Les Travailleurs de la mer (page 20)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Travailleurs de la mer · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il avait eu le soin de retirer de la caisse aux vêtements sa peau de mouton, son suroît à capuchon et ses jambières goudronnées.

Pour ôter prise au vent sur la corde à nœuds, il en attacha l’extrémité inférieure à une porque de la Durande.

La Durande ayant beaucoup de rentrée, cette porque avait beaucoup de courbure, et tenait le bout de la corde aussi bien que l’eût fait une main fermée.

Restait le haut de la corde. Assujettir le bas était bien, mais au sommet de l’escarpement, à l’endroit où la corde à nœuds rencontrait l’arête de la plate-forme, il était à craindre qu’elle ne fût peu à peu sciée par l’angle vif du rocher.

Gilliatt fouilla le monceau de décombres en réserve, et y prit quelques loques de toile à voile et, dans un tronçon de vieux câbles, quelques longs brins de fil de caret, dont il bourra ses poches.

Un marin eût deviné qu’il allait capitonner avec ces morceaux de toile et ces bouts de fil le pli de la corde à nœuds sur le coupant du rocher, de façon à le préserver de toute avarie ; opération qui s’appelle fourrure.

Sa provision de chiffons faite, il se passa les jambières aux jambes, endossa le suroît par-dessus sa vareuse, rabattit le capuchon sur sa galérienne, se noua au cou par les deux pattes la peau de mouton, et ainsi vêtu de cette panoplie complète, il empoigna la corde, robustement fixée désormais au flanc de la grande Douvre, et il monta à l’assaut de cette sombre tour de la mer.

Gilliatt, en dépit de ses mains écorchées, arriva lestement au plateau.

Les dernières pâleurs du couchant s’éteignaient. Il faisait nuit sur la mer. Le haut de la Douvre gardait un peu de lueur.

Gilliatt profita de ce reste de clarté pour fourrer la corde à nœuds. Il lui appliqua, au coude qu’elle faisait sur le rocher, un bandage de plusieurs épaisseurs de toile, fortement ficelé à chaque épaisseur. C’était quelque chose comme la garniture que se mettent aux genoux les actrices pour les agonies et les supplications du cinquième acte.

La fourrure terminée, Gilliatt accroupi se redressa.

Depuis quelques instants, pendant qu’il ajustait ces loques sur la corde à nœuds, il percevait confusément en l’air un frémissement singulier.

Cela ressemblait, dans le silence du soir, au bruit que ferait le battement d’ailes d’une immense chauve-souris.

Gilliatt leva les yeux.

Un grand cercle noir tournait au-dessus de sa tête dans le ciel profond et blanc du crépuscule.

On voit, dans les vieux tableaux, de ces cercles sur la tête des saints. Seulement ils sont d’or sur un fond sombre ; celui-ci était ténébreux sur un fond clair. Rien de plus étrange. On eût dit l’auréole de nuit de la grande Douvre.

Ce cercle s’approchait de Gilliatt et ensuite s’éloignait ; se rétrécissant, puis s’élargissant.

C’étaient des mouettes, des goëlands, des frégates, des cormorans, des mauves, une nuée d’oiseaux de mer, étonnés.

Il est probable que la grande Douvre était leur auberge et qu’ils venaient se coucher. Gilliatt y avait pris une chambre. Ce locataire inattendu les inquiétait.

Un homme là, c’est ce qu’ils n’avaient jamais vu.

Ce vol effaré dura quelque temps.

Ils paraissaient attendre que Gilliatt s’en allât.

Gilliatt, vaguement pensif, les suivait du regard.

Ce tourbillon volant finit par prendre son parti, le cercle tout à coup se défit en spirale, et ce nuage de cormorans alla s’abattre, à l’autre bout de l’écueil, sur l’Homme.

Là, ils parurent se consulter et délibérer. Gilliatt, tout en s’allongeant dans son fourreau de granit, et tout en se mettant sous la joue une pierre pour oreiller, entendit longtemps les oiseaux parler l’un après l’autre, chacun à son tour de croassement.

Puis ils se turent, et tout s’endormit, les oiseaux sur leur rocher, Gilliatt sur le sien.

VIII

IMPORTUNÆQUE VOLUCRES

Gilliatt dormit bien. Pourtant il eut froid, ce qui le réveilla de temps en temps. Il avait naturellement placé ses pieds au fond et sa tête au seuil. Il n’avait pas pris le soin d’ôter de son lit une multitude de cailloux assez tranchants qui n’amélioraient pas son sommeil.

