Les Misérables (page 56)
— Bien, dit Jean Valjean. Maintenant je vous demande deux choses.
— Lesquelles, monsieur le maire ?
— Premièrement, vous ne direz à personne ce que vous savez de moi. Deuxièmement, vous ne chercherez pas à en savoir davantage.
— Comme vous voudrez. Je sais que vous ne pouvez rien faire que d’honnête et que vous avez toujours été un homme du bon Dieu. Et puis d’ailleurs, c’est vous qui m’avez mis ici. Ça vous regarde. Je suis à vous.
— C’est dit. À présent, venez avec moi. Nous allons chercher l’enfant.
— Ah ! dit Fauchelevent. Il y a un enfant !
Il n’ajouta pas une parole et suivit Jean Valjean comme un chien suit son maître.
Moins d’une demi-heure après, Cosette, redevenue rose à la flamme d’un bon feu, dormait dans le lit du vieux jardinier. Jean Valjean avait remis sa cravate et sa redingote ; le chapeau lancé par-dessus le mur avait été retrouvé et ramassé ; pendant que Jean Valjean endossait sa redingote, Fauchelevent avait ôté sa genouillère à clochette, qui maintenant, accrochée à un clou près d’une hotte, ornait le mur. Les deux hommes se chauffaient accoudés sur une table où Fauchelevent avait posé un morceau de fromage, du pain bis, une bouteille de vin et deux verres, et le vieux disait à Jean Valjean en lui posant la main sur le genou :
— Ah ! père Madeleine ! vous ne m’avez pas reconnu tout de suite ! Vous sauvez la vie aux gens, et après vous les oubliez ! Oh ! c’est mal ! eux ils se souviennent de vous ! vous êtes un ingrat !
X où il est expliqué comment javert a fait buisson creux.
Les événements dont nous venons de voir, pour ainsi dire, l’envers, s’étaient accomplis dans les conditions les plus simples. Lorsque Jean Valjean, dans la nuit même du jour où Javert l’arrêta près du lit de mort de Fantine, s’échappa de la prison municipale de Montreuil-sur-mer, la police supposa que le forçat évadé avait dû se diriger vers Paris. Paris est un maelstrom où tout se perd, et tout disparaît dans ce nombril du monde comme dans le nombril de la mer. Aucune forêt ne cache un homme comme cette foule. Les fugitifs de toute espèce le savent. Ils vont à Paris comme à un engloutissement ; il y a des engloutissements qui sauvent. La police aussi le sait, et c’est à Paris qu’elle cherche ce qu’elle a perdu ailleurs. Elle y chercha l’ex-maire de Montreuil-sur-mer. Javert fut appelé à Paris afin d’éclairer les perquisitions. Javert en effet aida puissamment à reprendre Jean Valjean. Le zèle et l’intelligence de Javert en cette occasion furent remarqués de M. Chabouillet, secrétaire de la préfecture sous le comte Angles. M. Chabouillet, qui du reste avait déjà protégé Javert, fit attacher l’inspecteur de Montreuil-sur-mer à la police de Paris. Là Javert se rendit diversement et, disons-le, quoique le mot semble inattendu pour de pareils services, honorablement utile.
Il ne songeait plus à Jean Valjean, — à ces chiens toujours en chasse le loup d’aujourd’hui fait oublier le loup d’hier, — lorsqu’en décembre 1823 il lut un journal, lui qui ne lisait jamais de journaux ; mais Javert, homme monarchique, avait tenu à savoir les détails de l’entrée triomphale du « prince généralissime » à Bayonne. Comme il achevait l’article qui l’intéressait, un nom, le nom de Jean Valjean, au bas d’une page, appela son attention. Le journal annonçait que le forçat Jean Valjean était mort, et publiait le fait en termes si formels que Javert n’en douta pas. Il se borna à dire : c’est là le bon écrou. Puis il jeta le journal, et n’y pensa plus.
