Les Travailleurs de la mer (page 18)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Travailleurs de la mer · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La lueur du matin grandissait à l’est ; la blancheur de l’horizon augmentait la noirceur de la mer. En face, de l’autre côté, la lune se couchait.

Ces deux piliers, c’étaient les Douvres. L’espèce de masse emboîtée entre eux comme une architrave entre deux chambranles, c’était la Durande.

Cet écueil, tenant ainsi sa proie et la faisant voir, était terrible ; les choses ont parfois vis-à-vis de l’homme une ostentation sombre et hostile. Il y avait du défi dans l’attitude de ces rochers. Cela semblait attendre.

Rien d’altier et d’arrogant comme cet ensemble : le vaisseau vaincu, l’abîme maître. Les deux rochers, tout ruisselants encore de la tempête de la veille, semblaient des combattants en sueur. Le vent avait molli, la mer se plissait paisiblement, on devinait à fleur d’eau quelques brisants où les panaches d’écume retombaient avec grâce, il venait du large un murmure semblable à un bruit d’abeilles. Tout était de niveau, hors les deux Douvres, debout et droites comme deux colonnes noires. Elles étaient jusqu’à une certaine hauteur toutes velues de varech. Leurs hanches escarpées avaient des reflets d’armures. Elles semblaient prêtes à recommencer. On comprenait qu’elles étaient enracinées sous l’eau à des montagnes. Une sorte de toute-puissance tragique s’en dégageait.

D’ordinaire la mer cache ses coups. Elle reste volontiers obscure. Cette ombre incommensurable garde tout pour elle. Il est très rare que le mystère renonce au secret. Certes, il y a du monstre dans la catastrophe, mais en quantité inconnue. La mer est patente et secrète ; elle se dérobe, elle ne tient pas à divulguer ses actions. Elle fait un naufrage, et le recouvre ; l’engloutissement est sa pudeur. La vague est hypocrite ; elle tue, vole, recèle, ignore et sourit. Elle rugit, puis moutonne.

Ici rien de pareil. Les Douvres, élevant au-dessus des flots la Durande morte, avaient un air de triomphe. On eût dit deux bras monstrueux sortant du gouffre et montrant aux tempêtes ce cadavre de navire. C’était quelque chose comme l’assassin qui se vante.

L’horreur sacrée de l’heure s’y ajoutait. Le point du jour a une grandeur mystérieuse qui se compose d’un reste de rêve et d’un commencement de pensée. À ce moment trouble, un peu de spectre flotte encore. L’espèce d’immense H majuscule, formée par les deux Douvres ayant la Durande pour trait d’union, apparaissait à l’horizon dans on ne sait quelle majesté crépusculaire.

Gilliatt était vêtu de ses habits de mer, chemise de laine, bas de laine, souliers cloutés, vareuse de tricot, pantalon à poches de grosse étoffe bourrue, et sur la tête une de ces coiffes de laine rouge usitées alors dans la marine, qu’on appelait au siècle dernier galériennes.

Il reconnut l’écueil et avança.

La Durande était tout le contraire d’un navire coulé à fond ; c’était un navire accroché en l’air.

Pas de sauvetage plus étrange à entreprendre.

Il faisait plein jour quand Gilliatt arriva dans les eaux de l’écueil.

Il y avait, nous venons de le dire, peu de mer. L’eau avait seulement la quantité d’agitation que lui donne le resserrement entre les rochers. Toute manche, petite ou grande, clapote. L’intérieur d’un détroit écume toujours.

Gilliatt n’aborda point les Douvres sans précaution.

Il jeta la sonde plusieurs fois.

Gilliatt avait un petit débarquement à faire.