Par moments, il entr’ouvrait les yeux.

Il entendait à de certains instants des détonations profondes. C’était la mer montante qui entrait dans les caves de l’écueil avec un bruit de coup de canon.

Tout ce milieu où il était offrait l’extraordinaire de la vision ; Gilliatt avait de la chimère autour de lui. Le demi-étonnement de la nuit s’y ajoutant, il se voyait plongé dans l’impossible. Il se disait : Je rêve.

Puis il se rendormait, et, en rêve alors, il se retrouvait au Bû de la Rue, aux Bravées, à Saint-Sampson ; il entendait chanter Déruchette ; il était dans le réel. Tant qu’il dormait, il croyait veiller et vivre ; quand il se réveillait, il croyait dormir.

En effet, il était désormais dans un songe.

Vers le milieu de la nuit, une vaste rumeur s’était faite dans le ciel. Gilliatt en avait confusément conscience à travers son sommeil. Il est probable que la brise s’élevait.

Une fois, qu’un frisson de froid le réveilla, il écarta les paupières un peu plus qu’il n’avait fait encore. Il y avait de larges nuées au zénith ; la lune s’enfuyait et une grosse étoile courait après elle.

Gilliatt avait l’esprit plein de la diffusion des songes, et ce grossissement du rêve compliquait les farouches paysages de la nuit.

Au point du jour il était glacé et dormait profondément.

La brusquerie de l’aurore le tira de ce sommeil, dangereux peut-être. Son alcôve faisait face au soleil levant.

Gilliatt bâilla, s’étira, et se jeta hors de son trou.

Il dormait si bien qu’il ne comprit pas d’abord.

Peu à peu le sentiment de la réalité lui revint, et à tel point qu’il s’écria : Déjeunons !

Le temps était calme, le ciel était froid et serein, il n’y avait plus de nuages, le balayage de la nuit avait nettoyé l’horizon, le soleil se levait bien. C’était une seconde belle journée qui commençait. Gilliatt se sentit joyeux.

Il quitta son suroît et ses jambières, les roula dans la peau de mouton, la laine en dedans, noua le rouleau d’un bout de funin, et le poussa au fond de la tanière, à l’abri d’une pluie éventuelle.

Puis il fit son lit, c’est-à-dire retira les cailloux.

Son lit fait, il se laissa glisser le long de la corde sur le pont de la Durande, et courut à la niche où il avait déposé le panier de provisions.

Le panier n’y était plus. Comme il était fort près du bord, le vent de la nuit l’avait emporté et jeté dans la mer.

Ceci annonçait l’intention de se défendre.

Il avait fallu au vent une certaine volonté et une certaine malice pour aller chercher là ce panier.

C’était un commencement d’hostilités. Gilliatt le comprit.

Il est très difficile, quand on vit dans la familiarité bourrue de la mer, de ne point regarder le vent comme quelqu’un et les rochers comme des personnages.

Il ne restait plus à Gilliatt, avec le biscuit et la farine de seigle, que la ressource des coquillages dont s’était nourri le naufragé mort de faim sur le rocher l’Homme.

Quant à la pêche, il n’y fallait point songer. Le poisson, ennemi des chocs, évite les brisants ; les nasses et les chaluts perdent leur peine dans les récifs, et ces pointes ne sont bonnes qu’à déchirer les filets.

Gilliatt déjeuna de quelques poux de roque, qu’il détacha fort malaisément du rocher. Il faillit y casser son couteau.

Tandis qu’il faisait ce luncheon maigre, il entendit un bizarre tumulte sur la mer. Il regarda.

C’était l’essaim de goëlands et de mouettes qui venait de se ruer sur une des roches basses, battant de l’aile, s’entre-culbutant, criant, appelant. Tous fourmillaient bruyamment sur le même point. Cette horde à bec et ongles pillait quelque chose.

Ce quelque chose était le panier de Gilliatt.

Le panier, lancé sur une pointe par le vent, s’y était crevé. Les oiseaux étaient accourus. Ils emportaient dans leurs becs toutes sortes de lambeaux déchiquetés. Gilliatt reconnut de loin son bœuf fumé et son stockfish.

Les oiseaux entraient en lutte à leur tour. Ils avaient, eux aussi, leurs représailles. Gilliatt leur avait pris leur logis ; ils lui prenaient son souper.