Quelque temps après il arriva qu’une note de police fut transmise par la préfecture de Seine-et-Oise à la préfecture de police de Paris sur l’enlèvement d’un enfant, qui avait eu lieu, disait-on, avec des circonstances particulières, dans la commune de Montfermeil. Une petite fille de sept à huit ans, disait la note, qui avait été confiée par sa mère à un aubergiste du pays, avait été volée par un inconnu ; cette petite répondait au nom de Cosette et était l’enfant d’une fille nommée Fantine, morte à l’hôpital, on ne savait quand ni où. Cette note passa sous les yeux de Javert, et le rendit rêveur.
Le nom de Fantine lui était bien connu. Il se souvenait que Jean Valjean l’avait fait éclater de rire, lui Javert, en lui demandant un répit de trois jours pour aller chercher l’enfant de cette créature. Il se rappela que Jean Valjean avait été arrêté à Paris au moment où il montait dans la voiture de Montfermeil. Quelques indications avaient même fait songer à cette époque que c’était la seconde fois qu’il montait dans cette voiture, et qu’il avait déjà, la veille, fait une première excursion aux environs de ce village, car on ne l’avait point vu dans le village même. Qu’allait-il faire dans ce pays de Montfermeil ? on ne l’avait pu deviner. Javert le comprenait maintenant. La fille de Fantine s’y trouvait. Jean Valjean l’allait chercher. Or, cette enfant venait d’être volée par un inconnu. Quel pouvait être cet inconnu ? Serait-ce Jean Valjean ? mais Jean Valjean était mort. — Javert, sans rien dire à personne, prit le coucou du Plat-d’étain, cul-de-sac de la Planchette, et fit le voyage de Montfermeil.
Il s’attendait à trouver là un grand éclaircissement ; il y trouva une grande obscurité.
Dans les premiers jours, les Thénardier, dépités, avaient jasé. La disparition de l’Alouette avait fait bruit dans le village. Il y avait eu tout de suite plusieurs versions de l’histoire qui avait fini par être un vol d’enfant. De là, la note de police. Cependant, la première humeur passée, le Thénardier, avec son admirable instinct, avait très vite compris qu’il n’est jamais utile d’émouvoir monsieur le procureur du roi, et que ses plaintes à propos de l’enlèvement de Cosette auraient pour premier résultat de fixer sur lui Thénardier et sur beaucoup d’affaires troubles qu’il avait l’étincelante prunelle de la justice. La première chose que les hiboux ne veulent pas, c’est qu’on leur apporte une chandelle. Et d’abord, comment se tirerait-il des quinze cents francs qu’il avait reçus ? Il tourna court, mit un bâillon à sa femme, et fit l’étonné quand on lui parlait de l’enfant volé. Il n’y comprenait rien ; sans doute il s’était plaint dans le moment de ce qu’on lui « enlevait » si vite cette chère petite ; il eût voulu par tendresse la garder encore deux ou trois jours ; mais c’était son « grand-père » qui était venu la chercher le plus naturellement du monde. Il avait ajouté le grand-père, qui faisait bien. Ce fut sur cette histoire que Javert tomba en arrivant à Montfermeil.
Le grand-père faisait évanouir Jean Valjean.
Javert pourtant enfonça quelques questions, comme des sondes, dans l’histoire de Thénardier. — Qu’était-ce que ce grand-père, et comment s’appelait-il ? — Thénardier répondit avec simplicité : — C’est un riche cultivateur. J’ai vu son passeport. Je crois qu’il s’appelle M. Guillaume Lambert.
Lambert est un nom bonhomme et très rassurant. Javert s’en revint à Paris.
— Le Jean Valjean est bien mort, se dit-il, et je suis un jobard.
Il recommençait à oublier toute cette histoire, lorsque, dans le courant de mars 1824, il entendit parler d’un personnage bizarre qui habitait sur la paroisse de Saint-Médard et qu’on surnommait « le mendiant qui fait l’aumône ». Ce personnage était, disait-on, un rentier dont personne ne savait au juste le nom et qui vivait seul avec une petite fille de huit ans, laquelle ne savait rien elle-même, sinon qu’elle venait de Montfermeil. Montfermeil ! ce nom revenait toujours, et fit dresser l’oreille à Javert. Un vieux mendiant mouchard, ancien bedeau, auquel ce personnage faisait la charité, ajoutait quelques autres détails. — Ce rentier était un être très farouche, — ne sortant jamais que le soir, — ne parlant à personne, — qu’aux pauvres quelquefois, — et ne se laissant pas approcher. Il portait une horrible vieille redingote jaune qui valait plusieurs millions, étant toute cousue de billets de banque. — Ceci piqua décidément la curiosité de Javert. Afin de voir ce rentier fantastique de très près sans l’effaroucher, il emprunta un jour au bedeau sa défroque et la place où le vieux mouchard s’accroupissait tous les soirs en nasillant des oraisons et en espionnant à travers la prière.
