Les Travailleurs de la mer (page 22)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Travailleurs de la mer · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il rangea ces deux caisses sur la partie la plus solide du pont de la Durande.

Ces préliminaires terminés, Gilliatt se trouva face à face avec la difficulté suprême. La question de la machine se posa.

Démonter les roues avait été possible ; démonter la machine, non.

D’abord Gilliatt connaissait mal ce mécanisme. Il pouvait, en allant au hasard, lui faire quelque blessure irréparable. Ensuite, même pour essayer de le défaire morceau à morceau, s’il eût eu cette imprudence, il fallait d’autres outils que ceux qu’on peut fabriquer avec une caverne pour forge, un vent coulis pour soufflet, et un caillou pour enclume. En tentant de démonter la machine, on risquait de la dépecer.

Ici on pouvait se croire tout à fait en présence de l’impraticable.

Il semblait que Gilliatt fut au pied de ce mur, l’impossible.

Que faire ?

II

COMME QUOI SHAKESPEARE PEUT SE RENCONTRER AVEC ESCHYLE

Gilliatt avait son idée.

Depuis ce maçon charpentier de Salbris qui, au seizième siècle, dans le bas âge de la science, bien avant qu’Amontons eût trouvé la première loi du frottement, Lahire la seconde et Coulomb la troisième, sans conseil, sans guide, sans autre aide qu’un enfant, son fils, avec un outillage informe, résolut en bloc, dans la descente du « gros horloge » de l’église de la Charité-Sur-Loire, cinq ou six problèmes de statique et de dynamique mêlés ensemble ainsi que des roues dans un embarras de charrettes et faisant obstacle à la fois, depuis ce manœuvre extravagant et superbe qui trouva moyen, sans casser un fil de laiton et sans décliqueter un engrenage, de faire glisser tout d’une pièce, par une simplification prodigieuse, du second étage du clocher au premier étage, cette massive cage des heures, toute en fer et en cuivre, « grande comme la chambre du guetteur de nuit », avec son mouvement, ses cylindres, ses barillets, ses tambours, ses crochets et ses pesons, son orbe de canon et son orbe de chaussée, son balancier horizontal, ses ancres d’échappement, ses écheveaux de chaînes et de chaînettes, ses poids de pierre dont un pesait cinq cents livres, ses sonneries, ses carillons, ses jacquemarts ; depuis cet homme qui fit ce miracle, et dont on ne sait plus le nom, jamais rien de pareil à ce que méditait Gilliatt n’avait été entrepris.

L’opération que rêvait Gilliatt était pire peut-être, c’est-à-dire plus belle encore.

Le poids, la délicatesse, l’enchevêtrement des difficultés, n’étaient pas moindres de la machine de la Durande que de l’horloge de La Charité-Sur-Loire.

Le charpentier gothique avait un aide, son fils ; Gilliatt était seul.

Une population était là, venue de Meung-sur-Loire, de Nevers, et même d’Orléans, pouvant, au besoin, assister le maçon de Salbris, et l’encourageant de son brouhaha bienveillant ; Gilliatt n’avait autour de lui d’autre rumeur que le vent et d’autre foule que les flots.

Rien n’égale la timidité de l’ignorance, si ce n’est sa témérité. Quand l’ignorance se met à oser, c’est qu’elle a en elle une boussole. Cette boussole, c’est l’intuition du vrai, plus claire parfois dans un esprit simple que dans un esprit compliqué.

Ignorer invite à essayer. L’ignorance est une rêverie, et la rêverie curieuse est une force. Savoir, déconcerte parfois et déconseille souvent. Gama, savant, eût reculé devant le cap des tempêtes. Si Christophe Colomb eût été bon cosmographe, il n’eût point découvert l’Amérique.

Le second qui monta sur le mont Blanc fut un savant, Saussure ; le premier fut un pâtre, Balmat.

Ces cas, disons-le en passant, sont l’exception, et tout ceci n’ôte rien à la science, qui reste la règle. L’ignorant peut trouver, le savant seul invente.

