Les Travailleurs de la mer (page 26)
Les flocons d’écume, volant de toutes parts, ressemblaient à de la laine. L’eau vaste et irritée noyait les rochers, montait dessus, entrait dedans, pénétrait dans le réseau des fissures intérieures, et ressortait des masses granitiques par des fentes étroites, espèces de bouches intarissables qui faisaient dans ce déluge de petites fontaines paisibles. Çà et là des filets d’argent tombaient gracieusement de ces trous dans la mer.
La claire-voie de renfort du barrage de l’est s’achevait. Encore quelques nœuds de corde et de chaîne et le moment approchait où cette clôture pourrait à son tour lutter.
Subitement, une grande clarté se fit, la pluie discontinua, les nuées se désagrégèrent, le vent venait de sauter, une sorte de haute fenêtre crépusculaire s’ouvrit au zénith, et les éclairs s’éteignirent ; on put croire à la fin. C’était le commencement.
La saute de vent était du sud-ouest au nord-est.
La tempête allait reprendre, avec une nouvelle troupe d’ouragans. Le nord allait donner, assaut violent. Les marins nomment cette reprise redoutée la rafale de la renverse. Le vent du sud a plus d’eau, le vent du nord a plus de foudre.
L’agression maintenant, venant de l’est, allait s’adresser au point faible.
Cette fois Gilliatt se dérangea de son travail. Il regarda.
Il se plaça debout sur une saillie de rocher en surplomb derrière la deuxième claire-voie presque terminée. Si la première claie du brise-lames était emportée, elle défoncerait la seconde, pas consolidée encore, et, sous cette démolition, elle écraserait Gilliatt. Gilliatt, à la place qu’il venait de choisir, serait broyé avant de voir la panse et la machine et toute son œuvre s’abîmer dans cet engouffrement. Telle était l’éventualité. Gilliatt l’acceptait, et, terrible, la voulait.
Dans ce naufrage de toutes ses espérances, mourir d’abord, c’est ce qu’il lui fallait ; mourir le premier ; car la machine lui faisait l’effet d’une personne. Il releva de sa main gauche ses cheveux collés sur ses yeux par la pluie, étreignit à pleine poignée son bon marteau, se pencha en arrière, menaçant lui-même, et attendit.
Il n’attendit pas longtemps.
Un éclat de foudre donna le signal, l’ouverture pâle du zénith se ferma, une bouffée d’averse se précipita, tout redevint obscur, et il n’y eut plus de flambeau que l’éclair. La sombre attaque arrivait.
Une puissante houle, visible dans les coups sur coups de l’éclair, se leva à l’est au delà du rocher l’Homme. Elle ressemblait à un gros rouleau de verre. Elle était glauque et sans écume et barrait toute la mer. Elle avançait vers le brise-lames. En approchant, elle s’enflait, c’était on ne sait quel large cylindre de ténèbres roulant sur l’océan. Le tonnerre grondait sourdement.
Cette houle atteignit le rocher l’Homme, s’y cassa en deux, et passa outre. Les deux tronçons rejoints ne firent plus qu’une montagne d’eau, et, de parallèle qu’elle était au brise-lames, elle y devint perpendiculaire. C’était une vague qui avait la forme d’une poutre.
Ce bélier se jeta sur le brise-lames. Le choc fut rugissant. Tout s’effaça dans de l’écume.
On ne peut se figurer, si on ne les a vues, ces avalanches de neige que la mer s’ajoute, et sous lesquelles elle engloutit des rochers de plus de cent pieds de haut, tels, par exemple, que le Grand Anderlo à Guernesey et le Pinacle à Jersey. À Sainte-Marie de Madagascar, elle saute par-dessus la pointe de Tintingue.
Pendant quelques instants, le paquet de mer aveugla tout. Il n’y eut plus rien de visible qu’un entassement furieux, une bave démesurée, la blancheur du linceul tournoyant au vent du sépulcre, un amas de bruit et d’orage sous lequel l’extermination travaillait.
L’écume se dissipa. Gilliatt était debout.
Le barrage avait tenu bon. Pas une chaîne rompue, pas un clou déplanté. Le barrage avait montré sous l’épreuve les deux qualités du brise-lames ; il avait été souple comme une claie et solide comme un mur. La houle s’y était dissoute en pluie.
