Les Misérables (page 58)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Qui est-ce qui est vierge ?

Madame Campan citait ce mot d’une « petite » de sept ans à une « grande » de seize, qui prenait la tête de la procession pendant qu’elle, la petite, restait à la queue : — Tu es vierge, toi ; moi, je ne le suis pas.

V distractions.

Au-dessus de la porte du réfectoire était écrite en grosses lettres noires cette prière qu’on appelait la Patenôtre blanche, et qui avait pour vertu de mener les gens droit en paradis :

« Petite patenôtre blanche, que Dieu fit, que Dieu dit, que Dieu mit en paradis. Au soir, m’allant coucher, je trouvis (sic) trois anges à mon lit couchis, un aux pieds, deux aux chevet, la bonne vierge Marie au milieu, qui me dit que je m’y couchis, que rien ne doutis. Le bon Dieu est mon père, la bonne Vierge est ma mère, les trois apôtres sont mes frères, les trois vierges sont mes sœurs. La chemise où Dieu fut né, mon corps en est enveloppé ; la croix Sainte-Marguerite à ma poitrine est écrite. ; madame la Vierge s’en va sur les champs. Dieu pleurant, rencontrit M. saint Jean. Monsieur saint Jean, d’où venez-vous ? Je viens d’Ave Salus. Vous n’avez pas vu le bon Dieu, si est ? Il est dans l’arbre de la croix, les pieds pendants, les mains clouants, un petit chapeau d’épine blanche sur la tête. Qui la dira trois fois au soir, trois fois au matin, gagnera le paradis à la fin. »

En 1827, cette oraison caractéristique avait disparu du mur sous une triple couche de badigeon. Elle achève à cette heure de s’effacer dans la mémoire de quelques jeunes filles d’alors, vieilles femmes aujourd’hui.

Un grand crucifix accroché au mur complétait la décoration de ce réfectoire, dont la porte unique, nous croyons l’avoir dit, s’ouvrait sur le jardin. Deux tables étroites, côtoyées chacune de deux bancs de bois, faisaient deux longues lignes parallèles d’un bout à l’autre du réfectoire. Les murs étaient blancs, les tables étaient noires ; ces deux couleurs du deuil sont le seul rechange des couvents. Les repas étaient revêches et la nourriture des enfants eux-mêmes sévère. Un seul plat, viande et légumes mêlés, ou poisson salé, tel était le luxe. Ce bref ordinaire, réservé aux pensionnaires seules, était pourtant une exception. Les enfants mangeaient et se taisaient sous le guet de la mère semainière qui, de temps en temps, si une mouche s’avisait de voler et de bourdonner contre la règle, ouvrait et fermait bruyamment un livre de bois. Ce silence était assaisonné de la vie des saints, lue à haute voix dans une petite chaire avec pupitre située au pied du crucifix. La lectrice était une grande élève, de semaine. Il y avait de distance en distance sur la table nue des terrines vernies où les élèves lavaient elles-mêmes leur timbale et leur couvert, et quelquefois jetaient quelque morceau de rebut, viande dure ou poisson gâté ; ceci était puni. On appelait ces terrines ronds d’eau.

L’enfant qui rompait le silence faisait une « croix de langue ». Où ? à terre. Elle léchait le pavé. La poussière, cette fin de toutes les joies, était chargée de châtier ces pauvres petites feuilles de rose, coupables de gazouillement.

Il y avait dans le couvent un livre qui n’a jamais été imprimé qu’à exemplaire unique, et qu’il est défendu de lire. C’est la règle de saint-Benoît. Arcane où nul œil profane ne doit pénétrer. Nemo ragulas, seu constitutiones nostras, externis communicabit.

Les pensionnaires parvinrent un jour à dérober ce livre, et se mirent à le lire avidement, lecture souvent interrompue par des terreurs d’être surprises qui leur faisaient refermer le volume précipitamment. Elles ne tirèrent de ce grand danger couru qu’un plaisir médiocre. Quelques pages inintelligibles sur les péchés des jeunes garçons, voilà ce qu’elles eurent de « plus intéressant ».

