Les Misérables (page 21)
— Plus tôt que cela, monsieur le maire.
— Quel jour donc ?
— Mais je croyais avoir dit à monsieur le maire que cela se jugeait demain et que je partais par la diligence cette nuit.
M. Madeleine fît un mouvement imperceptible.
— Et combien de temps durera l’affaire ?
— Un jour tout au plus. L’arrêt sera prononcé au plus tard demain dans la nuit. Mais je n’attendrai pas l’arrêt, qui ne peut manquer. Sitôt ma déposition faite, je reviendrai ici.
— C’est bon, dit M. Madeleine.
Et il congédia Javert d’un signe de main.
Javert ne s’en alla pas.
— Pardon, monsieur le maire, dit-il.
— Qu’est-ce encore ? demanda M. Madeleine.
— Monsieur le maire, il me reste une chose à vous rappeler.
— Laquelle ?
— C’est que je dois être destitué.
M. Madeleine se leva.
— Javert, vous êtes un homme d’honneur, et je vous estime. Vous vous exagérez votre faute. Ceci d’ailleurs est encore une offense qui me concerne. Javert, vous êtes digne de monter et non de descendre. J’entends que vous gardiez votre place.
Javert regarda M. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle il semblait qu’on vît cette conscience peu éclairée, mais rigide et chaste, et il dit d’une voix tranquille :
— Monsieur le maire, je ne puis vous accorder cela.
— Je vous répète, répliqua M. Madeleine, que la chose me regarde.
Mais Javert, attentif à sa seule pensée, continua :
— Quant à exagérer, je n’exagère point. Voici comment je raisonne. Je vous ai soupçonné injustement. Cela, ce n’est rien. C’est notre droit à nous autres de soupçonner, quoiqu’il y ait pourtant abus à soupçonner au-dessus de soi. Mais, sans preuves, dans un accès de colère, dans le but de me venger, je vous ai dénoncé comme forçat, vous, un homme respectable, un maire, un magistrat ! ceci est grave. Très grave. J’ai offensé l’autorité dans votre personne, moi, agent de l’autorité ! Si l’un de mes subordonnés avait fait ce que j’ai fait, je l’aurais déclaré indigne du service, et chassé. Eh bien ? — Tenez, monsieur le maire, encore un mot. J’ai souvent été sévère dans ma vie. Pour les autres. C’était juste. Je faisais bien. Maintenant, si je n’étais pas sévère pour moi, tout ce que j’ai fait de juste deviendrait injuste. Est-ce que je dois m’épargner plus que les autres ? Non. Quoi ! je n’aurais été bon qu’à châtier autrui, et pas moi ! mais je serais un misérable ! mais ceux qui disent : ce gueux de Javert ! auraient raison ! Monsieur le maire, je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté, votre bonté m’a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour les autres. Je n’en veux pas pour moi. La bonté qui consiste à donner raison à la fille publique contre le bourgeois, à l’agent de police contre le maire, à celui qui est en bas contre celui qui est en haut, c’est ce que j’appelle de la mauvaise bonté. C’est avec cette bonté-là que la société se désorganise. Mon Dieu ! c’est bien facile d’être bon, le malaisé c’est d’être juste. Allez ! si vous aviez été ce que je croyais, je n’aurais pas été bon pour vous, moi ! vous auriez vu ! Monsieur le maire, je dois me traiter comme je traiterais tout autre. Quand je réprimais des malfaiteurs, quand je sévissais sur des gredins, je me suis souvent dit à moi-même : toi, si tu bronches, si jamais je te prends en faute, sois tranquille ! — J’ai bronché, je me prends en faute, tant pis ! Allons, renvoyé, cassé, chassé ! c’est bon. J’ai des bras, je travaillerai à la terre, cela m’est égal. Monsieur le maire, le bien du service veut un exemple. Je demande simplement la destitution de l’inspecteur Javert.
Tout cela était prononcé d’un accent humble, fier, désespéré et convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre à cet étrange honnête homme.
— Nous verrons, fit M. Madeleine.
Et il lui tendit la main.
