Les Travailleurs de la mer (page 15)
Le guernesiais ressaisit sa longue-vue.
Un moment après il accourut à l’arrière.
— Capitaine !
— Eh bien ?
— Virez de bord.
— Pourquoi ?
— Je suis sûr d’avoir vu de la roche très haute et tout près. C’est le grand Hanois.
— Vous aurez vu du brouillard plus épais.
— C’est le grand Hanois. Virez de bord, au nom du ciel !
Clubin donna un coup de barre.
V
CLUBIN MET LE COMBLE À L’ADMIRATION
On entendit un craquement. Le déchirement d’un flanc de navire sur un bas-fond en pleine mer est un des bruits les plus lugubres qu’on puisse rêver. La Durande s’arrêta court.
Du choc plusieurs passagers tombèrent et roulèrent sur le pont.
Le guernesiais leva les mains au ciel.
— Sur les Hanois ! Quand je le disais !
Un long cri éclata sur le navire.
— Nous sommes perdus.
La voix de Clubin, sèche et brève, domina le cri.
— Personne n’est perdu ! Et silence !
Le torse noir d’Imbrancam nu jusqu’à la ceinture sortit du carré de la chambre à feu.
Le nègre dit avec calme :
— Capitaine, l’eau entre. La machine va s’éteindre.
Le moment fut épouvantable.
Le choc avait ressemblé à un suicide. On l’eût fait exprès qu’il n’eût pas été plus terrible. La Durande s’était ruée comme si elle attaquait le rocher. Une pointe de roche était entrée dans le navire comme un clou. Plus d’une toise carrée de vaigres avait éclaté, l’étrave était rompue, l’élancement fracassé, l’avant effondré. La coque, ouverte, buvait la mer avec un bouillonnement horrible. C’était une plaie par où entrait le naufrage. Le contre-coup avait été si violent qu’il avait brisé à l’arrière les sauvegardes du gouvernail, descellé et battant. On était défoncé par l’écueil, et, autour du navire, on ne voyait rien, que le brouillard épais et compact, et maintenant presque noir. La nuit arrivait.
La Durande plongeait de l’avant. C’était le cheval qui a dans les entrailles le coup de corne du taureau.
Elle était morte.
L’heure de la demi-remontée se faisait sentir sur la mer.
Tangrouille était dégrisé ; personne n’est ivre dans un naufrage ; il descendit dans l’entrepont, remonta et dit :
— Capitaine, l’eau barrotte la cale. Dans dix minutes, l’eau sera au ras des dalots.
Les passagers couraient sur le pont, éperdus, se tordant les bras, se penchant par-dessus le bord, regardant la machine, faisant tous les mouvements inutiles de la terreur. Le touriste s’était évanoui.
Clubin fit signe de la main, on se tut. Il interrogea Imbrancam :
— Combien de temps la machine peut-elle travailler encore ?
— Cinq ou six minutes.
Puis il interrogea le passager guernesiais :
— J’étais à la barre. Vous avez observé le rocher. Sur quel banc des Hanois sommes-nous ?
— Sur la Mauve. Tout à l’heure, dans l’éclaircie, j’ai très bien reconnu la Mauve.
— Étant sur la Mauve, reprit Clubin, nous avons le grand Hanois à bâbord et le petit Hanois à tribord. Nous sommes à un mille de terre.
L’équipage et les passagers écoutaient, frémissants d’anxiété et d’attention, l’œil fixé sur le capitaine.