Elles jouaient dans une allée du jardin, bordée de quelques maigres arbres fruitiers. Malgré l’extrême surveillance et la sévérité des punitions, quand le vent avait secoué les arbres, elles réussissaient quelquefois à ramasser furtivement une pomme verte, ou un abricot gâté, ou une poire habitée. Maintenant je laisse parler une lettre que j’ai sous les yeux, lettre écrite il y a vingt-cinq ans par une ancienne pensionnaire, aujourd’hui madame la duchesse de ―, une des plus élégantes femmes de Paris. Je cite textuellement : « On cache sa poire ou sa pomme comme on peut. Lorsqu’on monte mettre le voile sur le lit en attendant le souper, on les fourre sous son oreiller et le soir on les mange dans son lit, et lorsqu’on ne peut pas, on les mange dans les commodités. » C’était là une de leurs voluptés les plus vives.

Une fois, c’était encore à l’époque d’une visite de M. l’archevêque au couvent, une des jeunes filles, mademoiselle Bouchard, qui était un peu Montmorency, gagea qu’elle lui demanderait un jour de congé, énormité dans une communauté si austère. La gageure fut acceptée, mais aucune de celles qui tenaient le pari n’y croyait. Au moment venu, comme l’archevêque passait devant les pensionnaires, mademoiselle Bouchard, à l’indescriptible épouvante de ses compagnes, sortit des rangs, et dit : Monseigneur, un jour de congé. Mademoiselle Bouchard était fraîche et grande, avec la plus jolie petite mine rose du monde. M. de Quélen sourit et dit : Comment donc, ma chère enfant, un jour de congé ! Trois jours, s’il vous plaît. J’accorde trois jours. La prieure n’y pouvait rien, l’archevêque avait parlé. Scandale pour le couvent, mais joie pour le pensionnat. Qu’on juge de l’effet.

Ce cloître bourru n’était pourtant pas si bien muré que la vie des passions du dehors, que le drame, que le roman même, n’y pénétrassent. Pour le prouver, nous nous bornerons à constater ici et à indiquer brièvement un fait réel et incontestable, qui d’ailleurs n’a en lui-même aucun rapport et ne tient par aucun fil à l’histoire que nous racontons. Nous mentionnons ce fait pour compléter dans l’esprit du lecteur la physionomie du couvent.

Vers cette époque donc, il y avait dans le couvent une personne mystérieuse qui n’était pas religieuse, qu’on traitait avec grand respect, et qu’on nommait madame Albertine. On ne savait rien d’elle sinon qu’elle était folle, et que dans le monde elle passait pour morte. Il y avait sous cette histoire, disait-on, des arrangements de fortune nécessaires pour un grand mariage.

Cette femme, de trente ans à peine, brune, assez belle, regardait vaguement avec de grands yeux noirs. Voyait-elle ? On en doutait. Elle glissait plutôt qu’elle ne marchait ; elle ne parlait jamais ; on n’était pas bien sûr qu’elle respirât. Ses narines étaient pincées et livides comme après le dernier soupir. Toucher sa main, c’était toucher de la neige. Elle avait une étrange grâce spectrale. Là où elle entrait, on avait froid. Un jour une sœur, la voyant passer, dit à une autre : Elle passe pour morte. — Elle l’est peut-être, répondit l’autre.

On faisait sur madame Albertine cent récits. C’était l’éternelle curiosité des pensionnaires. Il y avait dans la chapelle une tribune qu’on appelait l’Œil-de-Bœuf. C’est de cette tribune qui n’avait qu’une baie circulaire, un œil-de-bœuf que madame Albertine assistait aux offices. Elle y était habituellement seule, parce que de cette tribune, placée au premier étage, on pouvait voir le prédicateur ou l’officiant ; ce qui était interdit aux religieuses. Un jour la chaire était occupée par un jeune prêtre de haut rang, M. le duc de Rohan, pair de France, officier des mousquetaires rouges en 1815 lorsqu’il était prince de Léon, mort après 1830 cardinal et archevêque de Besançon. C’était la première fois que M. de Rohan prêchait au couvent du Petit-Picpus. Madame Albertine assistait ordinairement aux sermons et aux offices dans un calme profond et dans une immobilité complète. Ce jour-là, dès qu’elle aperçut M. de Rohan, elle se dressa à demi, et dit à haute voix dans le silence de la chapelle : Tiens ! Auguste ! Toute la communauté stupéfaite tourna la tête, le prédicateur leva les yeux, mais madame Albertine était retombée dans son immobilité. Un souffle du monde extérieur, une lueur de vie avait passé un moment sur cette figure éteinte et glacée, puis tout s’était évanoui, et la folle était redevenue cadavre.

