Les Orientales (page 9)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Orientales · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Hors de là, la critique n’a pas de raison à demander, le poëte pas de compte à rendre. L’art n’a que faire des lisières, des menottes, des bâillons ; il vous dit : Va ! et vous lâche dans ce grand jardin de poésie, où il n’y a pas de fruit défendu. L’espace et le temps sont au poëte. Que le poëte donc aille où il veut, en faisant ce qui lui plaît ; c’est la loi. Qu’il croie en Dieu ou aux dieux, à Pluton ou à Satan, à Canidie ou à Morgane, ou à rien, qu’il acquitte le péage du Styx, qu’il soit du sabbat ; qu’il écrive en prose ou en vers, qu’il sculpte en marbre ou coule en bronze ; qu’il prenne pied dans tel siècle ou dans tel climat ; qu’il soit du midi, du nord, de l’occident, de l’orient ; qu’il soit antique ou moderne ; que sa muse soit une muse ou une fée, qu’elle se drape de la colocasia ou s’ajuste la cotte-hardie. C’est à merveille. Le poëte est libre. Mettons-nous à son point de vue, et voyons.

L’auteur insiste sur ces idées, si évidentes qu’elles paraissent, parce qu’un certain nombre d’Aristarques n’en est pas encore à les admettre pour telles. Lui-même, si peu de place qu’il tienne dans la littérature contemporaine, il a été plus d’une fois l’objet de ces méprises de la critique. Il est advenu souvent qu’au lieu de lui dire simplement : Votre livre est mauvais, on lui a dit : Pourquoi avez-vous fait ce livre ? Pourquoi ce sujet ? Ne voyez-vous pas que l’idée première est horrible, grotesque, absurde (n’importe !), et que le sujet chevauche hors des limites de l’art ? Cela n’est pas joli, cela n’est pas gracieux. Pourquoi ne point traiter des sujets qui nous plaisent et nous agréent ? les étranges caprices que vous avez là ! etc., etc. À quoi il a toujours fermement répondu : que ces caprices étaient ses caprices ; qu’il ne savait pas en quoi étaient faites les limites de l’art, que de géographie précise du monde intellectuel, il n’en connaissait point, qu’il n’avait point encore vu de cartes routières de l’art, avec les frontières du possible et de l’impossible tracées en rouge et en bleu ; qu’enfin il avait fait cela, parce qu’il avait fait cela.

Si donc aujourd’hui quelqu’un lui demande à quoi bon ces Orientales ? qui a pu lui inspirer de s’aller promener en Orient pendant tout un volume ? que signifie ce livre inutile de pure poésie, jeté au milieu des préoccupations graves du public et au seuil d’une session ? où est l’opportunité ? à quoi rime l’Orient ?… Il répondra qu’il n’en sait rien, que c’est une idée qui lui a pris ; et qui lui a pris d’une façon assez ridicule, l’été passé, en allant voir coucher le soleil.

Il regrettera seulement que le livre ne soit pas meilleur.

Et puis, pourquoi n’en serait-il pas d’une littérature dans son ensemble, et en particulier de l’œuvre d’un poëte, comme de ces belles vieilles villes d’Espagne, par exemple, où vous trouvez tout : fraîches promenades d’orangers le long d’une rivière ; larges places ouvertes au grand soleil pour les fêtes ; rues étroites, tortueuses, quelquefois obscures, où se lient les unes aux autres mille maisons de toute forme, de tout âge, hautes, basses, noires, blanches, peintes, sculptées ; labyrinthes d’édifices dressés côte à côte, pêle-mêle, palais, hospices, couvents, casernes, tous divers, tous portant leur destination écrite dans leur architecture ; marchés pleins de peuple et de bruit ; cimetières où les vivants se taisent comme les morts ; ici, le théâtre avec ses clinquants, sa fanfare et ses oripeaux ; là-bas, le vieux gibet permanent, dont la pierre est vermoulue, dont le fer est rouillé, avec quelque squelette qui craque au vent ; au centre, la grande cathédrale gothique avec ses hautes flèches tailladées en scies, sa large tour du bourdon, ses cinq portails brodés de bas-reliefs, sa frise à jour comme une collerette, ses solides arcs-boutants si frêles à l’œil ; et puis, ses cavités profondes, sa forêt de piliers à chapiteaux bizarres, ses chapelles ardentes, ses myriades de saints et de châsses, ses colonnettes en gerbes, ses rosaces, ses ogives, ses lancettes qui se touchent à l’abside et en font comme une cage de vitraux, son maître-autel aux mille cierges ; merveilleux édifice, imposant par sa masse, curieux par ses détails, beau à deux lieues et beau à deux pas ; — et enfin, à l’autre bout de la ville, cachée dans les sycomores et les palmiers, la mosquée orientale, aux dômes de cuivre et d’étain, aux portes peintes, aux parois vernissées, avec son jour d’en haut, ses grêles arcades, ses cassolettes qui fument jour et nuit, ses versets du Koran sur chaque porte, ses sanctuaires éblouissants, et la mosaïque de son pavé et la mosaïque de ses murailles ; épanouie au soleil comme une large fleur pleine de parfums ?