La panse était toujours à l’ancre dans la crique de l’Homme, où la mer la laissait tranquille. Gilliatt, on s’en souvient, avait tout arrangé de façon à se maintenir en libre pratique avec sa barque. Il y alla, et en mesura soigneusement le bau à plusieurs endroits, particulièrement le maître-couple. Puis il revint à la Durande, et mesura le grand diamètre du parquet de la machine. Ce grand diamètre, sans les roues, bien entendu, était de deux pieds moindre que le maître-bau de la panse. Donc la machine pouvait entrer dans la barque.

Mais comment l’y faire entrer ?

III

LE CHEF-D’ŒUVRE DE GILLIATT VIENT AU SECOURS DU CHEF-D’ŒUVRE DE LETHIERRY

À quelque temps de là, un pêcheur qui eût été assez fou pour flâner en cette saison dans ces parages eût été payé de sa hardiesse par la vision entre les Douvres de quelque chose de singulier.

Voici ce qu’il eût aperçu : quatre madriers robustes, espacés également, allant d’une Douvre à l’autre, et comme forcés entre les rochers, ce qui est la meilleure des solidités. Du côté de la petite Douvre leurs extrémités posaient et se contrebutaient sur les reliefs du roc ; du côté de la grande Douvre, ces extrémités avaient dû être violemment enfoncées dans l’escarpement à coups de marteau par quelque puissant ouvrier debout sur la poutre même qu’il enfonçait. Ces madriers étaient un peu plus longs que l’entre-deux n’était large ; de là la ténacité de leur emboîtement ; de là aussi leur ajustement en plan incliné. Ils touchaient la grande Douvre à angle aigu et la petite Douvre à angle obtus. Ils étaient faiblement déclives, mais inégalement, ce qui était un défaut. À ce défaut près, on les eût dit disposés pour recevoir le tablier d’un pont. À ces quatre madriers étaient attachés quatre palans garnis chacun de leur itague et de leur garant, et ayant cela de hardi et d’étrange que le moufle à deux rouets était à une extrémité du madrier et la poulie simple à l’extrémité opposée. Cet écart, trop grand pour n’être pas périlleux, était probablement exigé par les nécessités de l’opération à accomplir. Les moufles étaient forts et les poulies solides. À ces palans se rattachaient des câbles qui de loin paraissaient des fils, et, au-dessous de cet appareil aérien de moufles et de charpentes, la massive épave, la Durande, semblait suspendue à ces fils.

Suspendue, elle ne l’était pas encore. Perpendiculairement sous les madriers, huit ouvertures étaient pratiquées dans le pont, quatre à bâbord et quatre à tribord de la machine, et huit autres sous celles-là, dans la carène. Les câbles descendant verticalement des quatre moufles entraient dans le pont, puis sortaient de la carène par les ouvertures de tribord, passaient sous la quille et sous la machine, rentraient dans le navire par les ouvertures de bâbord, et, remontant, traversant de nouveau le pont, revenaient s’enrouler aux quatre poulies des madriers, où une sorte de palanguin les saisissait et en faisait un trousseau relié à un câble unique et pouvant être dirigé par un seul bras. Un crochet et une moque, par le trou de laquelle passait et se dévidait le câble unique, complétaient l’appareil et, au besoin, l’enrayaient. Cette combinaison contraignait les quatre palans à travailler ensemble, et, véritable frein des forces pendantes, gouvernail de dynamique sous la main du pilote de l’opération, maintenait la manœuvre en équilibre. L’ajustement très ingénieux de ce palanguin avait quelques-unes des qualités simplifiantes de la poulie Weston d’aujourd’hui, et de l’antique polyspaston de Vitruve. Gilliatt avait trouvé cela, bien qu’il ne connût ni Vitruve, qui n’existait plus, ni Weston, qui n’existait pas encore. La longueur des câbles variait selon l’inégale déclivité des madriers, et corrigeait un peu cette inégalité. Les cordes étaient dangereuses, le funin blanc pouvait casser, il eût mieux valu des chaînes, mais des chaînes eussent mal roulé sur les palans.

