Les Travailleurs de la mer (page 23)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Travailleurs de la mer · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ces univers, qui ne sont rien, existent. En les constatant, on sent la différence qui sépare n’être rien de n’être pas.

L’inaccessible ajouté à l’impénétrable, l’impénétrable ajouté à l’inexplicable, l’inexplicable ajouté à l’incommensurable, tel est le ciel.

De cette contemplation se dégage un phénomène sublime : le grandissement de l’âme par la stupeur.

L’effroi sacré est propre à l’homme ; la bête ignore cette crainte. L’intelligence trouve dans cette terreur auguste son éclipse et sa preuve.

L’ombre est une ; de là l’horreur. En même temps elle est complexe ; de là l’épouvante. Son unité fait masse sur notre esprit, et ôte l’envie de résister. Sa complexité fait qu’on regarde de tous côtés autour de soi ; il semble qu’on ait à craindre de brusques arrivées. On se rend, et on se garde. On est en présence de tout, d’où la soumission, et de plusieurs, d’où la défiance. L’unité de l’ombre contient un multiple. Multiple mystérieux, visible dans la matière, sensible dans la pensée. Cela fait silence, raison de plus d’être au guet.

La nuit, — celui qui écrit ceci l’a dit ailleurs, — c’est l’état propre et normal de la création spéciale dont nous faisons partie. Le jour, bref dans la durée comme dans l’espace, n’est qu’une proximité d’étoile.

Le prodige nocturne universel ne s’accomplit pas sans frottements, et tous les frottements d’une telle machine sont des contusions à la vie. Les frottements de la machine, c’est là ce que nous nommons le mal.

Nous sentons dans cette obscurité le mal, démenti latent à l’ordre divin, blasphème implicite du fait rebelle à l’idéal. Le mal complique d’on ne sait quelle tératologie à mille têtes le vaste ensemble cosmique. Le mal est présent à tout pour protester. Il est ouragan, et il tourmente la marche d’un navire ; il est chaos, et il entrave l’éclosion d’un monde. Le bien a l’unité, le mal a l’ubiquité. Le mal déconcerte la vie, qui est une logique. Il fait dévorer la mouche par l’oiseau et la planète par la comète. Le mal est une rature à la création.

L’obscurité nocturne est pleine d’un vertige. Qui l’approfondit s’y submerge et s’y débat. Pas de fatigue comparable à cet examen des ténèbres. C’est l’étude d’un effacement.

Aucun lieu définitif où poser l’esprit. Des points de départ sans point d’arrivée. L’entre-croisement des solutions contradictoires, tous les embranchements du doute s’offrant en même temps, la ramification des phénomènes s’exfoliant sans limite sous une poussée indéfinie, toutes les lois se versant l’une dans l’autre, une promiscuité insondable qui fait que la minéralisation végète, que la végétation vit, que la pensée pèse, que l’amour rayonne et que la gravitation aime ; l’immense front d’attaque de toutes les questions se développant dans l’obscurité sans bornes ; l’entrevu ébauchant l’ignoré ; la simultanéité cosmique en pleine apparition, non pour le regard mais pour l’intelligence, dans le grand espace indistinct ; l’invisible devenu vision. C’est l’ombre. L’homme est là-dessous.

Il ne connaît pas le détail, mais il porte, en quantité proportionnée à son esprit, le poids monstrueux de l’ensemble. Cette obsession poussait les pâtres chaldéens à l’astronomie. Des révélations involontaires sortent des pores de la création ; une exsudation de science se fait en quelque sorte d’elle-même, et gagne l’ignorant. Tout solitaire, sous cette imprégnation mystérieuse, devient, souvent sans en avoir conscience, un philosophe naturel.