Certes, ce n’est pas l’auteur de ce livre qui réalisera jamais un ensemble d’œuvres auquel puisse s’appliquer la comparaison qu’il a cru pouvoir hasarder. Toutefois, sans espérer que l’on trouve dans ce qu’il a déjà bâti même quelque ébauche informe des monuments qu’il vient d’indiquer, soit la cathédrale gothique, soit le théâtre, soit encore le hideux gibet ; si on lui demandait ce qu’il a voulu faire ici, il dirait que c’est la mosquée.

Il ne se dissimule pas, pour le dire en passant, que bien des critiques le trouveront hardi et insensé de souhaiter pour la France une littérature qu’on puisse comparer à une ville du moyen-âge. C’est là une des imaginations les plus folles où l’on se puisse aventurer. C’est vouloir hautement le désordre, la profusion, la bizarrerie, le mauvais goût. Qu’il vaut bien mieux une belle et correcte nudité, de grandes murailles toutes simples, comme on dit, avec quelques ornements sobres et de bon goût : des oves et des volutes, un bouquet de bronze pour les corniches, un nuage de marbre avec des têtes d’anges pour les voûtes, une flamme de pierre pour les frises, et puis des oves et des volutes ! Le château de Versailles, la place Louis XV, la rue de Rivoli, voilà. Parlez-moi d’une belle littérature tirée au cordeau !

Les autres peuples disent : Homère, Dante, Shakespeare. Nous disons : Boileau.

Mais passons.

En y réfléchissant, si cela pourtant vaut la peine qu’on y réfléchisse, peut-être trouvera-t-on moins étrange la fantaisie qui a produit ces Orientales. On s’occupe aujourd’hui, et ce résultat est dû à mille causes qui toutes ont amené un progrès, on s’occupe beaucoup plus de l’Orient qu’on ne l’a jamais fait. Les études orientales n’ont jamais été poussées si avant. Au siècle de Louis XIV on était helléniste, maintenant on est orientaliste. Il y a un pas de fait. Jamais tant d’intelligences n’ont fouillé à la fois ce grand abîme de l’Asie. Nous avons aujourd’hui un savant cantonné dans chacun des idiomes de l’Orient, depuis la Chine jusqu’à l’Égypte.

Il résulte de tout cela que l’Orient, soit comme image, soit comme pensée, est devenu, pour les intelligences autant que pour les imaginations, une sorte de préoccupation générale à laquelle l’auteur de ce livre a obéi peut-être à son insu. Les couleurs orientales sont venues comme d’elles-mêmes empreindre toutes ses pensées, toutes ses rêveries ; et ses rêveries et ses pensées se sont trouvées tour à tour, et presque sans l’avoir voulu, hébraïques, turques, grecques, persanes, arabes, espagnoles même, car l’Espagne c’est encore l’Orient ; l’Espagne est à demi africaine, l’Afrique est à demi asiatique.

Lui s’est laissé faire à cette poésie qui lui venait. Bonne ou mauvaise, il l’a acceptée et en a été heureux. D’ailleurs il avait toujours eu une vive sympathie de poëte, qu’on lui pardonne d’usurper un moment ce titre, pour le monde oriental. Il lui semblait y voir briller de loin une haute poésie. C’est une source à laquelle il désirait depuis longtemps se désaltérer. Là, en effet, tout est grand, riche, fécond, comme dans le moyen-âge, cette autre mer de poésie. Et, puisqu’il est amené à le dire ici en passant, pourquoi ne le dirait-il pas ? il lui semble que jusqu’ici on a beaucoup trop vu l’époque moderne dans le siècle de Louis XIV, et l’antiquité dans Rome et la Grèce ; ne verrait-on pas de plus haut et plus loin, en étudiant l’ère moderne dans le moyen-âge et l’antiquité dans l’Orient ?