« L’individu suspect » vint en effet à Javert ainsi travesti, et lui fit l’aumône. En ce moment Javert leva la tête, et la secousse que reçut Jean Valjean en croyant reconnaître Javert, Javert la reçut en croyant reconnaître Jean Valjean.
Cependant l’obscurité avait pu le tromper ; la mort de Jean Valjean était officielle ; il restait à Javert des doutes, et des doutes graves ; et dans le doute Javert, l’homme du scrupule, ne mettait la main au collet de personne. Il suivit son homme jusqu’à la masure Corbeau, et fit parler « la vieille », ce qui n’était pas malaisé. La vieille lui confirma le fait de la redingote doublée de millions, et lui conta l’épisode du billet de mille francs. Elle avait vu ! elle avait touché ! Javert loua une chambre. Le soir même il s’y installa. Il vint écouter à la porte du locataire mystérieux, espérant entendre le son de sa voix, mais Jean Valjean aperçut sa chandelle à travers la serrure et déjoua l’espion en gardant le silence.
Le lendemain Jean Valjean décampait. Mais le bruit de la pièce de cinq francs qu’il laissa tomber fut remarqué de la vieille qui, entendant remuer de l’argent, songea qu’on allait déménager et se hâta de prévenir Javert. À la nuit, lorsque Jean Valjean sortit, Javert l’attendait derrière les arbres du boulevard avec deux hommes.
Javert avait réclamé main-forte à la préfecture, mais il n’avait pas dit le nom de l’individu qu’il espérait saisir. C’était son secret ; et il l’avait gardé pour trois raisons : d’abord, parce que la moindre indiscrétion pouvait donner l’éveil à Jean Valjean ; ensuite, parce que mettre la main sur un vieux forçat évadé et réputé mort, sur un condamné que les notes de justice avaient jadis classé à jamais parmi les malfaiteurs de l’espèce la plus dangereuse, c’était un magnifique succès que les anciens de la police parisienne ne laisseraient certainement pas à un nouveau venu comme Javert, et qu’il craignait qu’on ne lui prît son galérien ; enfin, parce que Javert, étant un artiste, avait le goût de l’imprévu. Il haïssait ces succès annoncés qu’on déflore en en parlant longtemps d’avance. Il tenait à élaborer ses chefs-d’œuvre dans l’ombre et à les dévoiler ensuite brusquement.
Javert avait suivi Jean Valjean d’arbre en arbre, puis de coin de rue en coin de rue, et ne l’avait pas perdu de vue un seul instant. Même dans les moments où Jean Valjean se croyait le plus en sûreté, l’œil de Javert était sur lui.
Pourquoi Javert n’arrêtait-il pas Jean Valjean ? c’est qu’il doutait encore. Il faut se souvenir qu’à cette époque la police n’était pas précisément à son aise ; la presse libre la gênait. Quelques arrestations arbitraires, dénoncées par les journaux, avaient retenti jusqu’aux chambres, et rendu la préfecture timide. Attenter à la liberté individuelle était un fait grave. Les agents craignaient de se tromper ; le préfet s’en prenait à eux ; une erreur, c’était la destitution. Se figure-t-on l’effet qu’eût fait dans Paris ce bref entrefilet reproduit par vingt journaux : — Hier, un vieux grand-père en cheveux blancs, rentier respectable, qui se promenait avec sa petite-fille âgée de huit ans, a été arrêté et conduit au Dépôt de la Préfecture comme forçat évadé ! —
Répétons en outre que Javert avait ses scrupules à lui ; les recommandations de sa conscience s’ajoutaient aux recommandations du préfet. Il doutait réellement.