Un ruissellement d’écume, glissant le long des zigzags du détroit, alla mourir sous la panse.
L’homme qui avait fait cette muselière à l’océan ne se reposa pas.
L’orage heureusement divagua pendant quelque temps. L’acharnement des vagues revint aux parties murées de l’écueil. Ce fut un répit. Gilliatt en profita pour compléter la claire-voie d’arrière.
La journée s’acheva dans ce labeur. La tourmente continuait ses violences sur le flanc de l’écueil avec une solennité lugubre. L’urne d’eau et l’urne de feu qui sont dans les nuées se versaient sans se vider. Les ondulations hautes et basses du vent ressemblaient aux mouvements d’un dragon.
Quand la nuit vint, elle y était déjà ; on ne s’en aperçut pas.
Du reste, ce n’était point l’obscurité complète. Les tempêtes, illuminées et aveuglées par l’éclair, ont des intermittences de visible et d’invisible. Tout est blanc, puis tout est noir. On assiste à la sortie des visions et à la rentrée des ténèbres.
Une zone de phosphore, rouge de la rougeur boréale, flottait comme un haillon de flamme spectrale derrière les épaisseurs de nuages. Il en résultait un vaste blêmissement. Les largeurs de la pluie étaient lumineuses.
Ces clartés aidaient Gilliatt et le dirigeaient. Une fois il se tourna et dit à l’éclair : Tiens-moi la chandelle.
Il put, à cette lueur, exhausser la claire-voie d’arrière plus haut encore que la claire-voie d’avant. Le brise-lames se trouva presque complet. Comme Gilliatt amarrait à l’étrave culminante un câble de renfort, la bise lui souffla en plein dans le visage. Ceci lui fit dresser la tête. Le vent rentrait dans le défilé. Le vent s’était brusquement replacé au nord-est. L’assaut du goulet de l’est recommençait. Gilliatt jeta les yeux au large. Le brise-lames allait être encore assailli. Un nouveau coup de mer venait.
Cette lame fut rudement assenée ; une deuxième la suivit, puis une autre et une autre encore, cinq ou six en tumulte, presque ensemble ; enfin une dernière, épouvantable.
Celle-ci, qui était comme un total de forces, avait on ne sait quelle figure d’une chose vivante. Il n’aurait pas été malaisé d’imaginer dans cette intumescence et dans cette transparence des aspects d’ouïes et de nageoires. Elle s’aplatit et se broya sur le brise-lames. Sa forme presque animale s’y déchira dans un rejaillissement. Ce fut, sur ce bloc de rochers et de charpentes, quelque chose comme le vaste écrasement d’une hydre. La houle en mourant dévastait. Le flot paraissait se cramponner et mordre. Un profond tremblement remua l’écueil. Des grognements de bête s’y mêlaient. L’écume ressemblait à la salive d’un léviathan.
L’écume retombée laissa voir un ravage. Cette dernière escalade avait fait de la besogne. Cette fois le brise-lames avait souffert. Une longue et lourde poutre, arrachée de la claire-voie d’avant, avait été lancée par-dessus le barrage d’arrière, sur la roche en surplomb choisie un moment par Gilliatt pour poste de combat. Par bonheur, il n’y était point remonté. Il eût été tué roide.
Il y eut dans la chute de ce poteau une singularité qui, en empêchant le madrier de rebondir, sauva Gilliatt des ricochets et des contre-coups. Elle lui fut même utile encore, comme on va le voir, d’une autre façon.
Entre la roche en saillie et l’escarpement intérieur du défilé, il y avait un intervalle, un grand hiatus assez semblable à l’entaille d’une hache ou à l’alvéole d’un coin. Une des extrémités du madrier jeté en l’air par le flot s’était en tombant engagée dans cet hiatus. L’hiatus s’en était élargi.
Une idée vint à Gilliatt.
Peser sur l’autre extrémité.
Le madrier, pris par un bout dans la fente du rocher qu’il avait agrandie, en sortait droit comme un bras tendu. Cette espèce de bras s’allongeait parallèlement à la façade intérieure du défilé, et l’extrémité libre du madrier s’éloignait de ce point d’appui d’environ dix-huit ou vingt pouces. Bonne distance pour l’effort à faire.
