Les Travailleurs de la mer (page 16)
Tout cet ensemble était stagnant. À peine un souffle dans l’air, à peine une ride sur la vague. On devinait sous cette surface muette de l’eau la vaste vie noyée des profondeurs.
Clubin avait souvent vu l’écueil Douvres de loin.
Il se convainquit que c’était bien là qu’il était.
Il ne pouvait douter.
Changement brusque et hideux. Les Douvres au lieu des Hanois. Au lieu d’un mille, cinq lieues de mer. Cinq lieues de mer ! L’impossible. La roche Douvres, pour le naufragé solitaire, c’est la présence, visible et palpable, du dernier moment. Défense d’atteindre la terre.
Clubin frissonna. Il s’était mis lui-même dans la gueule de l’ombre. Pas d’autre refuge que le rocher l’Homme. Il était probable que la tempête surviendrait dans la nuit, et que la chaloupe de la Durande, surchargée, chavirerait. Aucun avis de naufrage n’arriverait à terre. On ne saurait même pas que Clubin avait été laissé sur l’écueil Douvres. Pas d’autre perspective que la mort de froid et de faim. Ses soixante-quinze mille francs ne lui donneraient pas une bouchée de pain. Tout ce qu’il avait échafaudé aboutissait à cette embûche. Il était l’architecte laborieux de sa catastrophe. Nulle ressource. Nul salut possible. Le triomphe se faisait précipice. Au lieu de la délivrance, la capture. Au lieu du long avenir prospère, l’agonie. En un clin d’œil, le temps qu’un éclair passe, toute sa construction avait croulé. Le paradis rêvé par ce démon avait repris sa vraie figure, le sépulcre.
Cependant le vent s’était élevé. Le brouillard, secoué, troué, arraché, s’en allait pêle-mêle sur l’horizon en grands morceaux informes. Toute la mer reparut.
Les bœufs, de plus en plus envahis par l’eau, continuaient de beugler dans la cale.
La nuit approchait ; probablement la tempête.
La Durande, peu à peu renflouée par la mer montante, oscillait de droite à gauche, puis de gauche à droite, et commençait à tourner sur l’écueil comme sur un pivot.
On pouvait pressentir le moment où une lame l’arracherait et la roulerait à vau-l’eau.
Il y avait moins d’obscurité qu’au moment du naufrage. Quoique l’heure fût plus avancée, on voyait plus clair. Le brouillard, en s’en allant, avait emporté une partie de l’ombre. L’ouest était dégagé de toute nuée. Le crépuscule a un grand ciel blanc. Cette vaste lueur éclairait la mer.
La Durande était échouée en plan incliné de la poupe à la proue. Clubin monta sur l’arrière du navire qui était presque hors de l’eau. Il attacha sur l’horizon son œil fixe.
Le propre de l’hypocrisie c’est d’être âpre à l’espérance. L’hypocrite est celui qui attend. L’hypocrisie n’est autre chose qu’une espérance horrible ; et le fond de ce mensonge-là est fait avec cette vertu, devenue vice.
Chose étrange à dire, il y a de la confiance dans l’hypocrisie. L’hypocrite se confine à on ne sait quoi d’indifférent dans l’inconnu, qui permet le mal.
Clubin regardait l’étendue.
La situation était désespérée, cette âme sinistre ne l’était point.
Il se disait qu’après ce long brouillard les navires restés sous la brume en panne ou à l’ancre allaient reprendre leur course, et que peut-être il en passerait quelqu’un à l’horizon.
Et, en effet, une voile surgit.
Elle venait de l’est et allait à l’ouest.
En approchant, la complication du navire se dessina. Il n’avait qu’un mât, et il était gréé en goëlette. Le beaupré était presque horizontal. C’était un coutre.
Avant une demi-heure, il côtoierait d’assez près l’écueil Douvres.
Clubin se dit : Je suis sauvé.
Dans une minute comme celle où il était, on ne pense d’abord qu’à la vie.
Ce coutre était peut-être étranger. Qui sait si ce n’était pas un des navires contrebandiers allant à Plainmont ? Qui sait si ce n’était pas Blasquito lui-même ? En ce cas, non seulement la vie serait sauve, mais la fortune ; et la rencontre de l’écueil Douvres, en hâtant la conclusion, en supprimant l’attente dans la maison visionnée, en dénouant en pleine mer l’aventure, aurait été un incident heureux.
Toute la certitude de la réussite rentra frénétiquement dans ce sombre esprit.
