Les Travailleurs de la mer (page 14)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Travailleurs de la mer · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Monsieur, j’ai vu deux beaux bœufs dans ma vie. Le premier avait les jambes basses, l’avant épais, la culotte pleine, les hanches larges, une bonne longueur de la nuque à la croupe, une bonne hauteur au garrot, les maniements riches, la peau facile à détacher. Le second offrait tous les signes d’un engraissement judicieux. Torse ramassé, encolure forte, jambes légères, robe blanche et rouge, culotte retombante.

— Ça, c’est la race cotentine.

— Oui, mais ayant eu quelque rapport avec le taureau angus ou le taureau suffolk.

— Monsieur, vous me croirez si vous voulez, dans le midi il y a des concours d’ânes.

— D’ânes ?

— D’ânes. Comme j’ai l’honneur. Et ce sont les laids qui sont les beaux.

— Alors c’est comme les mulassières. Ce sont les laides qui sont les bonnes.

— Justement. La jument poitevine. Gros ventre, grosses jambes.

— La meilleure mulassière connue, c’est une barrique sur quatre poteaux.

— La beauté des bêtes n’est pas la même que la beauté des hommes.

— Et surtout des femmes.

— C’est juste.

— Moi, je tiens à ce qu’une femme soit jolie.

— Moi, je tiens à ce qu’elle soit bien mise.

— Oui, nette, propre, tirée à quatre épingles, astiquée.

— L’air tout neuf. Une jeune fille, ça doit toujours sortir de chez le bijoutier.

— Je reviens à mes bœufs. J’ai vu vendre ces deux bœufs-là au marché de Thouars.

— Le marché de Thouars, je le connais. Les Bonneau de La Rochelle et les Bahu, les marchands de blé de Marans, je ne sais pas si vous en avez entendu parler, devaient venir à ce marché-là.

Le touriste et le parisien causaient avec l’américain des bibles. La conversation, là aussi, était au beau fixe.

— Monsieur, disait le touriste, voici quel est le tonnage flottant du monde civilisé : France, sept cent seize mille tonneaux ; Allemagne, un million ; États-Unis, cinq millions ; Angleterre, cinq millions cinq cent mille. Ajoutez le contingent des petits pavillons. Total : douze millions neuf cent quatre mille tonneaux distribués dans cent quarante-cinq mille navires épars sur l’eau du globe.

L’américain interrompit :

— Monsieur, ce sont les États-Unis qui ont cinq millions cinq cent mille.

— J’y consens, dit le touriste. Vous êtes américain ?

— Oui, monsieur.

— J’y consens encore.

Il y eut un silence, l’américain missionnaire se demanda si c’était le cas d’offrir une bible.

— Monsieur, repartit le touriste, est-il vrai que vous ayez le goût des sobriquets en Amérique au point d’en affubler tous vos gens célèbres, et que vous appeliez votre fameux banquier missourien Thomas Benton, le vieux lingot ?

— De même que nous nommons Zacharie Taylor le vieux Zach.

— Et le général Harrison le vieux Tip, n’est-ce pas ? Et le général Jackson le vieil Hickory ?

— Parce que Jackson est dur comme le bois hickory, et parce que Harrison a battu les peaux-rouges à Tippecanoe.

— C’est une mode byzantine que vous avez là.

— C’est notre mode. Nous appelons Van Buren le petit sorcier, Leward, qui a fait faire les petites coupures des billets de banque, Billy-Le-Petit, et Douglas, le sénateur démocrate de l’Illinois, qui a quatre pieds de haut et une grande éloquence, le petit géant. Vous pouvez aller du Texas au Maine, vous ne rencontrerez personne qui dise ce nom : Cass, on dit : le grand Michigantier ; ni ce nom : Clay, on dit : le garçon de moulin à la balafre. Clay est fils d’un meunier.

— J’aimerais mieux dire Clay ou Cass, observa le parisien, c’est plus court.