IX

L’ÉCUEIL, ET LA MANIÈRE DE S’EN SERVIR

Une semaine se passa.

Quoiqu’on fût dans une saison de pluie, il ne pleuvait pas, ce qui réjouissait fort Gilliatt.

Du reste, ce qu’il entreprenait dépassait, en apparence du moins, la force humaine. Le succès était tellement invraisemblable que la tentative paraissait folle.

Les opérations serrées de près manifestent leurs empêchements et leurs périls. Rien n’est tel que de commencer pour voir combien il sera malaisé de finir. Tout début résiste. Le premier pas qu’on fait est un révélateur inexorable. La difficulté qu’on touche pique comme une épine.

Gilliatt eut tout de suite à compter avec l’obstacle.

Pour tirer du naufrage, où elle était aux trois quarts enfoncée, la machine de la Durande, pour tenter, avec quelque chance de réussite, un tel sauvetage en un tel lieu dans une telle saison, il semblait qu’il fallût être une troupe d’hommes, Gilliatt était seul ; il fallait tout un outillage de charpenterie et de machinerie, Gilliatt avait une scie, une hache, un ciseau et un marteau ; il fallait un bon atelier et un bon baraquement, Gilliatt n’avait pas de toit ; il fallait des provisions et des vivres, Gilliatt n’avait pas de pain.

Quelqu’un qui, pendant toute cette première semaine, eût vu Gilliatt travailler dans l’écueil, ne se fût pas rendu compte de ce qu’il voulait faire. Il semblait ne plus songer à la Durande ni aux deux Douvres. Il n’était occupé que de ce qu’il y avait dans les brisants ; il paraissait absorbé dans le sauvetage des petites épaves. Il profitait des marées basses pour dépouiller les récifs de tout ce que le naufrage leur avait partagé. Il allait de roche en roche ramassant ce que la mer y avait jeté, les haillons de voilure, les bouts de corde, les morceaux de fer, les éclats de panneaux, les bordages défoncés, les vergues cassées, là une poutre, là une chaîne, là une poulie.

En même temps il étudiait toutes les anfractuosités de l’écueil. Aucune n’était habitable, au grand désappointement de Gilliatt qui avait froid la nuit dans l’entre-deux de pavés où il logeait sur le comble de la grande Douvre, et qui eût souhaité trouver une meilleure mansarde.

Deux de ces anfractuosités étaient assez spacieuses ; quoique le dallage de roche naturel en fût presque partout oblique et inégal, on pouvait s’y tenir debout et y marcher. La pluie et le vent y avaient leurs aises, mais les plus hautes marées ne les atteignaient point. Elles étaient voisines de la petite Douvre, et d’un abord possible à toute heure. Gilliatt décida que l’une serait un magasin, et l’autre une forge.

Avec tous les rabans de têtière et tous les rabans de pointure qu’il put recueillir, il fit des ballots des menues épaves, liant les débris en faisceaux et les toiles en paquets. Il aiguilleta soigneusement le tout. À mesure que la marée en montant venait renflouer ces ballots, il les traînait à travers les récifs jusqu’à son magasin. Il avait trouvé dans un creux de roche une guinderesse au moyen de laquelle il pouvait haler même les grosses pièces de charpente. Il tira de la mer de la même façon les nombreux tronçons de chaînes, épars dans les brisants.

Gilliatt était tenace et étonnant dans ce labeur. Il faisait tout ce qu’il voulait. Rien ne résiste à un acharnement de fourmi.

À la fin de la semaine, Gilliatt avait dans ce hangar de granit tout l’informe bric-à-brac de la tempête mis en ordre. Il y avait le coin des écouets et le coin des écoutes ; les boulines n’étaient point mêlées avec les drisses ; les bigots étaient rangés selon la quantité de trous qu’ils avaient ; les emboudinures, soigneusement détachées des organeaux des ancres brisées, étaient roulées en écheveaux ; les moques, qui n’ont point de rouet, étaient séparées des moufles ; les cabillots, les margouillets, les pataras, les gabarons, les joutereaux, les calebas, les galoches, les pantoires, les oreilles d’âne, les racages, les bosses, les boutehors, occupaient, pourvu qu’ils ne fussent pas complètement défigurés par l’avarie, des compartiments différents ; toute la charpente, traversins, piliers, épontilles, chouquets, mantelets, jumelles, hiloires, était entassée à part ; chaque fois que cela avait été possible, les planches des fragments de franc-bord embouffeté avaient été rentrées les unes dans les autres ; il n’y avait nulle confusion des garcettes de ris avec les garcettes de tournevire, ni des araignées avec les touées, ni des poulies de galhauban avec les poulies de franc-funin, ni des morceaux de virure avec les morceaux de vibord ; un recoin avait été réservé à une partie du trelingage de la Durande, qui appuyait les haubans de hune et les gambes de hune. Chaque débris avait sa place. Tout le naufrage était là, classé et étiqueté. C’était quelque chose comme le chaos en magasin.

