Les Misérables (page 147)
Que cela fût supportable. Non.
État violent, s’il en fut. Il n’y avait que deux manières d’en sortir. L’une d’aller résolument à Jean Valjean, et de rendre au cachot l’homme du bagne. L’autre… —
Javert quitta le parapet, et, la tête haute cette fois, se dirigea d’un pas ferme vers le poste indiqué par une lanterne à l’un des coins de la place du Châtelet.
Arrivé là, il aperçut par la vitre un sergent de ville, et entra. Rien qu’à la façon dont ils poussent la porte d’un corps de garde, les hommes de police se reconnaissent entre eux. Javert se nomma, montra sa carte au sergent, et s’assit à la table du poste où brûlait une chandelle. Il y avait sur la table une plume, un encrier de plomb, et du papier en cas pour les procès-verbaux éventuels et les consignations des rondes de nuit.
Cette table, toujours complétée par sa chaise de paille, est une institution ; elle existe dans tous les postes de police ; elle est invariablement ornée d’une soucoupe en buis pleine de sciure de bois et d’une grimace en carton pleine de pains à cacheter rouges, et elle est l’étage inférieur du style officiel. C’est à elle que commence la littérature de l’état.
Javert prit la plume et une feuille de papier et se mit à écrire. Voici ce qu’il écrivit :
quelques observations pour le bien du service.
« Premièrement : je prie monsieur le préfet de jeter les yeux.
« Deuxièmement : les détenus arrivant de l’instruction ôtent leurs souliers et restent pieds nus sur la dalle pendant qu’on les fouille. Plusieurs toussent en rentrant à la prison. Cela entraîne des dépenses d’infirmerie.
Troisièmement : la filature est bonne, avec relais des agents de distance en distance, mais il faudrait que, dans les occasions importantes, deux agents au moins ne se perdissent pas de vue, attendu que, si, pour une cause quelconque, un agent vient à faiblir dans le service, l’autre le surveille et le supplée.
« Quatrièmement : on ne s’explique pas pourquoi le règlement spécial de la prison des Madelonnettes interdit au prisonnier d’avoir une chaise, même en la payant.
« Cinquièmement : aux Madelonnettes, il n’y a que deux barreaux à la cantine, ce qui permet à la cantinière de laisser toucher sa main aux détenus.
« Sixièmement, les détenus, dits aboyeurs, qui appellent les autres détenus au parloir, se font payer deux sous par le prisonnier pour crier son nom distinctement. C’est un vol.
« Septièmement : pour un fil courant, on retient dix sous au prisonnier dans l’atelier des tisserands ; c’est un abus de l’entrepreneur, puisque la toile n’est pas moins bonne.
« Huitièmement : il est fâcheux que les visitants de la Force aient à traverser la cour des mômes pour se rendre au parloir de Sainte-Marie-l’Égyptienne.
« Neuvièmement : il est certain qu’on entend tous les jours des gendarmes raconter dans la cour de la préfecture des interrogatoires de prévenus par les magistrats. Un gendarme, qui devrait être sacré, répéter ce qu’il a entendu dans le cabinet de l’instruction, c’est là un désordre grave.
« Dixièmement : Mme Henry est une honnête femme ; sa cantine est fort propre ; mais il est mauvais qu’une femme tienne le guichet de la souricière du secret. Cela n’est pas digne de la Conciergerie d’une grande civilisation. »
Javert écrivit ces lignes de son écriture la plus calme et la plus correcte, n’omettant pas une virgule, et faisant fermement crier le papier sous la plume. Au-dessous de la dernière ligne il signa :
« Javert.
« Inspecteur de 1re classe.
« Au poste de la place du Châtelct.
« 7 juin 1832, environ une heure du matin. »
Javert sécha l’encre fraîche sur le papier, le plia comme une lettre, le cacheta, écrivit au dos : Note pour l’administration, le laissa sur la table, et sortit du poste. La porte vitrée et grillée retomba derrière lui.
