Les Travailleurs de la mer (page 28)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Travailleurs de la mer · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Au delà du terrible, être mangé vivant, il y a l’inexprimable, être bu vivant.

Ces étranges animaux, la science les rejette d’abord, selon son habitude d’excessive prudence, même vis-à-vis des faits, puis elle se décide à les étudier ; elle les dissèque, elle les classe, elle les catalogue, elle leur met une étiquette ; elle s’en procure des exemplaires ; elle les expose sous verre dans les musées ; ils entrent dans la nomenclature ; elle les qualifie mollusques, invertébrés, rayonnés ; elle constate leurs voisinages : un peu au delà les calmars, un peu en deçà les sépiaires ; elle trouve à ces hydres de l’eau salée un analogue dans l’eau douce, l’argyronecte ; elle les divise en grande, moyenne et petite espèce ; elle admet plus aisément la petite espèce que la grande, ce qui est d’ailleurs, dans toutes les régions, la tendance de la science, laquelle est plus volontiers microscopique que télescopique ; elle regarde leur construction et les appelle céphalopodes, elle compte leurs antennes et les appelle octopèdes. Cela fait, elle les laisse là. Où la science les lâche, la philosophie les reprend.

La philosophie étudie à son tour ces êtres. Elle va moins loin et plus loin que la science. Elle ne les dissèque pas, elle les médite. Où le scalpel a travaillé, elle plonge l’hypothèse. Elle cherche la cause finale. Profond tourment du penseur. Ces créatures l’inquiètent presque sur le créateur. Elles sont les surprises hideuses. Elles sont les trouble-fête du contemplateur. Il les constate éperdu. Elles sont les formes voulues du mal. Que devenir devant ces blasphèmes de la création contre elle-même ? À qui s’en prendre ?

Le Possible est une matrice formidable. Le mystère se concrète en monstres. Des morceaux d’ombre sortent de ce bloc, l’immanence, se déchirent, se détachent, roulent, flottent, se condensent, font des emprunts à la noirceur ambiante, subissent des polarisations inconnues, prennent vie, se composent on ne sait quelle forme avec l’obscurité et on ne sait quelle âme avec le miasme, et s’en vont, larves, à travers la vitalité. C’est quelque chose comme les ténèbres faites bêtes. À quoi bon ? à quoi cela sert-il ? Rechute de la question éternelle.

Ces animaux sont fantômes autant que monstres. Ils sont prouvés et improbables. Être est leur fait, ne pas être serait leur droit. Ils sont les amphibies de la mort. Leur invraisemblance complique leur existence. Ils touchent la frontière humaine et peuplent la limite chimérique. Vous niez le vampire, la pieuvre apparaît. Leur fourmillement est une certitude qui déconcerte notre assurance. L’optimisme, qui est le vrai pourtant, perd presque contenance devant eux. Ils sont l’extrémité visible des cercles noirs. Ils marquent la transition de notre réalité à une autre. Ils semblent appartenir à ce commencement d’êtres terribles que le songeur entrevoit confusément par le soupirail de la nuit.

Ces prolongements de monstres, dans l’invisible d’abord, dans le possible ensuite, ont été soupçonnés, aperçus peut-être, par l’extase sévère et par l’œil fixe des mages et des philosophes. De là la conjecture d’un enfer. Le démon est le tigre de l’invisible. La bête fauve des âmes a été dénoncée au genre humain par deux visionnaires, l’un qui s’appelle Jean, l’autre qui s’appelle Dante.

Si en effet les cercles de l’ombre continuent indéfiniment, si après un anneau il y en a un autre, si cette aggravation persiste en progression illimitée, si cette chaîne, dont pour notre part nous sommes résolu à douter, existe, il est certain que la pieuvre à une extrémité prouve Satan à l’autre.

Il est certain que le méchant à un bout prouve à l’autre bout la méchanceté.

Toute bête mauvaise, comme toute intelligence perverse, est sphinx.

Sphinx terrible proposant l’énigme terrible. L’énigme du mal.

C’est cette perfection du mal qui a fait pencher parfois de grands esprits vers la croyance au dieu double, vers le redoutable bi-frons des manichéens.

