Les Travailleurs de la mer (page 19)
Dans un phénomène de la mer, tous les phénomènes sont présents. La mer est aspirée par le tourbillon comme par un siphon ; un orage est un corps de pompe ; la foudre vient de l’eau comme de l’air ; dans les navires on sent de sourdes secousses, puis une odeur de soufre sort du puits des chaînes. L’océan bout. Le diable a mis la mer dans sa chaudière, disait Ruyter. En de certaines tempêtes qui caractérisent le remous des saisons et les entrées en équilibre des forces génésiaques, les navires battus de l’écume semblent exsuder une lueur, et des flammèches de phosphore courent sur les cordages, si mêlées à la manœuvre que les matelots tendent la main et tâchent de prendre au vol ces oiseaux de feu. Après le tremblement de terre de Lisbonne, une haleine de fournaise poussa vers la ville une lame de soixante pieds de hauteur. L’oscillation océanique se lie à la trépidation terrestre.
Ces énergies incommensurables rendent possibles tous les cataclysmes. À la fin de 1864, à cent lieues des côtes de Malabar, une des îles Maldives a sombré. Elle a coulé à fond comme un navire. Les pêcheurs partis le matin n’ont rien retrouvé le soir ; à peine ont-ils pu distinguer vaguement leurs villages sous la mer, et cette fois ce sont les barques qui ont assisté au naufrage des maisons.
En Europe, où il semble que la nature se sente contrainte au respect de la civilisation, de tels évènements sont rares jusqu’à l’impossibilité présumable. Pourtant Jersey et Guernesey ont fait partie de la Gaule ; et, au moment où nous écrivons ces lignes, un coup d’équinoxe vient de démolir sur la frontière d’Angleterre et d’Écosse la falaise Première des Quatre, First of the Fourth.
Nulle part ces forces paniques n’apparaissent plus formidablement amalgamées que dans le surprenant détroit boréal nommé Lyse-Fiord. Le Lyse-Fiord est le plus redoutable des écueils-boyaux de l’océan. La démonstration est là complète. C’est la mer de Norvège, le voisinage du rude golfe Stavanger, le cinquante-neuvième degré de latitude. L’eau est lourde et noire, avec une fièvre d’orages intermittents. Dans cette eau, au milieu de cette solitude, il y a une grande rue sombre. Rue pour personne. Nul n’y passe ; aucun navire ne s’y hasarde. Un corridor de dix lieues de long entre deux murailles de trois mille pieds de haut ; voilà l’entrée qui s’offre. Ce détroit a des coudes et des angles comme toutes les rues de la mer, jamais droites, étant faites par la torsion du flot. Dans le Lyse-Fiord, presque toujours la lame est tranquille ; le ciel est serein ; lieu terrible. Où est le vent ? Pas en haut. Où est le tonnerre ? Pas dans le ciel. Le vent est sous la mer, la foudre est dans la roche. De temps en temps, il y a un tremblement d’eau. À de certains moments, sans qu’il y ait un nuage en l’air, vers le milieu de la hauteur de la falaise verticale, à mille ou quinze cents pieds au-dessus des vagues, plutôt du côté sud que du côté nord, brusquement le rocher tonne, un éclair en sort, cet éclair s’élance, puis se retire, comme ces jouets qui s’allongent et se replient dans la main des enfants ; il a des contractions et des élargissements ; il se darde à la falaise opposée, rentre dans le rocher, puis en ressort, recommence, multiplie ses têtes et ses langues, se hérisse de pointes, frappe où il peut, recommence encore, puis s’éteint sinistre. Les volées d’oiseaux s’enfuient. Rien de mystérieux comme cette artillerie sortant de l’invisible. Un rocher attaque l’autre. Les écueils s’entre-foudroient. Cette guerre ne regarde pas les hommes. Haine de deux murailles dans le gouffre.
Dans le Lyse-Fiord le vent tourne en effluve, la roche fait fonction de nuage et le tonnerre a des sorties de volcan. Ce détroit étrange est une pile ; il a pour éléments ses deux falaises.