Jean Valjean tournait le dos et marchait dans l’obscurité. La tristesse, l’inquiétude, l’anxiété, l’accablement, ce nouveau malheur d’être obligé de s’enfuir la nuit et de chercher un asile au hasard dans Paris pour Cosette et pour lui, la nécessité de régler son pas sur le pas d’un enfant, tout cela, à son insu même, avait changé la démarche de Jean Valjean et imprimé à son habitude de corps une telle sénilité que la police elle-même, incarnée dans Javert, pouvait s’y tromper, et s’y trompa. L’impossibilité d’approcher de trop près, son costume de vieux précepteur émigré, la déclaration de Thénardier qui le faisait grand-père, enfin la croyance de sa mort au bagne, ajoutaient encore aux incertitudes qui s’épaississaient dans l’esprit de Javert.
Il eut un moment l’idée de lui demander brusquement ses papiers. Mais si cet homme n’était pas Jean Valjean, et si cet homme n’était pas un bon vieux rentier honnête, c’était probablement quelque gaillard profondément et savamment mêlé à la trame obscure des méfaits parisiens, quelque chef de bande dangereux, faisant l’aumône pour cacher ses autres talents, vieille rubrique. Il avait des affidés, des complices, des logis en-cas où il allait se réfugier sans doute. Tous ces détours qu’il faisait dans les rues semblaient indiquer que ce n’était pas un simple bonhomme. L’arrêter trop vite, c’était « tuer la poule aux œufs d’or ». Où était l’inconvénient d’attendre ? Javert était bien sûr qu’il n’échapperait pas.
Il cheminait donc assez perplexe, en se posant cent questions sur ce personnage énigmatique.
Ce ne fut qu’assez tard, rue de Pontoise, que, grâce à la vive clarté que jetait un cabaret, il reconnut décidément Jean Valjean. Il y a dans ce monde deux êtres qui tressaillent profondément : la mère qui retrouve son enfant, et le tigre qui retrouve sa proie. Javert eut ce tressaillement profond.
Dès qu’il eut positivement reconnu Jean Valjean, le forçat redoutable, il s’aperçut qu’ils n’étaient que trois, et il fit demander du renfort au commissaire de police de la rue de Pontoise. Avant d’empoigner un bâton d’épine, on met des gants.
Ce retard et la station au carrefour Rollin pour se concerter avec ses agents faillirent lui faire perdre la piste. Cependant il eut bien vite deviné que Jean Valjean voudrait placer la rivière entre ses chasseurs et lui. Il pencha la tête et réfléchit, comme un limier qui met le nez à terre pour être juste à la voie. Javert, avec sa puissante rectitude d’instinct, alla droit au pont d’Austerlitz. Un mot au péager le mit au fait : — Avez-vous vu un homme avec une petite fille ? — Je lui ai fait payer deux sous, répondit le péager. Javert arriva sur le pont à temps pour voir de l’autre côté de l’eau Jean Valjean traverser avec Cosette à la main l’espace éclairé par la lune. Il le vit s’engager dans la rue du Chemin-Vert-Saint-Antoine ; il songea au cul-de-sac Genrot disposé là comme une trappe et à l’issue unique de la rue Droit-Mur sur la petite rue Picpus. Il assura les grands devants, comme parlent les chasseurs ; il envoya en hâte par un détour un de ses agents garder cette issue. Une patrouille, qui rentrait au poste de l’Arsenal, ayant passé, il la requit et s’en fit accompagner. Dans ces parties-là, les soldats sont des atouts. D’ailleurs, c’est le principe que, pour venir à bout d’un sanglier, il faut faire science de veneur et force de chiens. Ces dispositions combinées, sentant Jean Valjean saisi entre l’impasse Genrot à droite, son agent à gauche, et lui Javert derrière, il prit une prise de tabac.
Puis il se mit à jouer. Il eut un moment ravissant et infernal ; il laissa aller son homme devant lui, sachant qu’il le tenait, mais désirant reculer le plus possible le moment de l’arrêter, heureux de le sentir pris et de le voir libre, le couvant du regard avec cette volupté de l’araignée qui laisse voleter la mouche et du chat qui laisse courir la souris. La griffe et la serre ont une sensualité monstrueuse ; c’est le mouvement obscur de la bête emprisonnée dans leur tenaille. Quel délice que cet étouffement !
