Les Travailleurs de la mer (page 25)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Travailleurs de la mer · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les espaces frémissants subissent leurs voies de fait. Ce qui se passe dans ces grands abandons est inexprimable. Quelqu’un d’équestre est mêlé à l’ombre. L’air fait un bruit de forêt. On n’aperçoit rien, et l’on entend des cavaleries. Il est midi, tout à coup il fait nuit ; un tornado passe ; il est minuit, tout à coup il fait jour ; l’effluve polaire s’allume. Des tourbillons alternent en sens inverse, sorte de danse hideuse, trépignement des fléaux sur l’élément. Un nuage trop lourd se casse par le milieu, et tombe en morceaux dans la mer. D’autres nuages, pleins de pourpre, éclairent et grondent, puis s’obscurcissent lugubrement ; le nuage vidé de foudre noircit, c’est un charbon éteint. Des sacs de pluie se crèvent en brume. Là une fournaise où il pleut ; là une onde d’où se dégage un flamboiement. Les blancheurs de la mer sous l’averse éclairent des lointains surprenants ; on voit se déformer des épaisseurs où errent des ressemblances. Des nombrils monstrueux creusent les nuées. Les vapeurs tournoient, les vagues pirouettent ; les naïades ivres roulent ; à perte de vue, la mer massive et molle se meut sans se déplacer ; tout est livide ; des cris désespérés sortent de cette pâleur.

Au fond de l’obscurité inaccessible, de grandes gerbes d’ombre frissonnent. Par moments, il y a paroxysme. La rumeur devient tumulte, de même que la vague devient houle. L’horizon, superposition confuse de lames, oscillation sans fin, murmure en basse continue ; des jets de fracas y éclatent bizarrement ; on croit entendre éternuer des hydres. Des souffles froids surviennent, puis des souffles chauds. La trépidation de la mer annonce une épouvante qui s’attend à tout. Inquiétude. Angoisse. Terreur profonde des eaux. Subitement, l’ouragan, comme une bête, vient boire à l’océan ; succion inouïe ; l’eau monte vers la bouche invisible, une ventouse se forme, la tumeur enfle ; c’est la trombe, le prester des anciens, stalactite en haut, stalagmite en bas, double cône inverse tournant, une pointe en équilibre sur l’autre, baiser de deux montagnes, une montagne d’écume qui s’élève, une montagne de nuée qui descend ; effrayant coït de l’onde et de l’ombre. La trombe, comme la colonne de la bible, est ténébreuse le jour et lumineuse la nuit. Devant la trombe le tonnerre se tait. Il semble qu’il ait peur.

Le vaste trouble des solitudes a une gamme ; crescendo redoutable : le grain, la rafale, la bourrasque, l’orage, la tourmente, la tempête, la trombe ; les sept cordes de la lyre des vents, les sept notes de l’abîme. Le ciel est une largeur, la mer est une rondeur ; une haleine passe, il n’y a plus rien de tout cela, tout est furie et pêle-mêle.

Tels sont ces lieux sévères.

Les vents courent, volent, s’abattent, finissent, recommencent, planent, sifflent, mugissent, rient ; frénétiques, lascifs, effrénés, prenant leurs aises sur la vague irascible. Ces hurleurs ont une harmonie. Ils font tout le ciel sonore. Ils soufflent dans la nuée comme dans un cuivre, ils embouchent l’espace ; et ils chantent dans l’infini, avec toutes les voix amalgamées des clairons, des buccins, des olifants, des bugles et des trompettes, une sorte de fanfare prométhéenne. Qui les entend écoute Pan. Ce qu’il y a d’effroyable, c’est qu’ils jouent. Ils ont une colossale joie composée d’ombre. Ils font dans les solitudes la battue des navires. Sans trêve, jour et nuit, en toute saison, au tropique comme au pôle, en sonnant dans leur trompe éperdue, ils mènent, à travers les enchevêtrements de la nuée et de la vague, la grande chasse noire des naufrages. Ils sont des maîtres de meutes. Ils s’amusent. Ils font aboyer après les roches les flots, ces chiens. Ils combinent les nuages, et les désagrègent. Ils pétrissent, comme avec des millions de mains, la souplesse de l’eau immense.