Une voile d’étai, fixée par de grosses pierres, recouvrait, fort trouée il est vrai, ce que la pluie pouvait endommager.

Si fracassé qu’eût été l’avant de la Durande, Gilliatt était parvenu à sauver les deux bossoirs avec leurs trois roues de poulies.

Il retrouva le beaupré, et il eut beaucoup de peine à en dérouler les liures ; elles étaient fort adhérentes, ayant été, comme toujours, faites au cabestan, et par un temps sec. Gilliatt pourtant les détacha, ce gros funin pouvant lui être fort utile.

Il avait également recueilli la petite ancre qui était demeurée accrochée dans un creux de bas-fond où la mer descendante la découvrait.

Il trouva dans ce qui avait été la cabine de Tangrouille un morceau de craie, et le serra soigneusement. On peut avoir des marques à faire.

Un seau de cuir à incendie et plusieurs bailles en assez bon état complétaient cet en-cas de travail.

Tout ce qui restait du chargement de charbon de terre de la Durande fut porté dans le magasin.

En huit jours ce sauvetage des débris fut achevé ; l’écueil fut nettoyé, et la Durande fut allégée. Il ne resta plus sur l’épave que la machine.

Le morceau de la muraille de l’avant qui adhérait à l’arrière ne fatiguait point la carcasse. Il y pendait sans tiraillement, étant soutenu par une saillie de roche. Il était d’ailleurs large et vaste, et lourd à traîner, et il eût encombré le magasin. Ce panneau de muraille avait l’aspect d’un radeau. Gilliatt le laissa où il était.

Gilliatt, profondément pensif dans ce labeur, chercha en vain la « poupée » de la Durande. C’était une des choses que le flot avait à jamais emportées. Gilliatt, pour la retrouver, eût donné ses deux bras, s’il n’en eût pas eu tant besoin.

À l’entrée du magasin et en dehors, on voyait deux tas de rebut, le tas de fer, bon à reforger, et le tas de bois, bon à brûler.

Gilliatt était à la besogne au point du jour. Hors des heures de sommeil, il ne prenait pas un moment de repos.

Les cormorans, volant çà et là, le regardaient travailler.

X

LA FORGE

Le magasin fait, Gilliatt fit la forge.

La deuxième anfractuosité choisie par Gilliatt offrait un réduit, espèce de boyau, assez profond. Il avait eu d’abord l’idée de s’y installer ; mais la bise, se renouvelant sans cesse, était si continue et si opiniâtre dans ce couloir qu’il avait dû renoncer à habiter là. Ce soufflet lui donna l’idée d’une forge. Puisque cette caverne ne pouvait être sa chambre, elle serait son atelier. Se faire servir par l’obstacle est un grand pas vers le triomphe. Le vent était l’ennemi de Gilliatt ; Gilliatt entreprit d’en faire son valet.

Ce qu’on dit de certains hommes : — propre à tout, bon à rien, — on peut le dire des creux de rocher. Ce qu’ils offrent, ils ne le donnent point. Tel creux de rocher est une baignoire, mais qui laisse fuir l’eau par une fissure ; tel autre est une chambre, mais sans plafond ; tel autre est un lit de mousse, mais mouillée ; tel autre est un fauteuil, mais de pierre.

La forge que Gilliatt voulait établir était ébauchée par la nature ; mais dompter cette ébauche jusqu’à la rendre maniable, et transformer cette caverne en laboratoire, rien n’était plus âpre et plus malaisé. Avec trois ou quatre larges roches évidées en entonnoir et aboutissant à une fêlure étroite, le hasard avait fait là une espèce de vaste soufflante informe, bien autrement puissante que ces anciens grands soufflets de forge de quatorze pieds de long, lesquels donnaient en bas, par chaque coup d’haleine, quatre-vingt-dix-huit mille pouces d’air. C’était ici tout autre chose. Les proportions de l’ouragan ne se calculent pas.

