Les Orientales (page 7)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Orientales · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’Égypte resplendit des feux de son aurore ;

Son astre impérial se lève à l’orient.

Vainqueur, enthousiaste, éclatant de prestiges,

Prodige, il étonna la terre des prodiges.

Les vieux scheiks vénéraient l’émir jeune et prudent,

Le peuple redoutait ses armes inouïes ;

Sublime, il apparut aux tribus éblouies

Comme un Mahomet d’Occident.

Leur féerie a déjà réclamé son histoire ;

La tente de l’arabe est pleine de sa gloire.

Tout bédouin libre était son hardi compagnon ;

Les petits enfants, l’œil tourné vers nos rivages,

Sur un tambour français règlent leurs pas sauvages,

Et les ardents chevaux hennissent à son nom.

Parfois il vient, porté sur l’ouragan numide,

Prenant pour piédestal la grande pyramide,

Contempler les déserts, sablonneux océans.

Là, son ombre, éveillant le sépulcre sonore,

Comme pour la bataille, y ressuscite encore

Les quarante siècles géants.

Il dit : Debout ! Soudain chaque siècle se lève,

Ceux-ci portant le sceptre et ceux-là ceints du glaive,

Satrapes, pharaons, mages, peuple glacé ;

Immobiles, poudreux, muets, sa voix les compte ;

Tous semblent, adorant son front qui les surmonte,

Faire à ce roi des temps une cour du passé.

Ainsi tout, sous les pas de l’homme ineffaçable,

Tout devient monument ; il passe sur le sable,

Mais qu’importe qu’Assur de ses flots soit couvert,

Que l’aquilon sans cesse y fatigue son aile !

Son pied colossal laisse une trace éternelle

Sur le front mouvant du désert.

III

Histoire, poésie, il joint du pied vos cimes.

Éperdu, je ne puis dans ces mondes sublimes

Remuer rien de grand sans toucher à son nom ;

Oui, quand tu m’apparais, pour le culte ou le blâme,

Les chants volent pressés sur mes lèvres de flamme,

Napoléon ! soleil dont je suis le Memnon !

Tu domines notre âge ; ange ou démon, qu’importe ?

Ton aigle dans son vol, haletants, nous emporte.

L’œil même qui te fuit te retrouve partout.

Toujours dans nos tableaux tu jettes ta grande ombre ;

Toujours Napoléon, éblouissant et sombre,

Sur le seuil du siècle est debout.

Ainsi, quand, du Vésuve explorant le domaine,

De Naple à Portici l’étranger se promène,

Lorsqu’il trouble, rêveur, de ses pas importuns

Ischia, de ses fleurs embaumant l’onde heureuse

Dont le bruit, comme un chant de sultane amoureuse,

Semble une voix qui vole au milieu des parfums ;

Qu’il hante de Pæstum l’auguste colonnade,

Qu’il écoute à Pouzzol la vive sérénade

Chantant la tarentelle au pied d’un mur toscan ;

Qu’il éveille en passant cette cité momie,

Pompéi, corps gisant d’une ville endormie,

Saisie un jour par le volcan ;

Qu’il erre au Pausilippe avec la barque agile

D’où le brun marinier chante Tasse à Virgile ;

Toujours, sous l’arbre vert, sur les lits de gazon,

Toujours il voit, du sein des mers et des prairies,

Du haut des caps, du bord des presqu’îles fleuries,

Toujours le noir géant qui fume à l’horizon !

Décembre 1828.

XXV MALÉDICTION.

Ed altro disse : ma non l’ho a mente.

Dante.

Et d’autres choses encore ; mais je ne les ai plus dans l’esprit.

Qu’il erre sans repos, courbé dès sa jeunesse,

En des sables sans borne où le soleil renaisse

Sitôt qu’il aura lui !

Comme un noir meurtrier qui fuit dans la nuit sombre,

S’il marche, que sans cesse il entende dans l’ombre

Un pas derrière lui !

En des glaciers polis comme un tranchant de hache,

Qu’il glisse, et roule, et tombe, et tombe, et se rattache

De l’ongle à leurs parois !

Qu’il soit pris pour un autre, et, râlant sur la roue,

Dise : Je n’ai rien fait ! et qu’alors on le cloue

Sur un gibet en croix !

Qu’il pende échevelé, la bouche violette !

Que, visible à lui seul, la mort, chauve squelette,

Rie en le regardant !

Que son cadavre souffre, et vive assez encore

Pour sentir, quand la mort le ronge et le dévore,

Chaque coup de sa dent !