Javert jouissait. Les mailles de son filet étaient solidement attachées. Il était sûr du succèsj il n’avait plus maintenant qu’à fermer la main.
Accompagné comme il l’était, l’idée même de la résistance était impossible, si énergique, si vigoureux, et si désespéré que fût Jean Valjean.
Javert avança lentement, sondant et fouillant sur son passage tous les recoins de la rue comme les poches d’un voleur.
Quand il arriva au centre de sa toile, il n’y trouva plus la mouche.
On imagine son exaspération.
Il interrogea sa vedette des rues Droit-Mur et Picpus ; cet agent, resté imperturbable à son poste, n’avait point vu passer l’homme.
Il arrive quelquefois qu’un cerf est brisé la tête couverte, c’est-à-dire s’échappe, quoique ayant la meute sur le corps, et alors les plus vieux chasseurs ne savent que dire. Duvivier, Ligniville et Desprez restent court. Dans une déconvenue de ce genre, Artonge s’écria : Ce n’est pas un cerf, c’est un sorcier.
Javert eût volontiers jeté le même cri.
Son désappointement tint un moment du désespoir et de la fureur.
Il est certain que Napoléon fit des fautes dans la guerre de Russie, qu’Alexandre fit des fautes dans la guerre de l’Inde, que César fit des fautes dans la guerre d’Afrique, que Cyrus fit des fautes dans la guerre de Scythie, et que Javert fit des fautes dans cette campagne contre Jean Valjean. Il eut tort peut-être d’hésiter à reconnaître l’ancien galérien. Le premier coup d’œil aurait dû lui suffire. Il eut tort de ne pas l’appréhender purement et simplement dans la masure. Il eut tort de ne pas l’arrêter quand il le reconnut positivement rue de Pontoise. Il eut tort de se concerter avec ses auxiliaires en plein clair de lune dans le carrefour Rollin ; certes, les avis sont utiles, et il est bon de connaître et d’interroger ceux des chiens qui méritent créance. Mais le chasseur ne saurait prendre trop de précautions quand il chasse des animaux inquiets, comme le loup et le forçat. Javert, en se préoccupant trop de mettre les limiers de meute sur la voie, alarma la bête en lui donnant vent du trait et la fît partir. Il eut tort surtout, dès qu’il eut retrouvé la piste au pont d’Austerlitz, de jouer ce jeu formidable et puéril de tenir un pareil homme au bout d’un fil. Il s’estima plus fort qu’il n’était, et crut pouvoir jouer à la souris avec un lion. En même temps, il s’estima trop faible quand il jugea nécessaire de s’adjoindre du renfort. Précaution fatale, perte d’un temps précieux. Javert commit toutes ces fautes, et n’en était pas moins un des espions les plus savants et les plus corrects qui aient existé. Il était, dans toute la force du terme, ce qu’en vénerie on appelle un chien sage. Mais qui est-ce qui est parfait ?
Les grands stratégistes ont leurs éclipses.
Les fortes sottises sont souvent faites, comme les grosses cordes, d’une multitude de brins. Prenez le câble fil à fil, prenez séparément tous les petits motifs déterminants, vous les cassez l’un après l’autre, et vous dites : Ce n’est que cela ! Tressez-les et tordez-les ensemble, c’est une énormité ; c’est Attila qui hésite entre Marcien à l’Orient et Valentinien à l’Occident ; c’est Annibal qui s’attarde à Capoue ; c’est Danton qui s’endort à Arcis-sur-Aube.