Habitué aux absences, il avait chez lui son en-cas de départ toujours prêt. C’était un sac de biscuit, un sac de farine de seigle, un panier de stock-fish et de bœuf fumé, un grand bidon d’eau douce, une caisse norvégienne à fleurs peintes contenant quelques grosses chemises de laine, son suroît et ses jambières goudronnées, et une peau de mouton qu’il jetait la nuit par-dessus sa vareuse. Il avait, en quittant le Bû de la Rue, mis tout cela en hâte dans la panse, plus un pain frais. Pressé de partir, il n’avait emporté d’autre engin de travail que son marteau de forgeron, sa hache et son hacherot, une scie, et une corde à nœuds armée de son grappin. Avec une échelle de cette sorte et la manière de s’en servir, les pentes revêches deviennent maniables, et un bon marin trouve des praticables dans les plus rudes escarpements. On peut voir, dans l’île de Serk, le parti que tirent d’une corde à nœuds les pêcheurs du havre Gosselin.

Ses filets et ses lignes et tout son attirail de pêche étaient dans sa barque. Il les y avait mis par habitude, et machinalement, car il allait, s’il donnait suite à son entreprise, séjourner quelque temps dans un archipel de brisants, et les engins de pêche n’y ont que faire.

Au moment où Gilliatt accosta l’écueil, la mer baissait, circonstance favorable. Les lames décroissantes laissaient à découvert, au pied de la petite Douvre, quelques assises plates ou peu inclinées, figurant assez bien des corbeaux à porter un plancher. Ces surfaces, tantôt étroites, tantôt larges, échelonnées avec des espacements inégaux le long du monolithe vertical, se prolongeaient en corniche mince jusque sous la Durande, laquelle faisait ventre entre les deux rochers. Elle était serrée là comme dans un étau.

Ces plates-formes étaient commodes pour débarquer et aviser. On pouvait décharger là, provisoirement, l’en-cas apporté dans la panse. Mais il fallait se hâter, elles n’étaient hors de l’eau que pour peu d’heures. À la mer montante, elles rentreraient sous l’écume.

Ce fut devant ces roches, les unes planes, les autres déclives, que Gilliatt poussa et arrêta la panse.

Une épaisseur mouillée et glissante de goëmon les couvrait, l’obliquité augmentait çà et là le glissement.

Gilliatt se déchaussa, sauta pieds nus sur le goëmon, et amarra la panse à une pointe de rocher.

Puis il s’avança le plus loin qu’il put sur l’étroite corniche de granit, parvint sous la Durande, leva les yeux et la considéra.

La Durande était saisie, suspendue et comme ajustée dans les deux roches à vingt pieds environ au-dessus du flot. Il avait fallu pour la jeter là une furieuse violence de la mer.

Ces coups forcenés n’ont rien qui étonne les gens de mer. Pour ne citer qu’un exemple, le 25 janvier 1840, dans le golfe de Stora, une tempête finissante fit, du choc de sa dernière lame, sauter un brick, tout d’une pièce, par-dessus la carcasse échouée de la corvette la Marne', et l’incrusta, beaupré en avant, entre deux falaises.

Du reste il n’y avait dans les Douvres qu’une moitié de la Durande.

Le navire, arraché aux vagues, avait été en quelque sorte déraciné de l’eau par l’ouragan. Le tourbillon de vent l’avait tordu, le tourbillon de mer l’avait retenu, et le bâtiment, ainsi pris en sens inverse par les deux mains de la tempête, s’était cassé comme une latte. L’arrière, avec la machine et les roues, enlevé hors de l’écume et chassé par toute la furie du cyclone dans le défilé des Douvres, y était entré jusqu’au maître-bau, et était demeuré là. Le coup de vent avait été bien assené ; pour enfoncer ce coin entre ces deux rochers, l’ouragan s’était fait massue. L’avant, emporté et roulé par la rafale, s’était disloqué sur les brisants.

La cale défoncée avait vidé dans la mer les bœufs noyés.

Un large morceau de la muraille de l’avant tenait encore à l’arrière et pendait aux porques du tambour de gauche par quelques attaches délabrées, faciles à briser d’un coup de hache.