L’obscurité est indivisible. Elle est habitée. Habitée sans déplacement par l’absolu ; habitée aussi avec déplacement. On s’y meut, chose inquiétante. Une formation sacrée y accomplit ses phases. Des préméditations, des puissances, des destinations voulues, y élaborent en commun une œuvre démesurée. Une vie terrible et horrible est là dedans. Il y a de vastes évolutions d’astres, la famille stellaire, la famille planétaire, le pollen zodiacal, le quid divinum des courants, des effluves, des polarisations et des attractions ; il y a l’embrassement et l’antagonisme, un magnifique flux et reflux d’antithèse universelle, l’impondérable en liberté au milieu des centres ; il y a la sève dans les globes, la lumière hors des globes, l’atome errant, le germe épars, des courbes de fécondation, des rencontres d’accouplement et de combat, des profusions inouïes, des distances qui ressemblent à des rêves, des circulations vertigineuses, des enfoncements de mondes dans l’incalculable, des prodiges s’entre-poursuivant dans les ténèbres, un mécanisme une fois pour toutes, des souffles de sphères en fuite, des roues qu’on sent tourner ; le savant conjecture, l’ignorant consent et tremble ; cela est et se dérobe ; c’est inexpugnable ; c’est hors de portée, c’est hors d’approche. On est convaincu jusqu’à l’oppression. On a sur soi on ne sait quelle évidence noire. On ne peut rien saisir. On est écrasé par l’impalpable.

Partout l’incompréhensible ; nulle part l’inintelligible.

Et à tout cela ajoutez la question redoutable : cette immanence est-elle un Être ?

On est sous l’ombre. On regarde. On écoute.

Cependant la sombre terre marche et roule ; les fleurs ont conscience de ce mouvement énorme ; la silène s’ouvre à onze heures du soir et l’hémérocalle à cinq heures du matin. Régularités saisissantes.

Dans d’autres profondeurs la goutte d’eau se fait monde, l’infusoire pullule, la fécondité géante sort de l’animalcule, l’imperceptible étale sa grandeur, le sens inverse de l’immensité se manifeste ; une diatomée en une heure produit treize cents millions de diatomées.

Quelle proposition de toutes les énigmes à la fois !

L’irréductible est là.

On est contraint à la foi. Croire de force, tel est le résultat. Mais avoir foi ne suffit pas pour être tranquille. La foi a on ne sait quel bizarre besoin de forme. De là les religions. Rien n’est accablant comme une croyance sans contour.

Quoi qu’on pense et quoi qu’on veuille, quelque résistance qu’on ait en soi, regarder l’ombre, ce n’est pas regarder, c’est contempler.

Que faire de ces phénomènes ? Comment se mouvoir sous leur convergence ? Décomposer cette pression est impossible. Quelle rêverie ajuster à tous ces aboutissants mystérieux ? Que de révélations abstruses, simultanées, balbutiantes, s’obscurcissant par leur foule même, sortes de bégaiements du verbe ! L’ombre est un silence ; mais ce silence dit tout. Une résultante s’en dégage majestueusement, Dieu. Dieu, c’est la notion incompressible. Elle est dans l’homme. Les syllogismes, les querelles, les négations, les systèmes, les religions, passent dessus sans la diminuer. Cette notion, l’ombre tout entière l’affirme. Mais le trouble est sur tout le reste. Immanence formidable. L’inexprimable entente des forces se manifeste par le maintien de toute cette obscurité en équilibre. L’univers pend ; rien ne tombe. Le déplacement incessant et démesuré s’opère sans accident et sans fracture. L’homme participe à ce mouvement de translation, et la quantité d’oscillation qu’il subit, il l’appelle la destinée. Où commence la destinée ? Où finit la nature ? Quelle différence y a-t-il entre un événement et une saison, entre un chagrin et une pluie, entre une vertu et une étoile ? Une heure, n’est-ce pas une onde ? Les engrenages en mouvement continuent, sans répondre à l’homme, leur révolution impassible. Le ciel étoilé est une vision de roues, de balanciers et de contre-poids. C’est la contemplation suprême, doublée de la suprême méditation. C’est toute la réalité, plus toute l’abstraction. Rien au delà. On se sent pris. On est à la discrétion de cette ombre. Pas d’évasion possible. On se voit dans l’engrenage, on est partie intégrante d’un tout ignoré, on sent l’inconnu qu’on a en soi fraterniser mystérieusement avec un inconnu qu’on a hors de soi. Ceci est l’annonce sublime de la mort. Quelle angoisse, et en même temps quel ravissement ! Adhérer à l’infini, être amené par cette adhérence à s’attribuer à soi-même une immortalité nécessaire, qui sait ? Une éternité possible, sentir dans le prodigieux flot de ce déluge de vie universelle l’opiniâtreté insubmersible du moi ! Regarder les astres et dire : je suis une âme comme vous ; Regarder l’obscurité et dire : je suis un abîme comme toi !