C’est une chose étrange que la facilité avec laquelle les coquins croient que le succès leur est dû.
Il n’y avait qu’une chose à faire.
La Durande, engagée dans les rochers, mêlait sa silhouette à la leur, se confondait avec leur dentelure où elle n’était qu’un linéament de plus, y était indistincte et perdue, et ne suffirait pas, dans le peu de jour qui restait, pour attirer l’attention du navire qui allait passer.
Mais une figure humaine se dessinant en noir sur la blancheur crépusculaire, debout sur le plateau du rocher l’Homme et faisant des signaux de détresse, serait sans nul doute aperçue. On enverrait une embarcation pour recueillir le naufragé.
Le rocher l’Homme n’était qu’à deux cents brasses. L’atteindre à la nage était simple, l’escalader était facile.
Il n’y avait pas une minute à perdre.
L’avant de la Durande était dans la roche, c’était du haut de l’arrière, et du point même où était Clubin, qu’il fallait se jeter à la nage.
Il commença par mouiller une sonde et reconnut qu’il y avait sous l’arrière beaucoup de fond. Les coquillages microscopiques de foraminifères et de polycestinées que le suif rapporta étaient intacts, ce qui indiquait qu’il y avait là de très creuses caves de roche, où l’eau, quelle que fût l’agitation de la surface, était toujours tranquille.
Il se déshabilla, laissant ses vêtements sur le pont. Des vêtements, il en trouverait sur le coutre.
Il ne garda que la ceinture de cuir.
Quand il fut nu, il porta la main à cette ceinture, la reboucla, y palpa la boîte de fer, étudia rapidement du regard la direction qu’il aurait à suivre à travers les brisants et les vagues pour gagner le rocher l’Homme, puis, se précipitant la tête la première, il plongea.
Comme il tombait de haut, il plongea profondément.
Il entra très avant sous l’eau, atteignit le fond, le toucha, côtoya un moment les roches sous-marines, puis donna une secousse pour remonter à la surface.
En ce moment, il se sentit saisir par le pied.
I
LA PERLE AU FOND DU PRÉCIPICE
Quelques minutes après son court colloque avec sieur Landoys, Gilliatt était à Saint-Sampson.
Gilliatt était inquiet jusqu’à l’anxiété. Qu’était-il donc arrivé ?
Saint-Sampson avait une rumeur de ruche effarouchée. Tout le monde était sur les portes. Les femmes s’exclamaient. Il y avait des gens qui semblaient raconter quelque chose et qui gesticulaient ; on faisait groupe autour d’eux. On entendait ce mot : quel malheur ! Plusieurs visages souriaient.
Gilliatt n’interrogea personne. Il n’était pas dans sa nature de faire des questions. D’ailleurs il était trop ému pour parler à des indifférents. Il se défiait des récits, il aimait mieux tout savoir d’un coup ; il alla droit aux Bravées.
Son inquiétude était telle qu’il n’eut même pas peur d’entrer dans cette maison.
D’ailleurs la porte de la salle basse sur le quai était toute grande ouverte. Il y avait sur le seuil un fourmillement d’hommes et de femmes. Tout le monde entrait, il entra.
En entrant, il trouva contre le chambranle de la porte sieur Landoys qui lui dit à demi-voix :
— Vous savez sans doute à présent l’évènement ?
— Non.
— Je n’ai pas voulu vous crier ça dans la route. On a l’air d’un oiseau de malheur.
— Qu’est-ce ?
— La Durande est perdue.
Il y avait foule dans la salle.
Les groupes parlaient bas, comme dans la chambre d’un malade.
Les assistants, qui étaient les voisins, les passants, les curieux, les premiers venus, se tenaient entassés près de la porte avec une sorte de crainte, et laissaient vide le fond de la salle où l’on voyait, à côté de Déruchette en larmes, assise, mess Lethierry, debout.
Il était adossé à la cloison du fond. Son bonnet de matelot tombait sur ses sourcils. Une mèche de cheveux gris pendait sur sa joue. Il ne disait rien. Ses bras n’avaient pas de mouvement, sa bouche semblait n’avoir plus de souffle. Il avait l’air d’une chose posée contre le mur.
