Les Travailleurs de la mer (page 13)
IX
RENSEIGNEMENTS UTILE AUX PERSONNES QUI ATTENDENT, OU CRAIGNENT, DES LETTRES D’OUTRE-MER
Ce soir-là encore, sieur Clubin rentra tard.
Une des causes de son retard, c’est qu’avant de rentrer il était allé jusqu’à la porte Dinan où il y avait des cabarets. Il avait acheté, dans un de ces cabarets où il n’était pas connu, une bouteille d’eau-de-vie qu’il avait mise dans la large poche de sa vareuse comme s’il voulait l’y cacher ; puis, la Durande devant partir le lendemain matin, il avait fait un tour à bord pour s’assurer que tout était en ordre.
Quand sieur Clubin rentra à l’Auberge Jean, il n’y avait plus dans la salle basse que le vieux capitaine au long cours, M. Gertrais-Gaboureau, qui buvait sa chope et fumait sa pipe.
M. Gertrais-Gaboureau salua sieur Clubin entre une bouffée et une gorgée.
— Good bye, capitaine Clubin.
— Bonsoir, capitaine Gertrais.
— Eh bien, voilà le Tamaulipas parti.
— Ah ! Dit Clubin, je n’y ai pas fait attention.
Le capitaine Gertrais-Gaboureau cracha et dit :
— Filé, Zuela.
— Quand ça donc ?
— Ce soir.
— Où va-t-il ?
— Au diable.
— Sans doute ; mais où ?
— À Arequipa.
— Je n’en savais rien, dit Clubin.
Il ajouta :
— Je vais me coucher.
Il alluma sa chandelle, marcha vers la porte, et revint.
— Êtes-vous allé à Arequipa, capitaine Gertrais ?
— Oui. Il y a des ans.
— Où relâche-t-on ?
— Un peu partout. Mais ce Tamaulipas ne relâchera point.
M Gertrais-Gaboureau vida sur le bord d’une assiette la cendre de sa pipe, et continua :
— Vous savez, le chasse-marée Cheval-de-Troie et ce beau trois-mâts, le Trentemouzin, qui sont allés à Cardiff. Je n’étais pas d’avis du départ à cause du temps. Ils sont revenus dans un bel état. Le chasse-marée était chargé de térébenthine, il a fait eau, et en faisant jouer les pompes il a pompé avec l’eau tout son chargement. Quant au trois-mâts, il a surtout souffert dans les hauts ; la guibre, la poulaine, les minots, le jas de l’ancre à bâbord, tout ça cassé. Le bout-dehors du grand foc cassé au ras du chouque. Les haubans de focs et les sous-barbes, va-t’en voir s’ils viennent. Le mât de misaine n’a rien ; il a eu cependant une sévère secousse. Tout le fer du beaupré a manqué, et, chose incroyable, le beaupré n’est que mâché, mais il est complètement dépouillé. Le masque du navire à bâbord est à jour trois bons pieds carrés. Voilà ce que c’est que de ne pas écouter le monde.
Clubin avait posé sa chandelle sur la table et s’était mis à repiquer un rang d’épingles qu’il avait dans le collet de sa vareuse. Il reprit :
— Ne disiez-vous pas, capitaine Gertrais, que le Tamaulipas ne relâchera point ?
— Non. Il va droit au Chili.
— En ce cas il ne pourra pas donner de ses nouvelles en route.
— Pardon, capitaine Clubin. D’abord il peut remettre des dépêches à tous les bâtiments qu’il rencontre faisant voile pour Europe.
— C’est juste.
— Ensuite il a la boîte aux lettres de la mer.
— Qu’appelez-vous la boîte aux lettres de la mer ?
— Vous ne connaissez pas ça, capitaine Clubin ?
— Non.
— Quand on passe le détroit de Magellan.
— Eh bien ?
— Partout de la neige, toujours gros temps, de vilains mauvais vents, une mer de quatre sous.
— Après ?
— Quand vous avez doublé le cap Monmouth.
— Bien. Ensuite ?
— Ensuite vous doublez le cap Valentin.
— Et ensuite ?
— Ensuite vous doublez le cap Isidore.