Il traversa de nouveau diagonalement la place du Châtelet, regagna le quai, et revint avec une précision automatique au point même qu’il avait quitté un quart d’heure auparavant ; il s’y accouda, et se retrouva dans la même attitude sur la même dalle du parapet. Il semblait qu’il n’eût pas bougé.
L’obscurité était complète. C’était le moment sépulcral qui suit minuit. Un plafond de nuages cachait les étoiles. Le ciel n’était qu’une épaisseur sinistre. Les maisons de la Cité n’avaient plus une seule lumière ; personne ne passait ; tout ce qu’on apercevait des rues et des quais était désert ; Notre-Dame et les tours du Palais de justice semblaient des linéaments de la nuit. Un réverbère rougissait la margelle du quai. Les silhouettes des ponts se déformaient dans la brume les unes derrière les autres. Les pluies avaient grossi la rivière.
L’endroit où Javert s’était accoudé était, on s’en souvient, précisément situé au-dessus du rapide de la Seine, à pic sur cette redoutable spirale de tourbillons qui se dénoue et se renoue comme une vis sans fin.
Javert pencha la tête et regarda. Tout était noir. On ne distinguait rien. On entendait un bruit d’écume ; mais on ne voyait pas la rivière. Par instants, dans cette profondeur vertigineuse, une lueur apparaissait et serpentait vaguement, l’eau ayant cette puissance, dans la nuit la plus complète, de prendre la lumière on ne sait où et de la changer en couleuvre. La lueur s’évanouissait, et tout redevenait indistinct. L’immensité semblait ouverte là. Ce qu’on avait au-dessous de soi, ce n’était pas de l’eau, c’était du gouffre. Le mur du quai, abrupt, confus, mêlé à la vapeur, tout de suite dérobé, faisait l’effet d’un escarpement de l’infini.
On ne voyait rien, mais on sentait la froideur hostile de l’eau et l’odeur fade des pierres mouillées. Un souffle farouche montait de cet abîme. Le grossissement du fleuve plutôt deviné qu’aperçu, le tragique chuchotement du flot, l’énormité lugubre des arches du pont, la chute imaginable dans ce vide sombre, toute cette ombre était pleine d’horreur.
Javert demeura quelques minutes immobile, regardant cette ouverture de ténèbres ; il considérait l’invisible avec une fixité qui ressemblait à de l’attention. L’eau bruissait. Tout à coup, il ôta son chapeau et le posa sur le rebord du quai. Un moment après, une figure haute et noire, que de loin quelque passant attardé eût pu prendre pour un fantôme, apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se redressa, et tomba droite dans les ténèbres ; il y eut un clapotement sourd ; et l’ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette forme obscure disparue sous l’eau.
I où l’on revoit l’arbre à l’emplâtre de zinc.
Quelque temps après les événements que nous venons de raconter, le sieur Boulatruelle eut une émotion vive.
Le sieur Boulatruelle est ce cantonnier de Montfermeil qu’on a déjà entrevu dans les parties ténébreuses de ce livre.
Boulatruelle, on s’en souvient peut-être, était un homme occupé de choses troubles et diverses. Il cassait des pierres et endommageait des voyageurs sur la grande route. Terrassier et voleur, il avait un rêve ; il croyait aux trésors enfouis dans la forêt de Montfermeil. Il espérait quelque jour trouver de l’argent dans la terre au pied d’un arbre ; en attendant, il en cherchait volontiers dans les poches des passants.
Néanmoins, pour l’instant, il était prudent. Il venait de l’échapper belle.
Il avait été, on le sait, ramassé dans le galetas Jondrette avec les autres bandits. Utilité d’un vice : son ivrognerie l’avait sauvé. On n’avait jamais pu éclaircir s’il était là comme voleur ou comme volé. Une ordonnance de non-lieu, fondée sur son état d’ivresse bien constaté dans la soirée du guet-apens, l’avait mis en liberté. Il avait repris la clef des bois. Il était revenu à son chemin de Gagny à Lagny faire, sous la surveillance administrative, de l’empierrement pour le compte de l’état, la mine basse, fort pensif, un peu refroidi pour le vol, qui avait failli le perdre, mais ne se tournant qu’avec plus d’attendrissement vers le vin, qui venait de le sauver.