L’eau est souple parce qu’elle est incompressible. Elle glisse sous l’effort. Chargée d’un côté, elle échappe de l’autre. C’est ainsi que l’eau se fait l’onde. La vague est sa liberté.

III

EXPLICATION DU BRUIT ÉCOUTÉ PAR GILLIATT

La grande venue des vents vers la terre se fait aux équinoxes. À ces époques la balance du tropique et du pôle bascule, et la colossale marée atmosphérique verse son flux sur un hémisphère et son reflux sur l’autre. Il y a des constellations qui signifient ces phénomènes, la Balance, le Verseau.

C’est l’heure des tempêtes.

La mer attend, et garde le silence.

Quelquefois le ciel a mauvaise mine. Il est blafard, une grande panne obscure l’obstrue. Les marins regardent avec anxiété l’air fâché de l’ombre.

Mais c’est son air satisfait qu’ils redoutent le plus. Un ciel riant d’équinoxe, c’est l’orage faisant patte de velours. Par ces ciels-là, la tour des pleureuses d’Amsterdam s’emplissait de femmes examinant l’horizon.

Quand la tempête vernale ou automnale tarde, c’est qu’elle fait un plus gros amas. Elle thésaurise pour le ravage. Méfiez-vous des arrérages. Ango disait : La mer est bonne payeuse. Quand l’attente est trop longue, la mer ne trahit son impatience que par plus de calme. Seulement la tension magnétique se manifeste par ce qu’on pourrait nommer l’inflammation de l’eau. Des lueurs sortent de la vague. Air électrique, eau phosphorique. Les matelots se sentent harassés. Cette minute est particulièrement périlleuse pour les iron-clads ; leur coque de fer peut produire de fausses indications du compas, et les perdre. Le steamer transatlantique l’Yowa a péri ainsi.

Pour ceux qui sont en familiarité avec la mer, son aspect, dans ces instants-là, est étrange ; on dirait qu’elle désire et craint le cyclone. De certains hyménées, d’ailleurs fort voulus par la nature, sont accueillis de cette façon. La lionne en rut fuit devant le lion. La mer, elle aussi, est en chaleur. De là son tremblement.

L’immense mariage va se faire.

Ce mariage, comme les noces des anciens empereurs, se célèbre par des exterminations. C’est une fête avec assaisonnement de désastres.

Cependant, de là-bas, du large, des latitudes inexpugnables, du livide horizon des solitudes, du fond de la liberté sans bornes, les vents arrivent.

Faites attention, voilà le fait équinoxial.

Une tempête, cela se complote. La vieille mythologie entrevoyait ces personnalités indistinctes mêlées à la grande nature diffuse. Éole se concerte avec Borée. L’entente de l’élément avec l’élément est nécessaire. Ils se distribuent la tâche. On a des impulsions à donner à la vague, au nuage, à l’effluve ; la nuit est un auxiliaire, il importe de l’employer. On a des boussoles à dérouter, des fanaux à éteindre, des phares à masquer, des étoiles à cacher. Il faut que la mer coopère. Tout orage est précédé d’un murmure. Il y a derrière l’horizon chuchotement préalable des ouragans.

C’est là ce que, dans l’obscurité, au loin, par-dessus le silence effrayé de la mer, on entend.

Ce chuchotement redoutable, Gilliatt l’avait entendu. La phosphorescence avait été le premier avertissement ; ce murmure, le second.

Si le démon légion existe, c’est lui, à coup sûr, qui est le vent.

Le vent est multiple, mais l’air est un.

De là cette conséquence : tout orage est mixte. L’unité de l’air l’exige.

Tout l’abîme est impliqué dans une tempête. L’océan entier est dans une bourrasque. La totalité de ses forces y entre en ligne et y prend part. Une vague, c’est le gouffre d’en bas ; un souffle, c’est le gouffre d’en haut. Avoir affaire à une tourmente, c’est avoir affaire à toute la mer et à tout le ciel.