Javert recula, et dit d’un ton farouche :
— Pardon, monsieur le maire, mais cela ne doit pas être. Un maire ne donne pas la main à un mouchard.
Il ajouta entre ses dents :
— Mouchard, oui ; du moment où j’ai mésusé de la police, je ne suis plus qu’un mouchard.
Puis il salua profondément, et se dirigea vers la porte.
Là il se retourna, et, les yeux toujours baissés :
— Monsieur le maire, dit-il, je continuerai le service jusqu’à ce que je sois remplacé.
Il sortit. M. Madeleine resta rêveur, écoutant ce pas ferme et assuré qui s’éloignait sur le pavé du corridor.
I la sœur simplice.
Les incidents qu’on va lire n’ont pas tous été connus à Montreuil-sur-mer, mais le peu qui en a percé a laissé dans cette ville un tel souvenir, que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne les racontions dans leurs moindres détails.
Dans ces détails, le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vérité.
Dans l’après-midi qui suivit la visite de Javert, M. Madeleine alla voir la Fantine comme d’habitude.
Avant de pénétrer près de Fantine, il fit demander la sœur Simplice.
Les deux religieuses qui faisaient le service de l’infirmerie, dames lazaristes comme toutes les sœurs de charité, s’appelaient sœur Perpétue et sœur Simplice.
La sœur Perpétue était la première villageoise venue, grossièrement sœur de charité, entrée chez Dieu comme on entre en place. Elle était religieuse comme on est cuisinière. Ce type n’est point très rare. Les ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne, aisément façonnée en capucin ou en ursuline. Ces rusticités s’utilisent pour les grosses besognes de la dévotion. La transition d’un bouvier à un carme n’a rien de heurté ; l’un devient l’autre sans grand travail ; le fond commun d’ignorance du village et du cloître est une préparation toute faite, et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le moine. Un peu d’ampleur au sarrau, et voilà un froc. La sœur Perpétue était une forte religieuse, de Marines, près Pontoise, patoisant, psalmodiant, bougonnant, sucrant la tisane selon le bigotisme ou l’hypocrisie du grabataire, brusquant les malades, bourrue avec les mourants, leur jetant presque Dieu au visage, lapidant l’agonie avec des prières en colère, hardie, honnête et rougeaude.
La sœur Simplice était blanche d’une blancheur de cire. Près de sœur Perpétue, c’était le cierge à côté de la chandelle. Vincent de Paul a divinement fixé la figure de la sœur de charité dans ces admirables paroles où il mêle tant de liberté à tant de servitude : « Elles n’auront pour monastère que la maison des malades, pour cellule qu’une chambre de louage, pour chapelle que l’église de leur paroisse, pour cloître que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture que l’obéissance, pour grille que la crainte de Dieu, pour voile que la modestie. » Cet idéal était vivant dans la sœur Simplice. Personne n’eût pu dire l’âge de la sœur Simplice ; elle n’avait jamais été jeune et semblait ne devoir jamais être vieille. C’était une personne — nous n’osons dire une femme — calme, austère, de bonne compagnie, froide, et qui n’avait jamais menti. Elle était si douce qu’elle paraissait fragile ; plus solide d’ailleurs que le granit. Elle touchait aux malheureux avec de charmants doigts fins et purs. Il y avait, pour ainsi dire, du silence dans sa parole ; elle parlait juste le nécessaire, et elle avait un son de voix qui eût tout à la fois édifié un confessionnal et enchanté un salon. Cette délicatesse s’accommodait de la robe de bure, trouvant à ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu. Insistons sur un détail. N’avoir jamais menti, n’avoir jamais dit, pour un intérêt quelconque, même indifféremment, une chose qui ne fût la vérité, la sainte vérité, c’était le trait distinctif de la sœur Simplice ; c’était l’accent de sa vertu. Elle était presque célèbre dans la congrégation pour cette véracité imperturbable. L’abbé Sicard parle de la sœur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. Si sincères, si loyaux et si purs que nous soyons, nous avons tous sur notre candeur au moins la fêlure du petit mensonge innocent. Elle, point. Petit mensonge, mensonge innocent, est-ce que cela existe ? Mentir, c’est l’absolu du mal. Peu mentir n’est pas possible ; celui qui ment, ment tout le mensonge ; mentir, c’est la face même du démon ; Satan a deux noms, il s’appelle Satan et il s’appelle Mensonge. Voilà ce qu’elle pensait. Et comme elle pensait, elle pratiquait. Il en résultait cette blancheur dont nous avons parlé, blancheur qui couvrait de son rayonnement même ses lèvres et ses yeux. Son sourire était blanc, son regard était blanc. Il n’y avait pas une toile d’araignée, pas un grain de poussière à la vitre de cette conscience. En entrant dans l’obédience de saint-Vincent de Paul, elle avait pris le nom de Simplice par choix spécial. Simplice de Sicile, on le sait, est cette sainte qui aima mieux se laisser arracher les deux seins que de répondre, étant née à Syracuse, qu’elle était née à Ségeste, mensonge qui la sauvait. Cette patronne convenait à cette âme.