Alléger le navire était sans but, et d’ailleurs impossible. Pour vider la cargaison à la mer, il eût fallu ouvrir les sabords et augmenter les chances d’entrée de l’eau. Jeter l’ancre était inutile ; on était cloué. D’ailleurs, sur ce fond à faire basculer l’ancre, la chaîne eût probablement surjouaillé. La machine n’étant pas endommagée et restant à la disposition du navire tant que le feu ne serait pas éteint, c’est-à-dire pour quelques minutes encore, on pouvait faire force de roues et de vapeur, reculer et s’arracher de l’écueil. En ce cas, on sombrait immédiatement. Le rocher, jusqu’à un certain point, bouchait l’avarie et gênait le passage de l’eau. Il faisait obstacle. L’ouverture désobstruée, il serait impossible d’aveugler la voie d’eau et de franchir les pompes. Qui retire le poignard d’une plaie au cœur, tue sur-le-champ le blessé. Se dégager du rocher, c’était couler à fond.
Les bœufs, atteints par l’eau dans la cale, commençaient à mugir.
Clubin commanda :
— La chaloupe à la mer.
Imbrancam et Tangrouille se précipitèrent et défirent les amarres. Le reste de l’équipage regardait, pétrifié.
— Tous à la manœuvre, cria Clubin.
Cette fois, tous obéirent.
Clubin, impassible, continua, dans cette vieille langue de commandement que ne comprendraient pas les marins d’à présent :
— Abraquez. — Faites une marguerite si le cabestan est entravé. — Assez de virage. — Amenez. — Ne laissez pas se joindre les poulies des francs-funains. — Affalez. — Amenez vivement des deux bouts. — Ensemble. — Garez qu’elle ne pique. — Il y a trop de frottement. — Touchez les garants de la caliorne. — Attention.
La chaloupe était en mer.
Au même instant, les roues de la Durande s’arrêtèrent, la fumée cessa, le fourneau était noyé.
Les passagers, glissant le long de l’échelle ou s’accrochant aux manœuvres courantes, se laissèrent tomber dans la chaloupe plus qu’ils n’y descendirent. Imbrancam enleva le touriste évanoui, le porta dans la chaloupe, puis remonta sur le navire.
Les matelots se ruaient à la suite des passagers. Le mousse avait roulé sous les pieds ; on marchait sur l’enfant.
Imbrancam barra le passage.
— Personne avant le moço, dit-il.
Il écarta de ses deux bras noirs les matelots, saisit le mousse, et le tendit au passager guernesiais qui, debout dans la chaloupe, reçut l’enfant.
Le mousse sauvé, Imbrancam se rangea et dit aux autres :
— Passez.
Cependant Clubin était allé à sa cabine et avait fait un paquet des papiers du bord et des instruments. Il ôta la boussole de l’habitacle. Il remit les papiers et les instruments à Imbrancam et la boussole à Tangrouille, et leur dit : Descendez dans la chaloupe.
Ils descendirent. L’équipage les avait précédés. La chaloupe était pleine. Le flot rasait le bord.
— Maintenant, cria Clubin, partez.
Un cri s’éleva de la chaloupe.
— Et vous, capitaine ?
— Je reste.
Des gens qui naufragent ont peu le temps de délibérer et encore moins le temps de s’attendrir. Cependant ceux qui étaient dans la chaloupe et relativement en sûreté eurent une émotion qui n’était pas pour eux-mêmes. Toutes les voix insistèrent en même temps.
— Venez avec nous, capitaine.
— Je reste.
Le guernesiais, qui était au fait de la mer, répliqua :
— Capitaine, écoutez. Vous êtes échoué sur les Hanois. À la nage on n’a qu’un mille à faire pour gagner Plainmont. Mais en barque on ne peut aborder qu’à la Rocquaine, et c’est deux milles. Il y a des brisants et du brouillard. Cette chaloupe n’arrivera pas à la Rocquaine avant deux heures d’ici. Il fera nuit noire. La marée monte, le vent fraîchit. Une bourrasque est proche. Nous ne demandons pas mieux que de revenir vous chercher ; mais, si le gros temps éclate, nous ne pourrons pas. Vous êtes perdu si vous demeurez. Venez avec nous.