On voyait çà et là dans les anfractuosités lointaines de l’écueil des poutres, des planches, des haillons de voiles, des tronçons de chaînes, toutes sortes de débris, tranquilles sur les rochers.

Gilliatt regardait avec attention la Durande. La quille faisait plafond au-dessus de sa tête.

L’horizon, où l’eau illimitée remuait à peine, était serein. Le soleil sortait superbement de cette vaste rondeur bleue.

De temps en temps une goutte d’eau se détachait de l’épave et tombait dans la mer.

II

LES PERFECTIONS DU DÉSASTRE

Les Douvres étaient différentes de forme comme de hauteur.

Sur la petite Douvre, recourbée et aiguë, on voyait se ramifier, de la base à la cime, de longues veines d’une roche couleur brique, relativement tendre, qui cloisonnait de ses lames l’intérieur du granit. Aux affleurements de ces lames rougeâtres il y avait des cassures utiles à l’escalade. Une de ces cassures, située un peu au-dessus de l’épave, avait été si bien élargie et travaillée par les éclaboussures de la vague qu’elle était devenue une espèce de niche où l’on eût pu loger une statue. Le granit de la petite Douvre était arrondi à la surface et mousse comme de la pierre de touche, douceur qui ne lui ôtait rien de sa dureté. La petite Douvre se terminait en pointe comme une corne. La grande Douvre, polie, unie, lisse, perpendiculaire, et comme taillée sur épure, était d’un seul morceau et semblait faite d’ivoire noir. Pas un trou, pas un relief. L’escarpement était inhospitalier ; un forçat n’eût pu s’en servir pour sa fuite ni un oiseau pour son nid. Au sommet il y avait, comme sur le rocher l’Homme, une plate-forme ; seulement cette plate-forme était inaccessible.

On pouvait monter sur la petite Douvre, mais non s’y maintenir ; on pouvait séjourner sur la grande, mais non y monter.

Gilliatt, le premier coup d’œil jeté, revint à la panse, la déchargea sur la plus large des corniches à fleur d’eau, fit de tout ce chargement, fort succinct, une sorte de ballot qu’il noua dans un prélart, y ajusta une élingue avec sa boucle de hissement, poussa ce ballot dans un recoin de roche où le flot ne pouvait l’atteindre, puis des pieds et des mains, de saillie en saillie, étreignant la petite Douvre, se cramponnant aux moindres stries, il monta jusqu’à la Durande échouée en l’air.

Parvenu à la hauteur des tambours, il sauta sur le pont.

Le dedans de l’épave était lugubre.

La Durande offrait toutes les traces d’une voie de fait épouvantable. C’était le viol effrayant de l’orage. La tempête se comporte comme une bande de pirates. Rien ne ressemble à un attentat comme un naufrage. La nuée, le tonnerre, la pluie, les souffles, les flots, les roches, ce tas de complices est horrible.

On rêvait sur le pont désemparé quelque chose comme le trépignement furieux des esprits de la mer. Il y avait partout des marques de rage. Les torsions étranges de certaines ferrures indiquaient les saisissements forcenés du vent. L’entre-pont était comme le cabanon d’un fou où tout est cassé.

Pas de bête comme la mer pour dépecer une proie. L’eau est pleine de griffes. Le vent mord, le flot dévore ; la vague est une mâchoire. C’est à la fois de l’arrachement et de l’écrasement. L’océan a le même coup de patte que le lion.

Le délabrement de la Durande offrait ceci de particulier qu’il était détaillé et minutieux. C’était une sorte d’épluchement terrible. Beaucoup de choses semblaient faites exprès. On pouvait dire : quelle méchanceté ! Les fractures des bordages étaient feuilletées avec art. Ce genre de ravage est propre au cyclone. Déchiqueter et amenuiser, tel est le caprice de ce dévastateur énorme. Le cyclone a des recherches de bourreau. Les désastres qu’il fait ont un air de supplices. On dirait qu’il a de la rancune ; il raffine comme un sauvage. Il dissèque en exterminant. Il torture le naufrage, il se venge, il s’amuse ; il y met de la petitesse.