Ces énormités, c’est la nuit.

Tout cela, accru par la solitude, pesait sur Gilliatt.

Le comprenait-il ? Non.

Le sentait-il ? Oui.

Gilliatt était un grand esprit trouble et un grand cœur sauvage.

VI

GILLIATT FAIT PRENDRE POSITION À LA PANSE

Ce sauvetage de la machine, médité par Gilliatt, était, nous l’avons dit déjà, une véritable évasion, et l’on connaît les patiences de l’évasion. On en connaît aussi les industries. L’industrie va jusqu’au miracle ; la patience va jusqu’à l’agonie. Tel prisonnier, Thomas, par exemple, au Mont-Saint-Michel, trouve moyen de mettre la moitié d’une muraille dans sa paillasse. Tel autre, à Tulle, en 1820, coupe du plomb sur la plate-forme promenoir de la prison, avec quel couteau ? on ne peut le deviner, fait fondre ce plomb, avec quel feu ? on l’ignore, coule ce plomb fondu, dans quel moule ? on le sait, dans un moule de mie de pain ; avec ce plomb et ce moule, fait une clef, et avec cette clef ouvre une serrure dont il n’avait jamais vu que le trou. Ces habiletés inouïes, Gilliatt les avait. Il eût monté et descendu la falaise de Boisrosé. Il était le Trenck d’une épave et le Latude d’une machine.

La mer, geôlière, le surveillait.

Du reste, disons-le, si ingrate et si mauvaise que fût la pluie, il en avait tiré parti. Il avait un peu refait sa provision d’eau douce ; mais sa soif était inextinguible, et il vidait son bidon presque aussi rapidement qu’il l’emplissait.

Un jour, le dernier jour d’avril, je crois, ou le premier de mai, tout se trouva prêt.

Le parquet de la machine était comme encadré entre les huit câbles des palans, quatre d’un côté, quatre de l’autre. Les seize ouvertures par où passaient ces câbles étaient reliées sur le pont et sous la carène par des traits de scie. Le vaigrage avait été coupé avec la scie, la charpente avec la hache, la ferrure avec la lime, le doublage avec le ciseau. La partie de la quille à laquelle se superposait la machine était coupée carrément et prête à glisser avec la machine en la soutenant. Tout ce branle effrayant ne tenait plus qu’à une chaîne qui, elle-même, ne tenait plus qu’à un coup de lime. À ce point d’achèvement et si près de la fin, la hâte est prudence.

La marée était basse, c’était le bon moment.

Gilliatt était parvenu à démonter l’arbre des roues dont les extrémités pouvaient faire obstacle et arrêter le dérapement. Il avait réussi à amarrer verticalement cette lourde pièce dans la cage même de la machine.

Il était temps de finir. Gilliatt, nous venons de le dire, n’était point fatigué, ne voulant pas l’être, mais ses outils l’étaient. La forge devenait peu à peu impossible. La pierre enclume s’était fendue. La soufflante commençait à mal travailler. La petite chute hydraulique étant d’eau marine, des dépôts salins s’étaient formés dans les jointures de l’appareil, et en gênaient le jeu.