Messier, l’homme de la marine, l’astronome pensif de la logette de Cluny, disait : Le vent de partout est partout. Il ne croyait point aux vents emprisonnés, même dans les mers closes. Il n’y avait point pour lui de vents méditerranéens. Il disait les reconnaître au passage. Il affirmait que tel jour, à telle heure, le Fohn du lac de Constance, l’antique Favonius de Lucrèce, avait traversé l’horizon de Paris ; tel autre jour le Bora de l’Adriatique ; tel autre jour le Notus giratoire qu’on prétend enfermé dans le rond des Cyclades. Il en spécifiait les effluves. Il ne pensait pas que l’autan qui tourne entre Malte et Tunis et que l’autan qui tourne entre la Corse et les Baléares fussent dans l’impossibilité de s’échapper. Il n’admettait point qu’il y eût des vents ours dans des cages. Il disait : « toute pluie vient du tropique et tout éclair vient du pôle. » Le vent en effet se sature d’électricité à l’intersection des colures, qui marque les extrémités de l’axe, et d’eau à l’équateur ; et il nous apporte de la ligne le liquide et des pôles le fluide.

Ubiquité, c’est le vent.

Ceci ne veut pas dire, certes, que les zones venteuses n’existent pas. Rien n’est plus démontré que ces afflations à courants continus, et un jour la navigation aérienne, servie par les air-navires que nous nommons, par manie du grec, aéroscaphes, en utilisera les lignes principales. La canalisation de l’air par le vent est incontestable, il y a des fleuves de vent, des rivières de vent et des ruisseaux de vent ; seulement les embranchements de l’air se font à l’inverse des embranchements de l’eau ; ce sont les ruisseaux qui sortent des rivières et les rivières qui sortent des fleuves, au lieu d’y tomber ; de là, au lieu de la concentration, la dispersion.

C’est cette dispersion qui fait la solidarité des vents et l’unité de l’atmosphère. Une molécule déplacée déplace l’autre. Tout le vent remue ensemble. À ces profondes causes d’amalgame, ajoutez le relief du globe, trouant l’atmosphère par toutes ses montagnes, faisant des nœuds et des torsions dans les courses du vent, et déterminant dans tous les sens des contre-courants. Irradiation illimitée.

Le phénomène du vent, c’est l’oscillation de deux océans l’un sur l’autre ; l’océan d’air, superposé à l’océan d’eau, s’appuie sur cette fuite et chancelle sur ce tremblement.

L’indivisible ne se met pas dans des compartiments. Il n’y a pas de cloison entre un flot et l’autre. Les îles de la Manche sentent la poussée du cap de Bonne-Espérance. La navigation universelle tient tête à un monstre unique. Toute la mer est la même hydre. Les vagues couvrent la mer d’une sorte de peau de poisson. Océan, c’est Ceto.

Sur cette unité s’abat l’innombrable.

IV

TURBA, TURMA

Pour le compas, il y a trente-deux vents, c’est-à-dire trente-deux directions ; mais ces directions peuvent se subdiviser indéfiniment. Le vent, classé par directions, c’est l’incalculable ; classé par espèces, c’est l’infini.

Homère reculerait devant ce dénombrement.

Le courant polaire heurte le courant tropical. Voilà le froid et le chaud combinés, l’équilibre commence par le choc, l’onde des vents en sort, enflée, éparse, et déchiquetée dans tous les sens en ruissellements farouches. La dispersion des souffles secoue aux quatre coins de l’horizon le prodigieux échevèlement de l’air.