Tout cela, plein de fautes, mais fait par un seul homme, était surprenant.

Du reste, nous abrégeons l’explication. On comprendra que nous omettions beaucoup de détails qui rendraient la chose claire aux gens du métier et obscure aux autres.

Le haut de la cheminée de la machine passait entre les deux madriers du milieu.

Gilliatt, sans s’en douter, plagiaire inconscient de l’inconnu, avait refait, à trois siècles de distance, le mécanisme du charpentier de Salbris, mécanisme rudimentaire et incorrect, redoutable à qui oserait le manœuvrer.

Disons ici que les fautes même les plus grossières n’empêchent point un mécanisme de fonctionner tant bien que mal. Cela boite, mais cela marche. L’obélisque de la place de saint-Pierre de Rome a été dressé contre toutes les règles de la statique. Le carrosse du czar Pierre était construit de telle sorte qu’il semblait devoir verser à chaque pas ; il roulait pourtant. Que de difformités dans la machine de Marly ! Tout y était en porte-à-faux. Elle n’en donnait pas moins à boire à Louis XIV.

Quoi qu’il en fût, Gilliatt avait confiance. Il avait même empiété sur le succès au point de fixer dans le bord de la panse, le jour où il y était allé, deux paires d’anneaux de fer en regard, des deux côtés de la barque, aux mêmes espacements que les quatre anneaux de la Durande auxquels se rattachaient les quatre chaînes de la cheminée.

Gilliatt avait évidemment un plan très complet et très arrêté. Ayant contre lui toutes les chances, il voulait mettre toutes les précautions de son côté.

Il faisait des choses qui semblaient inutiles, signe d’une préméditation attentive.

Sa manière de procéder eût dérouté, nous avons déjà fait cette remarque, un observateur, même connaisseur.

Un témoin de ses travaux qui l’eût vu, par exemple, avec des efforts inouïs et au péril de se rompre le cou, enfoncer à coups de marteau huit ou dix des grands clous qu’il avait forgés, dans le soubassement des deux Douvres à l’entrée du défilé de l’écueil, eût compris difficilement le pourquoi de ces clous, et se fût probablement demandé à quoi bon toute cette peine.

S’il eût vu ensuite Gilliatt mesurer le morceau de la muraille de l’avant qui était, on s’en souvient, resté adhérent à l’épave, puis attacher un fort grelin au rebord supérieur de cette pièce, couper à coups de hache les charpentes disloquées qui la retenaient, la traîner hors du défilé, à l’aide de la marée descendante poussant le bas pendant que Gilliatt tirait le haut, enfin, rattacher à grand’peine avec le grelin cette pesante plaque de planches et de poutres, plus large que l’entrée même du défilé, aux clous enfoncés dans la base de la petite Douvre, l’observateur eût peut-être moins compris encore, et se fût dit que si Gilliatt voulait, pour l’aisance de ses manœuvres, dégager la ruelle des Douvres de cet encombrement, il n’avait qu’à le laisser tomber dans la marée qui l’eût emporté à vau-l’eau.

Gilliatt probablement avait ses raisons.

Gilliatt, pour fixer les clous dans le soubassement des Douvres, tirait parti de toutes les fentes du granit, les élargissait au besoin, et y enfonçait d’abord des coins de bois dans lesquels il enracinait ensuite les clous de fer. Il ébaucha la même préparation dans les deux roches qui se dressaient à l’autre extrémité du détroit de l’écueil, du côté de l’est ; il en garnit de chevilles de bois toutes les lézardes, comme s’il voulait tenir ces lézardes prêtes à recevoir, elles aussi, des crampons ; mais cela parut être un simple en-cas, car il n’y enfonça point de clous. On comprend que, par prudence dans sa pénurie, il ne pouvait dépenser ses matériaux qu’au fur et à mesure des besoins, et au moment où la nécessité se déclarait. C’était une complication ajoutée à tant d’autres difficultés.