Quant à l’émotion vive qu’il eut peu de temps après sa rentrée sous le toit de gazon de sa hutte de cantonnier, la voici :
Un matin, Boulatruelle, en se rendant comme d’habitude à son travail, et à son affût peut-être, un peu avant le point du jour, aperçut parmi les branches un homme dont il ne vit que le dos, mais dont l’encolure, à ce qui lui sembla, à travers la distance et le crépuscule, ne lui était pas tout à fait inconnue. Boulatruelle, quoique ivrogne, avait une mémoire correcte et lucide, arme défensive indispensable à quiconque est un peu en lutte avec l’ordre légal.
— Où diable ai-je vu quelque chose comme cet homme-là ? se demanda-t-il.
Mais il ne put rien se répondre, sinon que cela ressemblait à quelqu’un dont il avait confusément la trace dans l’esprit.
Boulatruelle, du reste, en dehors de l’identité qu’il ne réussissait point à ressaisir, fit des rapprochements et des calculs. Cet homme n’était pas du pays. Il y arrivait. À pied, évidemment. Aucune voiture publique ne passe à ces heures-là à Montfermeil. Il avait marché toute la nuit. D’où venait-il ? De pas loin. Car il n’avait ni havre-sac, ni paquet. De Paris sans doute. Pourquoi était-il dans ce bois ? pourquoi y était-il à pareille heure ? qu’y venait-il faire ?
Boulatruelle songea au trésor. À force de creuser dans sa mémoire, il se rappela vaguement avoir eu déjà, plusieurs années auparavant, une semblable alerte au sujet d’un homme qui lui faisait bien l’effet de pouvoir être cet homme-là.
Tout en méditant, il avait, sous le poids même de sa méditation, baissé la tête, chose naturelle, mais peu habile. Quand il la releva, il n’y avait plus rien. L’homme s’était effacé dans la forêt et dans le crépuscule.
— Par le diantre, dit Boulatruelle, je le retrouverai. Je découvrirai la paroisse de ce paroissien-là. Ce promeneur de patron-minette a un pourquoi, je le saurai. On n’a pas de secret dans mon bois sans que je m’en mêle.
Il prit sa pioche qui était fort aiguë.
— Voilà, grommela-t-il, de quoi fouiller la terre et un homme.
Et, comme on rattache un fil à un autre fil, emboîtant le pas de son mieux dans l’itinéraire que l’homme avait dû suivre, il se mit en marche à travers le taillis.
Quand il eut fait une centaine d’enjambées, le jour, qui commençait à se lever, l’aida. Des semelles empreintes sur le sable çà et là, des herbes foulées, des bruyères écrasées, de jeunes branches pliées dans les broussailles et se redressant avec une gracieuse lenteur comme les bras d’une jolie femme qui s’étire en se réveillant, lui indiquèrent une sorte de piste. Il la suivit, puis il la perdit. Le temps s’écoulait. Il entra plus avant dans le bois et parvint sur une espèce d’éminence. Un chasseur matinal qui passait au loin sur un sentier en sifflant l’air de Guillery lui donna l’idée de grimper dans un arbre. Quoique vieux, il était agile. Il y avait là un hêtre de grande taille, digne de Tityre et de Boulatruelle. Boulatruelle monta sur le hêtre, le plus haut qu’il put.
L’idée était bonne. En explorant la solitude du côté où le bois est tout à fait enchevêtré et farouche, Boulatruelle aperçut tout à coup l’homme.
À peine l’eut-il aperçu qu’il le perdit de vue.
L’homme entra, ou plutôt se glissa, dans une clairière assez éloignée, masquée par de grands arbres, mais que Boulatruelle connaissait très bien, pour y avoir remarqué, près d’un gros tas de pierres meulières, un châtaignier malade pansé avec une plaque de zinc clouée à même sur l’écorce. Cette clairière est celle qu’on appelait autrefois le fonds Blaru. Le tas de pierres, destiné à on ne sait quel emploi, qu’on y voyait il y a trente ans, y est sans doute encore. Rien n’égale la longévité d’un tas de pierres, si ce n’est celle d’une palissade en planches. C’est là provisoirement. Quelle raison pour durer !