Tous les rumbs sont là ; le vent du Gulf-Stream qui dégorge tant de brume sur Terre-Neuve, le vent du Pérou, région à ciel muet où jamais l’homme n’a entendu tonner, le vent de la Nouvelle-Écosse où vole le grand Auk, Alca impennis, au bec rayé, les tourbillons de Fer des mers de Chine, le vent de Mozambique qui malmène les pangaies et les jonques, le vent électrique du Japon dénoncé par le gong, le vent d’Afrique qui habite entre la montagne de la Table et la montagne du Diable et qui se déchaîne de là, le vent de l’équateur qui passe par-dessus les vents alizés et qui trace une parabole dont le sommet est toujours à l’ouest, le vent plutonien qui sort des cratères et qui est le redoutable souffle de la flamme, l’étrange vent propre au volcan Awu qui fait toujours surgir un nuage olivâtre du Nord, la mousson de Java, contre laquelle sont construites ces casemates qu’on nomme maisons d’ouragan, la bise à embranchements que les anglais appellent bush, buisson, les grains arqués du détroit de Malacca observés par Hosburg, le puissant vent du sud-ouest, nommé Pampero au Chili et Rebojo à Buenos-Ayres, qui emporte le condor en pleine mer et le sauve de la fosse où l’attend, sous une peau de bœuf fraîchement écorché, le sauvage couché sur le dos et bandant son grand arc avec ses pieds, le vent chimique qui, selon Lemery, fait dans la nuée des pierres de tonnerre, l’harmattan des cafres, le chasse-neige polaire, qui s’attelle aux banquises et traîne les glaces éternelles, le vent du golfe de Bengale qui va jusqu’à Nijni-Novogorod saccager le triangle de baraques de bois où se tient la foire d’Asie, le vent des Cordillères, agitateur des grandes vagues et des grandes forêts, le vent des archipels d’Australie où les chasseurs de miel dénichent les ruches sauvages cachées sous les aisselles des branches de l’eucalyptus géant, le siroco, le mistral, le hurricane, les vents de sécheresse, les vents d’inondation, les diluviens, les torrides, ceux qui jettent dans les rues de Gênes la poussière des plaines du Brésil, ceux qui obéissent à la rotation diurne, ceux qui la contrarient et qui font dire à Herera : Malo viento torna contra el sol, ceux qui vont par couples, d’accord pour bouleverser, l’un défaisant ce que fait l’autre, et les vieux vents qui ont assailli Christophe Colomb sur la côte de Veraguas, et ceux qui pendant quarante jours, du 21 octobre au 28 novembre 1520, ont mis en question Magellan abordant le Pacifique, et ceux qui ont démâté l’Armada et soufflé sur Philippe II. D’autres encore, et comment trouver la fin ? Les vents porteurs de crapauds et de sauterelles qui poussent des nuées de bêtes par-dessus l’océan ; ceux qui opèrent ce qu’on appelle « la saute de vent » et qui ont pour fonction d’achever les naufragés, ceux qui, d’un seul coup d’haleine, déplacent la cargaison dans le navire, et le contraignent à continuer sa route penché ; les vents qui construisent les circumcumuli, les vents qui construisent les circumstrati ; les lourds vents aveugles tuméfiés de pluie, les vents de la grêle, les vents de la fièvre, ceux dont l’approche met en ébullition les salses et les solfatares de Calabre, ceux qui font étinceler le poil des panthères d’Afrique rôdant dans les broussailles du cap de Fer, ceux qui viennent secouant hors de leur nuage, comme une langue de trigonocéphale, l’épouvantable éclair à fourche ; ceux qui apportent des neiges noires. Telle est l’armée.

L’écueil Douvres, au moment où Gilliatt construisait son brise-lames, en entendait le galop lointain.

Nous venons de le dire, le Vent, c’est tous les Vents.

Toute cette horde arrivait.

D’un côté, cette légion.

De l’autre, Gilliatt.

V

GILLIATT A L’OPTION

Les mystérieuses forces avaient bien choisi le moment.

Le hasard, s’il existe, est habile.

Tant que la panse avait été remisée dans la crique de l’Homme, tant que la machine avait été emboîtée dans l’épave, Gilliatt était inexpugnable. La panse était en sûreté, la machine était à l’abri ; les Douvres, qui tenaient la machine, la condamnaient à une destruction lente, mais la protégeaient contre une surprise. Dans tous les cas, il restait à Gilliatt une ressource. La machine détruite ne détruisait pas Gilliatt. Il avait la panse pour se sauver.