On sentait, en le voyant, l’homme au dedans duquel la vie vient de s’écrouler. Durande n’étant plus, Lethierry n’avait plus de raison d’être. Il avait une âme en mer, cette âme venait de sombrer. Que devenir maintenant ? Se lever tous les matins, se coucher tous les soirs. Ne plus attendre Durande, ne plus la voir partir, ne plus la voir revenir. Qu’est-ce qu’un reste d’existence sans but ? Boire, manger, et puis ? Cet homme avait couronné tous ses travaux par un chef-d’œuvre, et tous ses dévouements par un progrès. Le progrès était aboli, le chef-d’œuvre était mort. Vivre encore quelques années vides, à quoi bon ? Rien à faire désormais. À cet âge on ne recommence pas ; en outre, il était ruiné. Pauvre vieux bonhomme !
Déruchette, pleurante près de lui sur une chaise, tenait dans ses deux mains un des poings de mess Lethierry. Les mains étaient jointes, le poing était crispé. La nuance des deux accablements était là. Dans les mains jointes quelque chose espère encore ; dans le poing crispé, rien.
Mess Lethierry lui abandonnait son bras et la laissait faire. Il était passif. Il n’avait plus que la quantité de vie qu’on peut avoir après le coup de foudre.
Il y a de certaines arrivées au fond de l’abîme qui vous retirent du milieu des vivants. Les gens qui vont et viennent dans votre chambre sont confus et indistincts ; ils vous coudoient sans parvenir jusqu’à vous. Vous leur êtes inabordable et ils vous sont inaccessibles. Le bonheur et le désespoir ne sont pas les mêmes milieux respirables ; désespéré, on assiste à la vie des autres de très loin, on ignore presque leur présence ; on perd le sentiment de sa propre existence ; on a beau être en chair et en os, on ne se sent plus réel ; on n’est plus pour soi-même qu’un songe.
Mess Lethierry avait le regard de cette situation-là. Les groupes chuchotaient. On échangeait ce qu’on savait. Voici quelles étaient les nouvelles :
la Durande s’était perdue la veille sur le rocher Douvres, par le brouillard, une heure environ avant le coucher du soleil. À l’exception du capitaine qui n’avait pas voulu quitter son navire, les gens s’étaient sauvés dans la chaloupe. Une bourrasque de sud-ouest, survenue après le brouillard, avait failli les faire naufrager une seconde fois, et les avait poussés au large au delà de Guernesey. Dans la nuit ils avaient eu ce bon hasard de rencontrer le Cashmere, qui les avait recueillis et amenés à Saint-Pierre-Port. Tout était de la faute du timonier Tangrouille, qui était en prison. Clubin avait été magnanime.
Les pilotes, qui abondaient dans les groupes, prononçaient ce mot, l’écueil Douvres, d’une façon particulière. — Mauvaise auberge, disait l’un d’eux.
On remarquait sur la table une boussole et une liasse de registres et de carnets ; c’étaient sans doute la boussole de la Durande et les papiers de bord remis par Clubin à Imbrancam et à Tangrouille au moment du départ de la chaloupe ; magnifique abnégation de cet homme sauvant jusqu’à des paperasses à l’instant où il se laisse mourir ; petit détail plein de grandeur ; oubli sublime de soi-même.
On était unanime pour admirer Clubin, et, du reste, unanime aussi pour le croire, après tout, sauvé. Le coutre Shealtiel était arrivé quelques heures après le Cashmere ; c’était ce coutre qui apportait les derniers renseignements. Il venait de passer vingt-quatre heures dans les mêmes eaux que la Durande. Il y avait patienté pendant le brouillard et louvoyé pendant la tempête. Le patron du Shealtiel était présent parmi les assistants.