Boulatruelle, avec la rapidité de la joie, se laissa tomber de l’arbre plutôt qu’il n’en descendit. Le gîte était trouvé, il s’agissait de saisir la bête. Ce fameux trésor rêvé était probablement là.
Ce n’était pas une petite affaire d’arriver à cette clairière. Par les sentiers battus, qui font mille zigzags taquinants, il fallait un bon quart d’heure. En ligne droite, par le fourré, qui est là singulièrement épais, très épineux et très agressif, il fallait une grande demi-heure. C’est ce que Boulatruelle eut le tort de ne point comprendre. Il crut à la ligne droite ; illusion d’optique respectable, mais qui perd beaucoup d’hommes. Le fourré, si hérissé qu’il fût, lui parut le bon chemin.
— Prenons par la rue de Rivoli des loups, dit-il.
Boulatruelle, accoutumé à aller de travers, fit cette fois la faute d’aller droit.
Il se jeta résolument dans la mêlée des broussailles.
Il eut affaire à des houx, à des orties, à des aubépines, à des églantiers, à des chardons, à des ronces fort irascibles. Il fut très égratigné.
Au bas du ravin, il trouva de l’eau qu’il fallut traverser.
Il arriva enfin à la clairière Blaru, au bout de quarante minutes, suant, mouillé, essoufflé, griffé, féroce.
Personne dans la clairière.
Boulatruelle courut au tas de pierres. Il était à sa place. On ne l’avait pas emporté.
Quant à l’homme, il s’était évanoui dans la forêt. Il s’était évadé. Où ? de quel côté ? dans quel fourré ? Impossible de le deviner.
Et, chose poignante, il y avait derrière le tas de pierres, devant l’arbre à la plaque de zinc, de la terre toute fraîche remuée, une pioche oubliée ou abandonnée, et un trou.
Ce trou était vide.
— Voleur ! cria Boulatruelle en montrant les deux poings à l’horizon.
II marius, en sortant de la guerre civile, s’apprête à la guerre domestique
Marius fut longtemps ni mort ni vivant. Il eut durant plusieurs semaines une fièvre accompagnée de délire, et d’assez graves symptômes cérébraux causés plutôt encore par les commotions des blessures à la tête que par les blessures elles-mêmes.
Il répéta le nom de Cosette pendant des nuits entières dans la loquacité lugubre de la fièvre et avec la sombre opiniâtreté de l’agonie. La largeur de certaines lésions fut un sérieux danger, la suppuration des plaies larges pouvant toujours se résorber, et par conséquent tuer le malade, sous de certaines influences atmosphériques ; à chaque changement de temps, au moindre orage, le médecin était inquiet. — Surtout que le blessé n’ait aucune émotion, répétait-il. Les pansements étaient compliqués et difficiles, la fixation des appareils et des linges par le sparadrap n’ayant pas encore été imaginée à cette époque. Nicolette dépensa en charpie un drap de lit « grand comme un plafond », disait-elle. Ce ne fut pas sans peine que les lotions chlorurées et le nitrate d’argent vinrent à bout de la gangrène. Tant qu’il y eut péril, M. Gillenormand, éperdu au chevet de son petit-fils, fut comme Marius ; ni mort ni vivant.
Tous les jours, et quelquefois deux fois par jour, un monsieur en cheveux blancs, fort bien mis, tel était le signalement donné par le portier, venait savoir des nouvelles du blessé, et déposait pour les pansements un gros paquet de charpie.
Enfin, le 7 septembre, quatre mois, jour pour jour, après la douloureuse nuit où on l’avait rapporté mourant chez son grand-père, le médecin déclara qu’il répondait de lui. La convalescence s’ébaucha. Marius dut pourtant rester encore plus de deux mois étendu sur une chaise longue, à cause des accidents produits par la fracture de la clavicule. Il y a toujours comme cela une dernière plaie qui ne veut pas se fermer et qui éternise les pansements, au grand ennui du malade.