Gilliatt alla à la crique de l’Homme, passa la panse en revue, s’assura que tout y était en état, particulièrement les quatre anneaux plantés à bâbord et à tribord, puis leva l’ancre, et, ramant, revint avec la panse aux deux Douvres.

L’entre-deux des Douvres pouvait admettre la panse. Il y avait assez de fond et assez d’ouverture. Gilliatt avait reconnu dès le premier jour qu’on pouvait pousser la panse jusque sous la Durande.

La manœuvre pourtant était excessive, elle exigeait une précision de bijoutier, et cette insertion de la barque dans l’écueil était d’autant plus délicate que, pour ce que Gilliatt voulait faire, il était nécessaire d’entrer par la poupe, le gouvernail en avant. Il importait que le mât et le gréement de la panse restassent en deçà de l’épave, du côté du goulet.

Ces aggravations dans la manœuvre rendaient l’opération malaisée pour Gilliatt lui-même. Ce n’était plus, comme pour la crique de l’Homme, l’affaire d’un coup de barre ; il fallait tout ensemble pousser, tirer, ramer et sonder. Gilliatt n’y employa pas moins d’un quart d’heure. Il y parvint pourtant.

En quinze ou vingt minutes, la panse fut ajustée sous la Durande. Elle y fut presque embossée. Gilliatt, au moyen de ses deux ancres, affourcha la panse. La plus grosse des deux se trouva placée de façon à travailler du plus fort vent à craindre, qui était le vent d’ouest. Puis, à l’aide d’un levier et du cabestan, Gilliatt descendit dans la panse les deux caisses contenant les roues démontées, dont les élingues étaient toutes prêtes. Ces deux caisses firent lest.

Débarrassé des deux caisses, Gilliatt rattacha au crochet de la chaîne du cabestan l’élingue du palanguin régulateur, destiné à enrayer les palans.

Pour ce que méditait Gilliatt, les défauts de la panse devenaient des qualités ; elle n’était pas pontée, le chargement aurait plus de profondeur, et pourrait poser sur la cale ; elle était mâtée à l’avant, trop à l’avant peut-être, le chargement aurait plus d’aisance, et, le mât se trouvant ainsi en dehors de l’épave, rien ne gênerait la sortie ; elle n’était qu’un sabot, rien n’est stable et solide en mer comme un sabot.

Tout à coup Gilliatt s’aperçut que la mer montait. Il regarda d’où venait le vent.

VII

TOUT DE SUITE UN DANGER

Il y avait peu de brise, mais ce qui soufflait, soufflait de l’ouest. C’est une mauvaise habitude que le vent a volontiers dans l’équinoxe.

La marée montante, selon le vent qui souffle, se comporte diversement dans l’écueil Douvres. Suivant la rafale qui le pousse, le flot entre dans ce corridor soit par l’est, soit par l’ouest. Si la mer entre par l’est, elle est bonne et molle ; si elle entre par l’ouest, elle est furieuse. Cela tient à ce que le vent d’est, venant de terre, a peu d’haleine, tandis que le vent d’ouest, qui traverse l’Atlantique, apporte tout le souffle de l’immensité. Même très peu de brise apparente, si elle vient de l’ouest, est inquiétante. Elle roule les larges lames de l’étendue illimitée, et pousse trop de vague à la fois dans l’étranglement.

