Les Orientales (page 2)
Tant de flambeaux éteints ! tant de fleurs arrachées !…
Oh ! laissez-moi fouler les feuilles desséchées,
Et m’égarer au fond des bois !
Doux fantômes ! c’est là, quand je rêve dans l’ombre,
Qu’ils viennent tour à tour m’entendre et me parler.
Un jour douteux me montre et me cache leur nombre.
À travers les rameaux et le feuillage sombre
Je vois leurs yeux étinceler.
Mon âme est une sœur pour ces ombres si belles.
La vie et le tombeau pour nous n’ont plus de loi.
Tantôt j’aide leurs pas, tantôt je prends leurs ailes.
Vision ineffable où je suis mort comme elles,
Elles, vivantes comme moi !
Elles prêtent leur forme à toutes mes pensées.
Je les vois ! je les vois ! Elles me disent : Viens !
Puis autour d’un tombeau dansent entrelacées ;
Puis s’en vont lentement, par degrés éclipsées.
Alors je songe et me souviens…
III
Une surtout. — Un ange, une jeune espagnole !
Blanches mains, sein gonflé de soupirs innocents,
Un œil noir, où luisaient des regards de créole,
Et ce charme inconnu, cette fraîche auréole
Qui couronne un front de quinze ans !
Non, ce n’est point d’amour qu’elle est morte : pour elle,
L’amour n’avait encor ni plaisirs ni combats ;
Rien ne faisait encor battre son cœur rebelle ;
Quand tous en la voyant s’écriaient : Qu’elle est belle !
Nul ne le lui disait tout bas.
Elle aimait trop le bal, c’est ce qui l’a tuée.
Le bal éblouissant ! le bal délicieux !
Sa cendre encor frémit, doucement remuée,
Quand, dans la nuit sereine, une blanche nuée
Danse autour du croissant des cieux.
Elle aimait trop le bal. — Quand venait une fête,
Elle y pensait trois jours, trois nuits elle en rêvait,
Et femmes, musiciens, danseurs que rien n’arrête,
Venaient, dans son sommeil, troublant sa jeune tête,
Rire et bruire à son chevet.
Puis c’étaient des bijoux, des colliers, des merveilles !
Des ceintures de moire aux ondoyants reflets ;
Des tissus plus légers que des ailes d’abeilles ;
Des festons, des rubans, à remplir des corbeilles ;
Des fleurs, à payer un palais !
La fête commencée, avec ses sœurs rieuses
Elle accourait, froissant l’éventail sous ses doigts,
Puis s’asseyait parmi les écharpes soyeuses,
Et son cœur éclatait en fanfares joyeuses,
Avec l’orchestre aux mille voix.
C’était plaisir de voir danser la jeune fille !
Sa basquine agitait ses paillettes d’azur ;
Ses grands yeux noirs brillaient sous la noire mantille.
Telle une double étoile au front des nuits scintille
Sous les plis d’un nuage obscur.
Tout en elle était danse, et rire, et folle joie.
Enfant ! — Nous l’admirions dans nos tristes loisirs ;
Car ce n’est point au bal que le cœur se déploie,
La cendre y vole autour des tuniques de soie,
L’ennui sombre autour des plaisirs.
Mais elle, par la valse ou la ronde emportée,
Volait, et revenait, et ne respirait pas,
Et s’enivrait des sons de la flûte vantée,
Des fleurs, des lustres d’or, de la fête enchantée,
Du bruit des voix, du bruit des pas.
Quel bonheur de bondir, éperdue, en la foule,
De sentir par le bal ses sens multipliés,
Et de ne pas savoir si dans la nue on roule,
Si l’on chasse en fuyant la terre, ou si l’on foule
Un flot tournoyant sous ses pieds !
Mais hélas ! il fallait, quand l’aube était venue,
Partir, attendre au seuil le manteau de satin.
C’est alors que souvent la danseuse ingénue
Sentit en frissonnant sur son épaule nue
Glisser le souffle du matin.
Quels tristes lendemains laisse le bal folâtre !
Adieu parure, et danse, et rires enfantins !
Aux chansons succédait la toux opiniâtre,
Au plaisir rose et frais la fièvre au teint bleuâtre,
Aux yeux brillants les yeux éteints.
IV
Elle est morte. — À quinze ans, belle, heureuse, adorée !
Morte au sortir d’un bal qui nous mit tous en deuil.
Morte, hélas ! et des bras d’une mère égarée
La mort aux froides mains la prit toute parée,
Pour l’endormir dans le cercueil.
Pour danser d’autres bals elle était encor prête,
Tant la mort fut pressée à prendre un corps si beau !