Un premier travail achevé, un deuxième surgissait.

Gilliatt passait sans hésiter de l’un à l’autre et faisait résolument cette enjambée de géant.

IV

SUB RE

L’homme qui faisait ces choses était devenu effrayant.

Gilliatt, dans ce labeur multiple, dépensait toutes ses forces à la fois ; il les renouvelait difficilement.

Privations d’un côté, lassitude de l’autre, il avait maigri. Ses cheveux et sa barbe avaient poussé. Il n’avait plus qu’une chemise qui ne fût pas en loques. Il était pieds nus, le vent ayant emporté un de ses souliers, et la mer l’autre. Les éclats de l’enclume rudimentaire, et fort dangereuse, dont il se servait, lui avaient fait aux mains et aux bras de petites plaies, éclaboussures du travail. Ces plaies, écorchures plutôt que blessures, étaient superficielles, mais irritées par l’air vif et par l’eau salée.

Il avait faim, il avait soif, il avait froid.

Son bidon d’eau douce était vide. Sa farine de seigle était employée ou mangée. Il n’avait plus qu’un peu de biscuit.

Il le cassait avec les dents, manquant d’eau pour le détremper.

Peu à peu et jour à jour ses forces décroissaient.

Ce rocher redoutable lui soutirait la vie.

Boire était une question ; manger était une question ; dormir était une question.

Il mangeait quand il parvenait à prendre un cloporte de mer ou un crabe ; il buvait quand il voyait un oiseau de mer s’abattre sur une pointe de rocher. Il y grimpait et y trouvait un creux avec un peu d’eau douce. Il buvait après l’oiseau, quelquefois avec l’oiseau ; car les mauves et les mouettes s’étaient accoutumées à lui, et ne s’envolaient pas à son approche. Gilliatt, même dans ses plus grandes faims, ne leur faisait point de mal. Il avait, on s’en souvient, la superstition des oiseaux. Les oiseaux, de leur côté, ses cheveux étant hérissés et horribles et sa barbe longue, n’en avaient plus peur ; ce changement de figure les rassurait ; ils ne le trouvaient plus un homme et le croyaient une bête.

Les oiseaux et Gilliatt étaient maintenant bons amis. Ces pauvres s’entr’aidaient. Tant que Gilliatt avait eu du seigle, il leur avait émietté de petits morceaux des galettes qu’il faisait ; à cette heure, à leur tour, ils lui indiquaient les endroits où il y avait de l’eau.

Il mangeait les coquillages crus ; les coquillages sont, dans une certaine mesure, désaltérants. Quant aux crabes, il les faisait cuire ; n’ayant pas de marmite, il les rôtissait entre deux pierres rougies au feu, à la manière des gens sauvages des îles Féroë.

Cependant un peu d’équinoxe s’était déclaré ; la pluie était venue ; mais une pluie hostile. Point d’ondées, point d’averses, mais de longues aiguilles, fines, glacées, pénétrantes, aiguës, qui perçaient les vêtements de Gilliatt jusqu’à la peau et la peau jusqu’aux os. Cette pluie donnait peu à boire et mouillait beaucoup.

Avare d’assistance, prodigue de misère, telle était cette pluie, indigne du ciel. Gilliatt l’eut sur lui pendant plus d’une semaine tout le jour et toute la nuit. Cette pluie était une mauvaise action d’en haut.

La nuit, dans son trou de rocher, il ne dormait que par l’accablement du travail. Les grands cousins de mer venaient le piquer. Il se réveillait couvert de pustules.

Il avait la fièvre, ce qui le soutenait ; la fièvre est un secours, qui tue. D’instinct, il mâchait du lichen ou suçait des feuilles de cochléaria sauvage, maigres pousses des fentes sèches de l’écueil. Du reste, il s’occupait peu de sa souffrance. Il n’avait pas le temps de se distraire de sa besogne à cause de lui, Gilliatt. La machine de la Durande se portait bien. Cela lui suffisait.

