Les Orientales

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Orientales · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XXIV ADIEUX DE L’HÔTESSE ARABE.

10. Habitez avec nous. La terre est en votre puissance ; cultivez-la, trafiquez-y, et la possédez.

Genèse, chap. XXIV.

Puisque rien ne t’arrête en cet heureux pays,

Ni l’ombre du palmier, ni le jaune maïs,

Ni le repos, ni l’abondance,

Ni de voir à ta voix battre le jeune sein

De nos sœurs, dont, les soirs, le tournoyant essaim

Couronne un coteau de sa danse,

Adieu, voyageur blanc ! J’ai sellé de ma main,

De peur qu’il ne te jette aux pierres du chemin,

Ton cheval à l’œil intrépide ;

Ses pieds fouillent le sol, sa croupe est belle à voir,

Ferme, ronde et luisante ainsi qu’un rocher noir

Que polit une onde rapide.

Tu marches donc sans cesse ! Oh ! que n’es-tu de ceux

Qui donnent pour limite à leurs pieds paresseux

Leur toit de branches ou de toiles !

Qui, rêveurs, sans en faire, écoutent les récits,

Et souhaitent, le soir, devant leur porte assis,

De s’en aller dans les étoiles !

Si tu l’avais voulu, peut-être une de nous,

Ô jeune homme, eût aimé te servir à genoux

Dans nos huttes toujours ouvertes ;

Elle eût fait, en berçant ton sommeil de ses chants,

Pour chasser de ton front les moucherons méchants,

Un éventail de feuilles vertes.

Mais tu pars ! — Nuit et jour, tu vas seul et jaloux.

Le fer de ton cheval arrache aux durs cailloux

Une poussière d’étincelles ;

À ta lance qui passe et dans l’ombre reluit,

Les aveugles démons qui volent dans la nuit

Souvent ont déchiré leurs ailes.

Si tu reviens, gravis, pour trouver ce hameau,

Ce mont noir qui de loin semble un dos de chameau ;

Pour trouver ma hutte fidèle,

Songe à son toit aigu comme une ruche à miel,

Qu’elle n’a qu’une porte, et qu’elle s’ouvre au ciel

Du côté d’où vient l’hirondelle.

Si tu ne reviens pas, songe un peu quelquefois

Aux filles du désert, sœurs à la douce voix,

Qui dansent pieds nus sur la dune ;

Ô beau jeune homme blanc, bel oiseau passager,

Souviens-toi, car peut-être, ô rapide étranger,

Ton souvenir reste à plus d’une !

Adieu donc ! — Va tout droit. Garde-toi du soleil

Qui dore nos fronts bruns, mais brûle un teint vermeil ;

De l’Arabie infranchissable ;

De la vieille qui va seule et d’un pas tremblant ;

Et de ceux qui le soir, avec un bâton blanc,

Tracent des cercles sur le sable !

24 novembre 1828.

XX ATTENTE.

Esperaba, desperada.

Monte, écureuil, monte au grand chêne,

Sur la branche des cieux prochaine,

Qui plie et tremble comme un jonc.

Cigogne, aux vieilles tours fidèle,

Oh ! vole et monte à tire-d’aile

De l’église à la citadelle,

Du haut clocher au grand donjon.

Vieux aigle, monte de ton aire

À la montagne centenaire

Que blanchit l’hiver éternel.

Et toi qu’en ta couche inquiète

Jamais l’aube ne vit muette,

Monte, monte, vive alouette,

Vive alouette, monte au ciel !

Et maintenant, du haut de l’arbre,

Des flèches de la tour de marbre,

Du grand mont, du ciel enflammé,

À l’horizon, parmi la brume,

Voyez-vous flotter une plume,

Et courir un cheval qui fume,

Et revenir mon bien-aimé ?

1er juin 1828.

XXXIX BOUNABERDI.

Grand comme le monde.

Souvent Bounaberdi, sultan des francs d’Europe,

Que comme un noir manteau le semoun enveloppe,

Monte, géant lui-même, au front d’un mont géant,

D’où son regard, errant sur le sable et sur l’onde,

Embrasse d’un coup d’œil les deux moitiés du monde

Gisantes à ses pieds dans l’abîme béant.

Il est seul et debout sur ce sublime faîte.

À sa droite couché, le désert qui le fête

D’un nuage de poudre importune ses yeux ;

À sa gauche la mer, dont jadis il fut l’hôte,

Élève jusqu’à lui sa voix profonde et haute,

Comme aux pieds de son maître aboie un chien joyeux.