À l’instant où Gilliatt était entré, ce patron venait de faire son récit à mess Lethierry. Ce récit était un vrai rapport. Vers le matin, la bourrasque étant finie et le vent devenant maniable, le patron du Shealtiel avait entendu des beuglements en pleine mer. Ce bruit de prairies au milieu des vagues l’avait surpris ; il s’était dirigé de ce côté. Il avait aperçu la Durande dans les rochers Douvres. L’accalmie était suffisante pour qu’il pût approcher. Il avait hélé l’épave. Le mugissement des bœufs qui se noyaient dans la cale avait seul répondu. Le patron du Shealtiel était certain qu’il n’y avait personne à bord de la Durande. L’épave était parfaitement tenable ; et, si violente qu’eût été la bourrasque, Clubin eût pu y passer la nuit. Il n’était pas homme à lâcher prise aisément. Il n’y était point, donc il était sauvé. Plusieurs sloops et plusieurs lougres, de Granville et de Saint-Malo, se dégageant du brouillard, avaient dû, la veille au soir, ceci était hors de doute, côtoyer d’assez près l’écueil Douvres. Un d’eux avait évidemment recueilli le capitaine Clubin. Il faut se souvenir que la chaloupe de la Durande était pleine en quittant le navire échoué, qu’elle allait courir beaucoup de risques, qu’un homme de plus était une surcharge et pouvait la faire sombrer, et que c’était là surtout ce qui avait dû déterminer Clubin à rester sur l’épave ; mais qu’une fois son devoir rempli, un navire sauveteur se présentant, Clubin n’avait, à coup sûr, fait nulle difficulté d’en profiter. On est un héros, mais on n’est pas un niais. Un suicide eût été d’autant plus absurde, que Clubin était irréprochable. Le coupable c’était Tangrouille, et non Clubin. Tout ceci était concluant ; le patron du Shealtiel avait visiblement raison, et tout le monde s’attendait à voir Clubin reparaître d’un moment à l’autre. On préméditait de le porter en triomphe.
Deux certitudes ressortaient du récit du patron, Clubin sauvé et la Durande perdue.
Quant à la Durande, il fallait en prendre son parti, la catastrophe était irrémédiable. Le patron du Shealtiel avait assisté à la dernière phase du naufrage. Le rocher fort aigu où la Durande était en quelque sorte clouée avait tenu bon toute la nuit, et avait résisté au choc de la tempête comme s’il voulait garder l’épave pour lui ; mais au matin, à l’instant où le Shealtiel, constatant qu’il n’y avait personne à sauver, allait s’éloigner de la Durande, il était survenu un de ces paquets de mer qui sont comme les derniers coups de colère des tempêtes. Ce flot avait furieusement soulevé la Durande, l’avait arrachée du brisant, et, avec la vitesse et la rectitude d’une flèche lancée, l’avait jetée entre les deux roches Douvres. On avait entendu un craquement « diabolique », disait le patron. La Durande, portée par la lame à une certaine hauteur, s’était engagée dans l’entre-deux des roches jusqu’au maître-couple. Elle était de nouveau clouée, mais plus solidement que sur le brisant sous-marin. Elle allait rester là, déplorablement suspendue, livrée à tout le vent et à toute la mer.
La Durande, au dire de l’équipage du Shealtiel, était déjà aux trois quarts fracassée. Elle eût évidemment coulé dans la nuit si l’écueil ne l’eût retenue et soutenue. Le patron du Shealtiel avec sa lunette avait étudié l’épave. Il donnait avec la précision marine le détail du désastre ; la hanche de tribord était défoncée, les mâts tronqués, la voilure déralinguée, les chaînes des haubans presque toutes coupées, la claire-voie du capot-de-chambre écrasée par la chute d’une vergue, les jambettes brisées au ras du plat bord depuis le travers du grand mât jusqu’au couronnement, le dôme de la cambuse effondré, les chantiers de la chaloupe culbutés, le rouffle démonté, l’arbre du gouvernail rompu, les drosses déclouées, les pavois rasés, les bittes emportées, le traversin détruit, la lisse enlevée, l’étambot cassé. C’était toute la dévastation frénétique de la tempête. Quant à la grue de chargement scellée au mât sur l’avant, plus rien, aucune nouvelle, nettoyage complet, partie à tous les diables, avec sa guinderesse, ses moufles, sa poulie de fer et ses chaînes. La Durande était disloquée ; l’eau allait maintenant se mettre à la déchiqueter. Dans quelques jours, il n’en resterait rien.
Pourtant la machine, chose remarquable et qui prouvait son excellence, était à peine atteinte dans ce ravage. Le patron du Shealtiel croyait pouvoir affirmer que « la manivelle » n’avait point d’avarie grave. Les mâts du navire avaient cédé, mais la cheminée de la machine avait résisté. Les gardes de fer de la passerelle de commandement étaient seulement tordues ; les tambours avaient souffert, les cages étaient froissées, mais les roues ne paraissaient pas avoir une palette de moins. La machine était intacte. C’était la conviction du patron du Shealtiel. Le chauffeur Imbrancam, qui était mêlé aux groupes, partageait cette conviction. Ce nègre, plus intelligent que beaucoup de blancs, était l’admirateur de la machine. Il levait les bras en ouvrant les dix doigts de ses mains noires et disait à Lethierry muet : Mon maître, la mécanique est en vie.