La sœur Simplice, en entrant dans l’ordre, avait deux défauts dont elle s’était peu à peu corrigée ; elle avait eu le goût des friandises et elle avait aimé à recevoir des lettres. Elle ne lisait jamais qu’un livre de prières en gros caractères et en latin. Elle ne comprenait pas le latin, mais elle comprenait le livre.
La pieuse fille avait pris en affection Fantine, y sentant probablement de la vertu latente, et s’était dévouée à la soigner presque exclusivement.
M. Madeleine emmena à part la sœur Simplice et lui recommanda Fantine avec un accent singulier dont la sœur se souvint plus tard.
En quittant la sœur, il s’approcha de Fantine.
Fantine attendait chaque jour l’apparition de M. Madeleine comme on attend un rayon de chaleur et de joie. Elle disait aux sœurs : — Je ne vis que lorsque monsieur le maire est là.
Elle avait ce jour-là beaucoup de fièvre. Dès qu’elle vit M. Madeleine, elle lui demanda :
— Et Cosette ?
Il répondit en souriant :
— Bientôt.
M. Madeleine fut avec Fantine comme à l’ordinaire. Seulement il resta une heure au lieu d’une demi-heure, au grand contentement de Fantine. Il fit mille instances à tout le monde pour que rien ne manquât à la malade. On remarqua qu’il y eut un moment où son visage devint très sombre. Mais cela s’expliqua quand on sut que le médecin s’était penché à son oreille et lui avait dit : — Elle baisse beaucoup.
Puis il rentra à la mairie, et le garçon de bureau le vit examiner avec attention une carte routière de France qui était suspendue dans son cabinet. Il écrivit quelques chiffres au crayon sur un papier.
II perspicacité de maître scaufflaire.
De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un flamand, maître Scaufflaër, francisé Scaufflaire, qui louait des chevaux et des « cabriolets à volonté ».
Pour aller chez ce Scaufflaire, le plus court était de prendre une rue peu fréquentée où était le presbytère de la paroisse que M. Madeleine habitait. Le curé était, disait-on, un homme digne et respectable, et de bon conseil. À l’instant où M. Madeleine arriva devant le presbytère, il n’y avait dans la rue qu’un passant, et ce passant remarqua ceci : M. le maire, après avoir dépassé la maison curiale, s’arrêta, demeura immobile, puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu’à la porte du presbytère, qui était une porte bâtarde avec marteau de fer. Il mit vivement la main au marteau, et le souleva ; puis il s’arrêta de nouveau, et resta court, et comme pensif, et, après quelques secondes, au lieu de laisser bruyamment retomber le marteau, il le reposa doucement et reprit son chemin avec une sorte de hâte qu’il n’avait pas auparavant.
M. Madeleine trouva maître Scaufflaire chez lui occupé à repiquer un harnais.
— Maître Scaufflaire, demanda-t-il, avez-vous un bon cheval ?
— Monsieur le maire, dit le flamand, tous mes chevaux sont bons. Qu’entendez-vous par un bon cheval ?
— J’entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour.
— Diable ! fit le flamand, vingt lieues !
