Les Misérables (page 86)
Il n’y avait qu’une chose à faire.
Il mit son habit passable, se noua un foulard au cou, prit son chapeau, et sortit, sans faire plus de bruit que s’il eût marché sur de la mousse avec des pieds nus.
D’ailleurs la Jondrette continuait de fourgonner dans ses ferrailles.
Une fois hors de la maison, il gagna la rue du Petit-Banquier.
Il était vers le milieu de cette rue près d’un mur très bas qu’on peut enjamber à de certains endroits et qui donne dans un terrain vague, il marchait lentement, préoccupé qu’il était, la neige assourdissait ses pas ; tout à coup il entendit des voix qui parlaient tout près de lui. Il tourna la tête, la rue était déserte, il n’y avait personne, c’était en plein jour, et cependant il entendait distinctement des voix.
Il eut l’idée de regarder par-dessus le mur qu’il côtoyait.
Il y avait là en effet deux hommes adossés à la muraille, assis dans la neige et se parlant bas.
Ces deux figures lui étaient inconnues. L’un était un homme barbu en blouse et l’autre un homme chevelu en guenilles. Le barbu avait une calotte grecque, l’autre la tête nue et de la neige dans les cheveux. En avançant la tête au-dessus d’eux, Marius pouvait entendre.
Le chevelu poussait l’autre du coude et disait :
— Avec Patron-Minette, ça ne peut pas manquer.
— Crois-tu ? dit le barbu ; et le chevelu repartit :
— Ce sera pour chacun un fafiot de cinq cents balles, et le pire qui puisse arriver : cinq ans, six ans, dix ans au plus !
L’autre répondit avec quelque hésitation et en se grattant sous son bonnet grec :
— Ça, c’est une chose réelle. On ne peut pas aller à l’encontre de ces choses-là.
— Je te dis que l’affaire ne peut pas manquer, reprit le chevelu. La maringotte du père Chose sera attelée.
Puis ils se mirent à parler d’un mélodrame qu’ils avaient vu la veille à la Gaîté.
Marius continua son chemin.
Il lui semblait que les paroles obscures de ces hommes, si étrangement cachés derrière ce mur et accroupis dans la neige, n’étaient pas peut-être sans quelque rapport avec les abominables projets de Jondrette, Ce devait être là l’affaire.
Il se dirigea vers le faubourg Saint-Marceau et demanda à la première boutique qu’il rencontra où il y avait un commissaire de police.
On lui indiqua la rue de Pontoise et le numéro 14.
Marius s’y rendit.
En passant devant un boulanger, il acheta un pain de deux sous et le mangea, prévoyant qu’il ne dînerait pas.
Chemin faisant, il rendit justice à la providence. Il songea que, s’il n’avait pas donné ses cinq francs le matin à la fille Jondrette, il aurait suivi le fiacre de M. Leblanc, et par conséquent tout ignoré, que rien n’aurait fait obstacle au guet-apens des Jondrette, et que M. Leblanc était perdu, et sans doute sa fille avec lui.
XIV où un agent de police donne deux coups de poing à un avocat.
Arrivé au numéro 14 de la rue de Pontoise, il monta au premier et demanda le commissaire de police.
— Monsieur le commissaire de police n’y est pas, dit un garçon de bureau quelconque ; mais il y a un inspecteur qui le remplace. Voulez-vous lui parler ? est-ce pressé ?
— Oui, dit Marius.
Le garçon de bureau l’introduisit dans le cabinet du commissaire. Un homme de haute taille s’y tenait debout, derrière une grille, appuyé à un poêle, et relevant de ses deux mains les pans d’un vaste carrick à trois collets. C’était une figure carrée, une bouche mince et ferme, d’épais favoris grisonnants très farouches, un regard à retourner vos poches. On eût pu dire de ce regard, non qu’il pénétrait, mais qu’il fouillait.
Cet homme n’avait pas l’air beaucoup moins féroce ni beaucoup moins redoutable que Jondrette ; le dogue quelquefois n’est pas moins inquiétant à rencontrer que le loup.
— Que voulez-vous ? dit-il à Marius, sans ajouter monsieur.
— Monsieur le commissaire de police ?
— Il est absent. Je le remplace.
— C’est pour une affaire très secrète.
— Alors parlez.
— Et très pressée.