VI
UNE ÉCURIE POUR LE CHEVAL
Gilliatt se connaissait assez en écueils pour prendre les Douvres fort au sérieux. Avant tout, nous venons de le dire, il s’agissait de mettre en sûreté la panse.
La double arête de récifs qui se prolongeait en tranchée sinueuse derrière les Douvres faisait elle-même groupe çà et là avec d’autres roches, et l’on y devinait des culs-de-sac et des caves se dégorgeant dans la ruelle et se rattachant au défilé principal comme des branches à un tronc.
La partie inférieure des brisants était tapissée de varech et la partie supérieure de lichen. Le niveau uniforme du varech sur toutes les roches marquait la ligne de flottaison de la marée pleine et de la mer étale. Les pointes que l’eau n’atteignait pas avaient cette argenture et cette dorure que donne aux granits marins le bariolage du lichen blanc et du lichen jaune.
Une lèpre de coquillages conoïdes couvrait la roche à de certains endroits. Carie sèche du granit.
Sur d’autres points, dans des angles rentrants où s’était accumulé un sable fin ondé à la surface plutôt par le vent que par le flot, il y avait des touffes de chardon bleu.
Dans les redans peu battus de l’écume, on reconnaissait les petites tanières forées par l’oursin. Ce hérisson coquillage, qui marche, boule vivante, en roulant sur ses pointes, et dont la cuirasse se compose de plus de dix mille pièces artistement ajustées et soudées, l’oursin, dont la bouche s’appelle, on ne sait pourquoi, lanterne d’Aristote, creuse le granit avec ses cinq dents qui mordent la pierre, et se loge dans le trou. C’est en ces alvéoles que les chercheurs de fruits de mer le trouvent. Ils le coupent en quatre et le mangent cru, comme l’huître. Quelques-uns trempent leur pain dans cette chair molle. De là son nom, œuf de mer.
Les sommets lointains des bas-fonds, mis hors de l’eau par la marée descendante, aboutissaient sous l’escarpement même de l’Homme à une sorte de crique, murée presque de tous côtés par l’écueil. Il y avait là évidemment un mouillage possible. Gilliatt observa cette crique. Elle avait la forme d’un fer à cheval, et s’ouvrait d’un seul côté, au vent d’est, qui est le moins mauvais vent de ces parages. Le flot y était enfermé et presque dormant. Cette baie était tenable. Gilliatt d’ailleurs n’avait pas beaucoup de choix.
Si Gilliatt voulait profiter de la marée basse, il importait qu’il se hâtât.
Le temps, du reste, continuait d’être beau et doux. L’insolente mer était maintenant de bonne humeur.
Gilliatt redescendit, se rechaussa, dénoua l’amarre, rentra dans sa barque et poussa en mer. Il côtoya à la rame le dehors de l’écueil.
Arrivé près de l’Homme, il examina l’entrée de la crique.
Une moire fixe dans la mobilité du flot, ride imperceptible à tout autre qu’un marin, dessinait la passe.
Gilliatt étudia un instant cette courbe, linéament presque indistinct dans la lame, puis il prit un peu de large afin de virer à l’aise et de faire bon chenal, et vivement, d’un seul coup d’aviron, il entra dans la petite anse.
Il sonda.
Le mouillage était excellent en effet.
La panse serait protégée là contre à peu près toutes les éventualités de la saison.
Les plus redoutables récifs ont de ces recoins paisibles. Les ports qu’on trouve dans l’écueil ressemblent à l’hospitalité du bédouin ; ils sont honnêtes et sûrs.
Gilliatt rangea la panse le plus près qu’il put de l’Homme, toutefois hors de la distance de talonnement, et mouilla ses deux ancres.
Cela fait, il croisa les bras et tint conseil avec lui-même.
La panse était abritée ; c’était un problème résolu ; mais le deuxième se présentait. Où s’abriter lui-même maintenant ?
Deux gîtes s’offraient : la panse elle-même, avec son coin de cabine à peu près habitable, et le plateau de l’Homme, aisé à escalader.
De l’un ou de l’autre de ces gîtes, on pourrait, à eau basse, et en sautant de roche en roche, gagner presque à pied sec l’entre-deux des Douvres où était la Durande.
