Les Misérables (page 49)
L’homme demanda :
— Avez-vous une place ?
— Une seule, à côté de moi, sur le siège, dit le cocher.
— Je la prends.
— Montez.
Cependant, avant de partir, le cocher jeta un coup d’œil sur le costume médiocre du voyageur, sur la petitesse de son paquet, et se fit payer.
— Allez-vous jusqu’à Lagny ? demanda le cocher.
— Oui, dit l’homme.
Le voyageur paya jusqu’à Lagny.
On partit. Quand on eut passé la barrière, le cocher essaya de nouer la conversation, mais le voyageur ne répondait que par monosyllabes. Le cocher prit le parti de siffler et de jurer après ses chevaux. Le cocher s’enveloppa de son manteau. Il faisait froid. L’homme ne paraissait pas y songer. On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne. Vers six heures du soir on était à Chelles. Le cocher s’arrêta pour laisser souffler ses chevaux, devant l’auberge à rouliers installée dans les vieux bâtiments de l’abbaye royale.
— Je descends ici, dit l’homme.
Il prit son paquet et son bâton, et sauta à bas de la voiture.
Un instant après, il avait disparu.
Il n’était pas entré dans l’auberge.
Quand, au bout de quelques minutes, la voiture repartit pour Lagny, elle ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles. Le cocher se tourna vers les voyageurs de l’intérieur.
— Voilà, dit-il, un homme qui n’est pas d’ici, car je ne le connais pas. Il a l’air de n’avoir pas le sou ; cependant il ne tient pas à l’argent ; il paye pour Lagny, et il ne va que jusqu’à Chelles. Il est nuit, toutes les maisons sont fermées, il n’entre pas à l’auberge, et on ne le retrouve plus. Il s’est donc enfoncé dans la terre.
L’homme ne s’était pas enfoncé dans la terre, mais il avait arpenté en hâte dans l’obscurité la grande rue de Chelles ; puis il avait pris à gauche avant d’arriver à l’église le chemin vicinal qui mène à Montfermeil, comme quelqu’un qui eût connu le pays et qui y fût déjà venu. Il suivit ce chemin rapidement. À l’endroit où il est coupé par l’ancienne route bordée d’arbres qui va de Gagny à Lagny, il entendit venir des passants. Il se cacha précipitamment dans un fossé, et y attendit que les gens qui passaient se fussent éloignés. La précaution était d’ailleurs presque superflue, car, comme nous l’avons déjà dit, c’était une nuit de décembre très noire. On voyait à peine deux ou trois étoiles au ciel. C’est à ce point-là que commence la montée de la colline. L’homme ne rentra pas dans le chemin de Montfermeil ; il prit à droite, à travers champs, et gagna à grands pas le bois.
Quand il fut dans le bois, il ralentit sa marche, et se mit à regarder soigneusement tous les arbres, avançant pas à pas, comme s’il cherchait et suivait une route mystérieuse connue de lui seul. Il y eut un moment où il parut se perdre et où il s’arrêta indécis. Enfin il arriva, de tâtonnements en tâtonnements, à une clairière où il y avait un monceau de grosses pierres blanchâtres. Il se dirigea vivement vers ces pierres et les examina avec attention à travers la brume de la nuit, comme s’il les passait en revue. Un gros arbre, couvert de ces excroissances qui sont les verrues de la végétation, était à quelques pas du tas de pierres. Il alla à cet arbre, et promena sa main sur l’écorce du tronc, comme s’il cherchait à reconnaître et à compter toutes les verrues.
Vis-à-vis de cet arbre, qui était un frêne, il y avait un châtaignier malade d’une décortication, auquel on avait mis pour pansement une bande de zinc clouée. Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette bande de zinc. Puis il piétina pendant quelque temps sur le sol dans l’espace compris entre l’arbre et les pierres, comme quelqu’un qui s’assure que la terre n’a pas été fraîchement remuée.
Cela fait, il s’orienta et reprit sa marche à travers le bois. C’était cet homme qui venait de rencontrer Cosette. En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil, il avait aperçu cette petite ombre qui se mouvait avec un gémissement, qui déposait un fardeau à terre, puis le reprenait, et se remettait à marcher. Il s’était approché et avait reconnu que c’était un tout jeune enfant chargé d’un énorme seau d’eau. Alors il était allé à l’enfant, et avait pris silencieusement l’anse du seau.
VII cosette côte à côte dans l’ombre avec l’inconnu.