Les cyclones sont rares dans nos climats, et d’autant plus redoutables qu’ils sont inattendus. Un rocher rencontré peut faire pivoter un orage. Il est probable que la bourrasque avait fait spirale sur les Douvres, et s’était brusquement tournée en trombe au choc de l’écueil, ce qui expliquait le jet du navire à une telle hauteur dans ces roches. Quand le cyclone souffle, un vaisseau ne pèse pas plus au vent qu’une pierre à une fronde.

La Durande avait la plaie qu’aurait un homme coupé en deux ; c’était un tronc ouvert laissant échapper un fouillis de débris semblable à des entrailles. Des cordages flottaient et frissonnaient ; des chaînes se balançaient en grelottant ; les fibres et les nerfs du navire étaient à nu, et pendaient. Ce qui n’était pas fracassé était désarticulé ; des fragments du mailletage du doublage étaient pareils à des étrilles hérissées de clous ; tout avait la forme de la ruine ; une barre d’anspect n’était plus qu’un morceau de fer, une sonde n’était plus qu’un morceau de plomb, un cap-de-mouton n’était plus qu’un morceau de bois ; une drisse n’était plus qu’un bout de chanvre, un touron n’était plus qu’un écheveau brouillé, une ralingue n’était plus qu’un fil dans un ourlet ; partout l’inutilité lamentable de la démolition ; rien qui ne fût décroché, décloué, lézardé, rongé, déjeté, sabordé, anéanti ; aucune adhésion dans ce monceau hideux, partout la déchirure, la dislocation, et la rupture, et ce je ne sais quoi d’inconsistant et de liquide qui caractérise tous les pêle-mêle, depuis les mêlées d’hommes qu’on nomme batailles jusqu’aux mêlées d’éléments qu’on nomme chaos. Tout croulait, tout coulait, et un ruissellement de planches, de panneaux, de ferrailles, de câbles et de poutres s’était arrêté au bord de la grande fracture de la quille, d’où le moindre choc pouvait tout précipiter dans la mer. Ce qui restait de cette puissante carène si triomphante autrefois, tout cet arrière suspendu entre les deux Douvres et peut-être prêt à tomber, était crevassé çà et là et laissait voir par de larges trous l’intérieur sombre du navire.

L’écume crachait d’en bas sur cette chose misérable.

III

SAINE, MAIS NON SAUVE

Gilliatt ne s’attendait pas à ne trouver qu’une moitié du bâtiment. Rien dans les indications, pourtant si précises, du patron du Shealtiel, ne faisait pressentir cette coupure du navire par le milieu. C’était probablement à l’instant où s’était faite cette coupure sous les épaisseurs aveuglantes de l’écume qu’avait eu lieu ce « craquement diabolique » entendu par le patron du Shealtiel. Ce patron s’était sans doute éloigné au moment du dernier coup de vent, et ce qu’il avait pris pour un paquet de mer était une trombe. Plus tard, en se rapprochant pour observer l’échouement, il n’avait pu voir que la partie antérieure de l’épave, le reste, c’est-à-dire la large cassure qui avait séparé l’avant de l’arrière, lui étant caché par l’étranglement de l’écueil.

À cela près, le patron du Shealtiel n’avait rien dit que d’exact. La coque était perdue, la machine était intacte.

Ces hasards sont fréquents dans les naufrages comme dans les incendies. La logique du désastre nous échappe.

Les mâts cassés étaient tombés, la cheminée n’était pas même ployée ; la grande plaque de fer qui supportait la mécanique l’avait maintenue ensemble et tout d’une pièce. Les revêtements en planches des tambours étaient disjoints à peu près comme les lames d’une persienne ; mais à travers leurs claires-voies on distinguait les deux roues en bon état. Quelques pales manquaient.