Le salut de Clubin semblant assuré, et la coque de la Durande étant sacrifiée, la machine, dans les conversations des groupes, était la question. On s’y intéressait comme à une personne. On s’émerveillait de sa bonne conduite. — Voilà une solide commère, disait un matelot français. — C’est de quoi bon ! S’écriait un pêcheur guernesiais. — Il faut qu’elle ait eu de la malice, reprenait le patron du Shealtiel, pour se tirer de là avec deux ou trois écorchures.
Peu à peu cette machine fut la préoccupation unique. Elle échauffa les opinions pour et contre. Elle avait des amis et des ennemis. Plus d’un, qui avait un bon vieux coutre à voiles, et qui espérait ressaisir la clientèle de la Durande, n’était pas fâché de voir l’écueil Douvres faire justice de la nouvelle invention. Le chuchotement devint brouhaha. On discuta presque avec bruit. Pourtant c’était une rumeur toujours un peu discrète, et il se faisait par intervalles de subits abaissements de voix, sous la pression du silence sépulcral de Lethierry.
Du colloque engagé sur tous les points, il résultait ceci :
La machine était l’essentiel. Refaire le navire était possible, refaire la machine non. Cette machine était unique. Pour en fabriquer une pareille, l’argent manquerait, l’ouvrier manquerait encore plus. On rappelait que le constructeur de la machine était mort. Elle avait coûté quarante mille francs. Personne ne risquerait désormais sur une telle éventualité un tel capital ; d’autant plus que voilà qui était jugé, les navires à vapeur se perdaient comme les autres ; l’accident actuel de la Durande coulait à fond tout son succès passé. Pourtant il était déplorable de penser qu’à l’heure qu’il était, cette mécanique était encore entière et en bon état, et qu’avant cinq ou six jours elle serait probablement mise en pièces comme le navire. Tant qu’elle existait, il n’y avait, pour ainsi dire, pas de naufrage. La perte seule de la machine serait irrémédiable. Sauver la machine, ce serait réparer le désastre.
Sauver la machine, c’était facile à dire. Mais qui s’en chargerait ? Est-ce que c’était possible ? Faire et exécuter c’est deux, et la preuve, c’est qu’il est aisé de faire un rêve et difficile de l’exécuter. Or si jamais un rêve avait été impraticable et insensé, c’était celui-ci : sauver la machine échouée sur les Douvres. Envoyer travailler sur ces roches un navire et un équipage serait absurde ; il n’y fallait pas songer. C’était la saison des coups de mer ; à la première bourrasque les chaînes des ancres seraient sciées par les crêtes sous-marines des brisants, et le navire se fracasserait à l’écueil. Ce serait envoyer un deuxième naufrage au secours du premier. Dans l’espèce de trou du plateau supérieur où s’était abrité le naufragé légendaire mort de faim, il y avait à peine place pour un homme. Il faudrait donc que, pour sauver cette machine, un homme allât aux rochers Douvres, et qu’il y allât seul, seul dans cette mer, seul dans ce désert, seul à cinq lieues de la côte, seul dans cette épouvante, seul des semaines entières, seul devant le prévu et l’imprévu, sans ravitaillement dans les angoisses du dénûment, sans secours dans les incidents de la détresse, sans autre trace humaine que celle de l’ancien naufragé expiré de misère là, sans autre compagnon que ce mort. Et comment s’y prendrait-il d’ailleurs pour sauver cette machine ? Il faudrait qu’il fût non seulement matelot, mais forgeron. Et à travers quelles épreuves ! L’homme qui tenterait cela serait plus qu’un héros. Ce serait un fou. Car dans de certaines entreprises disproportionnées où le surhumain semble nécessaire, la bravoure a au-dessus d’elle la démence. Et en effet, après tout, se dévouer pour de la ferraille, ne serait-ce pas extravagant ? Non, personne n’irait aux rochers Douvres. On devait renoncer à la machine comme au reste. Le sauveteur qu’il fallait ne se présenterait point. Où trouver un tel homme ?
Ceci, dit un peu autrement, était le fond de tous les propos murmurés dans cette foule.
Le patron du Shealtiel, qui était un ancien pilote, résuma la pensée de tous par cette exclamation à voix haute :
— Non ! C’est fini. L’homme qui ira là et qui rapportera la machine n’existe pas.
— Puisque je n’y vais pas, ajouta Imbrancam, c’est qu’on ne peut pas y aller.