Au reste, pour les empires comme pour les littératures, avant peu peut-être l’Orient est appelé à jouer un rôle dans l’Occident. Déjà la mémorable guerre de Grèce avait fait se retourner tous les peuples de ce côté. Voici maintenant que l’équilibre de l’Europe paraît prêt à se rompre ; le statu quo européen, déjà vermoulu et lézardé, craque du côté de Constantinople. Tout le continent penche à l’Orient. Nous verrons de grandes choses. La vieille barbarie asiatique n’est peut-être pas aussi dépourvue d’hommes supérieurs que notre civilisation le veut croire. Il faut se rappeler que c’est elle qui a produit le seul colosse que ce siècle puisse mettre en regard de Bonaparte, si toutefois Bonaparte peut avoir un pendant ; cet homme de génie, turc et tartare à la vérité, cet Ali-pacha, qui est à Napoléon ce que le tigre est au lion, le vautour à l’aigle.

Janvier 1829.

XXXVI RÊVERIE.

Lo giorno se n’andava, e l’aer bruno

Toglieva gli animai che sono’n terra,

Dalle fatiche loro.

Dante.

Oh ! laissez-moi ! c’est l’heure où l’horizon qui fume

Cache un front inégal sous un cercle de brume,

L’heure où l’astre géant rougit et disparaît.

Le grand bois jaunissant dore seul la colline.

On dirait qu’en ces jours où l’automne décline,

Le soleil et la pluie ont rouillé la forêt.

Oh ! qui fera surgir soudain, qui fera naître,

Là-bas, — tandis que seul je rêve à la fenêtre

Et que l’ombre s’amasse au fond du corridor, —

Quelque ville mauresque, éclatante, inouïe,

Qui, comme la fusée en gerbe épanouie,

Déchire ce brouillard avec ses flèches d’or !

Qu’elle vienne inspirer, ranimer, ô génies,

Mes chansons, comme un ciel d’automne rembrunies,

Et jeter dans mes yeux son magique reflet,

Et longtemps, s’éteignant en rumeurs étouffées,

Avec les mille tours de ses palais de fées,

Brumeuse, denteler l’horizon violet !

5 septembre 1828.

XXX ROMANCE MAURESQUE.

Dixóle : — Dime, buen hombre,

Lo que preguntarte queria.

Romancero general.

Don Rodrigue est à la chasse.

Sans épée et sans cuirasse,

Un jour d’été, vers midi,

Sous la feuillée et sur l’herbe

Il s’assied, l’homme superbe,

Don Rodrigue le hardi.

La haine en feu le dévore.

Sombre, il pense au bâtard maure,

À son neveu Mudarra,

Dont ses complots sanguinaires

Jadis ont tué les frères,

Les sept infants de Lara.

Pour le trouver en campagne,

Il traverserait l’Espagne

De Figuère à Setuval.

L’un des deux mourrait sans doute.

En ce moment sur la route

Il passe un homme à cheval.

— Chevalier, chrétien ou maure,

Qui dors sous le sycomore,

Dieu te guide par la main !

— Que Dieu répande ses grâces

Sur toi, l’écuyer qui passes,

Qui passes par le chemin !

— Chevalier, chrétien ou maure,

Qui dors sous le sycomore,

Parmi l’herbe du vallon,

Dis ton nom, afin qu’on sache

Si tu portes le panache

D’un vaillant ou d’un félon.

— Si c’est là ce qui t’intrigue,

On m’appelle don Rodrigue

Don Rodrigue de Lara ;

Doña Sanche est ma sœur même,

Du moins, c’est à mon baptême

Ce qu’un prêtre déclara.

J’attends sous ce sycomore ;

J’ai cherché d’Albe à Zamore

Ce Mudarra le bâtard,

Le fils de la renégate,

Qui commande une frégate

Du roi maure Aliatar.