— Et puis ?
— Vous doublez la pointe Anna.
— Bon. Mais qu’est-ce que vous appelez la boîte aux lettres de la mer ?
— Nous y sommes. Montagnes à droite, montagnes à gauche. Des pingouins partout, des pétrels-tempêtes. Un endroit terrible. Ah ! Mille saints, mille singes ! Quel bataclan, et comme ça tape ! La bourrasque n’a pas besoin qu’on aille à son secours. C’est là qu’on surveille la lisse de hourdi ! C’est là qu’on diminue la toile ! C’est là qu’on vous remplace la grande voile par le foc, et le foc par le tourmentin ! Coups de vent sur coups de vent. Et puis quelquefois quatre, cinq, six jours de cape sèche. Souvent d’un jeu de voiles tout neuf il vous reste de la charpie. Quelle danse ! Des rafales à vous faire sauter un trois-mâts comme une puce. J’ai vu sur un brick anglais, le True blue, un petit mousse occupé à la gibboom emporté à tous les cinq cent mille millions de tonnerres de Dieu, et la gibboom avec. On va en l’air comme des papillons, quoi. J’ai vu le contre-maître de la Revenue, une jolie goëlette, arraché de dessus le fore-crostree, et tué roide. J’ai eu ma lisse cassée, et mon serre-gouttière en capilotade. On sort de là avec toutes ses voiles mangées. Des frégates de cinquante font eau comme des paniers. Et la mauvaise diablesse de côte ! Rien de plus bourru. Des rochers déchiquetés comme par enfantillage. On approche du Port-Famine. Là, c’est pire que pire. Les plus rudes lames que j’aie vues de ma vie. Des parages d’enfer. Tout à coup on aperçoit ces deux mots écrits en rouge : Post-Office.
— Que voulez-vous dire, capitaine Gertrais ?
— Je veux dire, capitaine Clubin, que tout de suite après qu’on a doublé la pointe Anna on voit sur un caillou de cent pieds de haut un grand bâton. C’est un poteau qui a une barrique au cou. Cette barrique, c’est la boîte aux lettres. Il a fallu que les anglais écrivent dessus : Post-Office. De quoi se mêlent-ils ? C’est la poste de l’océan ; elle n’appartient pas à cet honorable gentleman, le roi d’Angleterre. Cette boîte aux lettres est commune. Elle appartient à tous les pavillons. Post-Office ! est-ce assez chinois ! ça vous fait l’effet d’une tasse de thé que le diable vous offrirait tout à coup. Voici maintenant comme se fait le service. Tout bâtiment qui passe expédie au poteau un canot avec ses dépêches. Le navire qui vient de l’Atlantique envoie ses lettres pour l’Europe, et le navire qui vient du Pacifique envoie ses lettres pour l’Amérique. L’officier commandant votre canot met dans le baril votre paquet et y prend le paquet qu’il y trouve. Vous vous chargez de ces lettres-là ; le navire qui viendra après vous se chargera des vôtres. Comme on navigue en sens contraire, le continent d’où vous venez, c’est celui où je vais. Je porte vos lettres, vous portez les miennes. Le baril est bitté au poteau avec une chaîne. Et il pleut ! Et il neige ! Et il grêle ! Une fichue mer ! Les satanicles volent de tous côtés. Le Tamaulipas ira par là. Le baril a un bon couvercle à charnière, mais pas de serrure ni de cadenas. Vous voyez qu’on peut écrire à ses amis. Les lettres parviennent.
— C’est très drôle, murmura Clubin rêveur.
Le capitaine Gertrais-Gaboureau se retourna vers sa chope.
— Une supposition que ce garnement de Zuela m’écrit, ce gueux flanque son barbouillage dans la barrique à Magellan et dans quatre mois j’ai le griffonnage de ce gredin. — Ah çà ! Capitaine Clubin, est-ce que vous partez demain ?
Clubin, absorbé dans une sorte de somnambulisme, n’entendit pas. Le capitaine Gertrais répéta sa question.
Clubin se réveilla.
— Sans doute, capitaine Gertrais. C’est mon jour. Il faut que je parte demain matin.