Mais attendre que la panse fût retirée du mouillage où elle était inaccessible, la laisser s’engager dans le défilé des Douvres, patienter jusqu’à ce qu’elle fût prise, elle aussi, par l’écueil, permettre à Gilliatt d’opérer le sauvetage, le glissement et le transbordement de la machine, ne point entraver ce merveilleux travail qui mettait tout dans la panse, consentir à cette réussite, là était le piège. Là se laissait entrevoir, sorte de linéament sinistre, la sombre ruse de l’abîme.

À cette heure, la machine, la panse, Gilliatt, étaient réunis dans la ruelle de rochers. Ils ne faisaient qu’un. La panse broyée à l’écueil, la machine coulée à fond, Gilliatt noyé, c’était l’affaire d’un effort unique sur un seul point. Tout pouvait être fini à la fois, en même temps, et sans dispersion ; tout pouvait être écrasé d’un coup.

Pas de situation plus critique que celle de Gilliatt.

Le sphinx possible, soupçonné par les rêveurs au fond de l’ombre, semblait lui poser un dilemme.

Reste, ou pars.

Partir était insensé, rester était effrayant.

VI

LE COMBAT

Gilliatt monta sur la grande Douvre.

De là il voyait toute la mer.

L’ouest était surprenant. Il en sortait une muraille. Une grande muraille de nuée, barrant de part en part l’étendue, montait lentement de l’horizon vers le zénith. Cette muraille, rectiligne, verticale, sans une crevasse dans sa hauteur, sans une déchirure à son arête, paraissait bâtie à l’équerre et tirée au cordeau. C’était du nuage ressemblant à du granit. L’escarpement de ce nuage, tout à fait perpendiculaire à l’extrémité sud, fléchissait un peu vers le nord comme une tôle ployée, et offrait le vague glissement d’un plan incliné. Ce mur de brume s’élargissait, et croissait sans que son entablement cessât un instant d’être parallèle à la ligne d’horizon, presque indistincte dans l’obscurité tombante. Cette muraille de l’air montait tout d’une pièce en silence. Pas une ondulation, pas un plissement, pas une saillie qui se déformât ou se déplaçât. Cette immobilité en mouvement était lugubre. Le soleil, blême derrière on ne sait quelle transparence malsaine, éclairait ce linéament d’apocalypse. La nuée envahissait déjà près de la moitié de l’espace. On eût dit l’effrayant talus de l’abîme. C’était quelque chose comme le lever d’une montagne d’ombre entre la terre et le ciel.

C’était en plein jour l’ascension de la nuit.

Il y avait dans l’air une chaleur de poêle. Une buée d’étuve se dégageait de cet amoncellement mystérieux. Le ciel, qui de bleu était devenu blanc, était de blanc devenu gris. On eût dit une grande ardoise. La mer, dessous, terne et plombée, était une autre ardoise énorme. Pas un souffle, pas un flot, pas un bruit. À perte de vue, la mer déserte. Aucune voile d’aucun côté. Les oiseaux s’étaient cachés. On sentait de la trahison dans l’infini.

Le grossissement de toute cette ombre s’amplifiait insensiblement.

La montagne mouvante de vapeurs qui se dirigeait vers les Douvres était un de ces nuages qu’on pourrait appeler les nuages de combat. Nuages louches. À travers ces entassements obscurs, on ne sait quel strabisme vous regarde.

Cette approche était terrible.

Gilliatt examina fixement la nuée et grommela entre ses dents : J’ai soif, tu vas me donner à boire.

Il demeura quelques moments immobile, l’œil attaché sur le nuage. On eût dit qu’il toisait la tempête.

Sa galérienne était dans la poche de sa vareuse, il l’en tira et s’en coiffa. Il prit, dans le trou où il avait si longtemps couché, sa réserve de hardes ; il chaussa les jambières et endossa le suroît, comme un chevalier qui revêt son armure au moment de l’action. On sait qu’il n’avait plus de souliers, mais ses pieds nus étaient endurcis aux rochers.