— Vous manqueriez d’usage du monde. Nous nommons Corwin, qui est secrétaire de la trésorerie, le garçon de charrette. Daniel Webster est Dan-Le-Noir. Quant à Winfield Scott, comme sa première pensée, après avoir battu les anglais à Chippeway, a été de se mettre à table, nous l’appelons Vite-une-assiette-de-soupe.

Le flocon de brume aperçu dans le lointain avait grandi. Il occupait maintenant sur l’horizon un segment d’environ quinze degrés. On eût dit un nuage se traînant sur l’eau faute de vent. Il n’y avait presque plus de brise. La mer était plate. Quoiqu’il ne fût pas midi, le soleil pâlissait. Il éclairait, mais ne chauffait plus.

— Je crois, dit le touriste, que le temps va changer.

— Nous aurons peut-être de la pluie, dit le parisien.

— Ou du brouillard, reprit l’américain.

— Monsieur, repartit le touriste, en Italie, c’est à Molfetta qu’il tombe le moins de pluie, et à Tolmezzo qu’il en tombe le plus.

À midi, selon l’usage de l’archipel, on sonna la cloche pour dîner. Dîna qui voulut. Quelques passagers portaient avec eux leur en-cas, et mangèrent gaîment sur le pont. Clubin ne dîna point.

Tout en mangeant, les conversations allaient leur train.

Le guernesiais, ayant le flair des bibles, s’était rapproché de l’américain. L’américain lui dit :

— Vous connaissez cette mer-ci ?

— Sans doute, j’en suis.

— Et moi aussi, dit l’un des malouins.

Le guernesiais adhéra d’un salut, et reprit :

— À présent, nous sommes au large, mais je n’aurais pas aimé avoir du brouillard quand nous étions devers les Minquiers.

L’américain dit au malouin :

— Les insulaires sont plus de la mer que les côtiers.

— C’est vrai, nous autres gens de la côte, nous n’avons que le demi-bain.

— Qu’est-ce que c’est que ça, les Minquiers ? continua l’américain.

Le malouin répondit :

— C’est des cailloux très mauvais.

— Il y a aussi les Grelets, fit le guernesiais.

— Parbleu, répliqua le malouin.

— Et les Chouas, ajouta le guernesiais.

Le malouin éclata de rire.

— À ce compte-là, dit-il, il y a aussi les Sauvages.

— Et les Moines, observa le guernesiais.

— Et le Canard, s’écria le malouin.

— Monsieur, repartit le guernesiais poliment, vous avez réponse à tout.

— Malouin, malin.

Cette réponse faite, le malouin cligna de l’œil.

Le touriste interposa une question.

— Est-ce que nous avons à traverser toute cette rocaille ?

— Point. Nous l’avons laissée au sud-sud-est. Elle est derrière nous.

Et le guernesiais poursuivit :

— Tant gros rochers que menus, les Grelets ont cinquante-sept pointes.

— Et les minquiers quarante-huit, dit le malouin.

Ici le dialogue se concentra entre le malouin et le guernesiais.

— Il me semble, monsieur de Saint-Malo, qu’il y a trois rochers que vous ne comptez pas.

— Je compte tout.

— De la Dérée au Maître-île ?

— Oui.

— Et les Maisons ?

— Qui sont sept rochers au milieu des Minquiers. Oui.

— Je vois que vous connaissez les pierres.

— Si on ne connaissait pas les pierres, on ne serait pas de Saint-Malo.

— Ça fait plaisir d’entendre les raisonnements des français.

Le malouin salua à son tour, et dit :

— Les Sauvages sont trois rochers.

— Et les Moines deux.

— Et le Canard un.

— Le Canard, ça dit un seul.

— Non, car la Suarde, c’est quatre rochers.

— Qu’appelez-vous la Suarde ? demanda le guernesiais.

— Nous appelons la Suarde ce que vous appelez les Chouas.

— Il ne fait pas bon passer entre les Chouas et le Canard.

— Ça n’est possible qu’aux oiseaux.

— Et aux poissons.

— Pas trop. Dans les gros temps, ils se cognent aux murs.