Outre la machine, le grand cabestan de l’arrière avait résisté. Il avait sa chaîne, et, grâce à son robuste emboîtement dans un cadre de madriers, il pouvait rendre encore des services, pourvu toutefois que l’effort du tournevire ne fît pas fendre le plancher. Le tablier du pont fléchissait presque sur tous les points. Tout ce diaphragme était branlant.

En revanche le tronçon de la coque engagé entre les Douvres tenait ferme, nous l’avons dit, et semblait solide.

Cette conservation de la machine avait on ne sait quoi de dérisoire et ajoutait l’ironie à la catastrophe. La sombre malice de l’inconnu éclate quelquefois dans ces espèces de moqueries amères. La machine était sauvée, ce qui ne l’empêchait point d’être perdue. L’océan la gardait pour la démolir à loisir. Jeu de chat.

Elle allait agoniser là et se défaire pièce à pièce. Elle allait servir de jouet aux sauvageries de l’écume. Elle allait décroître jour par jour, et fondre pour ainsi dire. Qu’y faire ? Que ce lourd bloc de mécanismes et d’engrenages, à la fois massif et délicat, condamné à l’immobilité par sa pesanteur, livré dans cette solitude aux forces démolissantes, mis par l’écueil à la discrétion du vent et du flot, pût, sous la pression de ce milieu implacable, échapper à la destruction lente, il semblait qu’il y eût folie rien qu’à l’imaginer.

La Durande était prisonnière des Douvres.

Comment la délivrer ?

Comment la tirer de là ?

L’évasion d’un homme est difficile ; mais quel problème que celui-ci : l’évasion d’une machine !

IV

EXAMEN LOCAL PRÉALABLE

Gilliatt n’était entouré que d’urgences. Le plus pressé pourtant était de trouver d’abord un mouillage pour la panse, puis un gîte pour lui-même.

La Durande s’étant plus tassée à bâbord qu’à tribord, le tambour de droite était plus élevé que le tambour de gauche.

Gilliatt monta sur le tambour de droite. De là il dominait la partie basse des brisants et, quoique le boyau des rochers, aligné à angles brisés derrière les Douvres, fît plusieurs coudes, Gilliatt put étudier le plan géométral de l’écueil.

Ce fut par cette reconnaissance qu’il commença.

Les Douvres, ainsi que nous l’avons indiqué déjà, étaient comme deux hauts pignons marquant l’entrée étroite d’une ruelle de petites falaises granitiques à devantures perpendiculaires. Il n’est point rare de trouver, dans les formations sous-marines primitives, de ces corridors singuliers qui semblent coupés à la hache.

Ce défilé, fort tortueux, n’était jamais à sec, même dans les basses mers. Un courant très secoué le traversait toujours de part en part. La brusquerie des tournants était, selon le rumb de vent régnant, bonne ou mauvaise ; tantôt elle déconcertait la houle et la faisait tomber ; tantôt elle l’exaspérait. Ce dernier cas était le plus fréquent ; l’obstacle met le flot en colère et le pousse aux excès ; l’écume est l’exagération de la vague.

Le vent d’orage, dans ces étranglements entre deux roches, subit la même compression et acquiert la même malignité. C’est la tempête à l’état de strangurie. L’immense souffle reste immense et se fait aigu. Il est massue et dard. Il perce en même temps qu’il écrase. Qu’on se figure l’ouragan devenu vent coulis.

Les deux chaînes de rochers, laissant entre elles cette espèce de rue de la mer, s’étageaient plus bas que les Douvres en hauteurs graduellement décroissantes et s’enfonçaient ensemble dans le flot à une certaine distance. Il y avait là un autre goulet, moins élevé que le goulet des Douvres, mais plus étroit encore, et qui était l’entrée est du défilé. On devinait que le double prolongement des deux arêtes de roches continuait la rue sous l’eau jusqu’au rocher l’Homme placé comme une citadelle carrée à l’autre extrémité de l’écueil.