Quoi qu’il en soit, au moment même où il s’aperçut que Jean Valjean lui échappait, Javert ne perdit pas la tête. Sûr que le forçat en rupture de ban ne pouvait être bien loin, il établit des guets, il organisa des souricières et des embuscades et battit le quartier toute la nuit. La première chose qu’il vit, ce fut le désordre du réverbère dont la corde était coupée. Indice précieux, qui l’égara pourtant en ce qu’il fît dévier toutes ses recherches vers le cul-de-sac Genrot. Il y a dans ce cul-de-sac des murs assez bas qui donnent sur des jardins dont les enceintes touchent à d’immenses terrains en friche. Jean Valjean avait dû évidemment s’enfuir par là. Le fait est que, s’il eût pénétré un peu plus avant dans le cul-de-sac Genrot, il l’eût fait probablement, et il était perdu. Javert explora ces jardins et ces terrains comme s’il y eût cherché une aiguille.
Au point du jour, il laissa deux hommes intelligents en observation, et il regagna la préfecture de police, honteux comme un mouchard qu’un voleur aurait pris.
I petite rue picpus, numéro 62.
Rien ne ressemblait plus, il y a un demi-siècle, à la première porte cochère venue que la porte cochère du numéro 62 de la petite rue Picpus. Cette porte, habituellement entr’ouverte de la façon la plus engageante, laissait voir deux choses qui n’ont rien de très funèbre, une cour entourée de murs tapissés de vigne et la face d’un portier qui flâne. Au-dessus du mur du fond on apercevait de grands arbres. Quand un rayon de soleil égayait la cour, quand un verre de vin égayait le portier, il était difficile de passer devant le numéro 62 de la petite rue Picpus sans en emporter une idée riante. C’était pourtant un lieu sombre qu’on avait entrevu.
Le seuil souriait, la maison priait et pleurait.
Si l’on parvenait, ce qui n’était point facile, à franchir le portier, — ce qui même pour presque tous était impossible, car il y avait un sésame, ouvre-toi ! qu’il fallait savoir ; — si, le portier franchi, on entrait à droite dans un petit vestibule où donnait un escalier resserré entre deux murs et si étroit qu’il n’y pouvait passer qu’une personne à la fois, si l’on ne se laissait pas effrayer par le badigeonnage jaune serin avec soubassement chocolat qui enduisait cet escalier, si l’on s’aventurait à monter, on dépassait un premier palier, puis un deuxième, et l’on arrivait au premier étage dans un corridor où la détrempe jaune et la plinthe chocolat vous suivaient avec un acharnement paisible. Escalier et corridor étaient éclairés par deux belles fenêtres. Le corridor faisait un coude et devenait obscur. Si l’on doublait ce cap, on parvenait après quelques pas devant une porte d’autant plus mystérieuse qu’elle n’était pas fermée. On la poussait, et l’on se trouvait dans une petite chambre d’environ six pieds carrés, carrelée, lavée, propre, froide, tendue de papier nankin à fleurettes vertes, à quinze sous le rouleau. Un jour blanc et mat venait d’une grande fenêtre à petits carreaux qui était à gauche et qui tenait toute la largeur de la chambre. On regardait, on ne voyait personne ; on écoutait, on n’entendait ni un pas, ni un murmure humain. La muraille était nue ; la chambre n’était point meublée, pas une chaise.
On regardait encore, et l’on voyait au mur en face de la porte un trou quadrangulaire d’environ un pied carré, grillé d’une grille en fer à barreaux entre-croisés, noirs, noueux, solides, lesquels formaient des carreaux, j’ai presque dit des mailles, de moins d’un pouce et demi de diagonale. Les petites fleurettes vertes du papier nankin arrivaient avec calme et en ordre jusqu’à ces barreaux de fer, sans que ce contact funèbre les effarouchât et les fît tourbillonner. En supposant qu’un être vivant eût été assez admirablement maigre pour essayer d’entrer ou de sortir par le trou carré, cette grille l’en eût empêché. Elle ne laissait point passer le corps, mais elle laissait passer les yeux, c’est-à-dire l’esprit. Il semblait qu’on eût songé à cela, car on l’avait doublée d’une lame de fer-blanc sertie dans la muraille un peu en arrière et piquée de mille trous plus microscopiques que les trous d’une écumoire. Au bas de cette plaque était percée une ouverture tout à fait pareille à la bouche d’une boîte aux lettres. Un ruban de fil attaché à un mouvement de sonnette pendait à droite du trou grillé.
Si l’on agitait ce ruban, une clochette tintait et l’on entendait une voix, tout près de soi, ce qui faisait tressaillir.