Ces deux mots cependant firent jaser tout ce qui pouvait parler dans le couvent. Que de choses dans ce tiens ! Auguste ! que de révélations ! M. de Rohan s’appelait en effet Auguste. Il était évident que madame Albertine sortait du plus grand monde, puisqu’elle connaissait M. de Rohan, qu’elle y était elle-même haut placée, puisqu’elle parlait d’un si grand seigneur si familièrement, et qu’elle avait avec lui une relation, de parenté peut-être, mais à coup sûr bien étroite, puisqu’elle savait son « petit nom ».

Deux duchesses très sévères, mesdames de Choiseul et de Sérent, visitaient souvent la communauté, où elles pénétraient sans doute en vertu du privilège Magnates mulieres, et faisaient grand’peur au pensionnat. Quand les deux vieilles dames passaient, toutes les pauvres jeunes filles tremblaient et baissaient les yeux.

M. de Rohan était du reste, à son insu, l’objet de l’attention des pensionnaires. Il venait à cette époque d’être fait, en attendant l’épiscopat, grand vicaire de l’archevêque de Paris. C’était une de ses habitudes de venir assez souvent chanter aux offices de la chapelle des religieuses du Petit-Picpus. Aucune des jeunes recluses ne pouvait l’apercevoir, à cause du rideau de serge, mais il avait une voix douce et un peu grêle qu’elles étaient parvenues à reconnaître et à distinguer. Il avait été mousquetaire ; et puis on le disait fort coquet, fort bien coiffé avec de beaux cheveux châtains arrangés en rouleau autour de la tête, et qu’il avait une large ceinture noire magnifique, et que sa soutane noire était coupée le plus élégamment du monde. Il occupait fort toutes ces imaginations de seize ans.

Aucun bruit du dehors ne pénétrait dans le couvent. Cependant il y eut une année où le son d’une flûte y parvint. Ce fut un événement, et les pensionnaires d’alors s’en souviennent encore.

C’était une flûte dont quelqu’un jouait dans le voisinage. Cette flûte jouait toujours le même air, un air aujourd’hui bien lointain : Ma Zétulbé, viens régner sur mon âme, et on l’entendait deux ou trois fois dans la journée.

Les jeunes filles passaient des heures à écouter, les mères vocales étaient bouleversées, les cervelles travaillaient, les punitions pleuvaient. Cela dura plusieurs mois. Les pensionnaires étaient toutes plus ou moins amoureuses du musicien inconnu. Chacune se rêvait Zétulbé. Le bruit de flûte venait du côté de la rue Droit-Mur ; elles auraient tout donné, tout compromis, tout tenté, pour voir, ne fût-ce qu’une seconde, pour entrevoir, pour apercevoir, le « jeune homme » qui jouait si délicieusement de cette flûte et qui, sans s’en douter, jouait en même temps de toutes ces âmes. Il y en eut qui s’échappèrent par une porte de service et qui montèrent au troisième sur la rue Droit-Mur, afin d’essayer de voir par les jours de souffrance. Impossible. Une alla jusqu’à passer son bras au-dessus de sa tête par la grille et agita son mouchoir blanc. Deux furent plus hardies encore. Elles trouvèrent moyen de grimper jusque sur un toit et s’y risquèrent et réussirent enfin à voir « le jeune homme ». C’était un vieux gentilhomme émigré, aveugle et ruiné, qui jouait de la flûte dans son grenier pour se désennuyer.

VI le petit couvent.

Il y avait dans cette enceinte du Petit-Picpus trois bâtiments parfaitement distincts, le grand couvent qu’habitaient les religieuses, le pensionnat où logeaient les élèves, et enfin ce qu’on appelait le petit couvent. C’était un corps de logis avec jardin où demeuraient en commun toutes sortes de vieilles religieuses de divers ordres, restes des cloîtres détruits par la révolution ; une réunion de toutes les bigarrures noires, grises et blanches, de toutes les communautés et de toutes les variétés possibles ; ce qu’on pourrait appeler, si un pareil accouplement de mots était permis, une sorte de couvent-arlequin.