Une soie chinoise, volée dans la dernière guerre au palais de l’empereur de la Chine, représente le requin qui mange le crocodile qui mange le serpent qui mange l’aigle qui mange l’hirondelle qui mange la chenille.

Toute la nature que nous avons sous les yeux est mangeante et mangée. Les proies s’entre-mordent.

Cependant des savants qui sont aussi des philosophes, et par conséquent bienveillants pour la création, trouvent ou croient trouver l’explication. Le but final frappe, entre autres, Bonnet de Genève, ce mystérieux esprit exact, qui fut opposé à Buffon, comme plus tard Geoffroy Saint-Hilaire l’a été à Cuvier. L’explication serait ceci : la mort partout exige l’ensevelissement partout. Les voraces sont des ensevelisseurs.

Tous les êtres rentrent les uns dans les autres. Pourriture, c’est nourriture. Nettoyage effrayant du globe. L’homme, carnassier, est, lui aussi, un enterreur. Notre vie est faite de mort. Telle est la loi terrifiante. Nous sommes sépulcres.

Dans notre monde crépusculaire, cette fatalité de l’ordre produit des monstres. Vous dites : à quoi bon ? Le voilà.

Est-ce l’explication ? Est-ce la réponse à la question ? Mais alors pourquoi pas un autre ordre ? La question renaît.

Vivons, soit.

Mais tâchons que la mort nous soit progrès. Aspirons aux mondes moins ténébreux.

Suivons la conscience qui nous y mène.

Car, ne l’oublions jamais, le mieux n’est trouvé que par le meilleur.

III

AUTRE FORME DU COMBAT DANS LE GOUFFRE

Tel était l’être auquel, depuis quelques instants, Gilliatt appartenait.

Ce monstre était l’habitant de cette grotte. Il était l’effrayant génie du lieu. Sorte de sombre démon de l’eau.

Toutes ces magnificences avaient pour centre l’horreur.

Le mois d’auparavant, le jour où pour la première fois Gilliatt avait pénétré dans la grotte, la noirceur ayant un contour, entrevue par lui dans les plissements de l’eau secrète, c’était cette pieuvre.

Elle était là chez elle.

Quand Gilliatt, entrant pour la seconde fois dans cette cave à la poursuite du crabe, avait aperçu la crevasse où il avait pensé que le crabe se réfugiait, la pieuvre était dans ce trou, au guet.

Se figure-t-on cette attente ?

Pas un oiseau n’oserait couver, pas un œuf n’oserait éclore, pas une fleur n’oserait s’ouvrir, pas un sein n’oserait allaiter, pas un cœur n’oserait aimer, pas un esprit n’oserait s’envoler, si l’on songeait aux sinistres patiences embusquées dans l’abîme.

Gilliatt avait enfoncé son bras dans le trou ; la pieuvre l’avait happé.

Elle le tenait.

Il était la mouche de cette araignée.

Gilliatt était dans l’eau jusqu’à la ceinture, les pieds crispés sur la rondeur des galets glissants, le bras droit étreint et assujetti par les enroulements plats des courroies de la pieuvre, et le torse disparaissant presque sous les replis et les croisements de ce bandage horrible.

Des huit bras de la pieuvre, trois adhéraient à la roche, cinq adhéraient à Gilliatt. De cette façon, cramponnée d’un côté au granit, de l’autre à l’homme, elle enchaînait Gilliatt au rocher. Gilliatt avait sur lui deux cent cinquante suçoirs. Complication d’angoisse et de dégoût. Être serré dans un poing démesuré dont les doigts élastiques, longs de près d’un mètre, sont intérieurement pleins de pustules vivantes qui vous fouillent la chair.

Nous l’avons dit, on ne s’arrache pas à la pieuvre. Si on l’essaie, on est plus sûrement lié. Elle ne fait que se resserrer davantage. Son effort croît en raison du vôtre. Plus de secousse produit plus de constriction.

Gilliatt n’avait qu’une ressource, son couteau.

Il n’avait de libre que la main gauche, mais on sait qu’il en usait puissamment. On aurait pu dire de lui qu’il avait deux mains droites.

Son couteau, ouvert, était dans cette main.

