos pieds tout un peuple vivant

Rêve et pense, et qu'emporte au fond des cieux le vent.

Car lorsque je disais que les âmes sont mortes,

Tout à l'heure, et que rien ne remue à vos portes,

Et que la lâcheté publique a fait la paix

Avec votre infamie, ô rois, je me trompais.

Non, Rome vit dans Rome, et l'eau bout dans le vase.

Mais à mon âge on peut broncher dans une phrase ;

Faire erreur sur un mot n'est rien ; l'essentiel

C'est d'être une âme honnête et droite sous le ciel.

Donc, le moment approche où la grappe, étant mûre,

Tombera. L'heure vient. — Mais j'entends qu'on murmure.

Est-ce que par hasard ils ont imaginé

Ces princes, ces bandits compagnons d'un damné,

Ces gangrenés du mal, ces rois en qui suppure

Toute l'abjection de notre époque impure,

Que j'étais un soldat de l'humeur des valets ;

Qu'en me disant : parlez, vous qui passez ! j'allais

Avec la flatterie, immonde et vil dictame,

Panser complaisamment l'ulcère de leur âme ;

Que moi, le vieux pisan, je courberais le front,

Et qu'ils pourraient, étant les malheureux qu'ils sont,

Ce Ranuce, ce Jean, ce Ratbert, cet Alonze,

Faire sucer leur plaie à la bouche de bronze !

Pour adorer Ratbert il faut être Ratbert ;

Pour admirer Ranuce en perfidie expert

Et Jean l'homme du meurtre, il faudrait que je n'eusse

Pas plus de cœur que Jean ni d'âme que Ranuce.

Oh ! laissez-moi cacher mon front sous mon manteau.

Quand me descendra-t-on dans le Campo-Santo,

Avec les trépassés augustes qu'on oublie,

Avec les chevaliers de la vieille Italie,

Loin des vivants, parmi les spectres d'Orcagna !

Pourquoi faut-il qu'à ceux que la guerre épargna

La mort vienne si tard, hélas ! menant en laisse

Ces deux chiens monstrueux, la honte et la vieillesse !

Ah ! jeunes gens ! les ans font plier mes genoux.

Je suis triste jusqu'à la haine devant vous !

Ah ! la décrépitude à l'opprobre ressemble !

Le dedans reste ferme ; hélas, le dehors tremble.

Nous avons beau flétrir ces nouveaux arrivants,

Nous ne pouvons punir ; nous ne sommes vivants

Que juste ce qu'il faut pour endurer l'offense.

Qu'il est dur de rentrer dans la mort par l'enfance !

Ah ! c'est un grand malheur et c'est un grand dépit

D'être encore lion quand le renard glapit,

D'entendre les chacals et les bêtes funèbres

Faire leur fête horrible au milieu des ténèbres,

Et de ne pouvoir pas, étant malade et vieux,

Secouer sa crinière énorme jusqu'aux cieux !

Je vois ce qui s'écroule et je vois ce qui monte,

Ruine de la gloire et croissance de honte,

Et j'ouvre avec regret mes vieux yeux assoupis.

Et si je vais trop loin dans mes discours, tant pis !

Car je n'ai pas le temps de prendre des mesures

Du degré de respect qu'on doit à vos masures,

À

vos tours, à vous, sire, et de la quantité

De mépris qui convient à votre majesté.

Ô misère, pendant que tout entiers vous êtes

Aux plaisirs, aux chansons, aux bals, aux coupe-têtes,

Aux meurtres, aux festins abjects, aux jeux brutaux,

Aux piéges qu'on se tend de châteaux à châteaux,

Ceux-ci pillant ceux-là, ceux-là tondant les autres,

Les plus sanglants disant tout bas des patenôtres,

Sournois, ayant toujours votre ami pour danger ;

Pendant que vous passez votre temps à manger,

À vous soûler de vin et d'horreurs inconnues,

Regardant l'impudeur des femmes presque nues,

Contemplant aux miroirs vos malsaines pâleurs,

Vous parfumant de musc, vous couronnant de fleurs,

Et des gens que j'ai dit grossissant les prébendes,

Hélas ! les sarrasins du Fraxinet, par bandes,

Infestent la Provence et le bas Dauphiné ;

Humbert, dauphin de Vienne, est chez lui confiné ;

Personne ne défend la marche occidentale

Où la cavalerie espagnole s'installe,

Et je ne sache pas qu'un comte ou qu'un marquis

S'en montre curieux et qu'on se soit enquis

De quels Guadalquivirs et de quelles Navarres

Sortent ces catalans et ces almogavares.