Et ces roses d’un jour qui couronnaient sa tête,
Qui s’épanouissaient la veille en une fête,
Se fanèrent dans un tombeau.
V
Sa pauvre mère ! — hélas ! de son sort ignorante,
Avoir mis tant d’amour sur ce frêle roseau,
Et si longtemps veillé son enfance souffrante,
Et passé tant de nuits à l’endormir pleurante
Toute petite en son berceau !
À quoi bon ? — Maintenant la jeune trépassée,
Sous le plomb du cercueil, livide, en proie au ver,
Dort ; et si, dans la tombe où nous l’avons laissée,
Quelque fête des morts la réveille glacée,
Par une belle nuit d’hiver,
Un spectre au rire affreux à sa morne toilette
Préside au lieu de mère, et lui dit : Il est temps !
Et, glaçant d’un baiser sa lèvre violette,
Passe les doigts noueux de sa main de squelette
Sous ses cheveux longs et flottants.
Puis, tremblante, il la mène à la danse fatale,
Au chœur aérien dans l’ombre voltigeant ;
Et sur l’horizon gris la lune est large et pâle,
Et l’arc-en-ciel des nuits teint d’un reflet d’opale
Le nuage aux franges d’argent.
VI
Vous toutes qu’à ses jeux le bal riant convie,
Pensez à l’espagnole éteinte sans retour,
Jeunes filles ! Joyeuse, et d’une main ravie,
Elle allait moissonnant les roses de la vie,
Beauté, plaisir, jeunesse, amour !
La pauvre enfant, de fête en fête promenée,
De ce bouquet charmant arrangeait les couleurs ;
Mais qu’elle a passé vite, hélas ! l’infortunée !
Ainsi qu’Ophélia par le fleuve entraînée,
Elle est morte en cueillant des fleurs !
Avril 1828.
XXXI GRENADE.
Quien no ha visto a Sevilla,
No ha visto a maravilla.
Soit lointaine, soit voisine,
Espagnole ou sarrasine,
Il n’est pas une cité
Qui dispute sans folie
À Grenade la jolie
La pomme de la beauté,
Et qui, gracieuse, étale
Plus de pompe orientale
Sous un ciel plus enchanté.
Cadix a les palmiers ; Murcie a les oranges ;
Jaën, son palais goth aux tourelles étranges ;
Agreda, son couvent bâti par saint-Edmond ;
Ségovie a l’autel dont on baise les marches,
Et l’aqueduc aux trois rangs d’arches
Qui lui porte un torrent pris au sommet d’un mont.
Llers a des tours ; Barcelone
Au faîte d’une colonne
Lève un phare sur la mer ;
Aux rois d’Aragon fidèle,
Dans leurs vieux tombeaux, Tudèle
Garde leur sceptre de fer ;
Tolose a des forges sombres
Qui semblent, au sein des ombres,
Des soupiraux de l’enfer.
Le poisson qui rouvrit l’œil mort du vieux Tobie
Se joue au fond du golfe où dort Fontarabie ;
Alicante aux clochers mêle les minarets ;
Compostelle a son saint ; Cordoue aux maisons vieilles
A sa mosquée où l’œil se perd dans les merveilles ;
Madrid a le Manzanarès.
Bilbao, des flots couverte,
Jette une pelouse verte
Sur ses murs noirs et caducs ;
Medina la chevalière,
Cachant sa pauvreté fière
Sous le manteau de ses ducs,
N’a rien que ses sycomores,
Car ses beaux ponts sont aux maures,
Aux romains ses aqueducs.
Valence a les clochers de ses trois cents églises ;
L’austère Alcantara livre au souffle des brises
Les drapeaux turcs pendus en foule à ses piliers ;
Salamanque en riant s’assied sur trois collines,
S’endort au son des mandolines,
Et s’éveille en sursaut aux cris des écoliers.
Tortose est chère à saint-Pierre ;
Le marbre est comme la pierre
Dans la riche Puycerda ;
De sa bastille octogone
Tuy se vante, et Tarragone
De ses murs qu’un roi fonda ;
Le Douro coule à Zamore ;
Tolède a l’alcazar maure,
Séville a la giralda.
Burgos de son chapitre étale la richesse ;
Peñaflor est marquise, et Girone est duchesse ;
Bivar est une nonne aux sévères atours ;
Toujours prête au combat, la sombre Pampelune,
Avant de s’endormir aux rayons de la lune,
Ferme sa ceinture de tours.
Toutes ces villes d’Espagne
S’épandent dans la campagne
Ou hérissent la sierra ;
Toutes ont des citadelles
Dont sous des mains infidèles
Aucun beffroi ne vibra ;
Toutes sur leurs cathédrales
Ont des clochers en spirales ;
Mais Grenade a l’Alhambra.