Certe, à moins qu’il ne m’évite,

Je le reconnaîtrais vite ;

Toujours il porte avec lui

Notre dague de famille ;

Une agate au pommeau brille,

Et la lame est sans étui.

Oui, par mon âme chrétienne,

D’une autre main que la mienne

Ce mécréant ne mourra.

C’est le bonheur que je brigue…

— On t’appelle don Rodrigue,

Don Rodrigue de Lara ?

Et bien ! seigneur, le jeune homme

Qui te parle et qui te nomme,

C’est Mudarra le bâtard.

C’est le vengeur et le juge.

Cherche à présent un refuge ! —

L’autre dit : — Tu viens bien tard !

— Moi, fils de la renégate,

Qui commande une frégate

Du roi maure Aliatar,

Moi, ma dague et ma vengeance,

Tous les trois d’intelligence,

Nous voici ! — Tu viens bien tard !

— Trop tôt pour toi, don Rodrigue,

À moins qu’il ne te fatigue

De vivre… Ah ! la peur t’émeut,

Ton front pâlit ; rends, infâme,

À moi ta vie, et ton âme

À ton ange, s’il en veut !

Si mon poignard de Tolède

Et mon Dieu me sont en aide,

Regarde mes yeux ardents,

Je suis ton seigneur, ton maître,

Et je t’arracherai, traître,

Le souffle d’entre les dents !

Le neveu de doña Sanche

Dans ton sang enfin étanche

La soif qui le dévora.

Mon oncle, il faut que tu meures.

Pour toi plus de jours ni d’heures !…

— Mon bon neveu Mudarra,

Un moment ! attends que j’aille

Chercher mon fer de bataille.

— Tu n’auras d’autres délais

Que celui qu’ont eu mes frères ;

Dans les caveaux funéraires

Où tu les as mis, suis-les !

Si, jusqu’à l’heure venue,

J’ai gardé ma lame nue,

C’est que je voulais, bourreau,

Que, vengeant la renégate,

Ma dague au pommeau d’agate

Eût ta gorge pour fourreau.

1er mai 1828.

XIX SARA LA BAIGNEUSE.

Le soleil et les vents, dans ces bocages sombres,

Des feuilles sur son front faisaient flotter les ombres.

Alfred de Vigny.

Sara, belle d’indolence,

Se balance

Dans un hamac, au-dessus

Du bassin d’une fontaine

Toute pleine

D’eau puisée à l’Ilyssus ;

Et la frêle escarpolette

Se reflète

Dans le transparent miroir,

Avec la baigneuse blanche

Qui se penche,

Qui se penche pour se voir.

Chaque fois que la nacelle,

Qui chancelle,

Passe à fleur d’eau dans son vol,

On voit sur l’eau qui s’agite

Sortir vite

Son beau pied et son beau col.

Elle bat d’un pied timide

L’onde humide

Où tremble un mouvant tableau,

Fait rougir son pied d’albâtre,

Et, folâtre,

Rit de la fraîcheur de l’eau.

Reste ici caché : demeure !

Dans une heure,

D’un œil ardent tu verras

Sortir du bain l’ingénue,

Toute nue,

Croisant ses mains sur ses bras.

Car c’est un astre qui brille

Qu’une fille

Qui sort d’un bain au flot clair,

Cherche s’il ne vient personne,

Et frissonne,

Toute mouillée au grand air.

Elle est là, sous la feuillée,

Éveillée

Au moindre bruit de malheur ;

Et rouge, pour une mouche

Qui la touche,

Comme une grenade en fleur.

On voit tout ce que dérobe

Voile ou robe ;

Dans ses yeux d’azur en feu,

Son regard que rien ne voile

Est l’étoile

Qui brille au fond d’un ciel bleu.

L’eau sur son corps qu’elle essuie

Roule en pluie,

Comme sur un peuplier ;

Comme si, gouttes à gouttes,

Tombaient toutes

Les perles de son collier.

Mais Sara la nonchalante

Est bien lente

À finir ses doux ébats ;

Toujours elle se balance

En silence,

Et va murmurant tout bas :

« Oh ! si j’étais capitane,

Ou sultane,

Je prendrais des bains ambrés,

Dans un bain de marbre jaune,

Près d’un trône,

Entre deux griffons dorés !

« J’aurais le hamac de soie

Qui se ploie

Sous le corps prêt à pâmer ;

J’aurais la molle ottomane

Dont émane

Un parfum qui fait aimer.