Dès l’empire, il avait été permis à toutes ces pauvres filles dispersées et dépaysées de venir s’abriter là sous les ailes des bénédictines-bernardines. Le gouvernement leur payait une petite pension ; les dames du Petit-Picpus les avaient reçues avec empressement. C’était un pêle-mêle bizarre. Chacune suivait sa règle. On permettait quelquefois aux élèves pensionnaires, comme grande récréation, de leur rendre visite ; ce qui fait que ces jeunes mémoires ont gardé entre autres le souvenir de la mère Saint-Basile, de la mère Sainte-Scolastique et de la mère Jacob.

Une de ces réfugiées se retrouvait presque chez elle. C’était une religieuse de Sainte-Aure, la seule de son ordre qui eût survécu. L’ancien couvent des dames de Sainte-Aure occupait dès le commencement du dix-huitième siècle précisément cette même maison du Petit-Picpus qui appartint plus tard aux bénédictines de Martin Verga. Cette sainte fille, trop pauvre pour porter le magnifique habit de son ordre, qui était une robe blanche avec le scapulaire écarlate, en avait revêtu pieusement un petit mannequin qu’elle montrait avec complaisance et qu’à sa mort elle a légué à la maison. En 1824, il ne restait de cet ordre qu’une religieuse ; aujourd’hui il n’en reste qu’une poupée.

Outre ces dignes mères, quelques vieilles femmes du monde avaient obtenu de la prieure, comme madame Albertine, la permission de se retirer dans le petit couvent. De ce nombre étaient madame de Beaufort d’Hautpoul et madame la marquise Dufresne. Une autre n’a jamais été connue dans le couvent que par le bruit formidable qu’elle faisait en se mouchant. Les élèves l’appelaient madame Vacarmini.

Vers 1820 ou 1821, madame de Genlis, qui rédigeait à cette époque un petit recueil périodique intitulé l’Intrépide, demanda à entrer dame en chambre au couvent du Petit-Picpus. M. le duc d’Orléans la recommandait. Rumeur dans la ruche ; les mères vocales étaient toutes tremblantes ; madame de Genlis avait fait des romans. Mais elle déclara qu’elle était la première à les détester, et puis elle était arrivée à sa phase de dévotion farouche. Dieu aidant, et le prince aussi, elle entra. Elle s’en alla au bout de six ou huit mois, donnant pour raison que le jardin n’avait pas d’ombre. Les religieuses en furent ravies. Quoique très vieille, elle jouait encore de la harpe, et fort bien.

En s’en allant, elle laissa sa marque à sa cellule. Madame de Genlis était superstitieuse et latiniste. Ces deux mots donnent d’elle un assez bon profil. On voyait encore, il y a quelques années, collés dans l’intérieur d’une petite armoire de sa cellule où elle serrait son argent et ses bijoux, ces cinq vers latins écrits de sa main à l’encre rouge sur papier jaune, et qui, dans son opinion, avaient la vertu d’effaroucher les voleurs :

Imparibus meritis pendent tria corpora ramis : Dismas et Gesmas, média est divina potestas ; Alta petit Dismas, infelix, infima, Gesmas. Nos et res nostras conservet summa potestas. Hos versus dicas, ne tu furto tua perdas.

Ces vers, en latin du sixième siècle, soulèvent la question de savoir si les deux larrons du calvaire s’appelaient, comme on le croit communément, Dimas et Gestas, ou Dismas et Gesmas. Cette orthographe eût pu contrarier les prétentions qu’avait, au siècle dernier, le vicomte de Gestas à descendre du mauvais larron. Du reste, la vertu utile attachée à ces vers fait article de foi dans l’ordre des hospitalières.