À chaque instant, pour les nécessités de son travail, il se jetait à la nage, puis reprenait pied. Il entrait dans l’eau et en sortait, comme on passe d’une chambre de son appartement dans l’autre.

Ses vêtements ne séchaient plus. Ils étaient pénétrés d’eau de pluie qui ne tarissait pas et d’eau de mer qui ne sèche jamais. Gilliatt vivait mouillé.

Vivre mouillé est une habitude qu’on prend. Les pauvres groupes irlandais, vieillards, mères, jeunes filles presque nues, enfants, qui passent l’hiver en plein air sous l’averse et la neige blottis les uns contre les autres aux angles des maisons dans les rues de Londres, vivent et meurent mouillés.

Être mouillé et avoir soif ; Gilliatt endurait cette torture bizarre. Il mordait par moments la manche de sa vareuse.

Le feu qu’il faisait ne le réchauffait guère ; le feu en plein air n’est qu’un demi-secours ; on brûle d’un côté et l’on gèle de l’autre.

Gilliatt, en sueur, grelottait.

Tout résistait autour de Gilliatt dans une sorte de silence terrible. Il se sentait l’ennemi.

Les choses ont un sombre Non possumus.

Leur inertie est un avertissement lugubre.

Une immense mauvaise volonté entourait Gilliatt. Il avait des brûlures et des frissons. Le feu le mordait, l’eau le glaçait, la soif l’enfiévrait, le vent lui déchirait ses habits, la faim lui minait l’estomac. Il subissait l’oppression d’un ensemble épuisant. L’obstacle, tranquille, vaste, ayant l’irresponsabilité apparente du fait fatal, mais plein d’on ne sait quelle unanimité farouche, convergeait de toutes parts sur Gilliatt. Gilliatt le sentait appuyé inexorablement sur lui. Nul moyen de s’y soustraire. C’était presque quelqu’un. Gilliatt avait conscience d’un rejet sombre et d’une haine faisant effort pour le diminuer. Il ne tenait qu’à lui de fuir ; mais, puisqu’il restait, il avait affaire à l’hostilité impénétrable. Ne pouvant le mettre dehors, on le mettait dessous. On ? L’inconnu. Cela l’étreignait, le comprimait, lui ôtait la place, lui ôtait l’haleine. Il était meurtri par l’invisible. Chaque jour la vis mystérieuse se serrait d’un cran.

La situation de Gilliatt en ce milieu inquiétant ressemblait à un duel louche dans lequel il y a un traître.

La coalition des forces obscures l’environnait. Il sentait une résolution de se débarrasser de lui. C’est ainsi que le glacier chasse le bloc erratique.

Presque sans avoir l’air d’y toucher, cette coalition latente le mettait en haillons, en sang, aux abois, et, pour ainsi dire, hors de combat avant le combat. Il n’en travaillait pas moins, et sans relâche ; mais, à mesure que l’ouvrage se faisait, l’ouvrier se défaisait. On eût dit que cette fauve nature, redoutant l’âme, prenait le parti d’exténuer l’homme. Gilliatt tenait tête, et attendait. L’abîme commençait par l’user. Que ferait l’abîme ensuite ?

La double Douvre, ce dragon fait de granit et embusqué en pleine mer, avait admis Gilliatt. Elle l’avait laissé entrer et laissé faire. Cette acceptation ressemblait à l’hospitalité d’une gueule ouverte.

Le désert, l’étendue, l’espace où il y a pour l’homme tant de refus, l’inclémence muette des phénomènes suivant leurs cours, la grande loi générale implacable et passive, les flux et reflux, l’écueil, pléiade noire dont chaque pointe est une étoile à tourbillons, centre d’une irradiation de courants, on ne sait quel complot de l’indifférence des choses contre la témérité d’un être, l’hiver, les nuées, la mer assiégeante, enveloppaient Gilliatt, le cernaient lentement, se fermaient en quelque sorte sur lui, et le séparaient des vivants comme un cachot qui monterait autour d’un homme. Tout contre lui, rien pour lui ; il était isolé, abandonné, affaibli, miné, oublié. Gilliatt avait sa cambuse vide, son outillage ébréché ou défaillant, la soif et la faim le jour, le froid la nuit, des plaies et des loques, des guenilles sur des suppurations, des trous aux habits et à la chair, les mains déchirées, les pieds saignants, les membres maigres, le visage livide, une flamme dans les yeux.