Le parisien intervint :
— La chaloupe est pleine et trop pleine, c’est vrai, et un homme de plus ce sera un homme de trop. Mais nous sommes treize, c’est mauvais pour la barque, et il vaut encore mieux la surcharger d’un homme que d’un chiffre. Venez, capitaine.
Tangrouille ajouta :
— Tout est de ma faute, et pas de la vôtre. Ce n’est pas juste que vous demeuriez.
— Je reste, dit Clubin. Le navire sera dépecé par la tempête cette nuit. Je ne le quitterai pas. Quand le navire est perdu, le capitaine est mort. On dira de moi : Il a fait son devoir jusqu’au bout. Tangrouille, je vous pardonne.
Et croisant les bras, il cria :
— Attention au commandement. Largue en bande l’amarre. Partez.
La chaloupe s’ébranla. Imbrancam avait saisi le gouvernail. Toutes les mains qui ne ramaient pas s’élevèrent vers le capitaine. Toutes les bouches crièrent : Hurrah pour le capitaine Clubin !
— Voilà un admirable homme, dit l’américain.
— Monsieur, répondit le guernesiais, c’est le plus honnête homme de toute la mer.
Tangrouille pleurait.
— Si j’avais eu du cœur, murmura-t-il à demi-voix, je serais demeuré avec lui.
La chaloupe s’enfonça dans le brouillard et s’effaça.
On ne vit plus rien.
Le frappement des rames décrut et s’évanouit.
Clubin resta seul.
VI
UN INTÉRIEUR D’ABÎME ÉCLAIRÉ
Quand cet homme se vit sur ce rocher, sous ce nuage, au milieu de cette eau, loin de tout contact vivant, loin de tout bruit humain, laissé pour mort, seul entre la mer qui montait et la nuit qui venait, il eut une joie profonde.
Il avait réussi.
Il tenait son rêve. La lettre de change à longue échéance qu’il avait tirée sur la destinée lui était payée.
Pour lui, être abandonné, c’était être délivré. Il était sur les Hanois, à un mille de la terre ; il avait soixante-quinze mille francs. Jamais plus savant naufrage n’avait été accompli. Rien n’avait manqué ; il est vrai que tout était prévu. Clubin, dès sa jeunesse, avait eu une idée : mettre l’honnêteté comme enjeu dans la roulette de la vie, passer pour homme probe et partir de là, attendre sa belle, laisser la martingale s’enfler, trouver le joint, deviner le moment ; ne pas tâtonner, saisir ; faire un coup et n’en faire qu’un, finir par une rafle, laisser derrière lui les imbéciles. Il entendait réussir en une fois ce que les escrocs bêtes manquent vingt fois de suite, et, tandis qu’ils aboutissent à la potence, aboutir, lui, à la fortune. Rantaine rencontré avait été son trait de lumière. Il avait immédiatement construit son plan. Faire rendre gorge à Rantaine ; quant à ses révélations possibles, les frapper de nullité en disparaissant ; passer pour mort, la meilleure des disparitions ; pour cela perdre la Durande. Ce naufrage était nécessaire. Par-dessus le marché, s’en aller en laissant une bonne renommée, ce qui faisait de toute son existence un chef-d’œuvre. Qui eût vu Clubin dans ce naufrage eût cru voir un démon, heureux.
Il avait vécu toute sa vie pour cette minute-là.
Toute sa personne exprima ce mot : Enfin ! Une sérénité épouvantable blêmit sur ce front obscur. Son œil terne et au fond duquel on croyait voir une cloison devint profond et terrible. L’embrasement intérieur de cette âme s’y réverbéra.
Le for intérieur a, comme la nature externe, sa tension électrique. Une idée est un météore ; à l’instant du succès, les méditations amoncelées qui l’ont préparé s’entr’ouvrent, et il en jaillit une étincelle ; avoir en soi la serre du mal et sentir une proie dedans, c’est un bonheur qui a son rayonnement ; une mauvaise pensée qui triomphe illumine un visage ; de certaines combinaisons réussies, de certains buts atteints, de certaines félicités féroces, font apparaître et disparaître dans les yeux des hommes de lugubres épanouissements lumineux. C’est de l’orage joyeux, c’est de l’aurore menaçante. Cela sort de la conscience, devenue ombre et nuée.