L’église de la maison, construite de manière à séparer, comme une véritable coupure, le grand couvent du pensionnat, était, bien entendu, commune au pensionnat, au grand couvent et au petit couvent. On y admettait même le public par une sorte d’entrée de lazaret ménagée sur la rue. Mais tout était disposé de façon qu’aucune des habitantes du cloître ne pût voir un visage du dehors. Supposez une église dont le chœur serait saisi par une main gigantesque, et plié de manière à former, non plus, comme dans les églises ordinaires, un prolongement derrière l’autel, mais une sorte de salle ou de caverne obscure à la droite de l’officiant ; supposez cette salle fermée par le rideau de sept pieds de haut dont nous avons déjà parlé ; entassez dans l’ombre de ce rideau, sur des stalles de bois, les religieuses de chœur à gauche, les pensionnaires à droite, les converses et les novices au fond, et vous aurez quelque idée des religieuses du Petit-Picpus, assistant au service divin. Cette caverne, qu’on appelait le chœur, communiquait avec le cloître par un couloir. L’église prenait jour sur le jardin. Quand les religieuses assistaient à des offices où leur règle leur commandait le silence, le public n’était averti de leur présence que par le choc des miséricordes des stalles se levant ou s’abaissant avec bruit.

VII quelques silhouettes de cette ombre.

Pendant les six années qui séparent 1819 de 1825, la prieure du Petit-Picpus était mademoiselle de Blemeur qui en religion s’appelait mère Innocente. Elle était de la famille de la Marguerite de Blemeur, auteur de la Vie des saints de l’ordre de Saint-Benoît. Elle avait été réélue. C’était une femme d’une soixantaine d’années, courte, grosse, « chantant comme un pot fêlé », dit la lettre que nous avons déjà citée ; du reste excellente, la seule gaie dans tout le couvent, et pour cela adorée.

Mère Innocente tenait de son ascendante Marguerite, la Dacier de l’Ordre. Elle était lettrée, érudite, savante, compétente, curieusement historienne, farcie de latin, bourrée de grec, pleine d’hébreu, et plutôt bénédictin que bénédictine.

La sous-prieure était une vieille religieuse espagnole presque aveugle, la mère Cineres.

Les plus comptées parmi les vocales étaient la mère Sainte-Honorine, trésorière, la mère Sainte-Gertrude, première maîtresse des novices, la mère Saint-Ange, deuxième maîtresse, la mère Annonciation, sacristaine, la mère Saint-Augustin, infirmière, la seule dans tout le couvent qui fût méchante ; puis mère Sainte-Mechtilde (Mlle Gauvain), toute jeune, ayant une admirable voix ; mère des Anges (Mlle Drouet), qui avait été au couvent des Filles-Dieu et au couvent du Trésor entre Gisors et Magny ; mère Saint-Joseph (Mlle de Cogolludo) ; mère Sainte-Adélaïde (Mlle d’Auverney) ; mère Miséricorde (Mlle de Cifuentes, qui ne put résister aux austérités) ; mère Compassion (Mlle de la Miltière, reçue à soixante ans malgré la règle, très riche) ; mère Providence (Mlle de Laudinière) ; mère Présentation (Mlle de Siguenza), qui fut prieure en 1847 ; enfin, mère Sainte-Céligne (la sœur du sculpteur Ceracchi), devenue folle ; mère Sainte-Chantal (Mlle de Suzon), devenue folle.

Il y avait encore parmi les plus jolies une charmante fille de vingt-trois ans, qui était de l’île Bourbon et descendante du chevalier Roze, qui se fût appelée dans le monde mademoiselle Roze et qui là s’appelait mère Assomption.

La mère Sainte-Mechtilde, chargée du chant et du chœur, y employait volontiers les pensionnaires. Elle en prenait ordinairement une gamme complète, c’est-à-dire sept, de dix ans à seize inclusivement, voix et tailles assorties, qu’elle faisait chanter debout, alignées côte à côte par rang d’âge de la plus petite à la plus grande. Cela offrait aux regards quelque chose comme un pipeau de jeunes filles, une sorte de flûte de Pan vivante faite avec des anges.

Celles des sœurs converses que les pensionnaires aimaient le mieux, c’étaient la sœur Sainte-Euphrasie, la sœur Sainte-Marguerite, la sœur Sainte-Marthe, qui était en enfance, et la sœur Saint-Michel, dont le long nez les faisait rire.