Cette toilette de guerre faite, il considéra son brise-lames, empoigna vivement la corde à nœuds, descendit du plateau de la Douvre, prit pied sur les roches d’en bas, et courut à son magasin. Quelques instants après, il était au travail. Le vaste nuage muet put entendre ses coups de marteau. Que faisait Gilliatt ? Avec ce qui lui restait de clous, de cordes et de poutres il construisait au goulet de l’est une seconde claire-voie à dix ou douze pieds en arrière de la première.

Le silence était toujours profond. Les brins d’herbe dans les fentes de l’écueil ne bougeaient pas.

Brusquement le soleil disparut. Gilliatt leva la tête.

La nuée montante venait d’atteindre le soleil. Ce fut comme une extinction du jour, remplacé par une réverbération mêlée et pâle.

La muraille de nuée avait changé d’aspect. Elle n’avait plus son unité. Elle s’était froncée horizontalement en touchant au zénith d’où elle surplombait sur le reste du ciel. Elle avait maintenant des étages. La formation de la tempête s’y dessinait comme dans une section de tranchée. On distinguait les couches de la pluie et les gisements de la grêle. Il n’y avait point d’éclair, mais une horrible lueur éparse ; car l’idée d’horreur peut s’attacher à l’idée de lumière. On entendait la vague respiration de l’orage. Ce silence palpitait obscurément. Gilliatt, silencieux lui aussi, regardait se grouper au-dessus de sa tête tous ces blocs de brume et se composer la difformité des nuages. Sur l’horizon pesait et s’étendait une bande de brouillard couleur cendre, et au zénith une bande couleur plomb ; des guenilles livides pendaient des nuages d’en haut sur les brouillards d’en bas. Tout le fond, qui était le mur de nuages, était blafard, laiteux, terreux, morne, indescriptible. Une mince nuée blanchâtre transversale, arrivée on ne sait d’où, coupait obliquement, du nord au sud, la haute muraille sombre. Une des extrémités de cette nuée traînait dans la mer. Au point où elle touchait la confusion des vagues, on apercevait dans l’obscurité un étouffement de vapeur rouge. Au-dessous de la longue nuée pâle, de petits nuages, très bas, tout noirs, volaient en sens inverse les uns des autres comme s’ils ne savaient que devenir. Le puissant nuage du fond croissait de toutes parts à la fois, augmentait l’éclipse, et continuait son interposition lugubre. Il n’y avait plus, à l’est, derrière Gilliatt, qu’un porche de ciel clair qui allait se fermer. Sans qu’on eût l’impression d’aucun vent, une étrange diffusion de duvet grisâtre passa, éparpillée et émiettée, comme si quelque gigantesque oiseau venait d’être plumé derrière ce mur de ténèbres. Il s’était formé un plafond de noirceur compacte qui, à l’extrême horizon, touchait la mer et s’y mêlait dans de la nuit. On sentait quelque chose qui avance. C’était vaste et lourd, et farouche. L’obscurité s’épaississait. Tout à coup un immense tonnerre éclata.

Gilliatt lui-même ressentit la secousse. Il y a du songe dans le tonnerre. Cette réalité brutale dans la région visionnaire a quelque chose de terrifiant. On croit entendre la chute d’un meuble dans la chambre des géants.

Aucun flamboiement électrique n’accompagna le coup. Ce fut comme un tonnerre noir. Le silence se refit. Il y eut une sorte d’intervalle comme lorsqu’on prend position. Puis apparurent, l’un après l’autre et lentement, de grands éclairs informes. Ces éclairs étaient muets. Pas de grondement. À chaque éclair tout s’illuminait. Le mur de nuages était maintenant un antre. Il y avait des voûtes et des arches. On y distinguait des silhouettes. Des têtes monstrueuses s’ébauchaient ; des cous semblaient se tendre ; des éléphants portant leurs tours, entrevus, s’évanouissaient.

Une colonne de brume, droite, ronde et noire, surmontée d’une vapeur blanche, simulait la cheminée d’un steamer colossal englouti, chauffant sous la vague et fumant. Des nappes de nuée ondulaient. On croyait voir des plis de drapeaux. Au centre, sous des épaisseurs vermeilles, s’enfonçait, immobile, un noyau de brouillard dense, inerte, impénétrable aux étincelles électriques, sorte de fœtus hideux dans le ventre de la tempête.