— Alors parlez vite.
Cet homme, calme et brusque, était tout à la fois effrayant et rassurant. Il inspirait la crainte et la confiance. Marius lui conta l’aventure. — Qu’une personne qu’il ne connaissait que de vue devait être attirée le soir même dans un guet-apens ; — qu’habitant la chambre voisine du repaire il avait, lui Marius Pontmercy, avocat, entendu tout le complot à travers la cloison ; — que le scélérat qui avait imaginé le piège était un nommé Jondrette ; — qu’il aurait des complices, probablement des rôdeurs de barrières, entre autres un certain Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille ; — que les filles de Jondrette feraient le guet ; — qu’il n’existait aucun moyen de prévenir l’homme menacé, attendu qu’on ne savait même pas son nom ; — et qu’enfin tout cela devait s’exécuter à six heures du soir au point le plus désert du boulevard de l’Hôpital, dans la maison du numéro 50-52.
À ce numéro, l’inspecteur leva la tête, et dit froidement :
— C’est donc dans la chambre du fond du corridor ?
— Précisément, fit Marius, et il ajouta : — Est-ce que vous connaissez cette maison ?
L’inspecteur resta un moment silencieux, puis répondit en chauffant le talon de sa botte à la bouche du poêle :
— Apparemment.
Il continua dans ses dents, parlant moins à Marius qu’à sa cravate :
— Il doit y avoir un peu de Patron-Minette là dedans.
Ce mot frappa Marius.
— Patron Minette, dit-il. J’ai en effet entendu prononcer ce mot-là.
Et il raconta à l’inspecteur le dialogue de l’homme chevelu et de l’homme barbu dans la neige derrière le mur de la rue du Petit-Banquier.
L’inspecteur grommela :
— Le chevelu doit être Brujon, et le barbu doit être Demi-Liard, dit Deux-Milliards.
Il avait de nouveau baissé les paupières, et il méditait.
— Quant au père Chose, je l’entrevois. Voilà que j’ai brûlé mon carrick. Ils font toujours trop de feu dans ces maudits poêles. Le numéro 50-52. Ancienne propriété Gorbeau.
Puis il regarda Marius :
— Vous n’avez vu que ce barbu et ce chevelu ?
— Et Panchaud.
— Vous n’avez pas vu rôdailler par là une espèce de petit muscadin du diable ?
— Non.
— Ni un grand gros massif matériel qui ressemble à l’éléphant du Jardin des Plantes ?
— Non.
— Ni un malin qui a l’air d’une ancienne queue-rouge ?
— Non.
— Quant au quatrième, personne ne le voit, pas même ses adjudants, commis et employés. Il est peu surprenant que vous ne l’ayez pas aperçu.
— Non. Qu’est-ce que c’est, demanda Marius, que tous ces êtres-là ?
L’inspecteur répondit :
— D’ailleurs ce n’est pas leur heure.
Il retomba dans son silence, puis reprit :
— 50-52. Je connais la baraque. Impossible de nous cacher dans l’intérieur sans que les artistes s’en aperçoivent. Alors ils en seraient quittes pour décommander le vaudeville. Ils sont si modestes ! le public les gêne. Pas de ça, pas de ça. Je veux les entendre chanter et les faire danser.
Ce monologue terminé, il se tourna vers Marius et lui demanda en le regardant fixement :
— Aurez-vous peur ?
— De quoi ? dit Marius.
— De ces hommes ?
— Pas plus que de vous ! répliqua rudement Marius qui commençait à remarquer que ce mouchard ne lui avait pas encore dit monsieur.
L’inspecteur regarda Marins plus fixement encore et reprit avec une sorte de solennité sentencieuse :
— Vous parlez là comme un homme brave et comme un homme honnête. Le courage ne craint pas le crime, et l’honnêteté ne craint pas l’autorité.
Marius l’interrompit :
— C’est bon ; mais que comptez-vous faire ?
L’inspecteur se borna à lui répondre :
— Les locataires de cette maison-là ont des passe-partout pour rentrer la nuit chez eux. Vous devez en avoir un ?
— Oui, dit Marius.
— L’avez-vous sur vous ?
— Oui.
— Donnez-le-moi, dit l’inspecteur.