Qu’il ne soit plus vivant, et ne soit pas une âme !

Que sur ses membres nus tombe un soleil de flamme

Ou la pluie à ruisseaux !

Qu’il s’éveille en sursaut chaque nuit dans la brume,

Et lutte, et se secoue, et vainement écume

Sous des griffes d’oiseaux !

25 août 1828.

XV MARCHE TURQUE.

Là — Allah — Ellàllah !

Koran.

Il n’y a d’autre dieu que Dieu.

Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,

Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.

J’aime le vrai soldat, effroi de Bélial.

Son turban évasé rend son front plus sévère,

Il baise avec respect la barbe de son père,

Il voue à son vieux sabre un amour filial,

Et porte un doliman, percé dans les mêlées

De plus de coups, que n’a de taches étoilées

La peau du tigre impérial.

Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,

Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.

Un bouclier de cuivre à son bras sonne et luit,

Rouge comme la lune au milieu d’une brume.

Son cheval hennissant mâche un frein blanc d’écume ;

Un long sillon de poudre en sa course le suit.

Quand il passe au galop sur le pavé sonore,

On fait silence, on dit : C’est un cavalier maure !

Et chacun se retourne au bruit.

Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,

Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.

Quand dix mille giaours viennent au son du cor,

Il leur répond ; il vole, et d’un souffle farouche

Fait jaillir la terreur du clairon qu’il embouche,

Tue, et parmi les morts sent croître son essor,

Rafraîchit dans leur sang son caftan écarlate,

Et pousse son coursier qui se lasse, et le flatte

Pour en égorger plus encor !

Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,

Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.

J’aime, s’il est vainqueur, quand s’est tû le tambour,

Qu’il ait sa belle esclave aux paupières arquées,

Et, laissant les imans qui prêchent aux mosquées

Boire du vin la nuit, qu’il en boive au grand jour ;

J’aime, après le combat, que sa voix enjouée

Rie, et des cris de guerre encor tout enrouée,

Chante les houris et l’amour !

Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,

Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.

Qu’il soit grave, et rapide à venger un affront ;

Qu’il aime mieux savoir le jeu du cimeterre

Que tout ce qu’à vieillir on apprend sur la terre ;

Qu’il ignore quel jour les soleils s’éteindront ;

Quand rouleront les mers sur les sables arides ;

Mais qu’il soit brave et jeune, et préfère à des rides

Des cicatrices sur son front.

Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,

Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.

Tel est, comparadgis, spahis, timariots,

Le vrai guerrier croyant ! Mais celui qui se vante,

Et qui tremble au moment de semer l’épouvante,

Qui le dernier arrive aux camps impériaux,

Qui, lorsque d’une ville on a forcé la porte,

Ne fait pas, sous le poids du butin qu’il rapporte,

Plier l’essieu des chariots ;

Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,

Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.

Celui qui d’une femme aime les entretiens ;

Celui qui ne sait pas dire dans une orgie

Quelle est d’un beau cheval la généalogie ;

Qui cherche ailleurs qu’en soi force, amis et soutiens,

Sur de soyeux divans se couche avec mollesse,

Craint le soleil, sait lire, et par scrupule laisse

Tout le vin de Chypre aux chrétiens ;

Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,

Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.

Celui-là, c’est un lâche, et non pas un guerrier.

Ce n’est pas lui qu’on voit dans la bataille ardente

Pousser un fier cheval à la housse pendante,

Le sabre en main, debout sur le large étrier ;

Il n’est bon qu’à presser des talons une mule,

En murmurant tout bas quelque vaine formule,

Comme un prêtre qui va prier !

Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,

Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.

1-2 mai 1828.

À M. LOUIS BOULANGER.

XXXIV MAZEPPA.

Away ! — Away ! —

Byron. Mazeppa.

En avant ! En avant !

I

Ainsi, quand Mazeppa, qui rugit et qui pleure,

A vu ses bras, ses pieds, ses flancs qu’un sabre effleure,

Tous ses membres liés

Sur un fougueux cheval, nourri d’herbes marines,

Qui fume, et fait jaillir le feu de ses narines

Et le feu de ses pieds ;

Quand il s’est dans ses nœuds roulé comme un reptile,

Qu’il a bien réjoui de sa rage inutile

Ses bourreaux tout joyeux,

Et qu’il retombe enfin sur la croupe farouche,

La sueur sur le front, l’écume dans la bouche,

Et du sang dans les yeux,

Un cri part ; et soudain voilà que par la plaine

Et l’homme et le cheval, emportés, hors d’haleine,

Sur les sables mouvants,

Seuls, emplissant de bruit un tourbillon de poudre

Pareil au noir nuage où serpente la foudre,

Volent avec les vents !

