Les Misérables (page 25)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Parti ! s’écria-t-elle. Il est allé chercher Cosette !

Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint ineffable. Ses lèvres remuaient ; elle priait à voix basse.

Quand sa prière fut finie : — Ma sœur, dit-elle, je veux bien me recoucher, je vais faire tout ce qu’on voudra ; tout à l’heure j’ai été méchante, je vous demande pardon d’avoir parlé si haut, c’est très mal de parler haut, je le sais bien, ma bonne sœur, mais voyez-vous, je suis très contente. Le bon Dieu est bon, monsieur Madeleine est bon, figurez-vous qu’il est allé chercher ma petite Cosette à Montfermeil.

Elle se recoucha, aida la religieuse à arranger l’oreiller et baisa une petite croix d’argent qu’elle avait au cou et que la sœur Simplice lui avait donnée.

— Mon enfant, dit la sœur, tâchez de reposer maintenant, et ne parlez plus.

Fantine prit dans ses mains moites la main de la sœur, qui souffrait de lui sentir cette sueur.

— Il est parti ce matin pour aller à Paris. Au fait il n’a pas même besoin de passer par Paris. Montfermeil, c’est un peu à gauche en venant. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais de Cosette : bientôt, bientôt ? C’est une surprise qu’il veut me faire. Vous savez ? il m’avait fait signer une lettre pour la reprendre aux Thénardier. Ils n’auront rien à dire, pas vrai ? Ils rendront Cosette. Puisqu’ils sont payés. Les autorités ne souffriraient pas qu’on garde un enfant quand on est payé. Ma sœur, ne me faites pas signe qu’il ne faut pas que je parle. Je suis extrêmement heureuse, je vais très bien, je n’ai plus de mal du tout, je vais revoir Cosette, j’ai même très faim. Il y a près de cinq ans que je ne l’ai vue. Vous ne vous figurez pas, vous, comme cela vous tient, les enfants ! Et puis elle sera si gentille, vous verrez ! Si vous saviez, elle a de si jolis petits doigts roses ! D’abord elle aura de très belles mains. À un an, elle avait des mains ridicules. Ainsi ! — Elle doit être grande à présent. Cela vous a sept ans. C’est une demoiselle. Je l’appelle Cosette, mais elle s’appelle Euphrasie. Tenez, ce matin, je regardais de la poussière qui était sur la cheminée et j’avais bien l’idée comme cela que je reverrais bientôt Cosette. Mon Dieu ! comme on a tort d’être des années sans voir ses enfants ! on devrait bien réfléchir que la vie n’est pas éternelle ! Oh ! comme il est bon d’être parti, monsieur le maire ! C’est vrai ça, qu’il fait bien froid ? avait-il son manteau au moins ? Il sera ici demain, n’est-ce pas ? Ce sera demain fête. Demain matin, ma sœur, vous me ferez penser à mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. Montfermeil, c’est un pays. J’ai fait cette route-là à pied, dans le temps. Il y a eu bien loin pour moi. Mais les diligences vont très vite ! Il sera ici demain avec Cosette. Combien y a-t-il d’ici Montfermeil ?

La sœur, qui n’avait aucune idée des distances, répondit : — Oh ! je crois bien qu’il pourra être ici demain.

— Demain ! demain ! dit Fantine, je verrai Cosette demain ! Voyez-vous, bonne sœur du bon Dieu, je ne suis plus malade. Je suis folle. Je danserais, si on voulait.

Quelqu’un qui l’eut vue un quart d’heure auparavant n’y eût rien compris. Elle était maintenant toute rose, elle parlait d’une voix vive et naturelle, toute sa figure n’était qu’un sourire. Par moments elle riait en se parlant tout bas. Joie de mère, c’est presque joie d’enfant.

— Eh bien, reprit la religieuse, vous voilà heureuse, obéissez-moi, ne parlez plus.