Marius prit sa clef dans son gilet, la remit à l’inspecteur, et ajouta :
— Si vous m’en croyez, vous viendrez en force. L’inspecteur jeta sur Marius le coup d’œil de Voltaire à un académicien de province qui lui eût proposé une rime ; il plongea d’un seul mouvement ses deux mains, qui étaient énormes, dans les deux immenses poches de son carrick, et en tira deux petits pistolets d’acier, de ces pistolets qu’on appelle coups de poing. Il les présenta à Marius en disant vivement et d’un ton bref :
— Prenez ceci. Rentrez chez vous. Cachez-vous dans votre chambre. Qu’on vous croie sorti. Ils sont chargés. Chacun de deux balles. Vous observerez. Il y a un trou au mur, vous me l’avez dit. Les gens viendront. Laissez-les aller un peu. Quand vous jugerez la chose à point, et qu’il sera temps de l’arrêter, vous tirerez un coup de pistolet. Pas trop tôt. Le reste me regarde. Un coup de pistolet en l’air, au plafond, n’importe où. Surtout pas trop tôt. Attendez qu’il y ait commencement d’exécution ; vous êtes avocat, vous savez ce que c’est.
Marius prit les pistolets et les mit dans la poche de côté de son habit.
— Cela fait une bosse comme cela, cela se voit, dit l’inspecteur. Mettez-les plutôt dans vos goussets.
Marius cacha les pistolets dans ses goussets.
— Maintenant, poursuivit l’inspecteur, il n’y a plus une minute à perdre pour personne. Quelle heure est-il ? Deux heures et demie. C’est pour sept heures ?
— Six heures, dit Marius.
— J’ai le temps, reprit l’inspecteur, mais je n’ai que le temps. N’oubliez rien de ce que je vous ai dit. Pan. Un coup de pistolet.
— Soyez tranquille, répondit Marius.
Et comme Marius mettait la main au loquet de la porte pour sortir, l’inspecteur lui cria :
— À propos, si vous aviez besoin de moi d’ici-là, venez ou envoyez ici. Vous feriez demander l’inspecteur Javert.
XV jondrette fait son emplette.
Quelques instants après, vers trois heures, Courfeyrac passait par aventure rue Mouffetard en compagnie de Bossuet. La neige redoublait et emplissait l’espace. Bossuet était en train de dire à Courfeyrac :
— À voir tomber tous ces flocons de neige, on dirait qu’il y a au ciel une peste de papillons blancs. — Tout à coup, Bossuet aperçut Marius qui remontait la rue vers la barrière et avait un air particulier.
— Tiens ! s’exclama Bossuet, Marius !
— Je l’ai vu, dit Courfeyrac. Ne lui parlons pas.
— Pourquoi ?
— Il est occupé.
— À quoi ?
— Tu ne vois donc pas la mine qu’il a ?
— Quelle mine ?
— Il a l’air de quelqu’un qui suit quelqu’un.
— C’est vrai, dit Bossuet.
— Vois donc les yeux qu’il fait ! reprit Courfeyrac.
— Mais qui diable suit-il ?
— Quelque mimi-goton-bonnet-fleuri ! il est amoureux.
— Mais, observa Bossuet, c’est que je ne vois pas de mimi, ni de goton, ni de bonnet fleuri dans la rue. Il n’y a pas une femme.
Courfeyrac regarda, et s’écria :
— Il suit un homme !
Un homme en effet, coiffé d’une casquette, et dont on distinguait la barbe grise quoiqu’on ne le vît que de dos, marchait à une vingtaine de pas en avant de Marius.
Cet homme était vêtu d’une redingote toute neuve trop grande pour lui et d’un épouvantable pantalon en loques tout noirci par la boue. Bossuet éclata de rire.
— Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?
— Ça ? reprit Courfeyrac, c’est un poëte. Les poètes portent assez volontiers des pantalons de marchands de peaux de lapin et des redingotes de pairs de France.
— Voyons où va Marius, fit Bossuet, voyons où va cet homme, suivons-les, heinr
— Bossuet ! s’écria Courfeyrac, aigle de Meaux ! vous êtes une prodigieuse brute. Suivre un homme qui suit un homme !
Ils rebroussèrent chemin.
Marius en effet avait vu passer Jondrette rue Mouffetard, et l’épiait.
Jondrette allait devant lui sans se douter qu’il y eût déjà un regard qui le tenait.