Du reste, à mer basse, et c’était l’instant où Gilliatt observait, ces deux rangées de bas-fonds montraient leurs affleurements, quelques-uns à sec, tous visibles, et se coordonnant sans interruption.

L’Homme bornait et arc-boutait au levant la masse entière de l’écueil contrebutée au couchant par les deux Douvres.

Tout l’écueil, vu à vol d’oiseau, offrait un chapelet serpentant de brisants ayant à un bout les Douvres et à l’autre bout l’Homme.

L’écueil Douvres, pris dans son ensemble, n’était autre chose que l’émergement de deux gigantesques lames de granit se touchant presque et sortant verticalement, comme une crête, des cimes qui sont au fond de l’océan. Il y a hors de l’abîme de ces exfoliations immenses. La rafale et la houle avaient déchiqueté cette crête en scie. On n’en voyait que le haut ; c’était l’écueil. Ce que le flot cachait devait être énorme. La ruelle, où l’orage avait jeté la Durande, était l’entre-deux de ces lames colossales.

Cette ruelle, en zigzag comme l’éclair, avait à peu près sur tous les points la même largeur. L’océan l’avait ainsi faite. L’éternel tumulte dégage de ces régularités bizarres. Une géométrie sort de la vague.

D’un bout à l’autre du défilé, les deux murailles de roche se faisaient face parallèlement à une distance que le maître-couple de la Durande mesurait presque exactement. Entre les deux Douvres, l’évasement de la petite Douvre, recourbée et renversée, avait donné place aux tambours. Partout ailleurs les tambours eussent été broyés.

La double façade intérieure de l’écueil était hideuse. Quand dans l’exploration du désert d’eau nommé océan on arrive aux choses inconnues de la mer, tout devient surprenant et difforme. Ce que Gilliatt, du haut de l’épave, pouvait apercevoir du défilé, faisait horreur. Il y a souvent dans les gorges granitiques de l’océan une étrange figuration permanente du naufrage. Le défilé des Douvres avait la sienne, effroyable. Les oxydes de la roche mettaient sur l’escarpement, çà et là, des rougeurs imitant des plaques de sang caillé. C’était quelque chose comme l’exsudation saignante d’un caveau de boucherie. Il y avait du charnier dans cet écueil. La rude pierre marine, diversement colorée, ici par la décomposition des amalgames métalliques mêlés à la roche, là par la moisissure, étalait par places des pourpres affreuses, des verdissements suspects, des éclaboussures vermeilles, éveillant une idée de meurtre et d’extermination. On croyait voir le mur pas essuyé d’une chambre d’assassinat. On eût dit que des écrasements d’hommes avaient laissé là leur trace ; la roche à pic avait on ne sait quelle empreinte d’agonies accumulées. En de certains endroits ce carnage paraissait ruisseler encore, la muraille était mouillée, et il semblait impossible d’y appuyer le doigt sans le retirer sanglant. Une rouille de massacre apparaissait partout. Au pied du double escarpement parallèle, épars à fleur d’eau, ou sous la lame, ou à sec dans les affouillements, de monstrueux galets ronds, les uns écarlates, les autres noirs ou violets, avaient des ressemblances de viscères ; on croyait voir des poumons frais, ou des foies pourrissant. On eût dit que des ventres de géants avaient été vidés là. De longs fils rouges, qu’on eût pu prendre pour des suintements funèbres, rayaient du haut en bas le granit.

Ces aspects sont fréquents dans les cavernes de la mer.