Partout l'étranger vient et de Naple aux Grisons

Montre sa pique au bord de nos noirs horizons.

Chocs, alertes, assauts, invasions soudaines ;

Ils viennent de Nubie, ils viennent des Ardennes.

Au duc Welf qui, lassé de ne voir ni vaillant,

Ni prince devant lui, vous regarde en bâillant,

Quel bras opposez-vous, dites ? Quel capitaine

Aux usurpations des tyrans d'Aquitaine ?

Une maille de moins défait tout le tricot ;

Vous n'avez plus le Var, vous n'avez plus l'Escaut.

Chaque passant arrache au vieux temple une brique.

Abraham, empereur des maures en Afrique,

Laissant derrière lui les royaumes penchés

Et saignants, et les champs de cadavres jonchés,

Approche, et le voilà qui touche à l'Italie ;

Nos murs, dont le drapeau frissonnant se replie,

Chancellent, et déjà sur leur morne blancheur

Nous pouvons voir grandir l'ombre de ce faucheur.

Du sud accourt le nègre, et du nord vient le singe ;

Les huns sortent velus des forêts de Thuringe ;

Le spectre d'Alaric rôde et sonne du cor ;

Les vieilles nations vandales sont encor

À nos portes, grinçant les dents et hurlant toutes,

Dans la Souabe, pays fauve et qui n'a pour routes

Que des sentiers perdus dans le sombre des bois.

L'empereur grec pâlit dans Byzance aux abois ;

Son armée est sans duc, sa flotte est sans drungaire ;

Pas d'hommes, pas d'argent ; comment faire la guerre ?

Toute la chrétienté le laisse sans appui ;

Ce livide Andronic, entre les turcs et lui,

N'a plus qu'un bras de mer de deux milles de large ;

Ce césar plie au poids du monde qui le charge ;

Du toit de son palais, il voit à l'orient

Les barbares tirer leurs sabres en riant ;

Son fils, Kyr Michaël, craint de livrer bataille.

Ici, quels chefs a-t-on ? qui ? de la valetaille.

Car vous n'obéissez qu'à plus petit que vous ;

Vous avez l'orgueil bas ayant le cœur jaloux.

Princes, l'infirmité de ce croulant empire,

C'est que toujours le moindre est choisi par le pire ;

Le cul-de-jatte est duc dans le camp des goîtreux.

Quant aux moines à casque, ils se battent entre eux,

Au lieu de s'occuper de notre délivrance.

Villiers de l'Ile-Adam, de la langue de France,

Guerroie Ugoccion, grand maître des portiers.

Une gorgone sort de tous ces bénitiers ;

Et le pape à servir des messes utilise

Azon cinq, général des troupes de l'église.

Le peu qui nous restait des bons vieux généraux

Meurt de votre dédain aidé de vos bourreaux ;

On oublie à Final don Fabrice, on expulse

Roger, on met au ban de l'empire Trivulce ;

Et l'ennemi s'avance, et vous n'avez plus là

Bélisaire pour faire échec à Totila.

Tout le vieux fer romain n'est plus que de la rouille.

Deux femmes autrefois qui filaient leur quenouille,

Voyant que l'étranger enjambait le fossé,

Ont crié : guerre ! et pris la pique, et l'ont chassé ;

Ces deux femmes, c'étaient, autant qu'il m'en souvienne,

Auxilia de Nice, et Mahaud d'Albon-Vienne.