Du reste, cette longue maladie et cette longue convalescence le sauvèrent des poursuites. En France, il n’y a pas de colère, même publique, que six mois n’éteignent. Les émeutes, dans l’état où est la société, sont tellement la faute de tout le monde qu’elles sont suivies d’un certain besoin de fermer les yeux.
Ajoutons que l’inqualifiable ordonnance Gisquet, qui enjoignait aux médecins de dénoncer les blessés, ayant indigné l’opinion, et non seulement l’opinion, mais le roi tout le premier, les blessés furent couverts et protégés par cette indignation ; et, à l’exception de ceux qui avaient été faits prisonniers dans le combat flagrant, les conseils de guerre n’osèrent en inquiéter aucun. On laissa donc Marius tranquille.
M. Gillenormand traversa toutes les angoisses d’abord, et ensuite toutes les extases. On eut beaucoup de peine à l’empêcher de passer toutes les nuits près du blessé ; il fit apporter son grand fauteuil à côté du lit de Marius ; il exigea que sa fille prît le plus beau linge de la maison pour en faire des compresses et des bandes. Mademoiselle Gillenormand, en personne sage et aînée, trouva moyen d’épargner le beau linge, tout en laissant croire à l’aïeul qu’il était obéi. M. Gillenormand ne permit pas qu’on lui expliquât que pour faire de la charpie la batiste ne vaut pas la grosse toile, ni la toile neuve la toile usée. Il assistait à tous les pansements dont mademoiselle Gillenormand s’absentait pudiquement. Quand on coupait les chairs mortes avec des ciseaux, il disait : aïe ! aïe ! Rien n’était touchant comme de le voir tendre au blessé une tasse de tisane avec son doux tremblement sénile. Il accablait le médecin de questions. Il ne s’apercevait pas qu’il recommençait toujours les mêmes.
Le jour où le médecin lui annonça que Marius était hors de danger, le bonhomme fut en délire. Il donna trois louis de gratification à son portier. Le soir, en rentrant dans sa chambre, il dansa une gavotte, en faisant des castagnettes avec son pouce et son index, et il chanta une chanson que voici :
Jeanne est née à Fougère, Vrai nid d’une bergère ; J’adore son jupon Fripon.
Amour, tu vis en elle ; Car c’est dans sa prunelle Que tu mets ton carquois. Narquois !
Moi, je la chante, et j’aime Plus que Diane même, Jeanne et ses durs tétons Bretons.
Puis il se mit à genoux sur une chaise, et Basque, qui l’observait par la porte entr’ouverte, crut être sûr qu’il priait.
Jusque-là, il n’avait guère cru en Dieu.
À chaque nouvelle phase du mieux, qui allait se dessinant de plus en plus, l’aïeul extravaguait. Il faisait un tas d’actions machinales pleines d’allégresse, il montait et descendait les escaliers sans savoir pourquoi. Une voisine, jolie du reste, fut toute stupéfaite de recevoir un matin un gros bouquet ; c’était M. Gillenormand qui le lui envoyait. Le mari fit une scène de jalousie. M. Gillenormand essayait de prendre Nicolette sur ses genoux. Il appelait Marius monsieur le baron. Il criait : Vive la république !
À chaque instant, il demandait au médecin : N’est-ce pas qu’il n’y a plus de danger ? Il regardait Marius avec des yeux de grand’mère. Il le couvait quand il mangeait. Il ne se connaissait plus, il ne se comptait plus, Marius était le maître de la maison, il y avait de l’abdication dans sa joie, il était le petit-fils de son petit-fils.
Dans cette allégresse où il était, c’était le plus vénérable des enfants. De peur de fatiguer ou d’importuner le convalescent, il se mettait derrière lui pour lui sourire. Il était content, joyeux, ravi, charmant, jeune. Ses cheveux blancs ajoutaient une majesté douce à la lumière gaie qu’il avait sur le visage. Quand la grâce se mêle aux rides, elle est adorable. Il y a on ne sait quelle aurore dans de la vieillesse épanouie.