Fantine posa sa tête sur l’oreiller et dit à demi-voix : — Oui, recouche-toi, sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. Elle a raison, sœur Simplice. Tous ceux qui sont ici ont raison.

Et puis, sans bouger, sans remuer la tête, elle se mit à regarder partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux, et elle ne dit plus rien.

La sœur referma ses rideaux, espérant qu’elle s’assoupirait.

Entre sept et huit heures le médecin vint. N’entendant aucun bruit, il crut que Fantine dormait, entra doucement et s’approcha du lit sur la pointe du pied. Il entr’ouvrit les rideaux, et à la lueur de la veilleuse il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient.

Elle lui dit : — Monsieur, n’est-ce pas, on me laissera la couchera côté de moi dans un petit lit ?

Le médecin crut qu’elle délirait. Elle ajouta :

— Regardez plutôt, il y a juste la place.

Le médecin prit à part la sœur Simplice qui lui expliqua la chose, que M. Madeleine était absent pour un jour ou deux, et que, dans le doute, on n’avait pas cru devoir détromper la malade qui croyait monsieur le maire parti pour Montfermeil ; qu’il était possible en somme qu’elle eût deviné juste. Le médecin approuva.

Il se rapprocha du lit de Fantine, qui reprit :

— C’est que, voyez-vous, le matin, quand elle s’éveillera, je lui dirai bonjour à ce pauvre chat, et la nuit, moi qui ne dors pas, je l’entendrai dormir. Sa petite respiration si douce, cela me fera du bien.

— Donnez-moi votre main, dit le médecin.

Elle tendit son bras, et s’écria en riant :

— Ah ! tiens ! au fait, c’est vrai, vous ne savez pas ! c’est que je suis guérie. Cosette arrive demain.

Le médecin fut surpris. Elle était mieux. L’oppression était moindre. Le pouls avait repris de la force. Une sorte de vie survenue tout à coup ranimait ce pauvre être épuisé.

— Monsieur le docteur, reprit-elle, la sœur vous a-t-elle dit que monsieur le maire était allé chercher le chiffon ?

Le médecin recommanda le silence et qu’on évitât toute émotion pénible. Il prescrivit une infusion de quinquina pur, et, pour le cas où la fièvre reprendrait dans la nuit, une potion calmante. En s’en allant, il dit à la sœur : — Cela va mieux. Si le bonheur voulait qu’en effet monsieur le maire arrivât demain avec l’enfant, qui sait ? il y a des crises si étonnantes, on a vu de grandes joies arrêter court des maladies ; je sais bien que celle-ci est une maladie organique, et bien avancée, mais c’est un tel mystère que tout cela ! Nous la sauverions peut-être.

VII la voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir.

Il était près de huit heures du soir quand la carriole que nous avons laissée en route entra sous la porte cochère de l’hôtel de la Poste à Arras. L’homme que nous avons suivi jusqu’à ce moment en descendit, répondit d’un air distrait aux empressements des gens de l’auberge, renvoya le cheval de renfort, et conduisit lui-même le petit cheval blanc à l’écurie ; puis il poussa la porte d’une salle de billard qui était au rez-de-chaussée, s’y assit, et s’accouda sur une table. Il avait mis quatorze heures à ce trajet qu’il comptait faire en six. Il se rendait la justice que ce n’était pas sa faute ; mais au fond il n’en était pas fâché.

La maîtresse de l’hôtel entra.

— Monsieur couche-t-il ? monsieur soupe-t-il ?

Il fit un signe de tête négatif.

— Le garçon d’écurie dit que le cheval de monsieur est bien fatigué !

Ici il rompit le silence.

— Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin ?

— Oh ! monsieur ! il lui faut au moins deux jours de repos.

Il demanda :

— N’est-ce pas ici le bureau de la poste ?

— Oui, monsieur.