On ne coupe pas les antennes de la pieuvre ; c’est un cuir impossible à trancher, il glisse sous la lame ; d’ailleurs la superposition est telle qu’une entaille à ces lanières entamerait votre chair.

Le poulpe est formidable ; pourtant il y a une manière de s’en servir. Les pêcheurs de Serk la connaissent ; qui les a vus exécuter en mer de certains mouvements brusques, le sait. Les marsouins la connaissent aussi ; ils ont une façon de mordre la sèche qui lui coupe la tête. De là tous ces calmars, toutes ces sèches et tous ces poulpes sans tête qu’on rencontre au large.

Le poulpe, en effet, n’est vulnérable qu’à la tête.

Gilliatt ne l’ignorait point.

Il n’avait jamais vu de pieuvre de cette dimension. Du premier coup, il se trouvait pris par la grande espèce. Un autre se fût troublé.

Pour la pieuvre comme pour le taureau il y a un moment qu’il faut saisir ; c’est l’instant où le taureau baisse le cou, c’est l’instant où la pieuvre avance la tête ; instant rapide. Qui manque ce joint est perdu.

Tout ce que nous venons de dire n’avait duré que quelques minutes. Gilliatt pourtant sentait croître la succion des deux cent cinquante ventouses.

La pieuvre est traître. Elle tâche de stupéfier d’abord sa proie. Elle saisit, puis attend le plus qu’elle peut.

Gilliatt tenait son couteau. Les succions augmentaient.

Il regardait la pieuvre, qui le regardait.

Tout à coup la bête détacha du rocher sa sixième antenne, et, la lançant sur Gilliatt, tâcha de lui saisir le bras gauche.

En même temps elle avança vivement la tête. Une seconde de plus, sa bouche-anus s’appliquait sur la poitrine de Gilliatt. Gilliatt, saigné au flanc, et les deux bras garrottés, était mort.

Mais Gilliatt veillait. Guetté, il guettait.

Il évita l’antenne, et, au moment où la bête allait mordre sa poitrine, son poing armé s’abattit sur la bête.

Il y eut deux convulsions en sens inverse, celle de la pieuvre et celle de Gilliatt.

Ce fut comme la lutte de deux éclairs.

Gilliatt plongea la pointe de son couteau dans la viscosité plate, et, d’un mouvement giratoire pareil à la torsion d’un coup de fouet, faisant un cercle autour des deux yeux, il arracha la tête comme on arrache une dent.

Ce fut fini.

Toute la bête tomba.

Cela ressembla à un linge qui se détache. La pompe aspirante détruite, le vide se défit. Les quatre cents ventouses lâchèrent à la fois le rocher et l’homme. Ce haillon coula au fond de l’eau.

Gilliatt, haletant du combat, put apercevoir à ses pieds sur les galets deux tas gélatineux informes, la tête d’un côté, le reste de l’autre. Nous disons le reste, car on ne pourrait dire le corps.

Gilliatt toutefois, craignant quelque reprise convulsive de l’agonie, recula hors de la portée des tentacules.

Mais la bête était bien morte.

Gilliatt referma son couteau.

IV

RIEN NE SE CACHE ET RIEN NE SE PERD

Il était temps qu’il tuât la pieuvre. Il était presque étouffé ; son bras droit et son torse étaient violets ; plus de deux cents tumeurs s’y ébauchaient ; le sang jaillissait de quelques-unes çà et là. Le remède à ces lésions, c’est l’eau salée. Gilliatt s’y plongea. En même temps il se frottait avec la paume de la main. Les gonflements s’effaçaient sous ces frictions.

En reculant et en s’enfonçant plus avant dans l’eau, il s’était, sans s’en apercevoir, rapproché de l’espèce de caveau, déjà remarqué par lui, près de la crevasse où il avait été harponné par la pieuvre.

Ce caveau se prolongeait obliquement, et à sec, sous les grandes parois de la cave. Les galets qui s’y étaient amassés en avaient exhaussé le fond au-dessus du niveau des marées ordinaires. Cette anfractuosité était un assez large cintre surbaissé ; un homme y pouvait entrer en se courbant. La clarté verte de la grotte sous-marine y pénétrait, et l’éclairait faiblement.