Quant à Marius, tout en se laissant panser et soigner, il avait une idée fixe : Cosette.
Depuis que la fièvre et le délire l’avaient quitté, il ne prononçait plus ce nom, et l’on aurait pu croire qu’il n’y songeait plus. Il se taisait, précisément parce que son âme était là.
Il ne savait ce que Cosette était devenue, toute l’affaire de la rue de la Chanvrerie était comme un nuage dans son souvenir ; des ombres presque indistinctes flottaient dans son esprit, Éponine, Gavroche, Mabeuf, les Thénardier, tous ses amis lugubrement mêlés à la fumée de la barricade ; l’étrange passage de M. Fauchelevent dans cette aventure sanglante lui faisait l’effet d’une énigme dans une tempête ; il ne comprenait rien à sa propre vie, il ne savait comment ni par qui il avait été sauvé, et personne ne le savait autour de lui ; tout ce qu’on avait pu lui dire, c’est qu’il avait été rapporté la nuit dans un fiacre rue des Filles-du-Calvaire ; passé, présent, avenir, tout n’était plus en lui que le brouillard d’une idée vague, mais il y avait dans cette brume un point immobile, un linéament net et précis, quelque chose qui était en granit, une résolution, une volonté : retrouver Cosette. Pour lui, l’idée de la vie n’était pas distincte de l’idée de Cosette ; il avait décrété dans son cœur qu’il n’accepterait pas l’une sans l’autre, et il était inébranlablement décidé à exiger de n’importe qui voudrait le forcer à vivre, de son grand-père, du sort, de l’enfer, la restitution de son éden disparu.
Les obstacles, il ne se les dissimulait pas.
Soulignons ici un détail : il n’était point gagné et était peu attendri par toutes les sollicitudes et toutes les tendresses de son grand-père. D’abord il n’était pas dans le secret de toutes ; ensuite, dans ses rêveries de malade, encore fiévreuses peut-être, il se défiait de ces douceurs-là comme d’une chose étrange et nouvelle ayant pour but de le dompter. Il y restait froid. Le grand-père dépensait en pure perte son pauvre vieux sourire. Marius se disait que c’était bon tant que lui Marius ne parlait pas et se laissait faire ; mais que, lorsqu’il s’agirait de Cosette, il trouverait un autre visage, et que la véritable attitude de l’aïeul se démasquerait. Alors ce serait rude ; recrudescence des questions de famille, confrontation des positions, tous les sarcasmes et toutes les objections à la fois, Fauchelevent, Coupelevent, la fortune, la pauvreté, la misère, la pierre au cou, l’avenir. Résistance violente ; conclusion, refus. Marius se roidissait d’avance.
Et puis, à mesure qu’il reprenait vie, ses anciens griefs reparaissaient, les vieux ulcères de sa mémoire se rouvraient, il resongeait au passé, le colonel Pontmercy se replaçait entre M. Gillenormand et lui Marius, il se disait qu’il n’avait aucune vraie bonté à espérer de qui avait été si injuste et si dur pour son père. Et avec la santé, il lui revenait une sorte d’âpreté contre son aïeul. Le vieillard en souffrait doucement.
M. Gillenormand, sans en rien témoigner d’ailleurs, remarquait que Marius, depuis qu’il avait été rapporté chez lui et qu’il avait repris connaissance, ne lui avait pas dit une seule fois mon père. Il ne disait point monsieur, cela est vrai ; mais il trouvait moyen de ne dire ni l’un ni l’autre, par une certaine manière de tourner ses phrases.
Une crise approchait évidemment.
Comme il arrive presque toujours en pareil cas, Marius, pour s’essayer, escarmoucha avant de livrer bataille. Cela s’appelle tâter le terrain. Un matin il advint que M. Gillenormand, à propos d’un journal qui lui était tombé sous la main, parla légèrement de la Convention et lâcha un épiphonème royaliste sur Danton, Saint-Just et Robespierre. — Les hommes de 93 étaient des géants, dit Marius avec sévérité. Le vieillard se tut et ne souffla point du reste de la journée.