Mais la marée basse ne dure qu’un moment, et tout le reste du temps on serait séparé, soit du gîte, soit de l’épave, par plus de deux cents brasses. Nager dans le flot d’un écueil est difficile ; pour peu qu’il y ait de la mer, c’est impossible.
Il fallait renoncer à la panse et à l’Homme.
Aucune station possible dans les rochers voisins.
Les sommets inférieurs s’effaçaient deux fois par jour sous la marée haute.
Les sommets supérieurs étaient sans cesse atteints par des bonds d’écume. Lavage inhospitalier.
Restait l’épave elle-même.
Pouvait-on s’y loger ?
Gilliatt l’espéra.
VII
UNE CHAMBRE POUR LE VOYAGEUR
Une demi-heure après, Gilliatt, de retour sur l’épave, montait et descendait du pont à l’entrepont et de l’entrepont à la cale, approfondissant l’examen sommaire de sa première visite.
Il avait, à l’aide du cabestan, hissé sur le pont de la Durande le ballot qu’il avait fait du chargement de la panse. Le cabestan s’était bien comporté. Les barres ne manquaient pas pour le virer. Gilliatt, dans ce tas de décombres, n’avait qu’à choisir.
Il trouva dans les débris un ciseau à froid, tombé sans doute de la baille du charpentier, et dont il augmenta sa petite caisse d’outils.
En outre, car dans le dénûment tout compte, il avait son couteau dans sa poche.
Gilliatt travailla toute la journée à l’épave, déblayant, consolidant, simplifiant.
Le soir venu, il reconnut ceci :
Toute l’épave était frissonnante au vent. Cette carcasse tremblait à chaque pas que Gilliatt faisait. Il n’y avait de stable et de ferme que la partie de la coque, emboîtée entre les rochers, qui contenait la machine. Là, les baux s’arc-boutaient puissamment au granit.
S’installer dans la Durande était imprudent. C’était une surcharge ; et, loin de peser sur le navire, il importait de l’alléger.
Appuyer sur l’épave était le contraire de ce qu’il fallait faire.
Cette ruine voulait les plus grands ménagements. C’était comme un malade, qui expire. Il y aurait bien assez du vent pour la brutaliser.
C’était déjà fâcheux d’être contraint d’y travailler. La quantité de travail que l’épave aurait nécessairement à porter la fatiguerait certainement, peut-être au delà de ses forces.
En outre, si quelque accident de nuit survenait pendant le sommeil de Gilliatt, être dans l’épave, c’était sombrer avec elle. Nulle aide possible ; tout était perdu. Pour secourir l’épave, il fallait être dehors.
Être hors d’elle et près d’elle ; tel était le problème.
La difficulté se compliquait.
Où trouver un abri dans de telles conditions ?
Gilliatt songea.
Il ne restait plus que les deux Douvres. Elles semblaient peu logeables.
On distinguait d’en bas sur le plateau supérieur de la grande Douvre une espèce d’excroissance.
Les roches debout à cime plate, comme la grande Douvre et l’Homme, sont des pics décapités. Ils abondent dans les montagnes et dans l’océan. Certains rochers, surtout parmi ceux qu’on rencontre au large, ont des entailles comme des arbres attaqués. Ils ont l’air d’avoir reçu un coup de cognée. Ils ont soumis en effet au vaste va-et-vient de l’ouragan, ce bûcheron de la mer.
Il existe d’autres causes de cataclysme, plus profondes encore. De là sur tous ces vieux granits tant de blessures. Quelques-uns de ces colosses ont la tête coupée.
Quelquefois cette tête, sans qu’on puisse s’expliquer comment, ne tombe pas, et demeure, mutilée, sur le sommet tronqué. Cette singularité n’est point très rare. La Roque-au-Diable, à Guernesey, et la Table, dans la vallée d’Annweiler, offrent, dans les plus surprenantes conditions, cette bizarre énigme géologique.
Il était probablement arrivé à la grande Douvre quelque chose de pareil.
Si le renflement qu’on apercevait sur le plateau n’était pas une gibbosité naturelle de la pierre, c’était nécessairement quelque fragment restant du faîte ruiné.