Il quitta la rue Mouffetard, et Marius le vit entrer dans une des plus affreuses bicoques de la rue Gracieuse, il y resta un quart d’heure environ, puis revint rue Mouffetard. Il s’arrêta chez un quincaillier qu’il y avait à cette époque au coin de la rue Pierre-Lombard, et, quelques minutes après, Marius le vit sortir de la boutique, tenant à la main un grand ciseau à froid emmanché de bois blanc qu’il cacha sous sa redingote. À la hauteur de la rue du Petit-Gentilly, il tourna à gauche et gagna rapidement la rue du Petit-Banquier. Le jour tombait, la neige qui avait cessé un moment venait de recommencer, Marius s’embusqua au coin même de la rue du Petit-Banquier qui était déserte comme toujours, et il n’y suivit pas Jondrette. Bien lui en prit, car, parvenu près du mur bas où Marius avait entendu parler l’homme chevelu et l’homme barbu, Jondrette se retourna, s’assura que personne ne le suivait et ne le voyait, puis enjamba le mur, et disparut.
Le terrain vague que ce mur bordait communiquait avec l’arrière-cour d’un ancien loueur de voitures mal famé qui avait fait faillite et qui avait encore quelques vieux berlingots sous des hangars.
Marius pensa qu’il était sage de profiter de l’absence de Jondrette pour rentrer ; d’ailleurs l’heure avançait ; tous les soirs mame Burgon, en partant pour aller laver la vaisselle en ville, avait coutume de fermer la porte de la maison qui était toujours close à la brune ; Marius avait donné sa clef à l’inspecteur de police ; il était donc important qu’il se hâtât.
Le soir était venu ; la nuit était à peu près fermée ; il n’y avait plus, sur l’horizon et dans l’immensité, qu’un point éclairé par le soleil, c’était la lune.
Elle se levait rouge derrière le dôme bas de la Salpêtrière. Marius regagna à grands pas le n° 50-52. La porte était encore ouverte quand il arriva. Il monta l’escalier sur la pointe du pied et se glissa le long du mur du corridor jusqu’à sa chambre. Ce corridor, on s’en souvient, était bordé des deux côtés de galetas en ce moment tous à louer et vides. Mame Burgon en laissait habituellement les portes ouvertes. En passant devant une de ces portes, Marius crut apercevoir dans la cellule inhabitée quatre têtes d’hommes immobiles que blanchissait vaguement un reste de jour tombant par une lucarne. Marius ne chercha pas à voir, ne voulant pas être vu. Il parvint à rentrer dans sa chambre sans être aperçu et sans bruit. Il était temps. Un moment après, il entendit mame Burgon qui s’en allait et la porte de la maison qui se fermait.
XVI où l’on retrouvera la chanson sur un air anglais à la mode en 1832.
Marius s’assit sur son lit. Il pouvait être cinq heures et demie. Une demi-heure seulement le séparait de ce qui allait arriver. Il entendait battre ses artères comme on entend le battement d’une montre dans l’obscurité. Il songeait à cette double marche qui se faisait en ce moment dans les ténèbres, le crime s’avançant d’un côté, la justice venant de l’autre. Il n’avait pas peur, mais il ne pouvait penser sans un certain tressaillement aux choses qui allaient se passer. Comme à tous ceux que vient assaillir soudainement une aventure surprenante, cette journée entière lui faisait l’effet d’un rêve, et, pour ne point se croire en proie à un cauchemar, il avait besoin de sentir dans ses goussets le froid des deux pistolets d’acier.
Il ne neigeait plus ; la lune, de plus en plus claire, se dégageait des brumes, et sa lueur mêlée au reflet blanc de la neige tombée donnait à la chambre un aspect crépusculaire.
Il y avait de la lumière dans le taudis Jondrette. Marius voyait le trou de la cloison briller d’une clarté rouge qui lui paraissait sanglante.
Il était réel que cette clarté ne pouvait guère être produite par une chandelle. Du reste, aucun mouvement chez les Jondrette, personne n’y bougeait, personne n’y parlait, pas un souffle, le silence y était glacial et profond, et sans cette lumière on se fût cru à côté d’un sépulcre.
Marius ôta doucement ses bottes et les poussa sous son lit.