V

UN MOT SUR LA COLLABORATION SECRÈTE DES ÉLÉMENTS

Pour ceux qui, par les hasards des voyages, peuvent être condamnés à l’habitation temporaire d’un écueil dans l’océan, la forme de l’écueil n’est point chose indifférente. Il y a l’écueil pyramide, une cime unique hors de l’eau ; il y a l’écueil cercle, quelque chose comme un rond de grosses pierres ; il y a l’écueil corridor. L’écueil corridor est le plus inquiétant. Ce n’est pas seulement à cause de l’angoisse du flot entre ses parois et des tumultes de la vague resserrée, c’est aussi à cause des obscures propriétés météorologiques qui semblent se dégager du parallélisme de deux roches en pleine mer. Ces deux lames droites sont un véritable appareil voltaïque.

Un écueil corridor est orienté. Cette orientation importe. Il en résulte une première action sur l’air et sur l’eau. L’écueil corridor agit sur le flot et sur le vent, mécaniquement, par sa forme, galvaniquement, par l’aimantation différente possible de ses plans verticaux, masses juxtaposées et contrariées l’une par l’autre.

Cette nature d’écueils tire à elle toutes les forces furieuses éparses dans l’ouragan, et a sur la tourmente une singulière puissance de concentration.

De là, dans les parages de ces brisants, une certaine accentuation de la tempête.

Il faut savoir que le vent est composite. On croit le vent simple ; il ne l’est point. Cette force n’est pas seulement dynamique, elle est chimique ; elle n’est pas seulement chimique, elle est magnétique. Il y a en elle de l’inexplicable. Le vent est électrique autant qu’aérien. De certains vents coïncident avec les aurores boréales. Le vent du banc des aiguilles roule des vagues de cent pieds de haut, stupeur de Dumont d’Urville. — La corvette, dit-il, ne savait à qui entendre. — Sous les rafales australes, de vraies tumeurs maladives boursouflent l’océan, et la mer devient si horrible que les sauvages s’enfuient dans les cavernes pour ne point la voir. Les rafales boréales sont autres ; elles sont toutes mêlées d’épingles de glace, et ces bises irrespirables refoulent en arrière sur la neige les traîneaux des esquimaux. D’autres vents brûlent. C’est le simoun d’Afrique, qui est le typhon de Chine et le samiel de l’Inde. Simoun, Typhon, Samiel ; on croit nommer des démons. Ils fondent le haut des montagnes ; un orage a vitrifié le volcan de Tolucca. Ce vent chaud, tourbillon couleur d’encre se ruant sur les nuées écarlates, a fait dire aux Védas : Voici le dieu noir qui vient voler les vaches rouges. On sent dans tous ces faits la pression du mystère électrique.

Le vent est plein de ce mystère. De même la mer. Elle aussi est compliquée ; sous ses vagues d’eau, qu’on voit, elle a ses vagues de forces, qu’on ne voit pas. Elle se compose de tout. De tous les pêle-mêle, l’océan est le plus indivisible et le plus profond.

Essayez de vous rendre compte de ce chaos, si énorme qu’il aboutit au niveau. Il est le récipient universel, réservoir pour les fécondations, creuset pour les transformations. Il amasse, puis disperse, il accumule, puis ensemence ; il dévore, puis crée. Il reçoit tous les égouts de la terre, et il les thésaurise. Il est solide dans la banquise, liquide dans le flot, fluide dans la nuée, invisible dans le vent, impalpable dans l’effluve. Comme matière il est masse, et comme force il est abstraction. Il égalise et marie les phénomènes. Il se simplifie par l’infini dans la combinaison. C’est à force de mélange et de trouble qu’il arrive à la transparence. La diversité soluble se fond dans son unité. Il a tant d’éléments qu’il est l’identité. Une de ses gouttes, c’est tout lui. Parce qu’il est plein de tempêtes, il devient l’équilibre. Platon voyait danser les sphères ; chose étrange à dire, mais réelle, dans la colossale évolution terrestre autour du soleil, l’océan, avec son flux et reflux, est le balancier du globe.

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