Il éclaira dans cette prunelle.
Cet éclair ne ressemblait à rien de ce qu’on peut voir luire là-haut ni ici-bas.
Le coquin comprimé qui était en Clubin fit explosion.
Clubin regarda l’obscurité immense, et ne put retenir un éclat de rire bas et sinistre.
Il était donc libre ! Il était donc riche !
Son inconnue se dégageait enfin. Il résolvait son problème.
Clubin avait du temps devant lui. La marée montait, et par conséquent soutenait la Durande, qu’elle finirait même par soulever. Le navire adhérait solidement à l’écueil ; nul danger de sombrer. En outre, il fallait laisser à la chaloupe le temps de s’éloigner, — de se perdre peut-être ; Clubin l’espérait.
Debout sur la Durande naufragée, il croisa les bras, savourant cet abandon dans les ténèbres.
L’hypocrisie avait pesé trente ans sur cet homme. Il était le mal et s’était accouplé à la probité. Il haïssait la vertu d’une haine de mal marié. Il avait toujours eu une préméditation scélérate ; depuis qu’il avait l’âge d’homme, il portait cette armature rigide, l’apparence. Il était monstre en dessous ; il vivait dans une peau d’homme de bien avec un cœur de bandit. Il était le pirate doucereux. Il était le prisonnier de l’honnêteté ; il était enfermé dans cette boîte de momie, l’innocence ; il avait sur le dos des ailes d’ange, écrasantes pour un gredin. Il était surchargé d’estime publique. Passer pour honnête homme, c’est dur. Maintenir toujours cela en équilibre, penser mal et parler bien, quel labeur ! Il avait été le fantôme de la droiture, étant le spectre du crime. Ce contre-sens avait été sa destinée. Il lui avait fallu faire bonne contenance, rester présentable, écumer au-dessous du niveau, sourire ses grincements de dents. La vertu pour lui, c’était la chose qui étouffe. Il avait passé sa vie à avoir envie de mordre cette main sur sa bouche.
Et, voulant la mordre, il avait dû la baiser.
Avoir menti, c’est avoir souffert. Un hypocrite est un patient dans la double acception du mot ; il calcule un triomphe et endure un supplice. La préméditation indéfinie d’un mauvais coup accompagnée et dosée d’austérité, l’infamie intérieure assaisonnée d’excellente renommée, donner continuellement le change, n’être jamais soi, faire illusion, c’est une fatigue. Avec tout ce noir qu’on broie en son cerveau composer de la candeur, vouloir dévorer ceux qui vous vénèrent, être caressant, se retenir, se réprimer, toujours être sur le qui-vive, se guetter sans cesse, donner bonne mine à son crime latent, faire sortir sa difformité en beauté, se fabriquer une perfection avec sa méchanceté, chatouiller du poignard, sucrer le poison, veiller sur la rondeur de son geste et sur la musique de sa voix, ne pas avoir son regard, rien n’est plus difficile, rien n’est plus douloureux. L’odieux de l’hypocrisie commence obscurément dans l’hypocrite. Boire perpétuellement son imposture est une nausée. La douceur que la ruse donne à la scélératesse répugne au scélérat, continuellement forcé d’avoir ce mélange dans la bouche, et il y a des instants de haut-le-cœur où l’hypocrite est sur le point de vomir sa pensée. Ravaler cette salive est horrible. Ajoutez à cela le profond orgueil. Il existe des minutes bizarres où l’hypocrite s’estime. Il y a un moi démesuré dans le fourbe. Le ver a le même glissement que le dragon, et le même redressement. Le traître n’est autre chose qu’un despote gêné qui ne peut faire sa volonté qu’en se résignant au deuxième rôle. C’est de la petitesse capable d’énormité. L’hypocrite est un titan, nain.