Cosette, nous l’avons dit, n’avait pas eu peur.
L’homme lui adressa la parole. Il parlait d’une voix grave et presque basse.
— Mon enfant, c’est bien lourd pour vous ce que vous portez là.
Cosette leva la tête et répondit :
— Oui, monsieur.
— Donnez, reprit l’homme. Je vais vous le porter.
Cosette lâcha le seau. L’homme se mit à cheminer près d’elle.
— C’est très lourd en effet, dit-il entre ses dents. Puis il ajouta :
— Petite, quel âge as-tu ?
— Huit ans, monsieur.
— Et viens-tu de loin comme cela ?
— De la source qui est dans le bois.
— Et est-ce loin où tu vas ?
— À un bon quart d’heure d’ici.
L’homme resta un moment sans parler, puis il dit brusquement :
— Tu n’as donc pas de mère ?
— Je ne sais pas, répondit l’enfant.
Avant que l’homme eût eu le temps de reprendre la parole, elle ajouta :
— Je ne crois pas. Les autres en ont. Moi, je n’en ai pas.
Et après un silence, elle reprit :
— Je crois que je n’en ai jamais eu.
L’homme s’arrêta, il posa le seau à terre, se pencha et mit ses deux mains sur les deux épaules de l’enfant, faisant effort pour la regarder et voir son visage dans l’obscurité.
La figure maigre et chétive de Cosette se dessinait vaguement à la lueur livide du ciel.
— Comment t’appelles-tu ? dit l’homme.
— Cosette.
L’homme eut comme une secousse électrique. Il la regarda encore, puis il ôta ses mains de dessus les épaules de Cosette, saisit le seau, et se remit à marcher.
Au bout d’un instant il demanda :
— Petite, où demeures-tu ?
— À Montfermeil, si vous connaissez.
— C’est là que nous allons ?
— Oui, monsieur.
Il fit encore une pause, puis recommença :
— Qui est-ce donc qui t’a envoyée à cette heure chercher de l’eau dans le bois ?
— C’est madame Thénardier.
L’homme repartit d’un son de voix qu’il voulait s’efforcer de rendre indifférent, mais où il y avait pourtant un tremblement singulier :
— Qu’est-ce qu’elle fait, ta madame Thénardier ?
— C’est ma bourgeoise, dit l’enfant. Elle tient l’auberge.
— L’auberge ? dit l’homme. Eh bien, je vais aller y loger cette nuit. Conduis-moi.
— Nous y allons, dit l’enfant.
L’homme marchait assez vite. Cosette le suivait sans peine. Elle ne sentait plus la fatigue. De temps en temps, elle levait les yeux vers cet homme avec une sorte de tranquillité et d’abandon inexprimable. Jamais on ne lui avait appris à se tourner vers la providence et à prier. Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait à de l’espérance et à de la joie et qui s’en allait vers le ciel.
Quelques minutes s’écoulèrent. L’homme reprit :
— Est-ce qu’il n’y a pas de servante chez madame Thénardier ?
— Non, monsieur.
— Est-ce que tu es seule ?
— Oui, monsieur.
Il y eut encore une interruption. Cosette éleva la voix :
— C’est-à-dire il y a deux petites filles.
— Quelles petites filles ?
— Ponine et Zelma.
L’enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers à la Thénardier.
— Qu’est-ce que c’est que Ponine et Zelma ?
— Ce sont les demoiselles de madame Thénardier. Comme qui dirait ses filles.
— Et que font-elles, celles-là ?
— Oh ! dit l’enfant, elles ont de belles poupées, des choses où il y a de l’or, tout plein d’affaires. Elles jouent, elles s’amusent.
— Toute la journée ?
— Oui, monsieur.
— Et toi ?
— Moi, je travaille.
— Toute la journée ?
L’enfant leva ses grands yeux où il y avait une larme qu’on ne voyait pas à cause de la nuit, et répondit doucement :
— Oui, monsieur.
Elle poursuivit après un intervalle de silence :
— Des fois, quand j’ai fini l’ouvrage et qu’on veut bien, je m’amuse aussi.
— Comment t’amuses-tu ?
— Comme je peux. On me laisse. Mais je n’ai pas beaucoup de joujoux. Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poupées. Je n’ai qu’un petit sabre en plomb, pas plus long que ça.
L’enfant montrait son petit doigt.
— Et qui ne coupe pas ?