« Je pourrais folâtrer nue,

Sous la nue,

Dans le ruisseau du jardin,

Sans craindre de voir dans l’ombre

Du bois sombre

Deux yeux s’allumer soudain.

« Il faudrait risquer sa tête

Inquiète,

Et tout braver pour me voir,

Le sabre nu de l’heiduque,

Et l’eunuque

Aux dents blanches, au front noir !

« Puis, je pourrais, sans qu’on presse

Ma paresse,

Laisser avec mes habits

Traîner sur les larges dalles

Mes sandales

De drap brodé de rubis. »

Ainsi se parle en princesse,

Et sans cesse

Se balance avec amour,

La jeune fille rieuse,

Oublieuse

Des promptes ailes du jour.

L’eau, du pied de la baigneuse

Peu soigneuse,

Rejaillit sur le gazon,

Sur sa chemise plissée,

Balancée

Aux branches d’un vert buisson.

Et cependant des campagnes

Ses compagnes

Prennent toutes le chemin.

Voici leur troupe frivole

Qui s’envole

En se tenant par la main.

Chacune, en chantant comme elle,

Passe, et mêle

Ce reproche à sa chanson :

— Oh ! la paresseuse fille

Qui s’habille

Si tard un jour de moisson !

Juillet 1828.

XXIX SULTAN ACHMET.

Oh ! permets, charmante fille, que j’enveloppe mon cou avec tes bras.

Hafiz.

À Juana la grenadine,

Qui toujours chante et badine,

Sultan Achmet dit un jour :

— Je donnerais sans retour

Mon royaume pour Médine,

Médine pour ton amour.

— Fais-toi chrétien, roi sublime !

Car il est illégitime,

Le plaisir qu’on a cherché

Aux bras d’un turc débauché.

J’aurais peur de faire un crime.

C’est bien assez du péché.

— Par ces perles dont la chaîne

Rehausse, ô ma souveraine,

Ton cou blanc comme le lait,

Je ferai ce qui te plaît,

Si tu veux bien que je prenne

Ton collier pour chapelet.

20 octobre 1828.

XXII VŒU.

Ainsi qu’on choisit une rose

Dans les guirlandes de Sarons,

Choisissez une vierge éclose

Dans les lis de vos vallons.

Lamartine.

Si j’étais la feuille que roule

L’aile tournoyante du vent,

Qui flotte sur l’eau qui s’écoule,

Et qu’on suit de l’œil en rêvant ;

Je me livrerais, verte encore,

De la branche me détachant,

Au zéphyr qui souffle à l’aurore,

Au ruisseau qui vient du couchant.

Plus loin que le fleuve qui gronde,

Plus loin que les vastes forêts,

Plus loin que la gorge profonde,

Je fuirais, je courrais, j’irais !

Plus loin que l’antre de la louve,

Plus loin que le bois des ramiers,

Plus loin que la plaine où l’on trouve

Une fontaine et trois palmiers ;

Par delà ces rocs qui répandent

L’orage en torrent dans les blés,

Par delà ce lac morne, où pendent

Tant de buissons échevelés ;

Plus loin que les terres arides

Du chef maure au large ataghan,

Dont le front pâle a plus de rides

Que la mer un jour d’ouragan.

Je franchirais comme la flèche

L’étang d’Arta, mouvant miroir,

Et le mont dont la cime empêche

Corinthe et Mykos de se voir.

Comme par un charme attirée,

Je m’arrêterais au matin

Sur Mykos, la ville carrée,

La ville aux coupoles d’étain.

J’irais chez la fille du prêtre,

Chez la blanche fille à l’œil noir,

Qui le jour chante à sa fenêtre,

Et joue à sa porte le soir.

Enfin, pauvre feuille envolée,

Je viendrais, au gré de mes vœux,

Me poser sur son front, mêlée

Aux boucles de ses blonds cheveux ;

Comme une perruche au pied leste

Dans le blé jaune, ou bien encor

Comme, dans un jardin céleste,

Un fruit vert sur un arbre d’or.

Et là, sur sa tête qui penche,

Je serais, fût-ce peu d’instants,

Plus fière que l’aigrette blanche

Au front étoilé des sultans.

12-21 septembre 1828.

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