Clubin se figurait de bonne foi qu’il avait été opprimé. De quel droit n’était-il pas né riche ? Il n’aurait pas mieux demandé que d’avoir de ses père et mère cent mille livres de rente. Pourquoi ne les avait-il pas ? Ce n’était pas sa faute, à lui. Pourquoi, en ne lui donnant pas toutes les jouissances de la vie, le forçait-on à travailler, c’est-à-dire à tromper, à trahir, à détruire ? Pourquoi, de cette façon, l’avait-on condamné à cette torture de flatter, de ramper, de complaire, de se faire aimer et respecter, et d’avoir jour et nuit sur la face un autre visage que le sien ? Dissimuler est une violence subie. On hait devant qui l’on ment. Enfin l’heure avait sonné. Clubin se vengeait.
De qui ? De tous, et de tout.
Lethierry ne lui avait fait que du bien ; grief de plus ; il se vengeait de Lethierry.
Il se vengeait de tous ceux devant lesquels il s’était contraint. Il prenait sa revanche. Quiconque avait pensé du bien de lui était son ennemi. Il avait été le captif de cet homme-là.
Clubin était en liberté. Sa sortie était faite. Il était hors des hommes. Ce qu’on prendrait pour sa mort était sa vie ; il allait commencer. Le vrai Clubin dépouillait le faux. D’un coup il avait tout dissous. Il avait poussé du pied Rantaine dans l’espace, Lethierry dans la ruine, la justice humaine dans la nuit, l’opinion dans l’erreur, l’humanité entière hors de lui, Clubin. Il venait d’éliminer le monde.
Quant à Dieu, ce mot de quatre lettres l’occupait peu.
Il avait passé pour religieux. Eh bien, après ?
Il y a des cavernes dans l’hypocrite, ou, pour mieux dire, l’hypocrite entier est une caverne.
Quand Clubin se trouva seul, son antre s’ouvrit. Il eut un instant de délices ; il aéra son âme.
Il respira son crime à pleine poitrine.
Le fond du mal devint visible sur ce visage. Clubin s’épanouit. En ce moment, le regard de Rantaine à côté du sien eût semblé le regard d’un enfant nouveau-né.
L’arrachement du masque, quelle délivrance ! Sa conscience jouit de se voir hideusement nue et de prendre librement un bain ignoble dans le mal. La contrainte d’un long respect humain finit par inspirer un goût forcené pour l’impudeur. On en arrive à une certaine lasciveté dans la scélératesse. Il existe, dans ces effrayantes profondeurs morales si peu sondées, on ne sait quel étalage atroce et agréable qui est l’obscénité du crime. La fadeur de la fausse bonne renommée met en appétit de honte. On dédaigne tant les hommes qu’on voudrait en être méprisé. Il y a de l’ennui à être estimé. On admire les coudées franches de la dégradation. On regarde avec convoitise la turpitude, si à l’aise dans l’ignominie. Les yeux baissés de force ont souvent de ces échappées obliques. Rien n’est plus près de Messaline que Marie Alacoque. Voyez la Cadière et la religieuse de Louviers. Clubin, lui aussi, avait vécu sous le voile. L’effronterie avait toujours été son ambition. Il enviait la fille publique et le front de bronze de l’opprobre accepté ; il se sentait plus fille publique qu’elle, et avait le dégoût de passer pour vierge. Il avait été le Tantale du cynisme. Enfin, sur ce rocher, dans cette solitude, il pouvait être franc ; il l’était. Se sentir sincèrement abominable, quelle volupté ! Toutes les extases possibles à l’enfer, Clubin les eut dans cette minute ; les arrérages de la dissimulation lui furent soldés ; l’hypocrisie est une avance ; Satan le remboursa. Clubin se donna l’ivresse d’être effronté, les hommes ayant disparu, et n’ayant plus là que le ciel. Il se dit : Je suis un gueux ! Et fut content.