L’hôtesse le mena à ce bureau ; il montra son passeport et s’informa s’il y avait moyen de revenir cette nuit même à Montreuil-sur-mer par la malle ; la place à côté du courrier était justement vacante ; il la retint et la paya. — Monsieur, dit le buraliste, ne manquez pas d’être ici pour partir à une heure précise du matin.

Cela fait, il sortit de l’hôtel et se mit à marcher dans la ville.

Il ne connaissait pas Arras, les rues étaient obscures, et il allait au hasard. Cependant il semblait s’obstiner à ne pas demander son chemin aux passants. Il traversa la petite rivière Crinchon et se trouva dans un dédale de ruelles étroites où il se perdit. Un bourgeois cheminait avec un falot. Après quelque hésitation, il prit le parti de s’adresser à ce bourgeois, non sans avoir d’abord regardé devant et derrière lui, comme s’il craignait que quelqu’un n’entendît la question qu’il allait faire.

— Monsieur, dit-il, le palais de justice, s’il vous plaît ?

— Vous n’êtes pas de la ville, monsieur ? répondit le bourgeois qui était un assez vieux homme, eh bien, suivez-moi. Je vais précisément du côté du palais de justice, c’est-à-dire du côté de l’hôtel de la préfecture. Car on répare en ce moment le palais, et provisoirement les tribunaux ont leurs audiences à la préfecture.

— Est-ce là, demanda-t-il, qu’on tient les assises ?

— Sans doute, monsieur. Voyez-vous, ce qui est la préfecture aujourd’hui était l’évêché avant la révolution. Monsieur de Conzié, qui était évêque en quatrevingt-deux, y a fait bâtir une grande salle. C’est dans cette grande salle qu’on juge.

Chemin faisant, le bourgeois lui dit :

— Si c’est un procès que monsieur veut voir, il est un peu tard. Ordinairement les séances finissent à six heures.

Cependant, comme ils arrivaient sur la grande place, le bourgeois lui montra quatre longues fenêtres éclairées sur la façade d’un vaste bâtiment ténébreux.

— Ma foi, monsieur, vous arrivez à temps, vous avez du bonheur. Voyez-vous ces quatre fenêtres ? c’est la cour d’assises. Il y a de la lumière. Donc ce n’est pas fini. L’affaire aura traîné en longueur et on fait une audience du soir. Vous vous intéressez à cette affaire ? Est-ce que c’est un procès criminel ? Est-ce que vous êtes témoin ?

Il répondit :

— Je ne viens pour aucune affaire, j’ai seulement à parler à un avocat.

— C’est différent, dit le bourgeois. Tenez, monsieur, voici la porte. Où est le factionnaire. Vous n’aurez qu’à monter le grand escalier.

Il se conforma aux indications du bourgeois, et, quelques minutes après, il était dans une salle où il y avait beaucoup de monde et où des groupes mêlés d’avocats en robe chuchotaient çà et là.

C’est toujours une chose qui serre le cœur de voir ces attroupements d’hommes vêtus de noir qui murmurent entre eux à voix basse sur le seuil des chambres de justice. Il est rare que la charité et la pitié sortent de toutes ces paroles. Ce qui en sort le plus souvent, ce sont des condamnations faites d’avance. Tous ces groupes semblent à l’observateur qui passe et qui rêve autant de ruches sombres où des espèces d’esprits bourdonnants construisent en commun toutes sortes d’édifices ténébreux.

Cette salle, spacieuse et éclairée d’une seule lampe, était une ancienne antichambre de l’évêché et servait de salle des pas perdus. Une porte à deux battants, fermée en ce moment, la séparait de la grande chambre où siégeait la cour d’assises.

L’obscurité était telle qu’il ne craignit pas de s’adresser au premier avocat qu’il rencontra.

— Monsieur, dit-il, où en est-on ?

— C’est fini, dit l’avocat.

— Fini !

Ce mot fut répété d’un tel accent que l’avocat se retourna.

— Pardon, monsieur, vous êtes peut-être un parent ?