Toutes ces femmes étaient douces pour tous ces enfants. Les religieuses n’étaient sévères que pour elles-mêmes. On ne faisait de feu qu’au pensionnat, et la nourriture, comparée à celle du couvent, y était recherchée. Avec cela mille soins. Seulement, quand un enfant passait près d’une religieuse et lui parlait, la religieuse ne répondait jamais.

Cette règle du silence avait engendré ceci que, dans tout le couvent, la parole était retirée aux créatures humaines et donnée aux objets inanimés. Tantôt c’était la cloche de l’église qui parlait, tantôt le grelot du jardinier. Un timbre très sonore, placé à côté de la tourière et qu’on entendait de toute la maison, indiquait par des sonneries variées, qui étaient une façon de télégraphe acoustique, toutes les actions de la vie matérielle à accomplir, et appelait au parloir, si besoin était, telle ou telle habitante de la maison. Chaque personne et chaque chose avait sa sonnerie. La prieure avait un et un ; la sous-prieure un et deux. Six-cinq annonçait la classe, de telle sorte que les élèves ne disaient jamais rentrer en classe, mais aller à six-cinq. Quatre-quatre était le timbre de madame de Genlis. On l’entendait très souvent. C’est le diable a quatre, disaient celles qui n’étaient point charitables. Dix-neuf coups annonçaient un grand événement. C’était l’ouverture de la porte de clôture, effroyable planche de fer hérissée de verrous qui ne tournait sur ses gonds que devant l’archevêque.

Lui et le jardinier exceptés, nous l’avons dit, aucun homme n’entrait dans le couvent. Les pensionnaires en voyaient deux autres ; l’un, l’aumônier, l’abbé Banès, vieux et laid, qu’il leur était donné de contempler au chœur à travers une grille ; l’autre, le maître de dessin. M. Ansiaux, que la lettre dont on a déjà lu quelques lignes appelle M. Anciot, et qualifie vieux affreux bossu.

On voit que tous les hommes étaient choisis.

Telle était cette curieuse maison.

VIII post corda lapides.

Après en avoir esquissé la figure morale, il n’est pas inutile d’en indiquer en quelques mots la configuration matérielle. Le lecteur en a déjà quelque idée.

Le couvent du Petit-Picpus-Saint-Antoine emplissait presque entièrement le vaste trapèze qui résultait des intersections de la rue Polonceau, de la rue Droit-Mur, de la petite rue Picpus et de la ruelle condamnée nommée dans les vieux plans rue Aumarais. Ces quatre rues entouraient ce trapèze comme ferait un fossé. Le couvent se composait de plusieurs bâtiments et d’un jardin. Le bâtiment principal, pris dans son entier, était une juxtaposition de constructions hybrides qui, vues à vol d’oiseau, dessinaient assez exactement une potence posée sur le sol. Le grand bras de la potence occupait tout le tronçon de la rue Droit-Mur compris entre la petite rue Picpus et la rue Polonceau ; le petit bras était une haute, grise et sévère façade grillée qui regardait la petite rue Picpus ; la porte cochère no 62 en marquait l’extrémité. Vers le milieu de cette façade, la poussière et la cendre blanchissaient une vieille porte basse cintrée où les araignées faisaient leur toile et qui ne s’ouvrait qu’une heure ou deux le dimanche et aux rares occasions où le cercueil d’une religieuse sortait du couvent. C’était l’entrée publique de l’église. Le coude de la potence était une salle carrée qui servait d’office et que les religieuses nommaient la dépense. Dans le grand bras étaient les cellules des mères et des sœurs et le noviciat. Dans le petit bras les cuisines, le réfectoire, doublé du cloître, et l’église. Entre la porte no 62 et le coin de la ruelle fermée Aumarais était le pensionnat, qu’on ne voyait pas du dehors. Le reste du trapèze formait le jardin qui était beaucoup plus bas que le niveau de la rue Polonceau ; ce qui faisait les murailles bien plus élevées encore au dedans qu’à l’extérieur. Le jardin, légèrement bombé, avait à son milieu, au sommet d’une butte, un beau sapin aigu et conique duquel partaient, comme du rond-point à pique d’un bouclier, quatre grandes allées, et, disposées deux par deux dans les embranchements des grandes, huit petites, de façon que, si l’enclos eût été circulaire, le plan géométral des allées eût ressemblé à une croix posée sur une roue. Les allées, venant toutes aboutir aux murs très irréguliers du jardin, étaient de longueurs inégales. Elles étaient bordées de groseilliers. Au fond une allée de grands peupliers allait des ruines du vieux couvent, qui était à l’angle de la rue Droit-Mur, à la maison du petit couvent, qui était à l’angle de la ruelle Aumarais. En avant du petit couvent, il y avait ce qu’on intitulait le petit jardin. Qu’on ajoute à cet ensemble une cour, toutes sortes d’angles variés que faisaient les corps de logis intérieurs, des murailles de prison, pour toute perspective et pour tout voisinage la longue ligne noire de toits qui bordait l’autre côté de la rue Polonceau, et l’on pourra se faire une image complète de ce qu’était, il y a quarante-cinq ans, la maison des bernardines du Petit-Picpus. Cette sainte maison avait été bâtie précisément sur l’emplacement d’un jeu de paume fameux du quatorzième au seizième siècle qu’on appelait le tripot des onze mille diables.