Cet excès de force était une gêne ; il était difficile de régler ce souffle.

La caverne avait deux inconvénients ; l’air la traversait de part en part, l’eau aussi.

Ce n’était point la lame marine, c’était un petit ruissellement perpétuel, plus semblable à un suintement qu’à un torrent.

L’écume, sans cesse lancée par le ressac sur l’écueil, quelquefois à plus de cent pieds en l’air, avait fini par emplir d’eau de mer une cuve naturelle située dans les hautes roches qui dominaient l’excavation. Le trop-plein de ce réservoir faisait, un peu en arrière, dans l’escarpement, une mince chute d’eau, d’un pouce environ, tombant de quatre ou cinq toises. Un contingent de pluie s’y ajoutait. De temps en temps un nuage versait en passant une ondée dans ce réservoir inépuisable et toujours débordant. L’eau en était saumâtre, non potable, mais limpide, quoique salée. Cette chute s’égouttait gracieusement aux extrémités des conferves comme aux pointes d’une chevelure.

Gilliatt songea à se servir de cette eau pour discipliner ce vent. Au moyen d’un entonnoir, de deux ou trois tuyaux en planches menuisés et ajustés à la hâte, dont un à robinet, et d’une baille très large disposée en réservoir inférieur, sans flasque et sans contrepoids, en complétant seulement l’engin par un étranguillon en haut et des trous aspirateurs en bas, Gilliatt, qui était, nous l’avons dit, un peu forgeron et un peu mécanicien, parvint à composer, pour remplacer le soufflet de forge qu’il n’avait pas, un appareil moins parfait que ce qu’on nomme aujourd’hui une cagniardelle, mais moins rudimentaire que ce qu’on appelait jadis dans les Pyrénées une trompe.

Il avait de la farine de seigle, il en fit de la colle ; il avait du funin blanc, il en fit de l’étoupe. Avec cette étoupe et cette colle et quelques coins de bois, il boucha toutes les fissures du rocher, ne laissant qu’un bec d’air, fait d’un petit tronçon d’espoulette qu’il trouva dans la Durande et qui avait servi de boute-feu au pierrier de signal. Ce bec d’air était horizontalement dirigé sur une large dalle où Gilliatt mit le foyer de la forge. Un bouchon, fait d’un bout de touron, le fermait au besoin.

Après quoi, Gilliatt empila du charbon et du bois dans ce foyer, battit le briquet sur le rocher même, fit tomber l’étincelle sur une poignée d’étoupe, et avec l’étoupe allumée, alluma le bois et le charbon.

Il essaya la soufflante. Elle fit admirablement.

Gilliatt sentit une fierté de cyclope, maître de l’air, de l’eau et du feu.

Maître de l’air ; il avait donné au vent une espèce de poumon, créé dans le granit un appareil respiratoire, et changé la soufflante en soufflet. Maître de l’eau ; de la petite cascade, il avait fait une trompe. Maître du feu ; de ce rocher inondé, il avait fait jaillir la flamme.

L’excavation étant presque partout à ciel ouvert, la fumée s’en allait librement, noircissant l’escarpement en surplomb. Ces rochers, qui semblaient à jamais faits pour l’écume, connurent la suie.

Gilliatt prit pour enclume un gros galet roulé d’un grain très dense, offrant à peu près la forme et la dimension voulues. C’était là une base de frappement fort dangereuse, et pouvant éclater. Une des extrémités de ce bloc, arrondie et finissant en pointe, pouvait à la rigueur tenir lieu de bicorne conoïde, mais l’autre bicorne, la bicorne pyramidale, manquait. C’était l’antique enclume de pierre des troglodytes. La surface, polie par le flot, avait presque la fermeté de l’acier.

Gilliatt regretta de ne point avoir apporté son enclume. Comme il ignorait que la Durande avait été coupée en deux par la tempête, il avait espéré trouver la baille du charpentier et tout son outillage ordinairement logé dans la cale à l’avant. Or, c’était précisément l’avant qui avait été emporté.

Les deux excavations, conquises sur l’écueil par Gilliatt, étaient voisines. Le magasin et la forge communiquaient.

Tous les soirs, sa journée finie, Gilliatt soupait d’un morceau de biscuit amolli dans l’eau, d’un oursin ou d’un poingclos, ou de quelques châtaignes de mer, la seule chasse possible dans ces rochers, et, grelottant comme la corde à nœuds, remontait se coucher dans son trou sur la grande Douvre.

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