— Il y a du sable dans les Minquiers.

— Autour des Maisons.

— C’est huit rochers qu’on voit de Jersey.

— De la grève d’Azette, c’est juste. Pas huit, sept.

— À mer retirée, on peut se promener dans les Minquiers.

— Sans doute, il y a de la découverte.

— Et les Dirouilles ?

— Les Dirouilles n’ont rien de commun avec les Minquiers.

— Je veux dire que c’est dangereux.

— C’est du côté de Granville.

— On voit que, comme nous, vous gens de Saint-Malo, vous avez amour de naviguer dans ces mers.

— Oui, répondit le malouin, avec cette différence que nous disons : nous avons habitude, et que vous dites : nous avons amour.

— Vous êtes de bons marins.

— Je suis marchand de bœufs.

— Qui donc était de Saint-Malo, déjà ?

— Surcouf.

— Un autre ?

— Duguay-Trouin.

Ici le voyageur de commerce parisien intervint.

— Duguay-Trouin ? Il fut pris par les anglais. Il était aussi aimable que brave. Il sut plaire à une jeune anglaise. Ce fut elle qui brisa ses fers.

En ce moment une voix tonnante cria :

— Tu es ivre !

IV

OÙ SE DÉROULENT TOUTES LES QUALITÉS DU CAPITAINE CLUBIN

Tous se retournèrent.

C’était le capitaine qui interpellait le timonier.

Sieur Clubin ne tutoyait personne. Pour qu’il jetât au timonier Tangrouille une telle apostrophe, il fallait que Clubin fût fort en colère, ou voulût fort le paraître.

Un éclat de colère à propos dégage la responsabilité, et quelquefois la transpose.

Le capitaine, debout sur le pont de commandement entre les deux tambours, regardait fixement le timonier. Il répéta entre ses dents : Ivrogne ! L’honnête Tangrouille baissa la tête.

Le brouillard s’était développé. Il occupait maintenant près de la moitié de l’horizon. Il avançait dans tous les sens à la fois ; il y a dans le brouillard quelque chose de la goutte d’huile. Cette brume s’élargissait insensiblement. Le vent la poussait sans hâte et sans bruit. Elle prenait peu à peu possession de l’océan. Elle venait du nord-ouest et le navire l’avait devant sa proue. C’était comme une vaste falaise mouvante et vague. Elle se coupait sur la mer comme une muraille. Il y avait un point précis où l’eau immense entrait sous le brouillard et disparaissait.

Ce point d’entrée dans le brouillard était encore à une demi-lieue environ. Si le vent changeait, on pouvait éviter l’immersion dans la brume ; mais il fallait qu’il changeât tout de suite. La demi-lieue d’intervalle se comblait et décroissait à vue d’œil ; la Durande marchait, le brouillard marchait aussi. Il venait au navire et le navire allait à lui.

Clubin commanda d’augmenter la vapeur et d’obliquer à l’est.

On côtoya ainsi quelque temps le brouillard, mais il avançait toujours. Le navire pourtant était encore en plein soleil.

Le temps se perdait dans ces manœuvres qui pouvaient difficilement réussir. La nuit vient vite en février.

Le guernesiais considérait cette brume. Il dit aux malouins :

— Que c’est un hardi brouillard.

— Une vraie malpropreté sur la mer, observa l’un des malouins.

L’autre malouin ajouta :

— Voilà qui gâte une traversée.

Le guernesiais s’approcha de Clubin.

— Capitaine Clubin, j’ai peur que nous ne soyons gagnés par le brouillard.

Clubin répondit :

— Je voulais rester à Saint-Malo, mais on m’a conseillé de partir.

— Qui ça ?

— Des anciens.

— Au fait, reprit le guernesiais, vous avez eu raison de partir. Qui sait s’il n’y aura pas tempête demain ? Dans cette saison on peut attendre pour du pire.

Quelques minutes après, la Durande entrait dans le banc de brume.