Peut-être y avait-il dans ce morceau de roche une excavation.
Un trou où se fourrer ; Gilliatt n’en demandait pas davantage.
Mais comment atteindre au plateau ? Comment gravir cette paroi verticale, dense et polie comme un caillou, à demi couverte d’une nappe de conferves visqueuses, et ayant l’aspect glissant d’une surface savonnée ?
Il y avait trente pieds au moins du pont de la Durande à l’arête du plateau.
Gilliatt tira de sa caisse d’outils la corde à nœuds, se l’agrafa à la ceinture par le grappin, et se mit à escalader la petite Douvre. À mesure qu’il montait, l’ascension était plus rude. Il avait négligé d’ôter ses souliers, ce qui augmentait le malaise de la montée. Il ne parvint pas sans peine à la pointe. Arrivé à cette pointe, il se dressa debout. Il n’y avait guère de place que pour ses deux pieds. En faire son logis était difficile. Un stylite se fût contenté de cela ; Gilliatt, plus exigeant, voulait mieux.
La petite Douvre se recourbait vers la grande, ce qui faisait que de loin elle semblait la saluer ; et l’intervalle des deux Douvres, qui était d’une vingtaine de pieds en bas, n’était plus que de huit ou dix pieds en haut.
De la pointe où il avait gravi, Gilliatt vit plus distinctement l’ampoule rocheuse qui couvrait en partie la plate-forme de la grande Douvre.
Cette plate-forme s’élevait à trois toises au moins au-dessus de sa tête.
Un précipice l’en séparait.
L’escarpement de la petite Douvre en surplomb se dérobait sous lui.
Gilliatt détacha de sa ceinture la corde à nœuds, prit rapidement du regard les dimensions, et lança le grappin sur la plate-forme.
Le grappin égratigna la roche, puis dérapa. La corde à nœuds, ayant le grappin à son extrémité, retomba sous les pieds de Gilliatt le long de la petite Douvre.
Gilliatt recommença, lançant la corde plus avant, et visant la protubérance granitique où il apercevait des crevasses et des stries.
Le jet fut si adroit et si net que le crampon se fixa.
Gilliatt tira dessus.
La roche cassa, et la corde à nœuds revint battre l’escarpement au-dessous de Gilliatt.
Gilliatt lança le grappin une troisième fois.
Le grappin ne retomba point.
Gilliatt fit effort sur la corde. Elle résista. Le grappin était ancré.
Il était arrêté dans quelque anfractuosité du plateau que Gilliatt ne pouvait voir.
Il s’agissait de confier sa vie à ce support inconnu.
Gilliatt n’hésita point.
Tout pressait. Il fallait aller au plus court.
D’ailleurs redescendre sur le pont de la Durande pour aviser à quelque autre mesure était presque impossible. Le glissement était probable, et la chute à peu près certaine. On monte, on ne redescend pas.
Gilliatt avait, comme tous les bons matelots, des mouvements de précision. Il ne perdait jamais de force. Il ne faisait que des efforts proportionnés. De là les prodiges de vigueur qu’il exécutait avec des muscles ordinaires ; il avait les biceps du premier venu, mais un autre cœur. Il ajoutait à la force, qui est physique, l’énergie, qui est morale.
La chose à faire était redoutable.
Franchir, pendu à ce fil, l’intervalle des deux Douvres ; telle était la question.
On rencontre souvent, dans les actes de dévouement ou de devoir, de ces points d’interrogation qui semblent posés par la mort.
Feras-tu cela ? dit l’ombre.
Gilliatt exécuta une seconde traction d’essai sur le crampon ; le crampon tint bon.
Gilliatt enveloppa sa main gauche de son mouchoir, étreignit la corde à nœuds du poing droit qu’il recouvrit de son poing gauche, puis tendant un pied en avant, et repoussant vivement de l’autre pied la roche afin que la vigueur de l’impulsion empêchât la rotation de la corde, il se précipita du haut de la petite Douvre sur l’escarpement de la grande.
Le choc fut dur.
Malgré la précaution prise par Gilliatt, la corde tourna, et ce fut son épaule qui frappa le rocher.