— Oui.
— Attelé à un cabriolet ?
— Oui.
— Et combien de temps se reposera-t-il après la course ?
— Il faut qu’il puisse au besoin repartir le lendemain.
— Pour refaire le même trajet ?
— Oui.
— Diable ! diable ! et c’est vingt lieues ?
M. Madeleine tira de sa poche le papier où il avait crayonné des chiffres. Il les montra au flamand. C’étaient les chiffres 5, 6, 8 1/2.
— Vous voyez, dit-il. Total, dix-neuf et demi, autant dire vingt lieues.
— Monsieur le maire, reprit le flamand, j’ai votre affaire. Mon petit cheval blanc. Vous avez dû le voir passer quelquefois. C’est une petite bête du bas Boulonnais. C’est plein de feu. On a voulu d’abord en faire un cheval de selle. Bah ! il ruait, il flanquait tout le monde par terre. On le croyait vicieux, on ne savait qu’en faire. Je l’ai acheté. Je l’ai mis au cabriolet. Monsieur, c’est cela qu’il voulait ; il est doux comme une fille, il va le vent. Ah ! par exemple, il ne faudrait pas lui monter sur le dos. Ce n’est pas son idée d’être cheval de selle. Chacun a son ambition. Tirer, oui, porter, non ; il faut croire qu’il s’est dit ça.
— Et il fera la course ?
— Vos vingt lieues. Toujours au grand trot, et en moins de huit heures. Mais voici à quelles conditions.
— Dites.
— Premièrement, vous le ferez souffler une heure à moitié chemin ; il mangera, et on sera là pendant qu’il mangera pour empêcher le garçon de l’auberge de lui voler son avoine ; car j’ai remarqué que dans les auberges l’avoine est plus souvent bue par les garçons d’écurie que mangée par les chevaux.
— On sera là.
— Deuxièmement… Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet ?
— Oui.
— Monsieur le maire sait conduire ?
— Oui.
— Eh bien, monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne point charger le cheval.
— Convenu.
— Mais monsieur le maire, n’ayant personne avec lui, sera obligé de prendre la peine de surveiller lui-même l’avoine.
— C’est dit.
— Il me faudra trente francs par jour. Les jours de repos payés. Pas un liard de moins, et la nourriture de la bête à la charge de monsieur le maire.
M. Madeleine tira trois napoléons de sa bourse et les mit sur la table.
— Voilà deux jours d’avance.
— Quatrièmement, pour une course pareille un cabriolet serait trop lourd et fatiguerait le cheval. Il faudrait que monsieur le maire consentît à voyager dans un petit tilbury que j’ai.
— J’y consens.
— C’est léger, mais c’est découvert.
— Cela m’est égal.
— Monsieur le maire a-t-il réfléchi que nous sommes en hiver ?… M. Madeleine ne répondit pas. Le flamand reprit :
— Qu’il fait très froid ?
M. Madeleine garda le silence. Maître Scaufflaire continua :
— Qu’il peut pleuvoir ?
M. Madeleine leva la tête et dit :
— Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain à quatre heures et demie du matin.
— C’est entendu, monsieur le maire, répondit Scaufflaire, puis, grattant avec l’ongle de son pouce une tache qui était dans le bois de la table, il reprit de cet air insouciant que les flamands savent si bien mêler à leur finesse :
— Mais voilà que j’y songe à présent ! monsieur le maire ne me dit pas où il va. Où est-ce que va monsieur le maire ?
Il ne songeait pas à autre chose depuis le commencement de la conversation, mais il ne savait pourquoi il n’avait pas osé faire cette question.
— Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant ? dit M. Madeleine.
— Oui, monsieur le maire. Vous le soutiendrez un peu dans les descentes. Y a-t-il beaucoup de descentes d’ici où vous allez ?
— N’oubliez pas d’être à ma porte à quatre heures et demie du matin, très précises, répondit M. Madeleine ; et il sortit.
Le flamand resta « tout bête », comme il disait lui-même quelque temps après.
M. le maire était sorti depuis deux ou trois minutes, lorsque la porte se rouvrit ; c’était M. le maire.
Il avait toujours le même air impassible et préoccupé.