Ce fut un instant singulier. Tout à coup ceux qui étaient à l’arrière ne virent plus ceux qui étaient à l’avant. Une molle cloison grise coupa en deux le bateau.

Puis le navire entier plongea sous la brume. Le soleil ne fut plus qu’une espèce de grosse lune. Brusquement, tout le monde grelotta. Les passagers endossèrent leur pardessus et les matelots leur suroît. La mer, presque sans un pli, avait la froide menace de la tranquillité. Il semble qu’il y ait un sous-entendu dans cet excès de calme. Tout était blafard et blême. La cheminée noire et la fumée noire luttaient contre cette lividité qui enveloppait le navire.

La déviation à l’est était sans but désormais. Le capitaine remit le cap sur Guernesey et augmenta la vapeur.

Le passager guernesiais, rôdant autour de la chambre à feu, entendit le nègre Imbrancam qui parlait au chauffeur son camarade. Le passager prêta l’oreille. Le nègre disait :

— Ce matin dans le soleil nous allions lentement ; à présent dans le brouillard nous allons vite.

Le guernesiais revint vers sieur Clubin.

— Capitaine Clubin, il n’y a pas de soin, pourtant ne donnons-nous pas trop de vapeur ?

— Que voulez-vous, monsieur ? Il faut bien regagner le temps perdu par la faute de cet ivrogne de timonier.

— C’est vrai, capitaine Clubin.

Et Clubin ajouta :

— Je me dépêche d’arriver. C’est assez du brouillard, ce serait trop de la nuit.

Le guernesiais rejoignit les malouins, et leur dit :

— Nous avons un excellent capitaine.

Par intervalles, de grandes lames de brume, qu’on eût dit cardées, survenaient pesamment et cachaient le soleil. Ensuite, il reparaissait plus pâle et comme malade. Le peu qu’on entrevoyait du ciel ressemblait aux bandes d’air sales et tachées d’huile d’un vieux décor de théâtre.

La Durande passa à proximité d’un coutre qui avait jeté l’ancre par prudence. C’était le shealtiel de Guernesey. Le patron du coutre remarqua la vitesse de la Durande. Il lui sembla aussi qu’elle n’était pas dans la route exacte. Elle lui parut trop appuyer à l’ouest. Ce navire à toute vapeur dans le brouillard l’étonna.

Vers deux heures, la brume était si épaisse que le capitaine dut quitter la passerelle et se rapprocher du timonier. Le soleil s’était évanoui, tout était brouillard. Il y avait sur la Durande une sorte d’obscurité blanche. On naviguait dans de la pâleur diffuse. On ne voyait plus le ciel et on ne voyait plus la mer.

Il n’y avait plus de vent.

Le bidon à térébenthine suspendu à un anneau sous la passerelle des tambours n’avait pas même une oscillation.

Les passagers étaient devenus silencieux.

Toutefois le parisien, entre ses dents, fredonnait la chanson de Béranger Un jour le bon Dieu s’éveillant.

Un des malouins lui adressa la parole.

— Monsieur vient de Paris ?

— Oui, monsieur. Il mit la tête à la fenêtre.

— Qu’est-ce qu’on fait à Paris ?

— Leur planète a péri peut-être. — Monsieur, à Paris tout marche de travers.

— Alors c’est sur terre comme sur mer.

— C’est vrai que nous avons là un fichu brouillard.

— Et qui peut faire des malheurs.

Le parisien s’écria :

— Mais pourquoi ça, des malheurs ! à propos de quoi, des malheurs ! à quoi ça sert-il, des malheurs ! C’est comme l’incendie de l’Odéon. Voilà des familles sur la paille. Est-ce que c’est juste ? Tenez, monsieur, je ne connais pas votre religion, mais moi je ne suis pas content.

— Ni moi, fit le malouin.

— Tout ce qui se passe ici-bas, reprit le parisien, fait l’effet d’une chose qui se détraque. J’ai dans l’idée que le bon Dieu n’y est pas.