L’Alhambra ! l’Alhambra ! palais que les Génies
Ont doré comme un rêve et rempli d’harmonies,
Forteresse aux créneaux festonnés et croulants,
Où l’on entend la nuit de magiques syllabes,
Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes,
Sème les murs de trèfles blancs !
Grenade a plus de merveilles
Que n’a de graines vermeilles
Le beau fruit de ses vallons ;
Grenade, la bien nommée,
Lorsque la guerre enflammée
Déroule ses pavillons,
Cent fois plus terrible éclate
Que la grenade écarlate
Sur le front des bataillons.
Il n’est rien de plus beau ni de plus grand au monde ;
Soit qu’à Vivataubin Vivaconlud réponde,
Avec son clair tambour de clochettes orné ;
Soit que, se couronnant de feux comme un calife,
L’éblouissant Généralife
Élève dans la nuit son faîte illuminé.
Les clairons des Tours-Vermeilles
Sonnent comme des abeilles
Dont le vent chasse l’essaim ;
Alcacava pour les fêtes
A des cloches toujours prêtes
À bourdonner dans son sein,
Qui dans leurs tours africaines
Vont éveiller les dulcaynes
Du sonore Albaycin.
Grenade efface en tout ses rivales ; Grenade
Chante plus mollement la molle sérénade ;
Elle peint ses maisons de plus riches couleurs ;
Et l’on dit que les vents suspendent leurs haleines
Quand par un soir d’été Grenade dans ses plaines
Répand ses femmes et ses fleurs.
L’Arabie est son aïeule.
Les maures, pour elle seule,
Aventuriers hasardeux,
Joueraient l’Asie et l’Afrique,
Mais Grenade est catholique,
Grenade se raille d’eux ;
Grenade, la belle ville,
Serait une autre Séville,
S’il en pouvait être deux.
3-5 avril 1828.
II CANARIS.
Faire sans dire.
Vieille devise.
Lorsqu’un vaisseau vaincu dérive en pleine mer ;
Que ses voiles carrées
Pendent le long des mâts, par les boulets de fer
Largement déchirées ;
Qu’on n’y voit que des morts tombés de toutes parts,
Ancres, agrès, voilures,
Grands mâts rompus, traînant leurs cordages épars
Comme des chevelures ;
Que le vaisseau, couvert de fumée et de bruit,
Tourne ainsi qu’une roue ;
Qu’un flux et qu’un reflux d’hommes roule et s’enfuit
De la poupe à la proue ;
Lorsqu’à la voix des chefs nul soldat ne répond ;
Que la mer monte et gronde ;
Que les canons éteints nagent dans l’entre-pont,
S’entre-choquant dans l’onde ;
Qu’on voit le lourd colosse ouvrir au flot marin
Sa blessure béante,
Et saigner, à travers son armure d’airain,
La galère géante ;
Qu’elle vogue au hasard, comme un corps palpitant,
La carène entr’ouverte,
Comme un grand poisson mort, dont le ventre flottant
Argente l’onde verte ;
Alors gloire au vainqueur ! Son grappin noir s’abat
Sur la nef qu’il foudroie ;
Tel un aigle puissant pose, après le combat,
Son ongle sur sa proie !
Puis, il pend au grand mât, comme au front d’une tour,
Son drapeau que l’air ronge,
Et dont le reflet d’or dans l’onde, tour à tour,
S’élargit et s’allonge.
Et c’est alors qu’on voit les peuples étaler
Les couleurs les plus fières,
Et la pourpre, et l’argent, et l’azur onduler
Aux plis de leurs bannières.
Dans ce riche appareil leur orgueil insensé
Se flatte et se repose,
Comme si le flot noir, par le flot effacé,
En gardait quelque chose.
Malte arborait sa croix ; Venise, peuple-roi,
Sur ses poupes mouvantes,
L’héraldique lion qui fait rugir d’effroi
Les lionnes vivantes.
Le pavillon de Naple est éclatant dans l’air,
Et quand il se déploie
On croit voir ondoyer de la poupe à la mer
Un flot d’or et de soie.
Espagne peint aux plis des drapeaux voltigeant
Sur ses flottes avares
Léon aux lions d’or, Castille aux tours d’argent,
Les chaînes des Navarres.
Rome a les clefs ; Milan, l’enfant qui hurle encor
Dans les dents de la guivre ;
Et les vaisseaux de France ont des fleurs de lys d’or
Sur leurs robes de cuivre.
Stamboul la turque autour du croissant abhorré
Suspend trois blanches queues ;
L’Amérique enfin libre étale un ciel doré
Semé d’étoiles bleues.