— Non. Je ne connais personne ici. Et y a-t-il eu condamnation ?

— Sans doute. Cela n’était guère possible autrement.

— Aux travaux forcés ?…

— À perpétuité.

Il reprit d’une voix tellement faible qu’on l’entendait à peine :

— L’identité a donc été constatée ?

— Quelle identité ? répondit l’avocat. Il n’y avait pas d’identité à constater. L’affaire était simple. Cette femme avait tué son enfant, l’infanticide a été prouvé, le jury a écarté la préméditation, on l’a condamnée à vie.

— C’est donc une femme ? dit-il.

— Mais sûrement. La fille Limosin. De quoi me parlez-vous donc ?

— De rien. Mais puisque c’est fini, comment se fait-il que la salle soit encore éclairée. ?

— C’est pour l’autre affaire qu’on a commencée il y a à peu près deux heures.

— Quelle autre affaire ?

— Oh ! celle-là est claire aussi. C’est une espèce de gueux, un récidiviste, un galérien, qui a volé. Je ne sais plus trop son nom. En voilà un qui vous a une mine de bandit. Rien que pour avoir cette figure-là, je l’enverrais aux galères.

— Monsieur, demanda-t-il, y-a-t-il moyen de pénétrer dans la salle ?

— Je ne crois vraiment pas. Il y a beaucoup de foule. Cependant l’audience est suspendue. Il y a des gens qui sont sortis, et, à la reprise de l’audience, vous pourrez essayer.

— Par où entre-t-on ?

— Par cette grande porte.

L’avocat le quitta. En quelques instants, il avait éprouvé, presque en même temps, presque mêlées, toutes les émotions possibles. Les paroles de cet indifférent lui avaient tour à tour traversé le cœur comme des aiguilles de glace et comme des lames de feu. Quand il vit que rien n’était terminé, il respira ; mais il n’eût pu dire si ce qu’il ressentait était du contentement ou de la douleur.

Il s’approcha de plusieurs groupes et il écouta ce qu’on disait. Le rôle de la session étant très chargé, le président avait indiqué pour ce même jour deux affaires simples et courtes. On avait commencé par l’infanticide, et maintenant on en était au forçat, au récidiviste, au « cheval de retour ». Cet homme avait volé des pommes, mais cela ne paraissait pas bien prouvé ; ce qui était prouvé, c’est qu’il avait été déjà aux galères à Toulon. C’est ce qui faisait son affaire mauvaise. Du reste, l’interrogatoire de l’homme était terminé et les dépositions des témoins ; mais il y avait encore les plaidoiries de l’avocat et le réquisitoire du ministère public ; cela ne devait guère finir avant minuit. L’homme serait probablement condamné ; l’avocat général était très bon, — et ne manquait pas ses accusés ; — c’était un garçon d’esprit qui faisait des vers.

Un huissier se tenait debout près de la porte qui communiquait avec la salle des assises. Il demanda à cet huissier :

— Monsieur, la porte va-t-elle bientôt s’ouvrir ?

— Elle ne s’ouvrira pas, dit l’huissier.

— Comment ! on ne l’ouvrira pas à la reprise de l’audience ? est-ce que l’audience n’est pas suspendue ?

— L’audience vient d’être reprise, répondit l’huissier, mais la porte ne se rouvrira pas.

— Pourquoi ?

— Parce que la salle est pleine.

— Quoi ! il n’y a plus une place ?

— Plus une seule. La porte est fermée. Personne ne peut plus entrer.

L’huissier ajouta après un silence : — Il y a bien encore deux ou trois places derrière monsieur le président, mais monsieur le président n’y admet que les fonctionnaires publics.

Cela dit, l’huissier lui tourna le dos.