Il arriva que, tout en frictionnant en hâte sa peau tuméfiée, Gilliatt leva machinalement les yeux.

Son regard s’enfonça dans ce caveau.

Il eut un tressaillement.

Il lui sembla voir au fond de ce trou dans l’ombre une sorte de face qui riait.

Gilliatt ignorait le mot hallucination, mais connaissait la chose. Les mystérieuses rencontres avec l’invraisemblable que, pour nous tirer d’affaire, nous appelons hallucinations, sont dans la nature. Illusions ou réalités, des visions passent. Qui se trouve là les voit. Gilliatt, nous l’avons dit, était un pensif. Il avait cette grandeur d’être parfois halluciné comme un prophète. On n’est pas impunément le songeur des lieux solitaires.

Il crut à un de ces mirages dont, homme nocturne qu’il était, il avait eu plus d’une fois la stupeur.

L’anfractuosité figurait assez exactement un four à chaux. C’était une niche basse en anse de panier, dont les voussures abruptes allaient se rétrécissant jusqu’à l’extrémité de la crypte où le cailloutis de galets et la voûte de roche se rejoignaient, et où finissait le cul-de-sac.

Il y entra, et, penchant le front, se dirigea vers ce qu’il y avait au fond.

Quelque chose riait en effet.

C’était une tête de mort.

Il n’y avait pas que la tête, il y avait le squelette.

Un squelette humain était couché dans ce caveau.

Le regard d’un homme hardi, en de pareilles rencontres, veut savoir à quoi s’en tenir.

Gilliatt jeta les yeux autour de lui.

Il était entouré d’une multitude de crabes.

Cette multitude ne remuait pas. C’était l’aspect que présenterait une fourmilière morte. Tous ces crabes étaient inertes. Ils étaient vides.

Leurs groupes, semés çà et là, faisaient sur le pavé de galets qui encombrait le caveau des constellations difformes.

Gilliatt, l’œil fixé ailleurs, avait marché dessus sans s’en apercevoir.

À l’extrémité de la crypte où Gilliatt était parvenu, il y en avait une plus grande épaisseur. C’était un hérissement immobile d’antennes, de pattes et de mandibules. Des pinces ouvertes se tenaient toutes droites et ne se fermaient plus. Les boîtes osseuses ne bougeaient pas sous leur croûte d’épines ; quelques-unes retournées montraient leur creux livide. Cet entassement ressemblait à une mêlée d’assiégeants et avait l’enchevêtrement d’une broussaille.

C’est sous ce monceau qu’était le squelette.

On apercevait sous ce pêle-mêle de tentacules et d’écailles le crâne avec ses stries, les vertèbres, les fémurs, les tibias, les longs doigts noueux avec les ongles. La cage des côtes était pleine de crabes. Un cœur quelconque avait battu là. Des moisissures marines tapissaient les trous des yeux. Des patelles avaient laissé leur bave dans les fosses nasales. Du reste il n’y avait dans ce recoin de rocher ni goëmons, ni herbes, ni un souffle d’air. Aucun mouvement. Les dents ricanaient.

Le côté inquiétant du rire, c’est l’imitation qu’en fait la tête de mort.

Ce merveilleux palais de l’abîme, brodé et incrusté de toutes les pierreries de la mer, finissait par se révéler et par dire son secret. C’était un repaire, la pieuvre y habitait ; et c’était une tombe, un homme y gisait.

L’immobilité spectrale du squelette et des bêtes oscillait vaguement, à cause de la réverbération des eaux souterraines qui tremblait sur cette pétrification. Les crabes, fouillis effroyable, avaient l’air d’achever leur repas. Ces carapaces semblaient manger cette carcasse. Rien de plus étrange que cette vermine morte sur cette proie morte. Sombres continuations de la mort.

Gilliatt avait sous les yeux le garde-manger de la pieuvre.

Vision lugubre, et où se laissait prendre sur le fait l’horreur profonde des choses. Les crabes avaient mangé l’homme, la pieuvre avait mangé les crabes.

Il n’y avait près du cadavre aucun reste de vêtement. Il avait dû être saisi nu.