— Si, monsieur, dit l’enfant, ça coupe la salade et les têtes de mouches. Ils atteignirent le village ; Cosette guida l’étranger dans les rues. Ils passèrent devant la boulangerie, mais Cosette ne songea pas au pain qu’elle devait rapporter. L’homme avait cessé de lui faire des questions et gardait maintenant un silence morne. Quand ils eurent laissé l’église derrière eux, l’homme, voyant toutes ces boutiques en plein vent, demanda à Cosette :
— C’est donc la foire ici ?
— Non, monsieur, c’est Noël.
Comme ils approchaient de l’auberge, Cosette lui toucha le bras timidement.
— Monsieur ?
— Quoi, mon enfant ?
— Nous voilà tout près de la maison.
— Eh bien ?
— Voulez-vous me laisser reprendre le seau à présent ?
— Pourquoi ?
— C’est que, si madame voit qu’on me l’a porté, elle me battra.
L’homme lui remit le seau. Un instant après, ils étaient à la porte de la gargote.
VIII désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche.
Cosette ne put s’empêcher de jeter un regard de côté à la grande poupée toujours étalée chez le bimbelotier, puis elle frappa. La porte s’ouvrit. La Thénardier parut une chandelle à la main.
— Ah ! c’est toi, petite gueuse ! Dieu merci, tu y as mis le temps ! elle se sera amusée, la drôlesse !
— Madame, dit Cosette toute tremblante, voilà un monsieur qui vient loger.
La Thénardier remplaça bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable, changement à vue propre aux aubergistes, et chercha avidement des yeux le nouveau venu.
— C’est monsieur ? dit-elle.
— Oui, madame, répondit l’homme en portant la main à son chapeau. Les voyageurs riches ne sont pas si polis. Ce geste et l’inspection du costume et du bagage de l’étranger que la Thénardier passa en revue d’un coup d’œil firent évanouir la grimace aimable et reparaître la mine bourrue. Elle reprit sèchement :
— Entrez, bonhomme.
Le « bonhomme » entra. La Thénardier lui jeta un second coup d’œil, examina particulièrement sa redingote qui était absolument râpée et son chapeau qui était un peu défoncé, et consulta d’un hochement de tête, d’un froncement de nez et d’un clignement d’yeux, son mari, lequel buvait toujours avec les rouliers. Le mari répondit par cette imperceptible agitation de l’index qui, appuyée du gonflement des lèvres, signifie en pareil cas : débine complète. Sur ce, la Thénardier s’écria :
— Ah ! çà, brave homme, je suis bien fâchée, mais c’est que je n’ai plus de place.
— Mettez-moi où vous voudrez, dit l’homme, au grenier, à l’écurie. Je payerai comme si j’avais une chambre.
— Quarante sous.
— Quarante sous. Soit.
— À la bonne heure.
— Quarante sous ! dit un roulier bas à la Thénardier, mais ce n’est que vingt sous.
— C’est quarante sous pour lui, répliqua la Thénardier du même ton. Je ne loge pas des pauvres à moins.
— C’est vrai, ajouta le mari avec douceur, ça gâte une maison d’y avoir de ce monde-là.
Cependant l’homme, après avoir laissé sur un banc son paquet et son bâton, s’était assis à une table où Cosette s’était empressée de poser une bouteille de vin et un verre. Le marchand qui avait demandé le seau d’eau était allé lui-même le porter à son cheval. Cosette avait repris sa place sous la table de cuisine et son tricot.
L’homme, qui avait à peine trempé ses lèvres dans le verre de vin qu’il s’était versé, considérait l’enfant avec une attention étrange.
Cosette était laide. Heureuse, elle eût peut-être été jolie. Nous avons déjà esquissé cette petite figure sombre. Cosette était maigre et blême ; elle avait près de huit ans, on lui en eût donné à peine six. Ses grands yeux enfoncés dans une sorte d’ombre profonde étaient presque éteints à force d’avoir pleuré. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de l’angoisse habituelle, qu’on observe chez les condamnés et chez les malades désespérés. Ses mains étaient, comme sa mère l’avait deviné, « perdues d’engelures ». Le feu qui l’éclairait en ce moment faisait saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement visible. Comme elle grelottait toujours, elle avait pris l’habitude de serrer ses deux genoux l’un contre l’autre. Tout son vêtement n’était qu’un haillon qui eût fait pitié l’été et qui faisait horreur l’hiver. Elle n’avait sur elle que de la toile trouée ; pas un chiffon de laine. On voyait sa peau çà et là, et l’on y distinguait partout des taches bleues ou noires qui indiquaient les endroits où la Thénardier l’avait touchée. Ses jambes nues étaient rouges et grêles. Le creux de ses clavicules était à faire pleurer. Toute la personne de cette enfant, son allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et l’autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et traduisaient une seule idée : la crainte.