— Si c’était moi, je ne partirais pas. Capitaine Clubin, la peau des chiens sent le poil mouillé. Les oiseaux de mer viennent depuis deux nuits tourner autour de la lanterne du phare. Mauvais signe. J’ai un storm-glass qui fait des siennes. Nous sommes au deuxième octant de la lune ; c’est le maximum d’humidité. J’ai vu tantôt des pimprenelles qui fermaient leurs feuilles et un champ de trèfles dont les tiges étaient toutes droites. Les vers de terre sortent, les mouches piquent, les abeilles ne s’éloignent pas de leur ruche, les moineaux se consultent. On entend le son des cloches de loin. J’ai entendu ce soir l’angélus de Saint-Lunaire. Et puis le soleil s’est couché sale. Il y aura demain un fort brouillard. Je ne vous conseille pas de partir. Je crains plus le brouillard que l’ouragan. C’est un sournois, le brouillard.
I
LES ROCHERS DOUVRES
À cinq lieues environ en pleine mer, au sud de Guernesey, vis-à-vis la pointe de Plainmont, entre les îles de la Manche et Saint-Malo, il y a un groupe d’écueils appelé les Rochers-Douvres. Ce lieu est funeste.
Cette dénomination, Douvre, Dover, appartient à beaucoup d’écueils et de falaises. Il y a notamment près des Côtes du Nord une Roche-Douvre sur laquelle on construit un phare en ce moment, écueil dangereux, mais qu’il ne faut point confondre avec celui-ci.
Le point de France le plus proche du Rocher Douvres est le cap Bréhant. Le rocher Douvres est un peu plus loin de la côte de France que de la première île de l’archipel normand. La distance de cet écueil à Jersey se mesure à peu près par la grande diagonale de Jersey. Si l’île de Jersey tournait sur la Corbière comme sur un gond, la pointe Sainte-Catherine irait presque frapper les Douvres. C’est encore là un éloignement de plus de quatre lieues.
Dans ces mers de la civilisation les roches les plus sauvages sont rarement désertes. On rencontre des contrebandiers à Hagot, des douaniers à Binic, des celtes à Bréhat, des cultivateurs d’huîtres à Cancale, des chasseurs de lapins à Césambre, l’île de César, des ramasseurs de crabes à Brecq-Hou, des pêcheurs au chalut aux Minquiers, des pêcheurs à la trouble à Écré-Hou. Aux rochers Douvres, personne.
Les oiseaux de mer sont là chez eux.
Pas de rencontre plus redoutée. Les Casquets où s’est, dit-on, perdue la Blanche Nef, le banc du Calvados, les Aiguilles de l’île de Wight, la Ronesse qui fait la côte de Beaulieu si dangereuse, le bas-fond de Préel qui étrangle l’entrée de Merquel et qui force de ranger à vingt brasses la balise peinte en rouge, les approches traîtres d’étables et de Plouha, les deux druides de granit du sud de Guernesey, le vieux Anderlo et le petit Anderlo, la Corbière, les Hanois, l’île de Ras, recommandée à la frayeur par ce proverbe : — Si jamais tu passes le Ras, si tu ne meurs, tu trembleras ; — les Mortes-Femmes, le passage de la Boue et de la Frouquie, la Déroute entre Guernesey et Jersey, la Hardent entre les Minquiers et Chausey, le Mauvais Cheval entre Boulay-Bay et Barneville, sont moins mal famés. Il vaudrait mieux affronter tous ces écueils l’un après l’autre que le rocher Douvres une seule fois.
Sur toute cette périlleuse mer de la Manche, qui est la mer Égée de l’occident, le rocher Douvres n’a d’égal en terreur que l’écueil Pater-Noster entre Guernesey et Serk.
Et encore, de Pater-Noster on peut faire un signal ; une détresse là peut être secourue. On voit au nord la pointe Dicard, ou d’Icare, et au sud Gros-Nez. Du rocher Douvres, on ne voit rien.
La rafale, l’eau, la nuée, l’illimité, l’inhabité. Nul ne passe aux rochers Douvres qu’égaré. Les granits sont d’une stature brutale et hideuse. Partout l’escarpement. L’inhospitalité sévère de l’abîme.