Le malouin se gratta le haut de la tête comme quelqu’un qui cherche à comprendre. Le parisien continua :

— Le bon Dieu est absent. On devrait rendre un décret pour forcer Dieu à résidence. Il est à sa maison de campagne et ne s’occupe pas de nous. Aussi tout va de guingois. Il est évident, mon cher monsieur, que le bon Dieu n’est plus dans le gouvernement, qu’il est en vacances, et que c’est le vicaire, quelque ange séminariste, quelque crétin avec des ailes de moineau, qui mène les affaires.

Moineau fut articulé moigneau, prononciation de gamin faubourien.

Le capitaine Clubin, qui s’était approché des deux causeurs, posa sa main sur l’épaule du parisien.

— Chut ! Dit-il. Monsieur, prenez garde à vos paroles. Nous sommes en mer.

Personne ne dit plus mot.

Au bout de cinq minutes, le guernesiais, qui avait tout entendu, murmura à l’oreille du malouin :

— Et un capitaine religieux !

Il ne pleuvait pas, et l’on se sentait mouillé. On ne se rendait compte du chemin qu’on faisait que par une augmentation de malaise. Il semblait qu’on entrât dans de la tristesse. Le brouillard fait le silence sur l’océan ; il assoupit la vague et étouffe le vent. Dans ce silence, le râle de la Durande avait on ne sait quoi d’inquiet et de plaintif.

On ne rencontrait plus de navires. Si, au loin, soit du côté de Guernesey, soit du côté de Saint-Malo, quelques bâtiments étaient en mer hors du brouillard, pour eux la Durande, submergée dans la brume, n’était pas visible, et sa longue fumée, rattachée à rien, leur faisait l’effet d’une comète noire dans un ciel blanc.

Tout à coup Clubin cria :

— Faichien ! Tu viens de donner un faux coup. Tu vas nous faire des avaries. Tu mériterais d’être mis aux fers. Va-t’en, ivrogne !

Et il prit la barre.

Le timonier humilié se réfugia dans les manœuvres de l’avant.

Le guernesiais dit :

— Nous voilà sauvés.

La marche continua, rapide.

Vers trois heures le dessous de la brume commença à se soulever, et l’on revit de la mer.

— Je n’aime pas ça, dit le guernesiais.

La brume en effet ne peut être soulevée que par le soleil ou par le vent. Par le soleil c’est bon ; par le vent c’est moins bon. Or il était trop tard pour le soleil. À trois heures, en février, le soleil faiblit. Une reprise de vent, à ce point critique de la journée, est peu désirable. C’est souvent une annonce d’ouragan.

Du reste, s’il y avait de la brise, on la sentait à peine.

Clubin, l’œil sur l’habitacle, tenant la barre et gouvernant, mâchait entre ses dents des paroles comme celles-ci qui arrivaient jusqu’aux passagers :

— Pas de temps à perdre. Cet ivrogne nous a retardés.

Son visage était d’ailleurs absolument sans expression.

La mer était moins dormante sous la brume. On y entrevoyait quelques lames. Des lumières glacées flottaient à plat sur l’eau. Ces plaques de lueur sur la vague préoccupent les marins. Elles indiquent des trouées faites par le vent supérieur dans le plafond de brume. La brume se soulevait, et retombait plus dense. Parfois l’opacité était complète. Le navire était pris dans une vraie banquise de brouillard. Par intervalles ce cercle redoutable s’entr’ouvrait comme une tenaille, laissait voir un peu d’horizon, puis se refermait.

Le guernesiais, armé de sa longue-vue, se tenait comme une vedette à l’avant du bâtiment.

Une éclaircie se fit, puis s’effaça.

Le guernesiais se retourna effaré.

— Capitaine Clubin !

— Qu’y a-t-il ?

— Nous gouvernons droit sur les Hanois.

— Vous vous trompez, dit Clubin froidement.

Le guernesiais insista :

— J’en suis sûr.

— Impossible.

— Je viens d’apercevoir du caillou à l’horizon.

— Où ?

— Là.

— C’est le large. Impossible.

Et Clubin maintint le cap sur le point indiqué par le passager.

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