Une eau qui s’engouffre est toujours affreuse. Il en est d’une eau comme d’une foule ; une multitude est un liquide ; quand la quantité pouvant entrer est moindre que la quantité voulant entrer, il y a écrasement pour la foule et convulsion pour l’eau. Tant que le vent du couchant règne, fût-ce la plus faible brise, les Douvres ont deux fois par jour cet assaut. La marée s’élève, le flux presse, la roche résiste, le goulet ne s’ouvre qu’avarement, le flot enfoncé de force bondit et rugit, et une houle forcenée bat les deux façades intérieures de la ruelle. De sorte que les Douvres, par le moindre vent d’ouest, offrent ce spectacle singulier : dehors, sur la mer, le calme ; dans l’écueil, un orage. Ce tumulte local et circonscrit n’a rien d’une tempête ; ce n’est qu’une émeute de vagues, mais terrible. Quant aux vents de nord et de sud, ils prennent l’écueil en travers et ne font que peu de ressac dans le boyau. L’entrée par l’est, détail qu’il faut rappeler, confine au rocher l’Homme, l’ouverture redoutable de l’ouest est à l’extrémité opposée, précisément entre les deux Douvres.

C’est à cette ouverture de l’ouest que se trouvait Gilliatt avec la Durande échouée et la panse embossée.

Une catastrophe semblait inévitable. Cette catastrophe imminente avait, en quantité faible, mais suffisante, le vent qu’il lui fallait.

Avant peu d’heures, le gonflement de la marée ascendante allait se ruer de haute lutte dans le détroit des Douvres. Les premières lames bruissaient déjà. Ce gonflement, mascaret de tout l’Atlantique, aurait derrière lui la totalité de la mer. Aucune bourrasque, aucune colère ; mais une simple onde souveraine contenant en elle une force d’impulsion qui, partie de l’Amérique pour aboutir à l’Europe, a deux mille lieues de jet. Cette onde, barre gigantesque de l’océan, rencontrerait l’hiatus de l’écueil et, froncée aux deux Douvres, tours de l’entrée, piliers du détroit, enflée par le flux, enflée par l’empêchement, repoussée par le rocher, surmenée par la brise, ferait violence à l’écueil, pénétrerait avec toutes les torsions de l’obstacle subi et toutes les frénésies de la vague entravée, entre les deux murailles, y trouverait la panse et la Durande, et les briserait.

Contre cette éventualité, il fallait un bouclier. Gilliatt l’avait.

Il fallait empêcher la marée de pénétrer d’emblée, lui interdire de heurter tout en la laissant monter, lui barrer le passage sans lui refuser l’entrée, lui résister et lui céder, prévenir la compression du flot dans le goulet, qui était tout le danger, remplacer l’irruption par l’introduction, soutirer à la vague son emportement et sa brutalité, contraindre cette furie à la douceur. Il fallait substituer à l’obstacle qui irrite l’obstacle qui apaise.

Gilliatt, avec cette adresse qu’il avait, plus forte que la force, exécutant une manœuvre de chamois dans la montagne ou de sapajou dans la forêt, utilisant pour des enjambées oscillantes et vertigineuses la moindre pierre en saillie, sautant à l’eau, sortant de l’eau, nageant dans le remous, grimpant au rocher, une corde entre les dents, un marteau à la main, détacha le grelin qui maintenait suspendu et collé au soubassement de la petite Douvre le pan de muraille de l’avant de la Durande, façonna avec des bouts de haussière des espèces de gonds rattachant ce panneau aux gros clous plantés dans le granit, fit tourner sur ces gonds cette armature de planches pareille à une trappe d’écluse, l’offrit en flanc, comme on fait d’une joue de gouvernail, au flot qui en poussa et en appliqua une extrémité sur la grande Douvre pendant que les gonds de corde retenaient sur la petite Douvre l’autre extrémité, opéra sur la grande Douvre, au moyen des clous d’attente plantés d’avance, la même fixation que sur la petite, amarra solidement cette vaste plaque de bois au double pilier du goulet, croisa sur ce barrage une chaîne comme un baudrier sur une cuirasse, et en moins d’une heure cette clôture se dressa contre la marée, et la ruelle de l’écueil fut fermée comme par une porte.

Cette puissante applique, lourde masse de poutres et de planches, qui, à plat eût été un radeau, et, debout, était un mur, avait, le flot aidant, été maniée par Gilliatt avec une dextérité de saltimbanque. On pourrait presque dire que le tour était fait avant que la mer montante eût eu le temps de s’en apercevoir.