Toutes ces rues du reste étaient des plus anciennes de Paris. Ces noms, Droit-Mur et Aumarais, sont bien vieux ; les rues qui les portent sont beaucoup plus vieilles encore. La ruelle Aumarais s’est appelée la ruelle Maugout ; la rue Droit-Mur s’est appelée la rue des Églantiers, car Dieu ouvrait les fleurs avant que l’homme taillât les pierres.

IX un siècle sous une guimpe.

Puisque nous sommes en train de détails sur ce qu’était autrefois le couvent du Petit-Picpus et que nous avons osé ouvrir une fenêtre sur ce discret asile, que le lecteur nous permette encore une petite digression, étrangère au fond de ce livre, mais caractéristique et utile en ce qu’elle fait comprendre que le cloître lui-même a ses figures originales.

Il y avait dans le petit couvent une centenaire qui venait de l’abbaye de Fontevrault. Avant la révolution elle avait même été du monde. Elle parlait beaucoup de M. de Miromesnil, garde des sceaux sous Louis XVI, et d’une présidente Duplat qu’elle avait beaucoup connue. C’était son plaisir et sa vanité de ramener ces deux noms à tout propos. Elle disait merveilles de l’abbaye de Fontevrault, que c’était comme une ville, et qu’il y avait des rues dans le monastère.

Elle parlait avec un parler picard qui égayait les pensionnaires. Tous les ans, elle renouvelait solennellement ses vœux, et, au moment de faire serment, elle disait au prêtre : Monseigneur saint-François l’a baillé à monseigneur saint-Julien, monseigneur saint-Julien l’a baillé à monseigneur saint-Eusèbe, monseigneur saint-Eusèbe l’a baillé à monseigneur saint-Procope, etc., etc. ; ainsi je vous le baille, mon père. — Et les pensionnaires de rire, non sous cape, mais sous voile ; charmants petits rires étouffés qui faisaient froncer le sourcil aux mères vocales.

Une autre fois, la centenaire racontait des histoires. Elle disait que dans sa jeunesse les bernardins ne le cédaient pas aux mousquetaires. C’était un siècle qui parlait, mais c’était le dix-huitième siècle. Elle contait la coutume champenoise et bourguignonne des quatre vins. Avant la révolution, quand un grand personnage, un maréchal de France, un prince, un duc et pair, traversait une ville de Bourgogne ou de Champagne, le corps de ville venait le haranguer et lui présentait quatre gondoles d’argent dans lesquelles on avait versé de quatre vins différents. Sur le premier gobelet on lisait cette inscription : vin de singe, sur le deuxième : vin de lion, sur le troisième : vin de mouton, sur le quatrième : vin de cochon. Ces quatre légendes exprimaient les quatre degrés que descend l’ivrogne : la première ivresse, celle qui égaye ; la deuxième, celle qui irrite ; la troisième, celle qui hébète ; la dernière enfin, celle qui abrutit.