C’est la haute mer. L’eau y est très profonde. Un écueil absolument isolé comme le rocher Douvres attire et abrite les bêtes qui ont besoin de l’éloignement des hommes. C’est une sorte de vaste madrépore sous-marin. C’est un labyrinthe noyé. Il y a là, à une profondeur où les plongeurs atteignent difficilement, des antres, des caves, des repaires, des entre-croisements de rues ténébreuses. Les espèces monstrueuses y pullulent. On s’entre-dévore. Les crabes mangent les poissons, et sont eux-mêmes mangés. Des formes épouvantables, faites pour n’être pas vues par l’œil humain, errent dans cette obscurité, vivantes. De vagues linéaments de gueules, d’antennes, de tentacules, de nageoires, d’ailerons, de mâchoires ouvertes, d’écailles, de griffes, de pinces, y flottent, y tremblent, y grossissent, s’y décomposent et s’y effacent dans la transparence sinistre. D’effroyables essaims nageants rôdent, faisant ce qu’ils ont à faire. C’est une ruche d’hydres.
L’horrible est là, idéal.
Figurez-vous, si vous pouvez, un fourmillement d’holothuries.
Voir le dedans de la mer, c’est voir l’imagination de l’inconnu. C’est la voir du côté terrible. Le gouffre est analogue à la nuit. Là aussi il y a sommeil, sommeil apparent du moins, de la conscience de la création. Là s’accomplissent en pleine sécurité les crimes de l’irresponsable. Là, dans une paix affreuse, les ébauches de la vie, presque fantômes, tout à fait démons, vaquent aux farouches occupations de l’ombre.
Il y a quarante ans, deux roches d’une forme extraordinaire signalaient de loin l’écueil Douvres aux passants de l’océan. C’étaient deux pointes verticales, aiguës et recourbées, se touchant presque par le sommet. On croyait voir sortir de la mer les deux défenses d’un éléphant englouti. Seulement c’étaient les défenses, hautes comme des tours, d’un éléphant grand comme une montagne. Ces deux tours naturelles de l’obscure ville des monstres ne laissaient entre elles qu’un étroit passage où se ruait la lame. Ce passage, tortueux et ayant dans sa longueur plusieurs coudes, ressemblait à un tronçon de rue entre deux murs. On nommait ces roches jumelles les deux Douvres. Il y avait la grande Douvre et la petite Douvre ; l’une avait soixante pieds de haut, l’autre quarante. Le va-et-vient de la vague a fini par donner un trait de scie dans la base de ces tours, et le violent coup d’équinoxe du 26 octobre 1859 en a renversé une. Celle qui reste, la petite, est tronquée et fruste.
Un des plus étranges rochers du groupe Douvres s’appelle L’Homme. Celui-là subsiste encore aujourd’hui. Au siècle dernier, des pêcheurs, fourvoyés sur ces brisants, trouvèrent au haut de ce rocher un cadavre. À côté de ce cadavre, il y avait quantité de coquillages vidés. Un homme avait naufragé à ce roc, s’y était réfugié, y avait vécu quelque temps de coquillages et y était mort. De là ce nom, l’Homme.
Les solitudes d’eau sont lugubres. C’est le tumulte et le silence. Ce qui se fait là ne regarde plus le genre humain. C’est de l’utilité inconnue. Tel est l’isolement du rocher Douvres. Tout autour, à perte de vue, l’immense tourment des flots.
II
DU COGNAC INESPÉRÉ
Le vendredi matin, lendemain du départ du Tamaulipas, la Durande partit pour Guernesey.
Elle quitta Saint-Malo à neuf heures.
Le temps était clair, pas de brume ; le vieux capitaine Gertrais-Gaboureau parut avoir radoté.
Les préoccupations de sieur Clubin lui avaient décidément fait à peu près manquer son chargement. Il n’avait embarqué que quelques colis d’articles de Paris pour les boutiques de fancy de Saint-Pierre-Port, trois caisses pour l’hôpital de Guernesey, l’une de savon jaune, l’autre de chandelle à la baguette, et la troisième de cuir de semelle français et de cordouan choisi. Il rapportait de son précédent chargement une caisse de sucre crushed et trois caisses de thé conjou que la douane française n’avait pas voulu admettre. Sieur Clubin avait embarqué peu de bétail ; quelques bœufs seulement. Ces bœufs étaient dans la cale assez négligemment arrimés.