Flamme superbe, la volonté visible. L’œil de l’homme est ainsi fait qu’on y aperçoit sa vertu. Notre prunelle dit quelle quantité d’homme il y a en nous. Nous nous affirmons par la lumière qui est sous notre sourcil. Les petites consciences clignent de l’œil, les grandes jettent des éclairs. Si rien ne brille sous la paupière, c’est que rien ne pense dans le cerveau, c’est que rien n’aime dans le cœur. Celui qui aime veut, et celui qui veut éclaire et éclate. La résolution met le feu au regard ; feu admirable qui se compose de la combustion des pensées timides.

Les opiniâtres sont les sublimes. Qui n’est que brave n’a qu’un accès, qui n’est que vaillant n’a qu’un tempérament, qui n’est que courageux n’a qu’une vertu ; l’obstiné dans le vrai a la grandeur. Presque tout le secret des grands cœurs est dans ce mot : perseverando. La persévérance est au courage ce que la roue est au levier ; c’est le renouvellement perpétuel du point d’appui. Que le but soit sur la terre ou au ciel, aller au but, tout est là ; dans le premier cas, on est Colomb, dans le second cas, on est Jésus. La croix est folle ; de là sa gloire. Ne pas laisser discuter sa conscience ni désarmer sa volonté, c’est ainsi qu’on obtient la souffrance, et le triomphe. Dans l’ordre des faits moraux tomber n’exclut point planer. De la chute sort l’ascension. Les médiocres se laissent déconseiller par l’obstacle spécieux ; les forts, non. Périr est leur peut-être, conquérir est leur certitude. Vous pouvez donner à Étienne toutes sortes de bonnes raisons pour qu’il ne se fasse pas lapider. Le dédain des objections raisonnables enfante cette sublime victoire vaincue qu’on nomme le martyre.

Tous les efforts de Gilliatt semblaient cramponnés à l’impossible, la réussite était chétive ou lente, et il fallait dépenser beaucoup pour obtenir peu ; c’est là ce qui le faisait magnanime, c’est là ce qui le faisait pathétique.

Que, pour échafauder quatre poutres au-dessus d’un navire échoué, pour découper et isoler dans ce navire la partie sauvetable, pour ajuster à cette épave dans l’épave quatre palans avec leurs câbles, il eût fallu tant de préparatifs, tant de travaux, tant de tâtonnements, tant de nuits sur la dure, tant de jours dans la peine, c’était là la misère du travail solitaire. Fatalité dans la cause, nécessité dans l’effet. Cette misère, Gilliatt l’avait plus qu’acceptée ; il l’avait voulue. Redoutant un concurrent, parce qu’un concurrent eût pu être un rival, il n’avait point cherché d’auxiliaire. L’écrasante entreprise, le risque, le danger, la besogne multipliée par elle-même, l’engloutissement possible du sauveteur par le sauvetage, la famine, la fièvre, le dénûment, la détresse, il avait tout pris pour lui seul. Il avait eu cet égoïsme.

Il était sous une sorte d’effrayante cloche pneumatique. La vitalité se retirait peu à peu de lui. Il s’en apercevait à peine.

L’épuisement des forces n’épuise pas la volonté. Croire n’est que la deuxième puissance ; vouloir est la première. Les montagnes proverbiales que la foi transporte ne sont rien à côté de ce que fait la volonté. Tout le terrain que Gilliatt perdait en vigueur, il le regagnait en ténacité. L’amoindrissement de l’homme physique sous l’action refoulante de cette sauvage nature aboutissait au grandissement de l’homme moral.

Gilliatt ne sentait point la fatigue, ou, pour mieux dire, n’y consentait pas. Le consentement de l’âme refusé aux défaillances du corps est une force immense.