Gilliatt s’arc-bouta des pieds, des genoux et des poings à l’escarpement et s’adossa des deux épaules au levier énorme. La poutre était longue, ce qui augmentait la puissance de la pesée. La roche était déjà ébranlée. Pourtant Gilliatt dut s’y reprendre à quatre fois. Il lui ruisselait des cheveux autant de sueur que de pluie. Le quatrième effort fut frénétique. Il y eut un rauquement dans le rocher, l’hiatus prolongé en fissure s’ouvrit comme une mâchoire, et la lourde masse tomba dans l’étroit entre-deux du défilé avec un bruit terrible, réplique aux coups de foudre.
Elle tomba droite, si cette expression est possible, c’est-à-dire sans se casser.
Qu’on se figure un menhir précipité tout d’une pièce.
La poutre-levier suivit le rocher, et Gilliatt, tout cédant à la fois sous lui, faillit lui-même tomber.
Le fond était très comblé de galets en cet endroit et il y avait peu d’eau. Le monolithe, dans un clapotement d’écume qui éclaboussa Gilliatt, se coucha entre les deux grandes roches parallèles du défilé et fit une muraille transversale, sorte de trait d’union des deux escarpements. Ses deux bouts touchaient ; il était un peu trop long, et son sommet qui était de roche mousse s’écrasa en s’emboîtant. Il résulta de cette chute un cul-de-sac singulier, qu’on peut voir encore aujourd’hui. L’eau derrière cette barre de pierre est presque toujours tranquille.
C’était là un rempart plus invincible encore que le panneau de l’avant de la Durande ajusté entre les deux Douvres.
Ce barrage intervint à propos.
Les coups de mer avaient continué. La vague s’opiniâtre toujours sur l’obstacle. La première claire-voie entamée commençait à se désarticuler. Une maille défaite à un brise-lames est une grave avarie. L’élargissement du trou est inévitable, et nul moyen d’y remédier sur place. La houle emporterait le travailleur.
Une décharge électrique, qui illumina l’écueil, dévoila à Gilliatt le dégât qui se faisait dans le brise-lames, les poutres déjetées, les bouts de corde et les bouts de chaîne commençant à jouer dans le vent, une déchirure au centre de l’appareil. La deuxième claire-voie était intacte.
Le bloc de pierre, si puissamment jeté par Gilliatt dans l’entre-deux derrière le brise-lames, était la plus solide des barrières, mais avait un défaut ; il était trop bas. Les coups de mer ne pouvaient le rompre, mais pouvaient le franchir.
Il ne fallait point songer à l’exhausser. Des masses rocheuses seules pouvaient être utilement superposées à ce barrage de pierre ; mais comment les détacher, comment les traîner, comment les soulever, comment les étager, comment les fixer ? On ajoute des charpentes ! On n’ajoute pas des rochers.
Gilliatt n’était pas Encelade.
Le peu d’élévation de ce petit isthme de granit préoccupait Gilliatt.
Ce défaut ne tarda point à se faire sentir. Les rafales ne quittaient plus le brise-lames ; elles faisaient plus que s’acharner, on eût dit qu’elles s’appliquaient. On entendait sur cette charpente cahotée une sorte de piétinement.
Tout à coup un tronçon d’hiloire, détaché de cette dislocation, sauta au delà de la deuxième claire-voie, vola par-dessus la roche transversale, et alla s’abattre dans le défilé, où l’eau le saisit et l’emporta dans les sinuosités de la ruelle. Gilliatt l’y perdit de vue. Il est probable que le morceau de poutre alla heurter la panse. Heureusement, dans l’intérieur de l’écueil, l’eau, enfermée de toutes parts, se ressentait à peine du bouleversement extérieur. Il y avait peu de flot, et le choc ne put être très rude. Gilliatt du reste n’avait pas le temps de s’occuper de cette avarie, s’il y avait avarie ; tous les dangers se levaient à la fois, la tempête se concentrait sur le point vulnérable, l’imminence était devant lui.
L’obscurité fut un moment profonde, l’éclair s’interrompit, connivence sinistre ; la nuée et la vague ne firent qu’un ; il y eut un coup sourd.
Ce coup fut suivi d’un fracas.