Il y avait à bord six passagers : un guernesiais, deux malouins marchands de bestiaux, un « touriste », comme on disait déjà à cette époque, un parisien demi-bourgeois, probablement touriste du commerce, et un américain voyageant pour distribuer des bibles.
La Durande, sans compter Clubin, le capitaine, portait sept hommes d’équipage, un timonier, un matelot charbonnier, un matelot charpentier, un cuisinier, manœuvrier au besoin, deux chauffeurs et un mousse. L’un des deux chauffeurs était en même temps mécanicien. Ce chauffeur-mécanicien, très brave et très intelligent nègre hollandais, évadé des sucreries de Surinam, s’appelait Imbrancam. Le nègre Imbrancam comprenait et servait admirablement la machine. Dans les premiers temps, il n’avait pas peu contribué, apparaissant tout noir dans sa fournaise, à donner un air diabolique à la Durande.
Le timonier, jersiais de naissance et cotentin d’origine, se nommait Tangrouille. Tangrouille était d’une haute noblesse.
Ceci était vrai à la lettre. Les îles de la Manche sont, comme l’Angleterre, un pays hiérarchique. Il y existe encore des castes. Les castes ont leurs idées, qui sont leurs défenses. Ces idées des castes sont partout les mêmes, dans l’Inde comme en Allemagne. La noblesse se conquiert par l’épée et se perd par le travail. Elle se conserve par l’oisiveté. Ne rien faire, c’est vivre noblement ; quiconque ne travaille pas est honoré. Un métier fait déchoir. En France autrefois, il n’y avait d’exception que pour les verriers. Vider les bouteilles étant un peu la gloire des gentilshommes, faire des bouteilles ne leur était point déshonneur. Dans l’archipel de la Manche, ainsi que dans la Grande-Bretagne, qui veut rester noble doit rester riche. Un workman ne peut être un gentleman. L’eût-il été, il ne l’est plus. Tel matelot descend des chevaliers bannerets et n’est qu’un matelot. Il y a trente ans, à Aurigny, un Gorges authentique, qui aurait eu des droits à la seigneurie de Gorges confisquée par Philippe-Auguste, ramassait du varech pieds nus dans la mer. Un Carteret est charretier à Serk. Une Mademoiselle De Veulle, arrière-petite-nièce du bailli De Veulle, de son vivant premier magistrat de Jersey, a été domestique chez celui qui écrit ces lignes. Il existe à Jersey un drapier et à Guernesey un cordonnier nommés Gruchy qui se déclarent Grouchy et cousins du maréchal de Waterloo. Les anciens pouillés de l’évêché de Coutances font mention d’une seigneurie de Tangroville, parente évidente de Tancarville sur la basse Seine, qui est Montmorency. Au quinzième siècle Johan De Héroudeville, archer et étoffe du sire de Tangroville, portait derrière lui « son corset et ses autres harnois ». En mai 1371, à Pontorson, à la montre de Bertrand Du Guesclin, « Monsieur De Tangroville a fait son devoir comme chevalier bachelor ». Dans les îles normandes, si la misère survient, on est vite éliminé de la noblesse. Un changement de prononciation suffit. Tangroville devient Tangrouille, et tout est dit.
C’est ce qui était arrivé au timonier de la Durande.
Il y a à Saint-Pierre-Port, au Bordage, un marchand de ferraille appelé Ingrouille qui est probablement un Ingroville. Sous Louis Le Gros, les Ingroville possédaient trois paroisses dans l’élection de Valognes. Un abbé Trigan a fait l’Histoire ecclésiastique de Normandie ; ce chroniqueur Trigan était curé de la seigneurie de Digoville. Le sire De Digoville, s’il était tombé en roture, se nommerait Digouille.
Tangrouille, ce Tancarville probable et ce Montmorency possible, avait cette antique qualité de gentilhomme, défaut grave pour un timonier : il s’enivrait.