— Monsieur Scaufflaire, dit-il, à quelle somme estimez-vous le cheval et le tilbury que vous me louerez, l’un portant l’autre ?
— L’un traînant l’autre, monsieur le maire, dit le flamand avec un gros rire.
— Soit. Eh bien !
— Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter ?
— Non, mais à tout événement, je veux vous les garantir. À mon retour vous me rendrez la somme. À combien estimez-vous cabriolet et cheval ?
— À cinq cents francs, monsieur le maire.
— Les voici.
M. Madeleine posa un billet de banque sur la table, puis sortit et cette fois ne rentra plus.
Maître Scaufflaire regretta affreusement de n’avoir point dit mille francs. Du reste le cheval et le tilbury, en bloc, valaient cent écus.
Le flamand appela sa femme, et lui conta la chose. Où diable monsieur le maire peut-il aller ? Ils tinrent conseil. — Il va à Paris, dit la femme. — Je ne crois pas, dit le mari. M. Madeleine avait oublié sur la cheminée le papier où il avait tracé des chiffres. Le flamand le prit et l’étudia. — Cinq, six, huit et demi ? cela doit marquer des relais de poste. Il se tourna vers sa femme. — J’ai trouvé. — Comment ? — Il y a cinq lieues d’ici à Hesdin, six de Hesdin à Saint-Pol, huit et demie de Saint-Pol à Arras. Il va à Arras.
Cependant M. Madeleine était rentré chez lui.
Pour revenir de chez maître Scaufflaire, il avait pris le plus long, comme si la porte du presbytère avait été pour lui une tentation, et qu’il eût voulu l’éviter. Il était monté dans sa chambre et s’y était enfermé, ce qui n’avait rien que de simple, car il se couchait volontiers de bonne heure. Pourtant la concierge de la fabrique, qui était en même temps l’unique servante de M. Madeleine, observa que sa lumière s’éteignit à huit heures et demie, et elle le dit au caissier qui rentrait, en ajoutant :
— Est-ce que monsieur le maire est malade ? je lui ai trouvé l’air un peu singulier.
Ce caissier habitait une chambre située précisément au-dessous de la chambre de M. Madeleine. Il ne prit point garde aux paroles de la portière, se coucha et s’endormit. Vers minuit, il se réveilla brusquement ; il avait entendu à travers son sommeil un bruit au-dessus de sa tête. Il écouta. C’était un pas qui allait et venait, comme si l’on marchait dans la chambre en haut. Il écouta plus attentivement, et reconnut le pas de M. Madeleine. Cela lui parut étrange ; habituellement aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. Madeleine avant l’heure de son lever. Un moment après, le caissier entendit quelque chose qui ressemblait à une armoire qu’on ouvre et qu’on referme. Puis on dérangea un meuble, il y eut un silence, et le pas recommença. Le caissier se dressa sur son séant, s’éveilla tout à fait, regarda, et à travers les vitres de sa croisée aperçut sur le mur d’en face la réverbération rougeâtre d’une fenêtre éclairée. À la direction des rayons, ce ne pouvait être que la fenêtre de la chambre de M. Madeleine. La réverbération tremblait, comme si elle venait plutôt d’un feu allumé que d’une lumière. L’ombre des châssis vitrés ne s’y dessinait pas, ce qui indiquait que la fenêtre était toute grande ouverte. Par le froid qu’il faisait, cette fenêtre ouverte était surprenante. Le caissier se rendormit. Une heure ou deux après, il se réveilla encore. Le même pas, lent et régulier, allait et venait toujours au-dessus de sa tête.
La réverbération se dessinait toujours sur le mur, mais elle était maintenant pâle et paisible comme le reflet d’une lampe ou d’une bougie. La fenêtre était toujours ouverte.
Voici ce qui se passait dans la chambre de M. Madeleine.
III une tempête sous un crâne.
Le lecteur a sans doute deviné que M. Madeleine n’est autre que Jean Valjean.