Gilliatt, attentif et examinant, se mit à ôter les crabes de dessus l’homme. Qu’était-ce que cet homme ? Le cadavre était admirablement disséqué. On eût dit une préparation d’anatomie ; toute la chair était éliminée ; pas un muscle ne restait, pas un os ne manquait. Si Gilliatt eût été du métier, il eût pu le constater. Les périostes dénudés étaient blancs, polis, et comme fourbis. Sans quelques verdissements de conferves çà et là, c’eût été de l’ivoire. Les cloisons cartilagineuses étaient délicatement amenuisées et ménagées. La tombe fait de ces bijouteries sinistres.

Le cadavre était comme enterré sous les crabes morts ; Gilliatt le déterrait.

Tout à coup il se pencha vivement.

Il venait d’apercevoir autour de la colonne vertébrale une espèce de lien.

C’était une ceinture de cuir qui avait évidemment été bouclée sur le ventre de l’homme de son vivant.

Le cuir était moisi. La boucle était rouillée.

Gilliatt tira à lui cette ceinture. Les vertèbres résistèrent, et il dut les rompre pour la prendre. La ceinture était intacte. Une croûte de coquillages commençait à s’y former.

Il la palpa et sentit un objet dur et de forme carrée dans l’intérieur. Il ne fallait pas songer à défaire la boucle. Il fendit le cuir avec son couteau.

La ceinture contenait une petite boîte de fer et quelques pièces d’or. Gilliatt compta vingt guinées.

La boîte de fer était une vieille tabatière de matelot, s’ouvrant à ressort. Elle était très rouillée et très fermée. Le ressort, complètement oxydé, n’avait plus de jeu.

Le couteau tira encore d’embarras Gilliatt. Une pesée de la pointe de la lame fit sauter le couvercle de la boîte.

La boîte s’ouvrit.

Il n’y avait dedans que du papier.

Une petite liasse de feuilles très minces, pliées en quatre, tapissait le fond de la boîte. Elles étaient humides, mais point altérées. La boîte, hermétiquement fermée, les avait préservées. Gilliatt les déplia.

C’étaient trois bank-notes de mille livres sterling chaque, faisant ensemble soixante-quinze mille francs.

Gilliatt les replia, les remit dans la boîte, profita d’un peu de place qui y restait pour y ajouter les vingt guinées, et referma la boîte le mieux qu’il put.

Il se mit à examiner la ceinture.

Le cuir, autrefois verni à l’extérieur, était brut à l’intérieur. Sur ce fond fauve quelques lettres étaient tracées en noir à l’encre grasse. Gilliatt déchiffra ces lettres et lut : Sieur Clubin.

V

DANS L’INTERVALLE QUI SÉPARE SIX POUCES DE DEUX PIEDS IL Y A DE QUOI LOGER LA MORT

Gilliatt remit la boîte dans la ceinture, et mit la ceinture dans la poche de son pantalon.

Il laissa le squelette aux crabes, avec la pieuvre morte à côté.

Pendant que Gilliatt était avec la pieuvre et avec le squelette, le flux remontant avait noyé le boyau d’entrée. Gilliatt ne put sortir qu’en plongeant sous l’arche. Il s’en tira sans peine ; il connaissait l’issue, et il était maître dans ces gymnastiques de la mer.

On entrevoit le drame qui s’était passé là dix semaines auparavant. Un monstre avait saisi l’autre. La pieuvre avait pris Clubin.

Cela avait été, dans l’ombre inexorable, presque ce qu’on pourrait nommer la rencontre des hypocrisies. Il y avait eu, au fond de l’abîme, abordage entre ces deux existences faites d’attente et de ténèbres, et l’une, qui était la bête, avait exécuté l’autre, qui était l’âme. Sinistres justices.

Le crabe se nourrit de charogne, la pieuvre se nourrit de crabes. La pieuvre arrête au passage un animal nageant, une loutre, un chien, un homme si elle peut, boit le sang, et laisse au fond de l’eau le corps mort. Les crabes sont les scarabées nécrophores de la mer. La chair pourrissante les attire ; ils viennent ; ils mangent le cadavre, la pieuvre les mange. Les choses mortes disparaissent dans le crabe, le crabe disparaît dans la pieuvre. Nous avons déjà indiqué cette loi.

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