Et le vieil empereur, que tour à tour réveille

Ce nuage à ses yeux, ce bruit à son oreille,

Rêve, et, comme à l’amante on voit songer l’amant,

Croit que c’est une armée, invisible et sans nombre,

Qui fait cette poussière et ce bruit pour son ombre,

Et sous l’horizon gris passe éternellement !

PRIÈRE.

Oh ! quand tu reviendras rêver sur la montagne,

Bounaberdi ! regarde un peu dans la campagne

Ma tente qui blanchit dans les sables grondants ;

Car je suis libre et pauvre, un arabe du Caire,

Et quand j’ai dit : Allah ! mon bon cheval de guerre

Vole, et sous sa paupière a deux charbons ardents !

Novembre 1828.

II CANARIS.

Faire sans dire.

Vieille devise.

Lorsqu’un vaisseau vaincu dérive en pleine mer ;

Que ses voiles carrées

Pendent le long des mâts, par les boulets de fer

Largement déchirées ;

Qu’on n’y voit que des morts tombés de toutes parts,

Ancres, agrès, voilures,

Grands mâts rompus, traînant leurs cordages épars

Comme des chevelures ;

Que le vaisseau, couvert de fumée et de bruit,

Tourne ainsi qu’une roue ;

Qu’un flux et qu’un reflux d’hommes roule et s’enfuit

De la poupe à la proue ;

Lorsqu’à la voix des chefs nul soldat ne répond ;

Que la mer monte et gronde ;

Que les canons éteints nagent dans l’entre-pont,

S’entre-choquant dans l’onde ;

Qu’on voit le lourd colosse ouvrir au flot marin

Sa blessure béante,

Et saigner, à travers son armure d’airain,

La galère géante ;

Qu’elle vogue au hasard, comme un corps palpitant,

La carène entr’ouverte,

Comme un grand poisson mort, dont le ventre flottant

Argente l’onde verte ;

Alors gloire au vainqueur ! Son grappin noir s’abat

Sur la nef qu’il foudroie ;

Tel un aigle puissant pose, après le combat,

Son ongle sur sa proie !

Puis, il pend au grand mât, comme au front d’une tour,

Son drapeau que l’air ronge,

Et dont le reflet d’or dans l’onde, tour à tour,

S’élargit et s’allonge.

Et c’est alors qu’on voit les peuples étaler

Les couleurs les plus fières,

Et la pourpre, et l’argent, et l’azur onduler

Aux plis de leurs bannières.

Dans ce riche appareil leur orgueil insensé

Se flatte et se repose,

Comme si le flot noir, par le flot effacé,

En gardait quelque chose.

Malte arborait sa croix ; Venise, peuple-roi,

Sur ses poupes mouvantes,

L’héraldique lion qui fait rugir d’effroi

Les lionnes vivantes.

Le pavillon de Naple est éclatant dans l’air,

Et quand il se déploie

On croit voir ondoyer de la poupe à la mer

Un flot d’or et de soie.

Espagne peint aux plis des drapeaux voltigeant

Sur ses flottes avares

Léon aux lions d’or, Castille aux tours d’argent,

Les chaînes des Navarres.

Rome a les clefs ; Milan, l’enfant qui hurle encor

Dans les dents de la guivre ;

Et les vaisseaux de France ont des fleurs de lys d’or

Sur leurs robes de cuivre.

Stamboul la turque autour du croissant abhorré

Suspend trois blanches queues ;

L’Amérique enfin libre étale un ciel doré

Semé d’étoiles bleues.

L’Autriche a l’aigle étrange, aux ailerons dressés,

Qui, brillant sur la moire,

Vers les deux bouts du monde à la fois menacés

Tourne une tête noire.

L’autre aigle au double front, qui des czars suit les lois,

Son antique adversaire,

Comme elle regardant deux mondes à la fois,

En tient un dans sa serre.

L’Angleterre en triomphe impose aux flots amers

Sa splendide oriflamme,

Si riche qu’on prendrait son reflet dans les mers

Pour l’ombre d’une flamme.

C’est ainsi que les rois font aux mâts des vaisseaux

Flotter leurs armoiries,

Et condamnent les nefs conquises sur les eaux

À changer de patries.

Ils traînent dans leurs rangs ces voiles dont le sort

Trompa les destinées,

Tout fiers de voir rentrer plus nombreuses au port

Leurs flottes blasonnées.

Aux navires captifs toujours ils appendront

Leurs drapeaux de victoire,

Afin que le vaincu porte écrite à son front

Sa honte avec leur gloire.

Mais le bon Canaris, dont un ardent sillon

Suit la barque hardie,

Sur les vaisseaux qu’il prend, comme son pavillon,

Arbore l’incendie.