Quelques minutes s’écoulèrent. Marius entendit la porte d’en bas tourner sur ses gonds, un pas lourd et rapide monta l’escalier et parcourut le corridor, le loquet du bouge se souleva avec bruit ; c’était Jondrette qui rentrait.
Tout de suite plusieurs voix s’élevèrent. Toute la famille était dans le galetas. Seulement elle se taisait en l’absence du maître comme les louveteaux en l’absence du loup.
— C’est moi, dit-il.
— Bonsoir, pèremuche ! glapirent les filles.
— Eh bien ? dit la mère.
— Tout va à la papa, répondit Jondrette, mais j’ai un froid de chien aux pieds. Bon, c’est cela, tu t’es habillée. Il faudra que tu puisses inspirer de la confiance.
— Toute prête à sortir.
— Tu n’oublieras rien de ce que je t’ai dit ? tu feras bien tout ?
— Sois tranquille.
— C’est que… dit Jondrette. Et il n’acheva pas sa phrase.
Marius l’entendit poser quelque chose de lourd sur la table, probablement le ciseau qu’il avait acheté.
— Ah çà, reprit Jondrette, a-t-on mangé ici ?
— Oui, dit la mère, j’ai eu trois grosses pommes de terre et du sel. J’ai profité du feu pour les faire cuire.
— Bon, repartit Jondrette. Demain je vous mène dîner avec moi. Il y aura un canard et des accessoires. Vous dînerez comme des Charles-Dix. Tout va bien !
Puis il ajouta en baissant la voix :
— La souricière est ouverte. Les chats sont là.
Il baissa encore la voix et dit :
— Mets ça dans le feu.
Marius entendit un cliquetis de charbon qu’on heurtait avec une pincette ou un outil en fer, et Jondrette continua :
— As-tu suifé les gonds de la porte pour qu’ils ne fassent pas de bruit ?
— Oui, répondit la mère.
— Quelle heure est-il ?
— Six heures bientôt. La demie vient de sonner à Saint-Médard.
— Diable ! fit Jondrette. Il faut que les petites aillent faire le guet. Venez, vous autres, écoutez ici.
Il y eut un chuchotement.
La voix de Jondrette s’éleva encore :
— La Burgon est-elle partie ?
— Oui, dit la mère.
— Es-tu sûre qu’il n’y a personne chez le voisin ?
— Il n’est pas rentré de la journée, et tu sais bien que c’est l’heure de son dîner.
— Tu es sûre ?
— Sûre.
— C’est égal, reprit Jondrette, il n’y a pas de mal à aller voir chez lui s’il y est. Ma fille, prends la chandelle et vas-y.
Marius se laissa tomber sur ses mains et ses genoux et rampa silencieusement sous son lit.
À peine y était-il blotti qu’il aperçut une lumière à travers les fentes de sa porte.
— P’pa, cria une voix, il est sorti.
Il reconnut la voix de la fille aînée.
— Es-tu entrée ? demanda le père.
— Non, répondit la fille, mais puisque sa clef est à sa porte, il est sorti.
Le père cria :
— Entre tout de même.
La porte s’ouvrit, et Marius vit entrer la grande Jondrette, une chandelle à la main. Elle était comme le matin, seulement plus effrayante encore à cette clarté.
Elle marcha droit au lit, Marius eut un inexprimable moment d’anxiété, mais il y avait près du lit un miroir cloué au mur, c’était là qu’elle allait.
Elle se haussa sur la pointe des pieds et s’y regarda. On entendait un bruit de ferrailles remuées dans la pièce voisine.
Elle lissa ses cheveux avec la paume de sa main et fît des sourires au miroir tout en chantonnant de sa voix cassée et sépulcrale :
Nos amours ont duré toute une semaine, Mais que du bonheur les instants sont courts ! S’adorer huit jours, c’était bien la peine ! Le temps des amours devrait durer toujours ! Devrait durer toujours ! devrait durer toujours !
Cependant Marius tremblait. Il lui semblait impossible qu’elle n’entendît pas sa respiration.
Elle se dirigea vers la fenêtre et regarda dehors en parlant haut avec cet air à demi fou qu’elle avait.
— Comme Paris est laid quand il a mis une chemise blanche ! dit-elle.
Elle revint au miroir et se fit de nouveau des mines, se contemplant successivement de face et de trois quarts.