— Qui est là ? demandait la voix.
C’était une voix de femme, une voix douce, si douce qu’elle en était lugubre.
Ici encore il y avait un mot magique qu’il fallait savoir. Si on ne le savait pas, la voix se taisait, et le mur redevenait silencieux comme si l’obscurité effarée du sépulcre eût été de l’autre côté.
Si l’on savait le mot, la voix reprenait :
— Entrez à droite.
On remarquait alors à sa droite, en face de la fenêtre, une porte vitrée surmontée d’un châssis vitré et peinte en gris. On soulevait le loquet, on franchissait la porte, et l’on éprouvait absolument la même impression que lorsqu’on entre au spectacle dans une baignoire grillée avant que la grille soit baissée et que le lustre soit allumé. On était en effet dans une espèce de loge de théâtre, à peine éclairée par le jour vague de la porte vitrée, étroite, meublée de deux vieilles chaises et d’un paillasson tout démaillé, véritable loge avec sa devanture à hauteur d’appui qui portait une tablette en bois noir. Cette loge était grillée, seulement ce n’était pas une grille de bois doré comme à l’Opéra, c’était un monstrueux treillis de barres de fer affreusement enchevêtrées et scellées au mur par des scellements énormes qui ressemblaient à des poings fermés.
Les premières minutes passées, quand le regard commençait à se faire à ce demi-jour de cave, il essayait de franchir la grille, mais il n’allait pas plus loin que six pouces au delà. Là il rencontrait une barrière de volets noirs, assurés et fortifiés de traverses de bois peintes en jaune pain d’épice. Ces volets étaient à jointures, divisés en longues lames minces, et masquaient toute la largeur de la grille. Ils étaient toujours clos.
Au bout de quelques instants, on entendait une voix qui vous appelait de derrière ces volets et qui vous disait :
— Je suis là. Que me voulez-vous ?
C’était une voix aimée, quelquefois une voix adorée. On ne voyait personne. On entendait à peine le bruit d’un souffle. Il semblait que ce fût une évocation qui vous parlait à travers la cloison de la tombe.
Si l’on était dans de certaines conditions voulues, bien rares, l’étroite lame d’un des volets s’ouvrait en face de vous, et l’évocation devenait une apparition. Derrière la grille, derrière le volet, on apercevait, autant que la grille permettait d’apercevoir, une tête dont on ne voyait que la bouche et le menton ; le reste était couvert d’un voile noir. On entrevoyait une guimpe noire et une forme à peine distincte couverte d’un suaire noir. Cette tête vous parlait, mais ne vous regardait pas et ne vous souriait jamais.
Le jour qui venait de derrière vous était disposé de telle façon que vous la voyiez blanche et qu’elle vous voyait noir. Ce jour était un symbole.
Cependant les yeux plongeaient avidement, par cette ouverture qui s’était faite, dans ce lieu clos à tous les regards. Un vague profond enveloppait cette forme vêtue de deuil. Les yeux fouillaient ce vague et cherchaient à démêler ce qui était autour de l’apparition. Au bout de très peu de temps on s’apercevait qu’on ne voyait rien. Ce qu’on voyait, c’était la nuit, le vide, les ténèbres, une brume de l’hiver mêlée à une vapeur du tombeau, une sorte de paix effrayante, un silence où l’on ne recueillait rien, pas même des soupirs, une ombre où l’on ne distinguait rien, pas même des fantômes.
Ce qu’on voyait, c’était l’intérieur d’un cloître.
C’était l’intérieur de cette maison morne et sévère qu’on appelait le couvent des bernardines de l’Adoration Perpétuelle. Cette loge où l’on était, c’était le parloir. Cette voix, la première qui vous avait parlé, c’était la voix de la tourière qui était toujours assise, immobile et silencieuse, de l’autre côté du mur, près de l’ouverture carrée, défendue par la grille de fer et par la plaque à mille trous comme par une double visière.
L’obscurité où plongeait la loge grillée venait de ce que le parloir qui avait une fenêtre du côté du monde n’en avait aucune du côté du couvent. Les yeux profanes ne devaient rien voir de ce lieu sacré.