Gilliatt voyait les pas que faisait son travail, et ne voyait que cela. C’était le misérable sans le savoir. Son but, auquel il touchait presque, l’hallucinait. Il souffrait toutes ces souffrances sans qu’il lui vînt une autre pensée que celle-ci : en avant ! Son œuvre lui montait à la tête. La volonté grise. On peut s’enivrer de son âme.

Cette ivrognerie-là s’appelle l’héroïsme.

Gilliatt était une espèce de Job de l’océan.

Mais un Job luttant, un Job combattant et faisant front aux fléaux, un Job conquérant, et, si de tels mots n’étaient pas trop grands pour un pauvre matelot pêcheur de crabes et de langoustes, un Job Prométhée.

V

SUB UMBRA

Parfois, la nuit, Gilliatt ouvrait les yeux et regardait l’ombre.

Il se sentait étrangement ému.

L’œil ouvert sur le noir. Situation lugubre ; anxiété.

La pression de l’ombre existe.

Un indicible plafond de ténèbres ; une haute obscurité sans plongeur possible ; de la lumière mêlée à cette obscurité, on ne sait quelle lumière vaincue et sombre ; de la clarté mise en poudre ; est-ce une semence ? Est-ce une cendre ? Des millions de flambeaux, nul éclairage ; une vaste ignition qui ne dit pas son secret, une diffusion de feu en poussière qui semble une volée d’étincelles arrêtée, le désordre du tourbillon et l’immobilité du sépulcre, le problème offrant une ouverture de précipice, l’énigme montrant et cachant sa face, l’infini masqué de noirceur, voilà la nuit. Cette superposition pèse à l’homme.

Cet amalgame de tous les mystères à la fois, du mystère cosmique comme du mystère fatal, accable la tête humaine.

La pression de l’ombre agit en sens inverse sur les différentes espèces d’âmes. L’homme devant la nuit se reconnaît incomplet. Il voit l’obscurité et sent l’infirmité. Le ciel noir, c’est l’homme aveugle. L’homme, face à face avec la nuit, s’abat, s’agenouille, se prosterne, se couche à plat ventre, rampe vers un trou, ou se cherche des ailes. Presque toujours il veut fuir cette présence informe de l’inconnu. Il se demande ce que c’est ; il tremble, il se courbe, il ignore ; parfois aussi il veut y aller.

Aller où ?

Là.

Là ? Qu’est-ce ? Et qu’y a-t-il ?

Cette curiosité est évidemment celle des choses défendues, car de ce côté tous les ponts autour de l’homme sont rompus. L’arche de l’infini manque. Mais le défendu attire, étant gouffre. Où le pied ne va pas, le regard peut atteindre, où le regard s’arrête, l’esprit peut continuer. Pas d’homme qui n’essaie, si faible, et si insuffisant qu’il soit. L’homme, selon sa nature, est en quête ou en arrêt devant la nuit. Pour les uns c’est un refoulement ; pour les autres c’est une dilatation. Le spectacle est sombre. L’indéfinissable y est mêlé.

La nuit est-elle sereine ? C’est un fond d’ombre. Est-elle orageuse ? C’est un fond de fumée. L’illimité se refuse et s’offre à la fois, fermé à l’expérimentation, ouvert à la conjecture. D’innombrables piqûres de lumière rendent plus noire l’obscurité sans fond. Escarboucles, scintillations, astres, présences constatées dans l’ignoré ; défis effrayants d’aller toucher à ces clartés. Ce sont des jalons de création dans l’absolu ; ce sont des marques de distance là où il n’y a plus de distance ; c’est on ne sait quel numérotage impossible, et réel pourtant, de l’étiage des profondeurs. Un point microscopique qui brille, puis un autre, puis un autre, puis un autre ; c’est l’imperceptible, c’est l’énorme. Cette lumière est un foyer, ce foyer est une étoile, cette étoile est un soleil, ce soleil est un univers, cet univers n’est rien. Tout nombre est zéro devant l’infini.

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