Sieur Clubin s’était obstiné à le garder. Il en avait répondu à mess Lethierry.
Le timonier Tangrouille ne quittait jamais le navire et couchait à bord.
La veille du départ, quand sieur Clubin était venu, à une heure assez avancée de la soirée, faire la visite du bâtiment, Tangrouille était dans son branle et dormait.
Dans la nuit Tangrouille s’était réveillé. C’était son habitude nocturne. Tout ivrogne qui n’est pas son maître, a sa cachette. Tangrouille avait la sienne, qu’il nommait sa cambuse. La cambuse secrète de Tangrouille était dans la cale-à-l’eau. Il l’avait mise là pour la rendre invraisemblable. Il croyait être sûr que cette cachette n’était connue que de lui seul. Le capitaine Clubin, étant sobre, était sévère. Le peu de rhum et de gin que le timonier pouvait dérober au guet vigilant du capitaine, il le tenait en réserve dans ce coin mystérieux de la cale-à-l’eau, au fond d’une baille de sonde, et presque toutes les nuits il avait un rendez-vous amoureux avec cette cambuse. La surveillance était rigoureuse, l’orgie était pauvre, et d’ordinaire les excès nocturnes de Tangrouille se bornaient à deux ou trois gorgées, avalées furtivement. Parfois même la cambuse était vide. Cette nuit-là Tangrouille y avait trouvé une bouteille d’eau-de-vie inattendue. Sa joie avait été grande, et sa stupeur plus grande encore. De quel ciel lui tombait cette bouteille ? Il n’avait pu se rappeler quand ni comment il l’avait apportée dans le navire. Il l’avait bue immédiatement. Un peu par prudence ; de peur que cette eau-de-vie ne fût découverte et saisie. Il avait jeté la bouteille à la mer. Le lendemain, quand il prit la barre, Tangrouille avait une certaine oscillation.
Il gouverna pourtant à peu près comme d’ordinaire.
Quant à Clubin, il était, on le sait, revenu coucher à l’Auberge Jean.
Clubin portait toujours sous sa chemise une ceinture de voyage en cuir où il gardait un en-cas d’une vingtaine de guinées et qu’il ne quittait que la nuit. Dans l’intérieur de cette ceinture, il y avait son nom, sieur Clubin, écrit par lui-même sur le cuir brut à l’encre grasse lithographique, qui est indélébile.
En se levant, avant de partir, il avait mis dans cette ceinture la boîte de fer contenant les soixante-quinze mille francs en bank-notes, puis il s’était comme d’habitude bouclé la ceinture autour du corps.
III
PROPOS INTERROMPUS
Le départ se fit allégrement. Les voyageurs, sitôt leurs valises et leurs portemanteaux installés sur et sous les bancs, passèrent cette revue du bateau à laquelle on ne manque jamais, et qui semble obligatoire tant elle est habituelle. Deux des passagers, le touriste et le parisien, n’avaient jamais vu de bateau à vapeur, et, dès les premiers tours de roue, ils admirèrent l’écume. Puis ils admirèrent la fumée. Ils examinèrent pièce à pièce, et presque brin à brin, sur le pont et dans l’entrepont, tous ces appareils maritimes d’anneaux, de crampons, de crochets, de boulons, qui à force de précision et d’ajustement sont une sorte de colossale bijouterie de fer, dorée avec de la rouille par la tempête. Ils firent le tour du petit canon d’alarme amarré sur le pont, « à la chaîne comme un chien de garde », observa le touriste, et « couvert d’une blouse de toile goudronnée pour l’empêcher de s’enrhumer », ajouta le parisien. En s’éloignant de terre, on échangea les observations d’usage sur la perspective de Saint-Malo ; un passager émit l’axiome que les approches de mer trompent, et qu’à une lieue de la côte, rien ne ressemble à Ostende comme Dunkerque. On compléta ce qu’il y avait à dire sur Dunkerque par cette observation que ses deux navires-vigies peints en rouge s’appellent l’un Ruytingen et l’autre Mardyck.
Saint-Malo s’amincit au loin, puis s’effaça.