Le patron du Shealtiel secoua sa main gauche avec cette brusquerie qui exprime la conviction de l’impossible, et reprit :
— S’il existait…
Déruchette tourna la tête.
— Je l’épouserais, dit-elle.
Il y eut un silence.
Un homme très pâle sortit du milieu des groupes et dit :
— Vous l’épouseriez, miss Déruchette ?
C’était Gilliatt.
Cependant tous les yeux s’étaient levés. Mess Lethierry venait de se dresser tout droit. Il avait sous le sourcil une lumière étrange.
Il prit du poing son bonnet de matelot et le jeta à terre, puis il regarda solennellement devant lui sans voir aucune des personnes présentes, et dit :
— Déruchette l’épouserait. J’en donne ma parole d’honneur au bon Dieu.
II
BEAUCOUP D’ÉTONNEMENT SUR LA CÔTE OUEST
La nuit qui suivit ce jour-là devait être, à partir de dix heures du soir, une nuit de lune. Cependant, quelle que fût la bonne apparence de la nuit, du vent et de la mer, aucun pêcheur ne comptait sortir ni de la Hougue La Perre, ni du Bourdeaux, ni de Houmet Benet, ni du Platon, ni de Port Grat, ni de la baie Vason, ni de Perelle bay, ni de Pezeris, ni du Tielles, ni de la baie des Saints, ni de Petit Bô, ni d’aucun port ou portelet de Guernesey. Et cela était tout simple, le coq avait chanté à midi.
Quand le coq chante à une heure extraordinaire, la pêche manque.
Ce soir-là, pourtant, à la tombée de la nuit, un pêcheur qui rentrait à Omptolle eut une surprise. À la hauteur du Houmet Paradis, au delà des deux Brayes et des deux Grunes, ayant à gauche la balise des Plattes Fougères qui représente un entonnoir renversé, et à droite la balise de Saint-Sampson qui représente une figure d’homme, il crut apercevoir une troisième balise. Qu’était-ce que cette balise ? Quand l’avait-on plantée sur ce point ? Quel bas-fond indiquait-elle ? La balise répondit tout de suite à ces interrogations ; elle remuait ; c’était un mât. L’étonnement du pêcheur ne décrut point. Une balise faisait question ; un mât bien plus encore. Il n’y avait point de pêche possible. Quand tout le monde rentrait, quelqu’un sortait. Qui ? Pourquoi ?
Dix minutes après, le mât, cheminant lentement, arriva à quelque distance du pêcheur d’Omptolle. Il ne put reconnaître la barque. Il entendit ramer. Il n’y avait que le bruit de deux avirons. C’était donc vraisemblablement un homme seul. Le vent était nord ; cet homme évidemment nageait pour aller prendre le vent au delà de la pointe Fontenelle. Là, probablement, il mettrait à la voile. Il comptait donc doubler l’Ancresse et le mont Crevel. Qu’est-ce que cela voulait dire ?
Le mât passa, le pêcheur rentra.
Cette même nuit, sur la côte ouest de Guernesey, des observateurs d’occasion, disséminés et isolés, firent, à des heures diverses et sur divers points, des remarques.
Comme le pêcheur d’Omptolle venait d’amarrer sa barque, un charretier de varech, à un demi-mille plus loin, fouettant ses chevaux dans la route déserte des clôtures, près du cromlech, aux environs des martellos 6 et 7, vit en mer, assez loin à l’horizon, dans un endroit peu fréquenté parce qu’il faut le bien connaître, devers la Roque-Nord et la Sablonneuse, une voile qu’on hissait. Il y fit d’ailleurs peu d’attention, étant pour chariot et non pour bateau.
Une demi-heure s’était peut-être écoulée depuis que le charretier avait aperçu cette voile, quand un plâtreur, revenant de son ouvrage de la ville et contournant la mare Pelée, se trouva tout à coup presque en face d’une barque très hardiment engagée parmi les roches du Quenon, de la Rousse de Mer et de la Grippe de Rousse. La nuit était noire, mais la mer était claire, effet qui se produit souvent, et l’on pouvait distinguer au large les allées et venues. Il n’y avait en mer que cette barque.
Un peu plus bas, et un peu plus tard, un ramasseur de langoustes, disposant ses boutiques sur l’ensablement qui sépare le Port Soif du Port Enfer, ne comprit pas ce que faisait une barque glissant entre la Boue Corneille et la Moulrette. Il fallait être bon pilote et bien pressé d’arriver quelque part pour se risquer là.