Elle avait dans une armoire, sous clef, un objet mystérieux auquel elle tenait fort. La règle de Fontevrault ne le lui défendait pas. Elle ne voulait montrer cet objet à personne. Elle s’enfermait, ce que sa règle lui permettait, et se cachait chaque fois qu’elle voulait le contempler. Si elle entendait marcher dans le corridor, elle refermait l’armoire aussi précipitamment qu’elle le pouvait avec ses vieilles mains. Dès qu’on lui parlait de cela, elle se taisait, elle qui parlait si volontiers. Les plus curieuses échouèrent devant son silence et les plus tenaces devant son obstination. C’était aussi là un sujet de commentaires pour tout ce qui était désœuvré ou ennuyé dans le couvent. Que pouvait donc être cette chose si précieuse et si secrète qui était le trésor de la centenaire ? Sans doute quelque saint livre ? quelque chapelet unique ? quelque relique prouvée ? On se perdait en conjectures. À la mort de la pauvre vieille, on courut à l’armoire plus vite peut-être qu’il n’eût convenu, et on l’ouvrit. On trouva l’objet sous un triple linge comme une patène bénite. C’était un plat de Faenza représentant des amours qui s’envolent poursuivis par des garçons apothicaires armés d’énormes seringues. La poursuite abonde en grimaces et en postures comiques. Un des charmants petits amours est déjà tout embroché. Il se débat, agite ses petites ailes et essaye encore de voler, mais le matassin rit d’un rire satanique. Moralité : l’amour vaincu par la colique. Ce plat, fort curieux d’ailleurs, et qui a peut-être eu l’honneur de donner une idée à Molière, existait encore en septembre 1845 il était à vendre chez un marchand de bric-à-brac du boulevard Beaumarchais.

Cette bonne vieille ne voulait recevoir aucune visite du dehors, à cause, disait-elle, que le parloir est trop triste.

X origine de l’adoration perpétuelle.

Du reste, ce parloir presque sépulcral dont nous avons essayé de donner idée est un fait tout local qui ne se reproduit pas avec la même sévérité dans d’autres couvents. Au couvent de la rue du Temple en particulier qui, à la vérité, était d’un autre ordre, les volets noirs étaient remplacés par des rideaux bruns, et le parloir lui-même était un salon parqueté dont les fenêtres s’encadraient de bonnes-grâces en mousseline blanche et dont les murailles admettaient toutes sortes de cadres, un portrait d’une bénédictine à visage découvert, des bouquets en peinture, et jusqu’à une tête de turc.

C’est dans le jardin du couvent de la rue du Temple que se trouvait ce marronnier d’Inde qui passait pour le plus beau et le plus grand de France et qui avait parmi le bon peuple du dix-huitième siècle la renommée d’être le père de tous les marronniers du royaume.

Nous l’avons dit, ce couvent du Temple était occupé par des bénédictines de l’Adoration Perpétuelle, bénédictines tout autres que celles qui relevaient de Cîteaux. Cet ordre de l’Adoration Perpétuelle n’est pas très ancien et ne remonte pas à plus de deux cents ans. En 1649, le Saint-Sacrement fut profané deux fois, à quelques jours de distance, dans deux églises de Paris, à Saint-Sulpice et à Saint-Jean en Grève, sacrilège effrayant et rare qui émut toute la ville. M. le prieur-grand vicaire de Saint-Germain-des-Prés ordonna une procession solennelle de tout son clergé où officia le nonce du pape. Mais l’expiation ne suffit pas à deux dignes femmes, madame Courtin, marquise de Boucs, et la comtesse de Châteauvieux. Cet outrage, fait au « très auguste sacrement de l’autel », quoique passager, ne sortait pas de ces deux saintes âmes, et leur parut ne pouvoir être réparé que par une « Adoration Perpétuelle » dans quelque monastère de filles. Toutes deux, l’une en 1652, l’autre en 1653, firent donation de sommes notables à la mère Catherine de Bar, dite du Saint-Sacrement, religieuse bénédictine, pour fonder, dans ce but pieux, un monastère de l’ordre de saint-Benoît ; la première permission pour cette fondation fut donnée à la mère Catherine de Bar par M. de Metz, abbé de Saint-Germain, « à la charge qu’aucune fille ne pourrait être reçue qu’elle n’apportât trois cents livres de pension, qui font six mille livres au principal ». Après l’abbé de Saint-Germain, le roi accorda des lettres patentes, et le tout, charte abbatiale et lettres royales, fut homologué en 1654 à la chambre des comptes et au parlement.

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