C’était un de ces cas où Jean Bart eût dit le fameux mot qu’il adressait au flot de la mer chaque fois qu’il esquivait un naufrage : attrapé, l’anglais ! On sait que quand Jean Bart voulait insulter l’océan, il l’appelait l’anglais.

Le détroit barré, Gilliatt songea à la panse. Il dévida assez de câble sur les deux ancres pour qu’elle pût monter avec la marée. Opération analogue à ce que les anciens marins appelaient « mouiller avec des embossures ». Dans tout ceci, Gilliatt n’était pas pris au dépourvu ; le cas était prévu ; un homme du métier l’eût reconnu à deux poulies de guinderesse frappées en galoche à l’arrière de la panse, dans lesquelles passaient deux grelins dont les bouts étaient en ralingue aux organeaux des deux ancres.

Cependant le flux avait grossi ; la demi-montée s’était faite ; c’est à ce moment que les chocs des lames de la marée, même paisible, peuvent être rudes. Ce que Gilliatt avait combiné se réalisa. Le flot roulait violemment vers le barrage, le rencontrait, s’y enflait, et passait dessous. Au dehors, c’était la houle, au dedans l’infiltration. Gilliatt avait imaginé quelque chose comme les fourches caudines de la mer. La marée était vaincue.

VIII

PÉRIPÉTIE PLUTÔT QUE DÉNOÛMENT

Le moment redoutable était venu.

Il s’agissait maintenant de mettre la machine dans la barque.

Gilliatt fut pensif quelques instants, tenant le coude de son bras gauche dans sa main droite et son front dans sa main gauche.

Puis il monta sur l’épave dont une partie, la machine, devait se détacher, et dont l’autre partie, la carcasse, devait demeurer.

Il coupa les quatre élingues qui fixaient à tribord et à bâbord à la muraille de la Durande les quatre chaînes de la cheminée. Les élingues n’étant que de la corde, son couteau en vint à bout.

Les quatre chaînes, libres et sans attache, vinrent pendre le long de la cheminée.

De l’épave il monta dans l’appareil construit par lui, frappa du pied sur les poutres, inspecta les moufles, regarda les poulies, toucha les câbles, examina les rallonges, s’assura que le funin blanc n’était pas mouillé profondément, constata que rien ne manquait et que rien ne fléchissait, puis, sautant du haut des hiloires sur le pont, il prit position, près du cabestan, dans la partie de la Durande qui devait rester accrochée aux Douvres. C’était là son poste de travail.

Grave, ému seulement de l’émotion utile, il jeta un dernier coup d’œil sur les palans, puis saisit une lime et se mit à scier la chaîne qui tenait tout en suspens.

On entendait le grincement de la lime dans le grondement de la mer.

La chaîne du cabestan, rattachée au palanguin régulateur, était à la portée de Gilliatt, tout près de sa main.

Tout à coup il y eut un craquement. Le chaînon que mordait la lime, plus qu’à moitié entamé, venait de se rompre ; tout l’appareil entrait en branle. Gilliatt n’eut que le temps de se jeter sur le palanguin.

La chaîne cassée fouetta le rocher, les huit câbles se tendirent, tout le bloc scié et coupé s’arracha de l’épave, le ventre de la Durande s’ouvrit, le plancher de fer de la machine pesant sur les câbles apparut sous la quille.

Si Gilliatt n’eût pas empoigné à temps le palanguin, c’était une chute. Mais sa main terrible était là ; ce fut une descente.

Quand le frère de Jean Bart, Pieter Bart, ce puissant et sagace ivrogne, ce pauvre pêcheur de Dunkerque qui tutoyait le grand amiral de France, sauva la galère Langeron en perdition dans la baie d’Ambleteuse, quand, pour tirer cette lourde masse flottante du milieu des brisants de la baie furieuse, il lia la grande voile en rouleau avec des joncs marins, quand il voulut que ce fût ces roseaux qui, en se cassant d’eux-mêmes, donnassent au vent la voile à enfler, il se fia à la rupture des roseaux comme Gilliatt à la fracture de la chaîne, et ce fut la même hardiesse bizarre couronnée du même succès surprenant.