L’aspect de la mer était le vaste calme. Le sillage faisait dans l’océan derrière le navire une longue rue frangée d’écume qui se prolongeait presque sans torsion à perte de vue.
Guernesey est au milieu d’une ligne droite qu’on tirerait de Saint-Malo en France à Exeter en Angleterre. La ligne droite en mer n’est pas toujours la ligne logique. Pourtant les bateaux à vapeur ont, jusqu’à un certain point, le pouvoir de suivre la ligne droite, refusée aux bateaux à voiles.
La mer, compliquée du vent, est un composé de forces. Un navire est un composé de machines. Les forces sont des machines infinies, les machines sont des forces limitées. C’est entre ces deux organismes, l’un inépuisable, l’autre intelligent, que s’engage ce combat qu’on appelle la navigation.
Une volonté dans un mécanisme fait contre-poids à l’infini. L’infini, lui aussi, contient un mécanisme. Les éléments savent ce qu’ils font et où ils vont. Aucune force n’est aveugle. L’homme doit épier les forces, et tâcher de découvrir leur itinéraire.
En attendant que la loi soit trouvée, la lutte continue, et dans cette lutte la navigation à la vapeur est une sorte de victoire perpétuelle que le génie humain remporte à toute heure du jour sur tous les points de la mer. La navigation à la vapeur a cela d’admirable qu’elle discipline le navire. Elle diminue l’obéissance au vent et augmente l’obéissance à l’homme.
Jamais la Durande n’avait mieux travaillé en mer que ce jour-là. Elle se comportait merveilleusement.
Vers onze heures, par une fraîche brise de nord-nord-ouest, la Durande se trouvait au large des Minquiers, donnant peu de vapeur, naviguant à l’ouest, tribord amures et au plus près du vent. Le temps était toujours clair et beau. Cependant les chalutiers rentraient.
Peu à peu, comme si chacun songeait à regagner le port, la mer se nettoyait de navires.
On ne pouvait dire que la Durande tînt tout à fait sa route accoutumée. L’équipage n’avait aucune préoccupation, la confiance dans le capitaine était absolue ; toutefois, peut-être par la faute du timonier, il y avait quelque déviation. La Durande paraissait plutôt aller vers Jersey que vers Guernesey. Un peu après onze heures, le capitaine rectifia la direction et l’on mit franchement le cap sur Guernesey. Ce ne fut qu’un peu de temps perdu. Dans les jours courts le temps perdu a ses inconvénients. Il faisait un beau soleil de février.
Tangrouille, dans l’état où il était, n’avait plus le pied très sûr ni le bras très ferme. Il en résultait que le brave timonier embardait souvent, ce qui ralentissait la marche.
Le vent était à peu près tombé.
Le passager guernesiais, qui tenait à la main une longue-vue, la braquait de temps en temps sur un petit flocon de brume grisâtre lentement charrié par le vent à l’extrême horizon à l’ouest, et qui ressemblait à une ouate où il y aurait de la poussière.
Le capitaine Clubin avait son austère mine puritaine ordinaire. Il paraissait redoubler d’attention.
Tout était paisible et presque riant à bord de la Durande. Les passagers causaient. En fermant les yeux dans une traversée, on peut juger de l’état de la mer par le tremolo des conversations. La pleine liberté d’esprit des passagers répond à la parfaite tranquillité de l’eau.
Il est impossible, par exemple, qu’une conversation telle que celle-ci ait lieu autrement que par une mer très calme :
— Monsieur, voyez donc cette jolie mouche verte et rouge.
— Elle s’est égarée en mer et se repose sur le navire.
— Une mouche se fatigue peu.
— Au fait, c’est si léger. Le vent la porte.
— Monsieur, on a pesé une once de mouches, puis on les a comptées, et l’on en a trouvé six mille deux cent soixante-huit.
Le guernesiais à la longue-vue avait abordé les malouins marchands de bœufs, et leur parlage était quelque chose en ce genre :
— Le bœuf d’Aubrac a le torse rond et trapu, les jambes courtes, le pelage fauve. Il est lent au travail, à cause de la brièveté des jambes.
— Sous ce rapport, le Salers vaut mieux que l’Aubrac.