7 novembre 1828.

VIII CHANSON DE PIRATES.

Alerte ! alerte ! voici les pirates d’Ochab qui traversent le détroit.

Le Captif d’Ochab.

Nous emmenions en esclavage

Cent chrétiens, pêcheurs de corail ;

Nous recrutions pour le sérail

Dans tous les moûtiers du rivage.

En mer, les hardis écumeurs !

Nous allions de Fez à Catane…

Dans la galère capitane

Nous étions quatrevingts rameurs.

On signale un couvent à terre.

Nous jetons l’ancre près du bord.

À nos yeux s’offre tout d’abord

Une fille du monastère.

Près des flots, sourde à leurs rumeurs,

Elle dormait sous un platane…

Dans la galère capitane

Nous étions quatrevingts rameurs.

— La belle fille, il faut vous taire,

Il faut nous suivre. Il fait bon vent.

Ce n’est que changer de couvent,

Le harem vaut le monastère.

Sa hautesse aime les primeurs,

Nous vous ferons mahométane…

Dans la galère capitane

Nous étions quatrevingts rameurs.

Elle veut fuir vers sa chapelle.

— Osez-vous bien, fils de Satan ?

— Nous osons, dit le capitan.

Elle pleure, supplie, appelle.

Malgré sa plainte et ses clameurs,

On l’emporta dans la tartane…

Dans la galère capitane

Nous étions quatrevingts rameurs.

Plus belle encor dans sa tristesse,

Ses yeux étaient deux talismans,

Elle valait mille tomans ;

On la vendit à sa hautesse.

Elle eut beau dire : Je me meurs !

De nonne elle devint sultane…

Dans la galère capitane

Nous étions quatrevingts rameurs

12 mars 1828.

X CLAIR DE LUNE.

Per amica silentia lunæ.Virgile.

La lune était sereine et jouait sur les flots. —

La fenêtre enfin libre est ouverte à la brise,

La sultane regarde, et la mer qui se brise,

Là-bas, d’un flot d’argent brode les noirs îlots.

De ses doigts en vibrant s’échappe la guitare.

Elle écoute… Un bruit sourd frappe les sourds échos.

Est-ce un lourd vaisseau turc qui vient des eaux de Cos,

Battant l’archipel grec de sa rame tartare ?

Sont-ce des cormorans qui plongent tour à tour,

Et coupent l’eau, qui roule en perles sur leur aile ?

Est-ce un djinn qui là-haut siffle d’une voix grêle,

Et jette dans la mer les créneaux de la tour ?

Qui trouble ainsi les flots près du sérail des femmes ? —

Ni le noir cormoran, sur la vague bercé,

Ni les pierres du mur, ni le bruit cadencé

Du lourd vaisseau, rampant sur l’onde avec des rames.

Ce sont des sacs pesants, d’où partent des sanglots.

On verrait, en sondant la mer qui les promène,

Se mouvoir dans leurs flancs comme une forme humaine… —

La lune était sereine et jouait sur les flots.

2 septembre 1828.

VI CRI DE GUERRE DU MUFTI.

Hierro, despierta te !

Cri de guerre des Almogavares.

Fer, réveille-toi !

En guerre les guerriers ! Mahomet ! Mahomet !

Les chiens mordent les pieds du lion qui dormait,

Ils relèvent leur tête infâme.

Écrasez, ô croyants du prophète divin,

Ces chancelants soldats qui s’enivrent de vin,

Ces hommes qui n’ont qu’une femme !

Meure la race franque et ses rois détestés !

Spahis, timariots, allez, courez, jetez

À travers les sombres mêlées

Vos sabres, vos turbans, le bruit de votre cor,

Vos tranchants étriers, larges triangles d’or,

Vos cavales échevelées !

Qu’Othman, fils d’Ortogrul, vive en chacun de vous.

Que l’un ait son regard et l’autre son courroux.

Allez, allez, ô capitaines !

Et nous te reprendrons, ville aux dômes d’or pur,

Molle Setiniah, qu’en leur langage impur

Les barbares nomment Athènes !

21 octobre 1828.

IV ENTHOUSIASME.

Allons, jeune homme ! Allons, marche !…

André Chénier.

En Grèce ! en Grèce ! adieu, vous tous ! il faut partir !

Qu’enfin, après le sang de ce peuple martyr,

Le sang vil des bourreaux ruisselle !

En Grèce, ô mes amis ! vengeance ! liberté !

Ce turban sur mon front ! ce sabre à mon côté !

Allons ! ce cheval, qu’on le selle !

Quand partons-nous ? Ce soir ! demain serait trop long.