Fils de ces femmes-là qui battaient vos vainqueurs,

Vous avez hérité des fuseaux, non des cœurs.

Déserteurs du pays, oppresseurs de l'empire,

Le peuple est stupéfait et ne sait plus que dire

Dans le saisissement de votre lâcheté.

Que reste-t-il du ciel, rois, le soleil ôté,

Et de la terre, hélas ! l'Italie éclipsée ?

Voilà. Je vous ai dit à peu près ma pensée.

*

Elciis s'arrêtant, car le jour était chaud,

Dit : Je voudrais dormir. L'empereur dit : Bientôt.</

poem>

===IV. LE QUATRIÈME JOUR - DIEU===

<poem>

Le maître est insensé de peser ce qu'il pèse,

Et, parce qu'on se tait, de croire qu'on s'apaise.

Princes, sachez-le bien. Les hommes d'autrefois

Valaient mieux paysans que vous ne valez rois ;

La clarté de leurs yeux gêne vos regards traîtres.

Leurs pieds font en marchant un bruit de pas d'ancêtres.

Quand, survenant du fond du vieil honneur lointain,

Un d'eux entre chez vous à l'heure du festin,

Il sent frémir autour de ses talons sévères

Le tremblement des cœurs, des glaives, et des verres.

Oui, vous êtes les nains d'un temps chétif et laid ;

Que le plus grand de vous mette mon gantelet,

Je gage que son poing entrera dans le pouce.

Au rebours de l'honneur le vil instinct vous pousse.

Nous sommes les vaillants ; vous, vos morts même ont peur ;

L'angoisse d'un cœur faux et d'un esprit trompeur

Fait grelotter vos os ; si bien que nos natures

Se distinguent encor jusqu'en nos pourritures ;

Vous êtes les petits et nous sommes les bons ;

Et lorsque vous tombez, et lorsque nous tombons,

La mort montre, parmi les broussailles farouches,

Nos cadavres aux loups, et les vôtres aux mouches.

Les signes de ce temps, les voici : des clairons,

Des femmes dans les camps, des plumes sur les fronts,

Des carnavals durant la moitié de l'année,

Une jeunesse folle au plaisir acharnée,

Joyeuse ; et la rougeur sinistre des vieillards.

Quand deux pères rôdant le soir dans les brouillards

Se rencontrent non loin de vos éclats de rire,

Ils passent sans lever les yeux et sans rien dire.

Spectacle ténébreux qu'un peuple décroissant !

Même quand tous sont là, l'on sent quelqu'un d'absent ;

C'est l'âme, c'est l'esprit sacré, c'est la patrie.

Une foule avilie, une race flétrie

Perd sa lumière ainsi qu'un bois mort perd sa fleur.

Que ce soit l'Italie ajoute à ma douleur.

La chose est surprenante et triste que des traîtres,

Des coquins, généraux de moines et de reîtres,

Puissent rapetisser lentement dans leur main

Un peuple, quand ce peuple est le peuple romain.

En lisant aux enfants l'histoire d'Agricole

Ou de Cincinnatus, les vieux maîtres d'école

S'arrêtent et n'ont pas la force d'achever.

Hélas, on voit encor les astres se lever,

L'aube sur l'Apennin jeter sa clarté douce,

L'oiseau faire son nid avec les brins de mousse,

La mer battre les rocs dans ses flux et reflux,

Mais la grandeur des cœurs c'est ce qu'on ne voit plus.

Ne croyez pas pourtant que je me décourage.

Je ne fais pas ici le bruit d'un vent d'orage

Pour n'aboutir qu'au doute et qu'à l'accablement.

Non, je vous le redis, sire, le grand dormant

S'éveillera ; non, non, Dieu n'est pas mort, ô princes.

Le peuple ramassant ses tronçons, ses provinces,

Tous ses morceaux coupés par vous, pâle, effrayant,

Se dressera, le front dans la nuée, ayant

Des jaillissements d'aube aux cils de ses paupières ;

Tout luira ; le tocsin sonnera dans les pierres ;

Tout frémira, du cap d'Otrante au mont Ventoux ;

L'Italie, ô tyrans, sortira de vous tous.