L’Autriche a l’aigle étrange, aux ailerons dressés,
Qui, brillant sur la moire,
Vers les deux bouts du monde à la fois menacés
Tourne une tête noire.
L’autre aigle au double front, qui des czars suit les lois,
Son antique adversaire,
Comme elle regardant deux mondes à la fois,
En tient un dans sa serre.
L’Angleterre en triomphe impose aux flots amers
Sa splendide oriflamme,
Si riche qu’on prendrait son reflet dans les mers
Pour l’ombre d’une flamme.
C’est ainsi que les rois font aux mâts des vaisseaux
Flotter leurs armoiries,
Et condamnent les nefs conquises sur les eaux
À changer de patries.
Ils traînent dans leurs rangs ces voiles dont le sort
Trompa les destinées,
Tout fiers de voir rentrer plus nombreuses au port
Leurs flottes blasonnées.
Aux navires captifs toujours ils appendront
Leurs drapeaux de victoire,
Afin que le vaincu porte écrite à son front
Sa honte avec leur gloire.
Mais le bon Canaris, dont un ardent sillon
Suit la barque hardie,
Sur les vaisseaux qu’il prend, comme son pavillon,
Arbore l’incendie.
7 novembre 1828.
II CANARIS.
Faire sans dire.
Vieille devise.
Lorsqu’un vaisseau vaincu dérive en pleine mer ;
Que ses voiles carrées
Pendent le long des mâts, par les boulets de fer
Largement déchirées ;
Qu’on n’y voit que des morts tombés de toutes parts,
Ancres, agrès, voilures,
Grands mâts rompus, traînant leurs cordages épars
Comme des chevelures ;
Que le vaisseau, couvert de fumée et de bruit,
Tourne ainsi qu’une roue ;
Qu’un flux et qu’un reflux d’hommes roule et s’enfuit
De la poupe à la proue ;
Lorsqu’à la voix des chefs nul soldat ne répond ;
Que la mer monte et gronde ;
Que les canons éteints nagent dans l’entre-pont,
S’entre-choquant dans l’onde ;
Qu’on voit le lourd colosse ouvrir au flot marin
Sa blessure béante,
Et saigner, à travers son armure d’airain,
La galère géante ;
Qu’elle vogue au hasard, comme un corps palpitant,
La carène entr’ouverte,
Comme un grand poisson mort, dont le ventre flottant
Argente l’onde verte ;
Alors gloire au vainqueur ! Son grappin noir s’abat
Sur la nef qu’il foudroie ;
Tel un aigle puissant pose, après le combat,
Son ongle sur sa proie !
Puis, il pend au grand mât, comme au front d’une tour,
Son drapeau que l’air ronge,
Et dont le reflet d’or dans l’onde, tour à tour,
S’élargit et s’allonge.
Et c’est alors qu’on voit les peuples étaler
Les couleurs les plus fières,
Et la pourpre, et l’argent, et l’azur onduler
Aux plis de leurs bannières.
Dans ce riche appareil leur orgueil insensé
Se flatte et se repose,
Comme si le flot noir, par le flot effacé,
En gardait quelque chose.
Malte arborait sa croix ; Venise, peuple-roi,
Sur ses poupes mouvantes,
L’héraldique lion qui fait rugir d’effroi
Les lionnes vivantes.
Le pavillon de Naple est éclatant dans l’air,
Et quand il se déploie
On croit voir ondoyer de la poupe à la mer
Un flot d’or et de soie.
Espagne peint aux plis des drapeaux voltigeant
Sur ses flottes avares
Léon aux lions d’or, Castille aux tours d’argent,
Les chaînes des Navarres.
Rome a les clefs ; Milan, l’enfant qui hurle encor
Dans les dents de la guivre ;
Et les vaisseaux de France ont des fleurs de lys d’or
Sur leurs robes de cuivre.
Stamboul la turque autour du croissant abhorré
Suspend trois blanches queues ;
L’Amérique enfin libre étale un ciel doré
Semé d’étoiles bleues.
L’Autriche a l’aigle étrange, aux ailerons dressés,
Qui, brillant sur la moire,
Vers les deux bouts du monde à la fois menacés
Tourne une tête noire.
L’autre aigle au double front, qui des czars suit les lois,
Son antique adversaire,
Comme elle regardant deux mondes à la fois,
En tient un dans sa serre.
L’Angleterre en triomphe impose aux flots amers
Sa splendide oriflamme,
Si riche qu’on prendrait son reflet dans les mers
Pour l’ombre d’une flamme.
C’est ainsi que les rois font aux mâts des vaisseaux
Flotter leurs armoiries,
Et condamnent les nefs conquises sur les eaux
À changer de patries.
Ils traînent dans leurs rangs ces voiles dont le sort