La crainte était répandue sur elle ; elle en était pour ainsi dire couverte ; la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches, retirait ses talons sous ses jupes, lui faisait tenir le moins de place possible, ne lui laissait de souffle que le nécessaire, et était devenue ce qu’on pourrait appeler son habitude de corps, sans variation possible que d’augmenter. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était la terreur.
Cette crainte était telle qu’en arrivant, toute mouillée comme elle était, Cosette n’avait pas osé s’aller sécher au feu et s’était remise silencieusement à son travail.
L’expression du regard de cette enfant de huit ans était habituellement si morne et parfois si tragique qu’il semblait, à de certains moments, qu’elle fût en train de devenir une idiote ou un démon.
Jamais, nous l’avons dit, elle n’avait su ce que c’est que prier, jamais elle n’avait mis le pied dans une église. — Est-ce que j’ai le temps ? disait la Thénardier.
L’homme à la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux.
Tout à coup la Thénardier s’écria :
— À propos ! et ce pain ?
Cosette, selon sa coutume toutes les fois que la Thénardier élevait la voix, sortit bien vite de dessous la table.
Elle avait complètement oublié ce pain. Elle eut recours à l’expédient des enfants toujours effrayés. Elle mentit.
— Madame, le boulanger était fermé.
— Il fallait cogner.
— J’ai cogné, madame.
— Eh bien ?
— Il n’a pas ouvert.
— Je saurai demain si c’est vrai, dit la Thénardier, et si tu mens, tu auras une fière danse. En attendant, rends-moi la pièce-quinze-sous.
Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier, et devint verte. La pièce de quinze sous n’y était plus.
— Ah çà ! dit la Thénardier, m’as-tu entendue ?
Cosette retourna la poche, il n’y avait rien. Qu’est-ce que cet argent pouvait être devenu ? La malheureuse petite ne trouva pas une parole. Elle était pétrifiée.
— Est-ce que tu l’as perdue, la pièce-quinze-sous ? râla la Thénardier, ou bien est-ce que tu veux me la voler ?
En même temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu à la cheminée.
Ce geste redoutable rendit à Cosette la force de crier :
— Grâce ! madame ! madame ! je ne le ferai plus.
La Thénardier détacha le martinet.
Cependant l’homme à la redingote jaune avait fouillé dans le gousset de son gilet, sans qu’on eût remarqué ce mouvement. D’ailleurs les autres voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention à rien.
Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l’angle de la cheminée, tâchant de ramasser et de dérober ses pauvres membres demi-nus. La Thénardier leva le bras.
— Pardon, madame, dit l’homme, mais tout à l’heure j’ai vu quelque chose qui est tombé de la poche du tablier de cette petite et qui a roulé. C’est peut-être cela.
En même temps il se baissa et parut chercher à terre un instant.
— Justement. Voici, reprit-il en se relevant.
Et il tendit une pièce d’argent à la Thénardier.
— Oui, c’est cela, dit-elle.
Ce n’était pas cela, car c’était une pièce de vingt sous, mais la Thénardier y trouvait du bénéfice. Elle mit la pièce dans sa poche, et se borna à jeter un regard farouche à l’enfant en disant : — Que cela ne t’arrive plus, toujours !
Cosette rentra dans ce que la Thénardier appelait « sa niche », et son grand œil, fixé sur le voyageur inconnu, commença à prendre une expression qu’il n’avait jamais eue. Ce n’était encore qu’un naïf étonnement, mais une sorte de confiance stupéfaite s’y mêlait.
— À propos, voulez-vous souper ? demanda la Thénardier au voyageur.
Il ne répondit pas. Il semblait songer profondément.
— Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ? dit-elle entre ses dents. C’est quelque affreux pauvre. Cela n’a pas le sou pour souper. Me payera-t-il mon logement seulement ? Il est bien heureux tout de même qu’il n’ait pas eu l’idée de voler l’argent qui était à terre.
Cependant une porte s’était ouverte et Éponine et Azelma étaient entrées.