Jamais rien de pareil ne s’était passé dans une conscience humaine.
L’éruption d’un hypocrite, nulle ouverture de cratère n’est comparable à cela.
Il était charmé qu’il n’y eût là personne, et il n’eût pas été fâché qu’il y eût quelqu’un. Il eût joui d’être effroyable devant témoin.
Il eût été heureux de dire en face au genre humain : Tu es idiot !
L’absence des hommes assurait son triomphe, mais le diminuait.
Il n’avait que lui pour spectateur de sa gloire.
Être au carcan a son charme. Tout le monde voit que vous êtes infâme.
Forcer la foule à vous examiner, c’est faire acte de puissance. Un galérien debout sur un tréteau dans le carrefour avec le collier de fer au cou est le despote de tous les regards qu’il contraint de se tourner vers lui. Dans cet échafaud il y a du piédestal. Être un centre de convergence pour l’attention universelle, quel plus beau triomphe ? Obliger au regard la prunelle publique, c’est une des formes de la suprématie. Pour ceux dont le mal est l’idéal, l’opprobre est une auréole. On domine de là. On est en haut de quelque chose. On s’y étale souverainement. Un poteau que l’univers voit n’est pas sans quelque analogie avec un trône.
Être exposé, c’est être contemplé.
Un mauvais règne a évidemment des joies de pilori. Néron incendiant Rome, Louis XIV prenant en traître le Palatinat, le régent George tuant lentement Napoléon, Nicolas assassinant la Pologne à la face de la civilisation, devaient éprouver quelque chose de la volupté que rêvait Clubin. L’immensité du mépris fait au méprisé l’effet d’une grandeur.
Être démasqué est un échec, mais se démasquer est une victoire. C’est de l’ivresse, c’est de l’imprudence insolente et satisfaite, c’est une nudité éperdue qui insulte tout devant elle. Suprême bonheur.
Ces idées dans un hypocrite semblent une contradiction, et n’en sont pas une. Toute l’infamie est conséquente. Le miel est fiel. Escobar confine au marquis De Sade. Preuve : Léotade. L’hypocrite, étant le méchant complet, a en lui les deux pôles de la perversité. Il est d’un côté prêtre, et de l’autre courtisane. Son sexe de démon est double. L’hypocrite est l’épouvantable hermaphrodite du mal. Il se féconde seul. Il s’engendre et se transforme lui-même. Le voulez-vous charmant, regardez-le ; le voulez-vous horrible, retournez-le.
Clubin avait en lui toute cette ombre d’idées confuses. Il les percevait peu, mais en jouissait beaucoup.
Un passage de flammèches de l’enfer qu’on verrait dans la nuit, c’était la succession des pensées de cette âme.
Clubin resta ainsi quelque temps rêveur ; il regardait son honnêteté de l’air dont le serpent regarde sa vieille peau.
Tout le monde avait cru à cette honnêteté, même un peu lui.
Il eut un second éclat de rire.
On l’allait croire mort, et il était riche. On l’allait croire perdu, et il était sauvé. Quel bon tour joué à la bêtise universelle !
Et dans cette bêtise universelle il y avait Rantaine. Clubin songeait à Rantaine avec un dédain sans bornes. Dédain de la fouine pour le tigre. Cette fugue, manquée par Rantaine, il la réussissait, lui Clubin. Rantaine s’en allait penaud, et Clubin disparaissait triomphant. Il s’était substitué à Rantaine dans le lit de sa mauvaise action, et c’était lui Clubin qui avait la bonne fortune.