Il se retira la tête baissée, traversa l’antichambre et redescendit l’escalier lentement, comme hésitant à chaque marche. Il est probable qu’il tenait conseil avec lui-même. Le violent combat qui se livrait en lui depuis la veille n’était pas fini ; et, à chaque instant, il en traversait quelque nouvelle péripétie. Arrivé sur le palier de l’escalier, il s’adossa à la rampe et croisa les bras. Tout à coup il ouvrit sa redingote, prit son portefeuille, en tira un crayon, déchira une feuille, et écrivit rapidement sur cette feuille à la lueur du réverbère cette ligne : — M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer. Puis il remonta l’escalier à grands pas, fendit la foule, marcha droit à l’huissier, lui remit le papier, et lui dit avec autorité : — Portez ceci à monsieur le président.

L’huissier prit le papier, y jeta un coup d’œil et obéit.

VIII entrée de faveur.

Sans qu’il s’en doutât, le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de célébrité. Depuis sept ans que sa réputation de vertu remplissait tout le bas Boulonnais, elle avait fini par franchir les limites d’un petit pays et s’était répandue dans les deux ou trois départements voisins. Outre le service considérable qu’il avait rendu au chef-lieu en y restaurant l’industrie des verroteries noires, il n’était pas une des cent quarante et une communes de l’arrondissement de Montreuil-sur-mer qui ne lui dût quelque bienfait. Il avait su même au besoin aider et féconder les industries des autres arrondissements. C’est ainsi qu’il avait dans l’occasion soutenu de son crédit et de ses fonds la fabrique de tulle de Boulogne, la filature de lin à la mécanique de Frévent et la manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. Partout on prononçait avec vénération le nom de M. Madeleine. Arras et Douai enviaient son maire à l’heureuse petite ville de Montreuil-sur-mer.

Le conseiller à la cour royale de Douai, qui présidait cette session des assises à Arras, connaissait comme tout le monde ce nom si profondément et si universellement honoré. Quand l’huissier, ouvrant discrètement la porte qui communiquait de la chambre du conseil à l’audience, se pencha derrière le fauteuil du président et lui remit le papier où était écrite la ligne qu’on vient de lire, en ajoutant : Ce monsieur désire assister à l’audience, le président fit un vif mouvement de déférence, saisit une plume, écrivit quelques mots au bas du papier, et le rendit à l’huissier en lui disant : Faites entrer.

L’homme malheureux dont nous racontons l’histoire était resté près de la porte de la salle à la même place et dans la même attitude où l’huissier l’avait quitté. Il entendit, à travers sa rêverie, quelqu’un qui lui disait : Monsieur veut-il bien me faire l’honneur de me suivre ? C’était ce même huissier qui lui avait tourné le dos l’instant d’auparavant et qui maintenant le saluait jusqu’à terre. L’huissier en même temps lui remit le papier. Il le déplia, et, comme il se rencontrait qu’il était près de la lampe, il put lire :

« Le président de la cour d’assises présente son respect à M. Madeleine. »

Il froissa le papier entre ses mains, comme si ces quelques mots eussent eu pour lui un arrière-goût étrange et amer.

Il suivit l’huissier.

Quelques minutes après, il se trouvait seul dans une espèce de cabinet lambrissé, d’un aspect sévère, éclairé par deux bougies posées sur une table à tapis vert. Il avait encore dans l’oreille les dernières paroles de l’huissier qui venait de le quitter : « Monsieur, vous voici dans la chambre du conseil ; vous n’avez qu’à tourner le bouton de cuivre de cette porte, et vous vous trouverez dans l’audience derrière le fauteuil de monsieur le président. » — Ces paroles se mêlaient dans sa pensée à un souvenir vague de corridors étroits et d’escaliers noirs qu’il venait de parcourir.