Ils vont. Dans les vallons comme un orage ils passent,

Comme ces ouragans qui dans les monts s’entassent,

Comme un globe de feu ;

Puis déjà ne sont plus qu’un point noir dans la brume,

Puis s’effacent dans l’air comme un flocon d’écume

Au vaste océan bleu.

Ils vont. L’espace est grand. Dans le désert immense,

Dans l’horizon sans fin qui toujours recommence,

Ils se plongent tous deux.

Leur course comme un vol les emporte, et grands chênes,

Villes et tours, monts noirs liés en longues chaînes,

Tout chancelle autour d’eux.

Et si l’infortuné, dont la tête se brise,

Se débat, le cheval, qui devance la brise,

D’un bond plus effrayé,

S’enfonce au désert vaste, aride, infranchissable,

Qui devant eux s’étend, avec ses plis de sable,

Comme un manteau rayé.

Tout vacille et se peint de couleurs inconnues :

Il voit courir les bois, courir les larges nues,

Le vieux donjon détruit,

Les monts dont un rayon baigne les intervalles ;

Il voit ; et des troupeaux de fumantes cavales

Le suivent à grand bruit.

Et le ciel, où déjà les pas du soir s’allongent,

Avec ses océans de nuages où plongent

Des nuages encor,

Et son soleil qui fend leurs vagues de sa proue,

Sur son front ébloui tourne comme une roue

De marbre aux veines d’or.

Son œil s’égare et luit, sa chevelure traîne,

Sa tête pend ; son sang rougit la jaune arène,

Les buissons épineux ;

Sur ses membres gonflés la corde se replie,

Et comme un long serpent resserre et multiplie

Sa morsure et ses nœuds.

Le cheval, qui ne sent ni le mors ni la selle,

Toujours fuit, et toujours son sang coule et ruisselle,

Sa chair tombe en lambeaux ;

Hélas ! voici déjà qu’aux cavales ardentes

Qui le suivaient, dressant leurs crinières pendantes,

Succèdent les corbeaux !

Les corbeaux, le grand-duc à l’œil rond, qui s’effraie,

L’aigle effaré des champs de bataille, et l’orfraie,

Monstre au jour inconnu,

Les obliques hiboux, et le grand vautour fauve

Qui fouille au flanc des morts, où son col rouge et chauve

Plonge comme un bras nu !

Tous viennent élargir la funèbre volée ;

Tous quittent pour le suivre et l’yeuse isolée,

Et les nids du manoir.

Lui, sanglant, éperdu, sourd à leurs cris de joie,

Demande en les voyant : Qui donc là-haut déploie

Ce grand éventail noir ?

La nuit descend lugubre, et sans robe étoilée.

L’essaim s’acharne, et suit, tel qu’une meute ailée,

Le voyageur fumant.

Entre le ciel et lui, comme un tourbillon sombre,

Il les voit, puis les perd, et les entend dans l’ombre

Voler confusément.

Enfin, après trois jours d’une course insensée,

Après avoir franchi fleuves à l’eau glacée,

Steppes, forêts, déserts,

Le cheval tombe aux cris de mille oiseaux de proie,

Et son ongle de fer sur la pierre qu’il broie

Éteint ses quatre éclairs.

Voilà l’infortuné gisant, nu, misérable,

Tout tacheté de sang, plus rouge que l’érable

Dans la saison des fleurs.

Le nuage d’oiseaux sur lui tourne et s’arrête ;

Maint bec ardent aspire à ronger dans sa tête

Ses yeux brûlés de pleurs.

Eh bien ! ce condamné qui hurle et qui se traîne,

Ce cadavre vivant, les tribus de l’Ukraine

Le feront prince un jour.

Un jour, semant les champs de morts sans sépultures,

Il dédommagera par de larges pâtures

L’orfraie et le vautour.

Sa sauvage grandeur naîtra de son supplice.

Un jour, des vieux hetmans il ceindra la pelisse,

Grand à l’œil ébloui ;

Et quand il passera, ces peuples de la tente,

Prosternés, enverront la fanfare éclatante

Bondir autour de lui !