Nous avons déjà regardé dans les profondeurs de cette conscience ; le moment est venu d’y regarder encore. Nous ne le faisons pas sans émotion et sans tremblement. Il n’existe rien de plus terrifiant que cette sorte de contemplation. L’œil de l’esprit ne peut trouver nulle part plus d’éblouissements ni plus de ténèbres que dans l’homme ; il ne peut se fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable, plus compliquée, plus mystérieuse et plus infinie. Il y a un spectacle plus grand que la mer, c’est le ciel ; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c’est l’intérieur de l’âme.
Faire le poëme de la conscience humaine, ne fût-ce qu’à propos d’un seul homme, ne fût-ce qu’à propos du plus infime des hommes, ce serait fondre toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive. La conscience, c’est le chaos des chimères, des convoitises et des tentatives, la fournaise des rêves, l’antre des idées dont on a honte ; c’est le pandémonium des sophismes, c’est le champ de bataille des passions. À de certaines heures, pénétrez à travers la face livide d’un être humain qui réfléchit, et regardez derrière, regardez dans cette âme, regardez dans cette obscurité. Il y a là, sous le silence extérieur, des combats de géants comme dans Homère, des mêlées de dragons et d’hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton, des spirales visionnaires comme chez Dante. Chose sombre que cet infini que tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés de son cerveau et les actions de sa vie !
Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il hésita. En voici une aussi devant nous, au seuil de laquelle nous hésitons. Entrons pourtant.
Nous n’avons que peu de chose à ajouter à ce que le lecteur connaît déjà de ce qui était arrivé à Jean Valjean depuis l’aventure de Petit-Gervais. À partir de ce moment, on l’a vu, il fut un autre homme. Ce que l’évêque avait voulu faire de lui, il l’exécuta. Ce fut plus qu’une transformation, ce fut une transfiguration.
Il réussit à disparaître, vendit l’argenterie de l’évêque, ne gardant que les flambeaux, comme souvenir, se glissa de ville en ville, traversa la France, vint à Montreuil-sur-mer, eut l’idée que nous avons dite, accomplit ce que nous avons raconté, parvint à se faire insaisissable et inaccessible, et désormais, établi à Montreuil-sur-mer, heureux de sentir sa conscience attristée par son passé et la première moitié de son existence démentie par la dernière, il vécut paisible, rassuré et espérant, n’ayant plus que deux pensées : cacher son nom, et sanctifier sa vie ; échapper aux hommes, et revenir à Dieu.
Ces deux pensées étaient si étroitement mêlées dans son esprit qu’elles n’en formaient qu’une seule ; elles étaient toutes deux également absorbantes et impérieuses, et dominaient ses moindres actions. D’ordinaire elles étaient d’accord pour régler la conduite de sa vie ; elles le tournaient vers l’ombre ; elles le faisaient bienveillant et simple ; elles lui conseillaient les mêmes choses. Quelquefois cependant il y avait conflit entre elles. Dans ce cas-là, on s’en souvient, l’homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M. Madeleine ne balançait pas à sacrifier la première à la seconde, sa sécurité à sa vertu. Ainsi, en dépit de toute réserve et de toute prudence, il avait gardé les chandeliers de l’évêque, porté son deuil, appelé et interrogé tous les petits savoyards qui passaient, pris des renseignements sur les familles de Faverolles, et sauvé la vie au vieux Fauchelevent, malgré les inquiétantes insinuations de Javert. Il semblait, nous l’avons déjà remarqué, qu’il pensât, à l’exemple de tous ceux qui ont été sages, saints et justes, que son premier devoir n’était pas envers lui.