De votre monstrueuse et cynique mêlée

Elle s'évadera, la belle échevelée,

En poussant jusqu'au ciel ce cri : la liberté !

Le vieil honneur tient bon et n'a pas déserté.

Pour ouvrir dans la honte ou la roche une issue,

Il suffit d'un coup d'âme ou d'un coup de massue.

Tous les peuples sont vrais, même les plus niés.

Vous vous tromperiez fort si vous imaginiez

Que Dieu permet aux rois, conseillés par le prêtre,

D'éteindre la lumière auguste, et qu'il peut être

Au pouvoir de quelque homme ici-bas que ce soit

De le vaincre, et d'aller aux cieux tuer le droit.

Régnez, frappez, soyez mauvais, faites des fautes,

Faites des crimes, soit ; il est des lois très hautes.

Les flots sont doute, erreur, trouble ; le fond est sûr.

Sachez-le, rois d'en bas, pour que ce globe obscur,

Création fatale et sainte, rayonnante,

Puis lugubre, et de tant de souffles frissonnante,

Ne soit pas, dans l'horreur de l'abîme ignoré,

Comme un sombre navire errant désemparé,

Rois, afin que la vie, et l'être, et la nature,

Restent et n'aillent pas se perdre à l'aventure

Dans le morne océan du mystère inconnu,

Par quatre chaînes d'or le monde est retenu ;

Ces chaînes sont : Raison, Foi, Vérité, Justice ;

Et l'homme, en attendant que la mort l'engloutisse,

Pèse sur l'infini, sur Dieu, sur l'univers,

Et s'agite, et s'efforce, orageux, noir, pervers,

Avec ses passions folles ou criminelles,

Sans pouvoir arracher ces ancres éternelles ?

*

Les yeux sous les sourcils, l'empereur très clément

Et très noble écouta l'homme patiemment,

Et consulta des yeux les rois ; puis il fit signe

Au bourreau, qui saisit la hache.

— J'en suis digne,

Dit le vieillard, c'est bien, et cette fin me plaît. —

Et calme il rabattit de ses mains son collet,

Se tourna vers la hache, et dit : — Je te salue.

Maîtres, je ne suis point de la taille voulue,

Et vous avez raison. Vous, princes et vous, roi,

J'ai la tête de plus que vous, ôtez-la-moi.

LES RAISONS DU MOMOTOMBO

Trouvant les tremblements de terre trop fréquents,

Les rois d’Espagne ont fait baptiser les volcans

Du royaume qu’ils ont en-dessous de la sphère ;

Les volcans n’ont rien dit et se sont laissé faire,

Et le Momotombo lui seul n’a pas voulu.

Plus d’un prêtre en surplis, par le saint-père élu,

Portant le sacrement que l’Église administre,

L’œil au ciel, a monté la montagne sinistre ;

Beaucoup y sont allés, pas un n’est revenu.

Ô vieux Momotombo, colosse chauve et nu,

Qui songe près des mers, et fais de ton cratère

Une tiare d’ombre et de flamme à la terre,

Pourquoi, lorsqu’à ton seuil terrible nous frappons,

Ne veux-tu pas du Dieu qu’on t’apporte ? Réponds.

La montagne interrompt son crachement de lave,

Et le Momotombo répond d’une voix grave :

« Je n’aimais pas beaucoup le dieu qu’on a chassé.

Cet avare cachait de l’or dans un fossé ;

Il mangeait de la chair humaine ; ses mâchoires

Étaient de pourriture et de sang toutes noires.

Son antre était un porche au farouche carreau,

Temple sépulcre orné d’un pontife bourreau ;

Des squelettes riaient sous ses pieds ; les écuelles

Où cet être buvait le meurtre étaient cruelles ;

Sourd, difforme, il avait des serpents au poignet ;

Toujours entre ses dents un cadavre saignait ;

Ce spectre noircissait le firmament sublime.

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