Quant à l’avenir, il n’avait pas de plan bien arrêté. Il avait dans la boîte de fer enfermée dans sa ceinture ses trois bank-notes ; cette certitude lui suffisait. Il changerait de nom. Il y a des pays où soixante mille francs en valent six cent mille. Ce ne serait pas une mauvaise solution que d’aller dans un de ces coins-là vivre honnêtement avec l’argent repris à ce voleur de Rantaine. Spéculer, entrer dans le grand négoce, grossir son capital, devenir sérieusement millionnaire, cela non plus ne serait point mal.
Par exemple, à Costa-Rica, comme c’était le commencement du grand commerce du café, il y avait des tonnes d’or à gagner. On verrait.
Peu importait d’ailleurs. Il avait le temps d’y songer. Pour le moment, le difficile était fait. Dépouiller Rantaine, disparaître avec la Durande, c’était la grosse affaire. Elle était accomplie. Le reste était simple. Nul obstacle possible désormais. Rien à craindre. Rien ne pouvait survenir. Il allait atteindre la côte à la nage, à la nuit il aborderait à Plainmont, il escaladerait la falaise, il irait droit à la maison visionnée, il y entrerait sans peine au moyen de sa corde à nœuds cachée d’avance dans un trou de rocher, il trouverait dans la maison visionnée son sac-valise contenant des vêtements secs et des vivres, là il pourrait attendre, il était renseigné, huit jours ne se passeraient pas sans que des contrebandiers d’Espagne, Blasquito probablement, touchassent à Plainmont, pour quelques guinées il se ferait transporter, non à Torbay, comme il l’avait dit à Blasco pour dérouter les conjectures et donner le change, mais à Pasages ou à Bilbao. De là il gagnerait la Vera-Cruz ou la Nouvelle-Orléans. Du reste le moment était venu de se jeter à la mer, la chaloupe était loin, une heure de nage n’était rien pour Clubin, un mille seulement le séparait de la terre, puisqu’il était sur les Hanois.
À ce point de la rêverie de Clubin, une déchirure se fit dans le brouillard. Le formidable rocher Douvres apparut.
VII
L’INATTENDU INTERVIENT
Clubin, hagard, regarda.
C’était bien l’épouvantable écueil isolé.
Impossible de se méprendre sur cette silhouette difforme. Les deux Douvres jumelles se dressaient, hideusement, laissant voir entre elles, comme un piège, leur défilé. On eût dit le coupe-gorge de l’océan.
Elles étaient tout près. Le brouillard les avait cachées comme un complice.
Clubin, dans le brouillard, avait fait fausse route. Malgré toute son attention, il lui était arrivé ce qui arriva à deux grands navigateurs, à Gonzalez qui découvrit le cap Blanc, et à Fernandez qui découvrit le cap Vert. La brume l’avait égaré. Elle lui avait paru excellente pour l’exécution de son projet, mais elle avait ses périls. Clubin avait dévié à l’ouest et s’était trompé. Le passager guernesiais, en croyant reconnaître les Hanois, avait déterminé le coup de barre final. Clubin avait cru se jeter sur les Hanois.
La Durande, crevée par un des bas-fonds de l’écueil, n’était séparée des deux Douvres que de quelques encablures.
À deux cents brasses plus loin, on apercevait un massif cube de granit. On distinguait sur les pans escarpés de cette roche quelques stries et quelques reliefs pour l’escalade. Les coins rectilignes de ces rudes murailles à angle droit faisaient pressentir au sommet un plateau.
C’était l’Homme.
La roche l’Homme s’élevait plus haut encore que les roches Douvres. Sa plate-forme dominait leur double pointe inaccessible. Cette plate-forme, croulant par les bords, avait un entablement, et on ne sait quelle régularité sculpturale. On ne pouvait rien rêver de plus désolé et de plus funeste. Les lames du large venaient plisser leurs nappes tranquilles aux faces carrées de cet énorme tronçon noir, sorte de piédestal pour les spectres immenses de la mer et de la nuit.