Gilliatt subitement sentit qu’un souffle l’échevelait. Trois ou quatre larges araignées de pluie s’écrasèrent autour de lui sur la roche. Puis il y eut un second coup de foudre. Le vent se leva.

L’attente de l’ombre était au comble ; le premier coup de tonnerre avait remué la mer, le deuxième fêla la muraille de nuée du haut en bas, un trou se fit, toute l’ondée en suspens versa de ce côté, la crevasse devint comme une bouche ouverte pleine de pluie, et le vomissement de la tempête commença.

L’instant fut effroyable.

Averse, ouragan, fulgurations, fulminations, vagues jusqu’aux nuages, écume, détonations, torsions frénétiques, cris, rauquements, sifflements, tout à la fois. Déchaînement de monstres.

Le vent soufflait en foudre. La pluie ne tombait pas, elle croulait.

Pour un pauvre homme, engagé, comme Gilliatt, avec une barque chargée, dans un entre-deux de rochers en pleine mer, pas de crise plus menaçante. Le danger de la marée, dont Gilliatt avait triomphé, n’était rien près du danger de la tempête. Voici quelle était la situation :

Gilliatt, autour de qui tout était précipice, démasquait, à la dernière minute et devant le péril suprême, une stratégie savante. Il avait pris son point d’appui chez l’ennemi même ; il s’était associé l’écueil ; le rocher Douvres, autrefois son adversaire, était maintenant son second dans cet immense duel. Gilliatt l’avait mis sous lui. De ce sépulcre, Gilliatt avait fait sa forteresse. Il s’était crénelé dans cette masure formidable de la mer. Il y était bloqué, mais muré. Il était, pour ainsi dire, adossé à l’écueil, face à face avec l’ouragan. Il avait barricadé le détroit, cette rue des vagues. C’était du reste la seule chose à faire. Il semble que l’océan, qui est un despote, puisse être, lui aussi, mis à la raison par des barricades. La panse pouvait être considérée comme en sûreté de trois côtés. Étroitement resserrée entre les deux façades intérieures de l’écueil, affourchée en patte d’oie, elle était abritée au nord par la petite Douvre, au sud par la grande, escarpements sauvages, plus habitués à faire des naufrages qu’à en empêcher. À l’ouest elle était protégée par le tablier de poutres amarré et cloué aux rochers, barrage éprouvé qui avait vaincu le rude flux de la haute mer, véritable porte de citadelle ayant pour chambranles les colonnes mêmes de l’écueil, les deux Douvres. Rien à craindre de ce côté-là. C’est à l’est qu’était le danger.

À l’est il n’y avait que le brise-lames. Un brise-lames est un appareil de pulvérisation. Il lui faut au moins deux claires-voies. Gilliatt n’avait eu le temps que d’en construire une. Il bâtissait la seconde sous la tempête même.

Heureusement le vent arrivait du nord-ouest. La mer fait des maladresses. Ce vent, qui est l’ancien vent de galerne, avait peu d’effet sur les roches Douvres. Il assaillait l’écueil en travers, et ne poussait le flot ni sur l’un, ni sur l’autre des deux goulets du défilé, de sorte qu’au lieu d’entrer dans une rue il se heurtait à une muraille. L’orage avait mal attaqué.

Mais les attaques du vent sont courbes, et il fallait s’attendre à quelque virement subit. Si ce virement se faisait à l’est avant que la deuxième claire-voie du brise-lames fût construite, le péril serait grand. L’envahissement de la ruelle de rochers par la tempête s’accomplirait, et tout était perdu.

L’étourdissement de l’orage allait croissant. Toute la tempête est coup sur coup. C’est là sa force ; c’est aussi là son défaut. À force d’être une rage, elle donne prise à l’intelligence, et l’homme se défend ; mais sous quel écrasement ! Rien n’est plus monstrueux. Nul répit, pas d’interruption, pas de trêve, pas de reprise d’haleine. Il y a on ne sait quelle lâcheté dans cette prodigalité de l’inépuisable. On sent que c’est le poumon de l’infini qui souffle.