Gilliatt avança la tête. La claire-voie, qui était le front du barrage, était défoncée. On voyait les pointes de poutres bondir dans la vague. La mer se servait du premier brise-lames pour battre en brèche le second.
Gilliatt éprouva ce qu’éprouverait un général qui verrait son avant-garde ramenée.
Le deuxième rang de poutres résista au choc. L’armature d’arrière était fortement liée et contrebutée. Mais la claire-voie rompue était pesante, elle était à la discrétion des flots qui la lançaient, puis la reprenaient, les ligatures qui lui restaient l’empêchaient de s’émietter et lui maintenaient tout son volume, et les qualités que Gilliatt lui avait données comme appareil de défense aboutissaient à en faire un excellent engin de destruction. De bouclier elle était devenue massue. En outre les cassures la hérissaient, des bouts de solives lui sortaient de partout, et elle était comme couverte de dents et d’éperons. Pas d’arme contondante plus redoutable et plus propre à être maniée par la tempête.
Elle était le projectile et la mer était la catapulte.
Les coups se succédaient avec une sorte de régularité tragique. Gilliatt, pensif derrière cette porte barricadée par lui, écoutait ces frappements de la mort voulant entrer.
Il réfléchissait amèrement que, sans cette cheminée de la Durande si fatalement retenue par l’épave, il serait en cet instant-là même, et depuis le matin, rentré à Guernesey, et au port, avec la panse en sûreté et la machine sauvée.
La chose redoutée se réalisa. L’effraction eut lieu. Ce fut comme un râle. Toute la charpente du brise-lames à la fois, les deux armatures confondues et broyées ensemble, vint, dans une trombe de houle, se ruer sur le barrage de pierre comme un chaos sur une montagne, et s’y arrêta. Cela ne fut plus qu’un enchevêtrement, informe broussaille de poutres, pénétrable aux flots mais les pulvérisant encore. Ce rempart vaincu agonisait héroïquement. La mer l’avait fracassé, et il brisait la mer. Renversé, il demeurait, dans une certaine mesure, efficace. La roche formant barrage, obstacle sans recul possible, le retenait par le pied. Le défilé était, nous l’avons dit, très étroit sur ce point ; la rafale victorieuse avait refoulé, mêlé et pilé tout le brise-lames en bloc dans cet étranglement ; la violence même de la poussée, en tassant la masse et en enfonçant les fractures les unes dans les autres, avait fait de cette démolition un écrasement solide. C’était détruit et inébranlable. Quelques pièces de bois seulement s’arrachèrent. Le flot les dispersa. Une passa en l’air très près de Gilliatt. Il en sentit le vent sur son front.
Mais quelques lames, ces grosses lames qui dans les tourmentes reviennent avec une périodicité imperturbable, sautaient par-dessus la ruine du brise-lames. Elles retombaient dans le défilé, et, en dépit des coudes que faisait la ruelle, elles y soulevaient l’eau. Le flot du détroit commençait à remuer fâcheusement. Le baiser obscur des vagues aux rochers s’accentuait.
Comment empêcher à présent cette agitation de se propager jusqu’à la panse ?
Il ne faudrait pas beaucoup de temps à ces rafales pour mettre toute l’eau intérieure en tempête, et, en quelques coups de mer, la panse serait éventrée, et la machine coulée.
Gilliatt songeait, frémissant.
Mais il ne se déconcertait point. Pas de déroute possible pour cette âme.
L’ouragan maintenant avait trouvé le joint et s’engouffrait frénétiquement entre les deux murailles du détroit.
Tout à coup retentit et se prolongea dans le défilé, à quelque distance en arrière de Gilliatt, un craquement, plus effrayant que tout ce que Gilliatt avait encore entendu.
C’était du côté de la panse.
Quelque chose de funeste se passait là.
Gilliatt y courut.
Du goulet de l’est, où il était, il ne pouvait voir la panse à cause des zigzags de la ruelle. Au dernier tournant il s’arrêta, et attendit un éclair.
L’éclair arriva et lui montra la situation.
Au coup de mer sur le goulet de l’est avait répondu un coup de vent sur le goulet de l’ouest. Un désastre s’y ébauchait.