Toutefois, il faut le dire, jamais rien de pareil ne s’était encore présenté. Jamais les deux idées qui gouvernaient le malheureux homme dont nous racontons les souffrances n’avaient engagé une lutte si sérieuse. Il le comprit confusément, mais profondément, dès les premières paroles que prononça Javert, en entrant dans son cabinet. Au moment où fut si étrangement articulé ce nom qu’il avait enseveli sous tant d’épaisseurs, il fut saisi de stupeur et comme enivré par la sinistre bizarrerie de sa destinée, et, à travers cette stupeur, il eut ce tressaillement qui précède les grandes secousses ; il se courba comme un chêne à l’approche d’un orage, comme un soldat à l’approche d’un assaut. Il sentit venir sur sa tête des ombres pleines de foudres et d’éclairs. Tout en écoutant parler Javert, il eut une première pensée d’aller, de courir, de se dénoncer, de tirer ce Champmathieu de prison et de s’y mettre ; cela fut douloureux et poignant comme une incision dans la chair vive, puis cela passa, et il se dit : Voyons ! voyons ! — Il réprima ce premier mouvement généreux et recula devant l’héroïsme.
Sans doute il serait beau qu’après les saintes paroles de l’évêque, après tant d’années de repentir et d’abnégation, au milieu d’une pénitence admirablement commencée, cet homme, même en présence d’une si terrible conjoncture, n’eût pas bronché un instant et eût continué de marcher du même pas vers ce précipice ouvert au fond duquel était le ciel ; cela serait beau, mais cela ne fut pas ainsi. Il faut bien que nous rendions compte des choses qui s’accomplissaient dans cette âme, et nous ne pouvons dire que ce qui y était. Ce qui l’emporta tout d’abord, ce fut l’instinct de la conservation ; il rallia en hâte ses idées, étouffa ses émotions, considéra la présence de Javert, ce grand péril, ajourna toute résolution avec la fermeté de l’épouvante, s’étourdit sur ce qu’il y avait à faire, et reprit son calme comme un lutteur ramasse son bouclier.
Le reste de la journée il fut dans cet état, un tourbillon au dedans, une tranquillité profonde au dehors ; il ne prit que ce qu’on pourrait appeler « les mesures conservatoires ». Tout était encore confus et se heurtait dans son cerveau ; le trouble y était tel qu’il ne voyait distinctement la forme d’aucune idée ; et lui-même n’aurait pu rien dire de lui-même, si ce n’est qu’il venait de recevoir un grand coup. Il se rendit comme d’habitude près du lit de douleur de Fantine et prolongea sa visite, par un instinct de bonté, se disant qu’il fallait agir ainsi et la bien recommander aux sœurs pour le cas où il arriverait qu’il eut à s’absenter. Il sentit vaguement qu’il faudrait peut-être aller à Arras, et, sans être le moins du monde décidé à ce voyage, il se dit qu’à l’abri de tout soupçon comme il l’était, il n’y avait point d’inconvénient à être témoin de ce qui se passerait, et il retint le tilbury de Scaufflaire, afin d’être préparé à tout événement.
Il dîna avec assez d’appétit.
Rentré dans sa chambre il se recueillit.
Il examina la situation et la trouva inouïe ; tellement inouïe qu’au milieu de sa rêverie, par je ne sais quelle impulsion d’anxiété presque inexplicable, il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Il craignait qu’il n’entrât encore quelque chose. Il se barricadait contre le possible.
Un moment après il souffla sa lumière. Elle le gênait.
Il lui semblait qu’on pouvait le voir.
Qui, on ?
Hélas ! ce qu’il voulait mettre à la porte était entré ; ce qu’il voulait aveugler, le regardait. Sa conscience.
Sa conscience, c’est-à-dire Dieu.
Pourtant, dans le premier moment, il se fit illusion ; il eut un sentiment de sûreté et de solitude ; le verrou tiré, il se crut imprenable ; la chandelle éteinte, il se sentit invisible. Alors il prit possession de lui-même ; il posa ses coudes sur la table, appuya la tête sur sa main, et se mit à songer dans les ténèbres.
— Où en suis-je ? — Est-ce que je ne rêve pas ? — Que m’a-t-on dit ? — Est-il bien vrai que j’aie vu ce Javert et qu’il m’ait parlé ainsi ? — Que peut être ce Champmathieu ? — Il me ressemble donc ? — Est-ce possible ? — Quand je pense qu’hier j’étais si tranquille et si loin de me douter de rien ! — Qu’est-ce que je faisais donc hier à pareille heure ? — Qu’y a-t-il dans cet incident ? — Comment se dénouera-t-il ? — Que faire ?