L’huissier l’avait laissé seul. Le moment suprême était arrivé. Il cherchait à se recueillir sans pouvoir y parvenir. C’est surtout aux heures où l’on aurait le plus besoin de les rattacher aux réalités poignantes de la vie que tous les fils de la pensée se rompent dans le cerveau. Il était dans l’endroit même où les juges délibèrent et condamnent. Il regardait avec une tranquillité stupide cette chambre paisible et redoutable où tant d’existences avaient été brisées, où son nom allait retentir tout à l’heure, et que sa destinée traversait en ce moment. Il regardait la muraille, puis il se regardait lui-même, s’étonnant que ce fût cette chambre et que ce fût lui.

Il n’avait pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures, il était brisé par les cahots de la carriole, mais il ne le sentait pas ; il lui semblait qu’il ne sentait rien.

Il s’approcha d’un cadre noir qui était accroché au mur et qui contenait sous verre une vieille lettre autographe de Jean Nicolas Pache, maire de Paris et ministre, datée, sans doute par erreur, du 9 juin an ii, et dans laquelle Pache envoyait à la commune la liste des ministres et des députés tenus en arrestation chez eux. Un témoin qui l’eût pu voir et qui l’eût observé en cet instant eût sans doute imaginé que cette lettre lui paraissait bien curieuse, car il n’en détachait pas ses yeux, et il la lut deux ou trois fois. Il la lisait sans y faire attention et à son insu. Il pensait à Fantine et à Cosette.

Tout en rêvant, il se retourna, et ses yeux rencontrèrent le bouton de cuivre de la porte qui le séparait de la salle des assises. Il avait presque oublié cette porte. Son regard, d’abord calme, s’y arrêta, resta attaché à ce bouton de cuivre, puis devint effaré et fixe, et s’empreignit peu à peu d’épouvante. Des gouttes de sueur lui sortaient d’entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes.

À un certain moment, il fit avec une sorte d’autorité mêlée de rébellion ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien : Pardieu ! qui est-ce qui m’y force ? Puis il se tourna vivement, vit devant lui la porte par laquelle il était entré, y alla, l’ouvrit, et sortit. Il n’était plus dans cette chambre, il était dehors, dans un corridor, un corridor long, étroit, coupé de degrés et de guichets, faisant toutes sortes d’angles, éclairé çà et là de réverbères pareils à des veilleuses de malades, le corridor par où il était venu. Il respira. il écoutai aucun bruit derrière lui, aucun bruit devant lui ; il se mit à fuir comme si on le poursuivait.

Quand il eut doublé plusieurs des coudes de ce couloir, il écouta encore. C’était toujours le même silence et la même ombre autour de lui. Il était essoufflé, il chancelait, il s’appuya au mur. La pierre était froide, sa sueur était glacée sur son front, il se redressa en frissonnant.

Alors, là, seul, debout dans cette obscurité, tremblant de froid et d’autre chose peut-être, il songea.

Il avait songé toute la nuit, il avait songé toute la journée ; il n’entendait plus en lui qu’une voix qui disait : hélas !

Un quart d’heure s’écoula ainsi. Enfin, il pencha la tête, soupira avec angoisse, laissa pendre ses bras, et revint sur ses pas. Il marchait lentement et comme accablé. Il semblait que quelqu’un l’eût atteint dans sa fuite et le ramenât.

Il rentra dans la chambre du conseil. La première chose qu’il aperçut, ce fut la gâchette de la porte. Cette gâchette, ronde et en cuivre poli, resplendissait pour lui comme une effroyable étoile. Il la regardait comme une brebis regarderait l’œil d’un tigre.

Ses yeux ne pouvaient s’en détacher.

De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte.

S’il eût écouté, il eût entendu, comme une sorte de murmure confus, le bruit de la salle voisine ; mais il n’écoutait pas, et il n’entendait pas.

Tout à coup, sans qu’il sût lui-même comment, il se trouva près de la porte. Il saisit convulsivement le bouton ; la porte s’ouvrit.

Il était dans la salle d’audience.

IX un lieu où des convictions sont en train de se former.

Il fit un pas, referma machinalement la porte derrière lui, et resta debout, considérant ce qu’il voyait.

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