Il y eut rebondissement.
À leur tour ses poings heurtèrent la roche. Le mouchoir s’était dérangé. Ils furent écorchés ; c’était beaucoup qu’ils ne fussent pas brisés.
Gilliatt demeura un moment étourdi et suspendu.
Il fut assez maître de son étourdissement pour ne point lâcher la corde.
Un certain temps s’écoula en oscillations et en soubresauts avant qu’il pût saisir la corde avec ses pieds ; il y parvint pourtant.
Revenu à lui, et tenant la corde entre ses pieds comme dans ses mains, il regarda en bas.
Il n’était pas inquiet sur la longueur de sa corde, qui lui avait plus d’une fois servi pour de plus grandes hauteurs. La corde, en effet, traînait sur le pont de la Durande.
Gilliatt, sûr de pouvoir redescendre, se mit à grimper.
En quelques instants il atteignit le plateau.
Jamais rien que d’ailé n’avait posé le pied là. Ce plateau était couvert de fientes d’oiseaux. C’était un trapèze irrégulier, cassure de ce colossal prisme granitique nommé la grande Douvre. Ce trapèze était creusé au centre comme une cuvette. Travail des pluies.
Gilliatt, du reste, avait conjecturé juste. On voyait à l’angle méridional du trapèze une superposition de rochers, décombres probables de l’écroulement du sommet. Ces rochers, espèce de tas de pavés démesurés, laissaient à une bête fauve qui eût été fourvoyée sur cette cime de quoi se glisser entre eux. Ils s’équilibraient pêle-mêle ; ils avaient les interstices d’un monceau de gravats. Il n’y avait là ni grotte, ni antre, mais des trous comme dans une éponge. Une de ces tanières pouvait admettre Gilliatt.
Cette tanière avait un fond d’herbe et de mousse.
Gilliatt serait là comme dans une gaine.
L’alcôve, à l’entrée, avait deux pieds de haut. Elle allait se rétrécissant vers le fond. Il y a des cercueils de pierre qui ont cette forme. L’amas de rochers étant adossé au sud-ouest, la tanière était garantie des ondées, mais ouverte au vent du nord.
Gilliatt trouva que c’était bon.
Les deux problèmes étaient résolus ; la panse avait un port et il avait un logis.
L’excellence de ce logis était d’être à portée de l’épave.
Le grappin de la corde à nœuds, tombé entre deux quartiers de roche, s’y était solidement accroché. Gilliatt l’immobilisa en mettant dessus une grosse pierre.
Puis il entra immédiatement en libre pratique avec la Durande.
Il était chez lui désormais.
La grande Douvre était sa maison ; la Durande était son chantier.
Aller et venir, monter et descendre, rien de plus simple.
Il dégringola vivement de la corde à nœuds sur le pont.
La journée était bonne, cela commençait bien, il était content, il s’aperçut qu’il avait faim.
Il déficela son panier de provisions, ouvrit son couteau, coupa une tranche de bœuf fumé, mordit sa miche de pain bis, but un coup au bidon d’eau douce, et soupa admirablement.
Bien faire et bien manger, ce sont là deux joies. L’estomac plein ressemble à une conscience satisfaite.
Son souper fini, il y avait encore un peu de jour. Il en profita pour commencer l’allégement, très urgent, de l’épave.
Il avait passé une partie de la journée à trier les décombres. Il mit de côté, dans le compartiment solide où était la machine, tout ce qui pouvait servir, bois, fer, cordage, toile. Il jeta à la mer l’inutile.
Le chargement de la panse, hissé par le cabestan sur le pont, était, quelque sommaire qu’il fût, un encombrement. Gilliatt avisa l’espèce de niche creusée, à une hauteur que sa main pouvait atteindre, dans la muraille de la petite Douvre. On voit souvent dans les rochers de ces armoires naturelles, point fermées, il est vrai. Il pensa qu’il était possible de confier à cette niche un dépôt. Il mit au fond ses deux caisses, celle des outils et celle des vêtements, ses deux sacs, le seigle et le biscuit, et sur le devant, un peu trop près du bord peut-être, mais il n’avait pas d’autre place, le panier de provisions.