La panse n’avait point d’avarie visible ; affourchée comme elle était, elle donnait peu de prise ; mais la carcasse de la Durande était en détresse.
Cette ruine, dans une telle tempête, présentait de la surface. Elle était toute hors de l’eau, en l’air, offerte. Le trou que lui avait pratiqué Gilliatt pour en extraire la machine, achevait d’affaiblir la coque. La poutre de quille était coupée. Ce squelette avait la colonne vertébrale rompue.
L’ouragan avait soufflé dessus.
Il n’en avait point fallu davantage. Le tablier du pont s’était plié comme un livre qui s’ouvre. Le démembrement s’était fait. C’était ce craquement qui, à travers la tourmente, était parvenu aux oreilles de Gilliatt.
Ce qu’il vit en approchant paraissait presque irrémédiable.
L’incision carrée opérée par lui était devenue une plaie. De cette coupure le vent avait fait une fracture. Cette brisure transversale séparait l’épave en deux. La partie postérieure, voisine de la panse, était demeurée solide dans son étau de rochers. La partie antérieure, celle qui faisait face à Gilliatt, pendait. Une fracture, tant qu’elle tient, est un gond. Cette masse oscillait sur ses cassures comme sur des charnières, et le vent la balançait avec un bruit redoutable.
Heureusement la panse n’était plus dessous.
Mais ce balancement ébranlait l’autre moitié de la coque encore incrustée et immobile entre les deux Douvres. De l’ébranlement à l’arrachement il n’y a pas loin. Sous l’opiniâtreté du vent, la partie disloquée pouvait subitement entraîner l’autre, qui touchait presque à la panse, et tout, la panse avec la machine, s’engloutirait sous cet effondrement.
Gilliatt avait cela devant les yeux.
C’était la catastrophe.
Comment la détourner ?
Gilliatt était de ceux qui du danger même font jaillir le secours. Il se recueillit un moment.
Gilliatt alla à son arsenal et prit sa hache.
Le marteau avait bien travaillé, c’était le tour de la cognée.
Puis Gilliatt monta sur l’épave. Il prit pied sur la partie du tablier qui n’avait pas fléchi, et, penché au-dessus du précipice de l’entre-deux des Douvres, il se mit à achever les poutres brisées et à couper ce qui restait d’attaches à la coque pendante.
Consommer la séparation des deux tronçons de l’épave, délivrer la moitié restée solide, jeter au flot ce que le vent avait saisi, faire la part à la tempête, telle était l’opération. Elle était plus périlleuse que malaisée. La moitié pendante de la coque, tirée par le vent et par son poids, n’adhérait que par quelques points. L’ensemble de l’épave ressemblait à un diptyque dont un volet à demi décloué battrait l’autre. Cinq ou six pièces de la membrure seulement, pliées et éclatées, mais non rompues, tenaient encore. Leurs fractures criaient et s’élargissaient à chaque va-et-vient de la bise, et la hache n’avait pour ainsi dire qu’à aider le vent. Ce peu d’attaches, qui faisait la facilité de ce travail, en faisait aussi le danger. Tout pouvait crouler à la fois sous Gilliatt.
L’orage atteignait son paroxysme. La tempête n’avait été que terrible, elle devint horrible. La convulsion de la mer gagna le ciel. La nuée jusque-là avait été souveraine, elle semblait exécuter ce qu’elle voulait, elle donnait l’impulsion, elle versait la folie aux vagues, tout en gardant on ne sait quelle lucidité sinistre. En bas c’était de la démence, en haut c’était de la colère. Le ciel est le souffle, l’océan n’est que l’écume. De là l’autorité du vent. L’ouragan est génie. Cependant l’ivresse de sa propre horreur l’avait troublé. Il n’était plus que tourbillon. C’était l’aveuglement enfantant la nuit.
Il y a dans les tourmentes un moment insensé ; c’est pour le ciel une espèce de montée au cerveau. L’abîme ne sait plus ce qu’il fait. Il foudroie à tâtons. Rien de plus affreux. C’est l’heure hideuse. La trépidation de l’écueil était à son comble. Tout orage a une mystérieuse orientation ; à cet instant-là, il la perd. C’est le mauvais endroit de la tempête. À cet instant-là, le vent, disait Thomas Fuller, est un fou furieux. C’est à cet instant-là que se fait dans les tempêtes cette dépense continue d’électricité que Piddington appelle la cascade d’éclairs. C’est à cet instant-là qu’au plus noir de la nuée apparaît, on ne sait pourquoi, pour espionner l’effarement universel, ce cercle de lueur bleue que les vieux marins espagnols nommaient l’œil de tempête, el ojo de tempestad. Cet œil lugubre était sur Gilliatt.