Toute l’immensité en tumulte se ruait sur l’écueil Douvres. On entendait des voix sans nombre. Qui donc crie ainsi ? L’antique épouvante panique était là. Par moments, cela avait l’air de parler, comme si quelqu’un faisait un commandement. Puis des clameurs, des clairons, des trépidations étranges, et ce grand hurlement majestueux que les marins nomment appel de l’océan. Les spirales indéfinies et fuyantes du vent sifflaient en tordant le flot ; les vagues, devenues disques sous ces tournoiements, étaient lancées contre les brisants comme des palets gigantesques par des athlètes invisibles. L’énorme écume échevelait toutes les roches. Torrents en haut, baves en bas. Puis les mugissements redoublaient. Aucune rumeur humaine ou bestiale ne saurait donner l’idée des fracas mêlés à ces dislocations de la mer. La nuée canonnait, les grêlons mitraillaient, la houle escaladait. De certains points semblaient immobiles ; sur d’autres le vent faisait vingt toises par seconde. La mer à perte de vue était blanche ; dix lieues d’eau de savon emplissaient l’horizon. Des portes de feu s’ouvraient et se fermaient. Quelques nuages paraissaient brûlés par les autres, et sur des tas de nuées rouges qui ressemblaient à des braises, ils ressemblaient à des fumées. Des configurations flottantes se heurtaient et s’amalgamaient, se déformant les unes par les autres. Une eau incommensurable ruisselait. On entendait des feux de peloton dans le firmament. Il y avait au milieu du plafond d’ombre une espèce de vaste hotte renversée d’où tombaient pêle-mêle la trombe, la grêle, les nuées, les pourpres, les phosphores, la nuit, la lumière, les bruits, les foudres, tant ces penchements du gouffre sont formidables !

Gilliatt semblait n’y pas faire attention. Il avait la tête baissée sur son travail. La deuxième claire-voie commençait à s’exhausser. À chaque coup de tonnerre il répondait par un coup de marteau. On entendait cette cadence dans ce chaos. Il était nu-tête. Une rafale lui avait emporté sa galérienne.

Sa soif était ardente. Il avait probablement la fièvre. Des flaques de pluie s’étaient formées autour de lui dans des trous de rochers. De temps en temps il prenait de l’eau dans le creux de sa main et buvait. Puis, sans même examiner où en était l’orage, il se remettait à la besogne.

Tout pouvait dépendre d’un instant. Il savait ce qui l’attendait s’il ne terminait pas à temps son brise-lames. À quoi bon perdre une minute à regarder s’approcher la face de la mort ?

Le bouleversement autour de lui était comme une chaudière qui bout. Il y avait du fracas et du tapage. Par instants la foudre semblait descendre un escalier. Les percussions électriques revenaient sans cesse aux mêmes pointes de rocher, probablement veinées de diorite. Il y avait des grêlons gros comme le poing. Gilliatt était forcé de secouer les plis de sa vareuse. Jusqu’à ses poches étaient pleines de grêle.

La tourmente était maintenant ouest, et battait le barrage des deux Douvres ; mais Gilliatt avait confiance en ce barrage, et avec raison. Ce barrage, fait du grand morceau de l’avant de la Durande, recevait sans dureté le choc du flot ; l’élasticité est une résistance ; les calculs de Stevenson établissent que, contre la vague, élastique elle-même, un assemblage de bois, d’une dimension voulue, rejointoyé et enchaîné d’une certaine façon, fait meilleur obstacle qu’un breack-water de maçonnerie. Le barrage des Douvres remplissait ces conditions ; il était d’ailleurs si ingénieusement amarré que la lame, en frappant dessus, était comme le marteau qui enfonce le clou, et l’appuyait au rocher et le consolidait ; pour le démolir, il eût fallu renverser les Douvres. La rafale, en effet, ne réussissait qu’à envoyer à la panse, par-dessus l’obstacle, quelques jets de bave. De ce côté, grâce au barrage, la tempête avortait en crachement. Gilliatt tournait le dos à cet effort-là. Il sentait tranquillement derrière lui cette rage inutile.

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