II

Ainsi, lorsqu’un mortel, sur qui son dieu s’étale,

S’est vu lier vivant sur ta croupe fatale,

Génie, ardent coursier,

En vain il lutte, hélas ! tu bondis, tu l’emportes

Hors du monde réel, dont tu brises les portes

Avec tes pieds d’acier !

Tu franchis avec lui déserts, cimes chenues

Des vieux monts, et les mers, et, par delà les nues,

De sombres régions ;

Et mille impurs esprits que ta course réveille

Autour du voyageur, insolente merveille,

Pressent leurs légions.

Il traverse d’un vol, sur tes ailes de flamme,

Tous les champs du possible, et les mondes de l’âme ;

Boit au fleuve éternel ;

Dans la nuit orageuse ou la nuit étoilée,

Sa chevelure, aux crins des comètes mêlée,

Flamboie au front du ciel.

Les six lunes d’Herschel, l’anneau du vieux Saturne,

Le pôle, arrondissant une aurore nocturne

Sur son front boréal,

Il voit tout ; et pour lui ton vol, que rien ne lasse,

De ce monde sans borne à chaque instant déplace

L’horizon idéal.

Qui peut savoir, hormis les démons et les anges,

Ce qu’il souffre à te suivre, et quels éclairs étranges

À ses yeux reluiront,

Comme il sera brûlé d’ardentes étincelles,

Hélas ! et dans la nuit combien de froides ailes

Viendront battre son front ?

Il crie épouvanté, tu poursuis implacable.

Pâle, épuisé, béant, sous ton vol qui l’accable

Il ploie avec effroi ;

Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe.

Enfin le terme arrive… il court, il vole, il tombe,

Et se relève roi !

Mai 1828.

V NAVARIN.

Ἢ ἢ ἢ ἢ ἢ, τρισκάλμοισιν

Ἢ ἢ ἢ ἢ ἢ, βάρισιν ὀλόμενοι.

Eschyle. Les Perses.

Hélas ! hélas ! nos vaisseaux,

Hélas ! hélas ! sont détruits !

I

Canaris ! Canaris ! pleure ! Cent vingt vaisseaux !

Pleure ! Une flotte entière ! — Où donc, démon des eaux,

Où donc était ta main hardie ?

Se peut-il que sans toi l’ottoman succombât ?

Pleure ! comme Crillon exilé d’un combat,

Tu manquais à cet incendie !

Jusqu’ici, quand parfois la vague de tes mers

Soudain s’ensanglantait, comme un lac des enfers,

D’une lueur large et profonde,

Si quelque lourd navire éclatait à nos yeux,

Couronné tout à coup d’une aigrette de feux,

Comme un volcan s’ouvrant dans l’onde ;

Si la lame roulait turbans, sabres courbés,

Voiles, tentes, croissants des mâts rompus tombés,

Vestiges de flotte et d’armée,

Pelisses de vizirs, sayons de matelots,

Rebuts stigmatisés de la flamme et des flots,

Blancs d’écume et noirs de fumée ;

Si partait de ces mers d’Égine ou d’Iolchos

Un bruit d’explosion, tonnant dans mille échos

Et roulant au loin dans l’espace,

L’Europe se tournait vers le rouge Orient ;

Et, sur la poupe assis, le nocher souriant

Disait : — C’est Canaris qui passe !

Jusqu’ici, quand brûlaient au sein des flots fumants

Les capitans-pachas avec leurs armements,

Leur flotte dans l’ombre engourdie,

On te reconnaissait à ce terrible jeu ;

Ton brûlot expliquait tous ces vaisseaux en feu ;

Ta torche éclairait l’incendie !

Mais pleure aujourd’hui, pleure, on s’est battu sans toi !

Pourquoi, sans Canaris, sur ces flottes, pourquoi

Porter la guerre et ses tempêtes ?

Du Dieu qui garde Hellé n’est-il plus le bras droit ?

On aurait dû l’attendre ! Et n’est-il pas de droit

Convive de toutes ces fêtes ?

II

Console-toi ! la Grèce est libre.

Entre les bourreaux, les mourants,

L’Europe a remis l’équilibre ;

Console-toi ! plus de tyrans !

La France combat : le sort change.

Souffre que sa main qui vous venge

Du moins te dérobe en échange

Une feuille de ton laurier.

Grèces de Byron et d’Homère,

Toi, notre sœur, toi, notre mère,

Chantez ! si votre voix amère

Ne s’est pas éteinte à crier.

Pauvre Grèce, qu’elle était belle,

Pour être couchée au tombeau !

Chaque vizir de la rebelle

Tous les livres