Gilliatt de son côté regardait la nuée. Maintenant il levait la tête. Après chaque coup de cognée, il se dressait, hautain. Il était, ou il semblait être, trop perdu pour que l’orgueil ne lui vînt pas. Désespérait-il ? Non. Devant le suprême accès de rage de l’océan, il était aussi prudent que hardi. Il ne mettait le pied dans l’épave que sur les points solides. Il se risquait et se préservait. Lui aussi était à son paroxysme. Sa vigueur avait décuplé. Il était éperdu d’intrépidité. Ses coups de cognée sonnaient comme des défis. Il paraissait avoir gagné en lucidité ce que la tempête avait perdu. Conflit pathétique. D’un côté l’intarissable, de l’autre l’infatigable. C’était à qui ferait lâcher prise à l’autre. Les nuées terribles modelaient dans l’immensité des masques de gorgones, tout le dégagement d’intimidation possible se produisait, la pluie venait des vagues, l’écume venait des nuages, les fantômes du vent se courbaient, des faces de météores s’empourpraient et s’éclipsaient, et l’obscurité était monstrueuse après ces évanouissements ; il n’y avait plus qu’un versement, arrivant de tous les côtés à la fois ; tout était ébullition ; l’ombre en masse débordait ; les cumulus chargés de grêle, déchiquetés, couleur cendre, paraissaient pris d’une espèce de frénésie giratoire, il y avait en l’air un bruit de pois secs secoués dans un crible, les électricités inverses observées par Volta faisaient de nuage à nuage leur jeu fulminant, les prolongements de la foudre étaient épouvantables, les éclairs s’approchaient tout près de Gilliatt. Il semblait étonner l’abîme. Il allait et venait sur la Durande branlante, faisant trembler le pont sous son pas, frappant, taillant, coupant, tranchant, la hache au poing, blême aux éclairs, échevelé, pieds nus, en haillons, la face couverte des crachats de la mer, grand dans ce cloaque de tonnerres.
Contre le délire des forces, l’adresse seule peut lutter. L’adresse était le triomphe de Gilliatt. Il voulait une chute ensemble de tout le débris disloqué. Pour cela il affaiblissait les fractures charnières sans les rompre tout à fait, laissant quelques fibres qui soutenaient le reste. Subitement il s’arrêta, tenant la cognée haute. L’opération était à point. Le morceau entier se détacha.
Cette moitié de la carcasse de l’épave coula entre les deux Douvres, au-dessous de Gilliatt debout sur l’autre moitié, penché et regardant. Elle plongea perpendiculairement dans l’eau, éclaboussa les rochers, et s’arrêta dans l’étranglement avant de toucher le fond. Il en resta assez hors de l’eau pour dominer le flot de plus de douze pieds ; le tablier vertical faisait muraille entre les deux Douvres ; comme la roche jetée en travers un peu plus haut dans le détroit, il laissait à peine filtrer un glissement d’écume à ses deux extrémités ; et ce fut la cinquième barricade improvisée par Gilliatt contre la tempête dans cette rue de la mer.
L’ouragan, aveugle, avait travaillé à cette barricade dernière.
Il était heureux que le resserrement des parois eût empêché ce barrage d’aller jusqu’au fond. Cela lui laissait plus de hauteur ; en outre l’eau pouvait passer sous l’obstacle, ce qui soutirait de la force aux lames. Ce qui passe par-dessous ne saute point par-dessus. C’est là, en partie, le secret du brise-lames flottant.
Désormais, quoi que fît la nuée, rien n’était à craindre pour la panse et la machine. L’eau ne pouvait plus bouger autour d’elles. Entre la clôture des Douvres qui les couvrait à l’ouest et le nouveau barrage qui les protégeait à l’est, aucun coup de mer ni de vent ne pouvait les atteindre.