Des armes ! des chevaux ! un navire à Toulon !

Un navire, ou plutôt des ailes !

Menons quelques débris de nos vieux régiments,

Et nous verrons soudain ces tigres ottomans

Fuir avec des pieds de gazelles !

Commande-nous, Fabvier, comme un prince invoqué !

Toi qui seul fus au poste où les rois ont manqué,

Chef des hordes disciplinées,

Parmi les grecs nouveaux ombre d’un vieux romain,

Simple et brave soldat, qui dans ta rude main

D’un peuple as pris les destinées !

De votre long sommeil éveillez-vous là-bas,

Fusils français ! et vous, musique des combats,

Bombes, canons, grêles cymbales !

Éveillez-vous, chevaux au pied retentissant,

Sabres, auxquels il manque une trempe de sang,

Longs pistolets gorgés de balles !

Je veux voir des combats, toujours au premier rang !

Voir comment les spahis s’épanchent en torrent

Sur l’infanterie inquiète ;

Voir comment leur damas, qu’emporte leur coursier,

Coupe une tête au fil de son croissant d’acier !

Allons !… — Mais quoi, pauvre poëte,

Où m’emporte moi-même un accès belliqueux ?

Les vieillards, les enfants m’admettent avec eux.

Que suis-je ? — Esprit qu’un souffle enlève.

Comme une feuille morte, échappée aux bouleaux,

Qui sur une onde en pente erre de flots en flots,

Mes jours s’en vont de rêve en rêve.

Tout me fait songer : l’air, les prés, les monts, les bois.

J’en ai pour tout un jour des soupirs d’un hautbois,

D’un bruit de feuilles remuées ;

Quand vient le crépuscule, au fond d’un vallon noir,

J’aime un grand lac d’argent, profond et clair miroir

Où se regardent les nuées.

J’aime une lune, ardente et rouge comme l’or,

Se levant dans la brume épaisse, ou bien encor

Blanche au bord d’un nuage sombre ;

J’aime ces chariots lourds et noirs, qui la nuit,

Passant devant le seuil des fermes avec bruit,

Font aboyer les chiens dans l’ombre.

1827.

XXXVII EXTASE.

Et j’entendis une grande voix.

Apocalypse.

J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles.

Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles.

Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel.

Et les bois, et les monts, et toute la nature,

Semblaient interroger dans un confus murmure

Les flots des mers, les feux du ciel.

Et les étoiles d’or, légions infinies,

À voix haute, à voix basse, avec mille harmonies,

Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu ;

Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête,

Disaient, en recourbant l’écume de leur crête :

― C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !

25 novembre 1828.

XXXIII FANTÔMES.

Luenga es su noche, y cerrados

Estan sus ojos pesados.

Idos, idos en paz, vientos alados !

Longue est sa nuit, et fermés sont ses yeux lourds. Allez, allez en paix, vents ailés !

I

Hélas ! que j’en ai vu mourir de jeunes filles !

C’est le destin. Il faut une proie au trépas.

Il faut que l’herbe tombe au tranchant des faucilles ;

Il faut que dans le bal les folâtres quadrilles

Foulent des roses sous leurs pas.

Il faut que l’eau s’épuise à courir les vallées ;

Il faut que l’éclair brille, et brille peu d’instants,

Il faut qu’avril jaloux brûle de ses gelées

Le beau pommier, trop fier de ses fleurs étoilées,

Neige odorante du printemps.

Oui, c’est la vie. Après le jour, la nuit livide.

Après tout, le réveil, infernal ou divin.

Autour du grand banquet siège une foule avide ;

Mais bien des conviés laissent leur place vide,

Et se lèvent avant la fin.

II

Que j’en ai vu mourir ! — L’une était rose et blanche ;

L’autre semblait ouïr de célestes accords ;

L’autre, faible, appuyait d’un bras son front qui penche,

Et, comme en s’envolant l’oiseau courbe la branche,

Son âme avait brisé son corps.

Une, pâle, égarée, en proie au noir délire,

Disait tout bas un nom dont nul ne se souvient ;

Une s’évanouit, comme un chant sur la lyre ;

Une autre en expirant avait le doux sourire

D’un jeune ange qui s’en revient.

Toutes fragiles fleurs, sitôt mortes que nées !

Alcyons engloutis avec leurs nids flottants !

Colombes, que le ciel au monde avait données !

Qui, de grâce, et d’enfance, et d’amour couronnées,

Comptaient leurs ans par les printemps !

Quoi, mortes ! quoi, déjà, sous la pierre couchées !

Quoi ! tant d’êtres charmants sans regard et sans voix !

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