C’étaient vraiment deux jolies petites filles, plutôt bourgeoises que paysannes, très charmantes, l’une avec ses tresses châtaines bien lustrées, l’autre avec ses longues nattes noires tombant derrière le dos, toutes deux vives, propres, grasses, fraîches et saines à réjouir le regard. Elles étaient chaudement vêtues, mais avec un tel art maternel, que l’épaisseur des étoffes n’ôtait rien à la coquetterie de l’ajustement. L’hiver était prévu sans que le printemps fût effacé. Ces deux petites dégageaient de la lumière. En outre, elles étaient régnantes. Dans leur toilette, dans leur gaîté, dans le bruit qu’elles faisaient, il y avait de la souveraineté. Quand elles entrèrent, la Thénardier leur dit d’un ton grondeur, qui était plein d’adoration : — Ah ! vous voilà donc, vous autres !
Puis, les attirant dans ses genoux l’une après l’autre, lissant leurs cheveux, renouant leurs rubans, et les lâchant ensuite avec cette douce façon de secouer qui est propre aux mères, elle s’écria : — Sont-elles fagotées !
Elles vinrent s’asseoir au coin du feu. Elles avaient une poupée qu’elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes de gazouillements joyeux. De temps en temps, Cosette levait les yeux de son tricot, et les regardait jouer d’un air lugubre.
Éponine et Azelma ne regardaient pas Cosette. C’était pour elles comme le chien. Ces trois petites filles n’avaient pas vingt-quatre ans à elles trois, et elles représentaient déjà toute la société des hommes ; d’un côté l’envie, de l’autre le dédain.
La poupée des sœurs Thénardier était très fanée et très vieille et toute cassée, mais elle n’en paraissait pas moins admirable à Cosette, qui de sa vie n’avait eu une poupée, une vraie poupée, pour nous servir d’une expression que tous les enfants comprendront.
Tout à coup la Thénardier, qui continuait d’aller et de venir dans la salle, s’aperçut que Cosette avait des distractions et qu’au lieu de travailler elle s’occupait des petites qui jouaient.
— Ah ! je t’y prends ! cria-t-elle. C’est comme cela que tu travailles ! Je vais te faire travailler à coups de martinet, moi.
L’étranger, sans quitter sa chaise, se tourna vers la Thénardier.
— Madame, dit-il en souriant d’un air presque craintif, bah ! laissez-la jouer !
De la part de tout voyageur qui eût mangé une tranche de gigot et bu deux bouteilles de vin à son souper et qui n’eût pas eu l’air d’un affreux pauvre, un pareil souhait eût été un ordre. Mais qu’un homme qui avait ce chapeau se permît d’avoir un désir et qu’un homme qui avait cette redingote se permît d’avoir une volonté, c’est ce que la Thénardier ne crut pas devoir tolérer. Elle repartit aigrement :
— Il faut qu’elle travaille, puisqu’elle mange. Je ne la nourris pas à rien faire.
— Qu’est-ce qu’elle fait donc ? reprit l’étranger de cette voix douce qui contrastait si étrangement avec ses habits de mendiant et ses épaules de portefaix.
La Thénardier daigna répondre :
— Des bas, s’il vous plaît. Des bas pour mes petites filles qui n’en ont pas, autant dire, et qui vont tout à l’heure pieds nus.
L’homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette, et continua :
— Quand aura-t-elle fini cette paire de bas ?
— Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours, la paresseuse.
— Et combien peut valoir cette paire de bas, quand elle sera faite ?
La Thénardier lui jeta un coup d’œil méprisant.
— Au moins trente sous,
— La donneriez-vous pour cinq francs ? reprit l’homme.
— Pardieu ! s’écria avec un gros rire un roulier qui écoutait, cinq francs ? Je crois fichtre bien ! cinq balles !
Le Thénardier crut devoir prendre la parole.
— Oui, monsieur, si c’est votre fantaisie, on vous donnera cette paire de bas pour cinq francs. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs.
— Il faudrait payer tout de suite, dit la Thénardier avec sa façon brève et péremptoire.
— J’achète cette paire de bas, répondit l’homme, et, ajouta-t-il en tirant de sa poche une pièce de cinq francs qu’il posa sur la table, — je la paye.
Puis il se tourna vers Cosette.
— Maintenant ton travail est à moi. Joue, mon enfant.
Le roulier fut si ému de la pièce de cinq francs, qu’il laissa là son verre et accourut.
— C’est pourtant vrai ! cria-t-il en l’examinant. Une vraie roue de derrière ! et pas fausse !