Le palanguin, saisi par Gilliatt, tint bon et opéra admirablement. Sa fonction, on s’en souvient, était l’amortissement des forces, ramenées de plusieurs à une seule, et réduites à un mouvement d’ensemble. Ce palanguin avait quelque rapport avec une patte de bouline ; seulement, au lieu d’orienter une voile, il équilibrait un mécanisme.

Gilliatt, debout et le poing au cabestan, avait, pour ainsi dire, la main sur le pouls de l’appareil.

Ici l’invention de Gilliatt éclata.

Une remarquable coïncidence de forces se produisit.

Pendant que la machine de la Durande, détachée en bloc, descendait vers la panse, la panse montait vers la machine. L’épave et le bateau sauveteur, s’entr’aidant en sens inverse, allaient au-devant l’un de l’autre. Ils venaient se chercher et s’épargnaient la moitié du travail.

Le flux, se gonflant sans bruit entre les deux Douvres, soulevait l’embarcation et l’approchait de la Durande. La marée était plus que vaincue, elle était domestiquée. L’océan faisait partie du mécanisme.

Le flot montant haussait la panse sans choc, mollement, presque avec précaution et comme si elle eût été de porcelaine.

Gilliatt combinait et proportionnait les deux travaux, celui de l’eau et celui de l’appareil, et, immobile au cabestan, espèce de statue redoutable obéie par tous les mouvements à la fois, réglait la lenteur de la descente sur la lenteur de la montée.

Pas de secousse dans le flot, pas de saccade dans les palans. C’était une étrange collaboration de toutes les forces naturelles, soumises. D’un côté, la gravitation, apportant la machine ; de l’autre, la marée, apportant la barque. L’attraction des astres, qui est le flux, et l’attraction du globe, qui est la pesanteur, semblaient s’entendre pour servir Gilliatt. Leur subordination n’avait pas d’hésitation ni de temps d’arrêt, et, sous la pression d’une âme, ces puissances passives devenaient des auxiliaires actifs. De minute en minute l’œuvre avançait ; l’intervalle entre la panse et l’épave diminuait insensiblement. L’approche se faisait en silence et avec une sorte de terreur de l’homme qui était là. L’élément recevait un ordre et l’exécutait.

Presque au moment précis où le flux cessa de s’élever, les câbles cessèrent de se dévider. Subitement, mais sans commotion, les moufles s’arrêtèrent. La machine, comme posée par une main, avait pris assiette dans la panse. Elle y était droite, debout, immobile, solide. La plaque de soutènement s’appuyait de ses quatre angles et d’aplomb sur la cale.

C’était fait.

Gilliatt regarda, éperdu.

Le pauvre être n’était point gâté par la joie. Il eut le fléchissement d’un immense bonheur. Il sentit tous ses membres plier ; et, devant son triomphe, lui qui n’avait pas eu un trouble jusqu’alors, il se mit à trembler.

Il considéra la panse sous l’épave, et la machine dans la panse. Il semblait n’y pas croire. On eût dit qu’il ne s’attendait pas à ce qu’il avait fait. Un prodige lui était sorti des mains, et il le regardait avec stupeur.

Cet effarement dura peu.

Gilliatt eut le mouvement d’un homme qui se réveille, se jeta sur la scie, coupa les huit câbles, puis, séparé maintenant de la panse, grâce au soulèvement du flux, d’une dizaine de pieds seulement, il y sauta, prit un rouleau de filin, fabriqua quatre élingues, les passa dans les anneaux préparés d’avance, et fixa, des deux côtés, au bord de la panse, les quatre chaînes de la cheminée encore attachées une heure auparavant au bord de la Durande.

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