Les Travailleurs de la mer (page 29)
Clubin avait été l’appât de la pieuvre.
La pieuvre l’avait retenu et noyé ; les crabes l’avaient dévoré. Un flot quelconque l’avait poussé dans la cave, au fond de l’anfractuosité où Gilliatt l’avait trouvé.
Gilliatt s’en revint, furetant dans les rochers, cherchant des oursins et des patelles, ne voulant plus de crabes. Il lui eût semblé manger de la chair humaine.
Du reste, il ne songeait plus qu’à souper le mieux possible avant de partir. Rien désormais ne l’arrêtait. Les grandes tempêtes sont toujours suivies d’un calme qui dure plusieurs jours quelquefois. Nul danger maintenant du côté de la mer. Gilliatt était résolu à partir le lendemain. Il importait de garder pendant la nuit, à cause de la marée, le barrage ajusté entre les Douvres ; mais Gilliatt comptait défaire au point du jour ce barrage, pousser la panse hors des Douvres, et mettre à la voile pour Saint-Sampson. La brise de calme qui soufflait, et qui était sud-est, était précisément le vent qu’il lui fallait.
On entrait dans le premier quartier de la lune de mai ; les jours étaient déjà longs.
Quand Gilliatt, sa tournée de rôdeur de rochers terminée et son estomac à peu près satisfait, revint à l’entre-deux des Douvres où était la panse, le soleil était couché, le crépuscule se doublait de ce demi-clair de lune qu’on pourrait appeler clair de croissant ; le flux avait atteint son plein, et commençait à redescendre. La cheminée de la machine debout au-dessus de la panse avait été couverte par les écumes de la tempête d’une couche de sel que la lune blanchissait.
Ceci rappela à Gilliatt que la tourmente avait jeté dans la panse beaucoup d’eau de pluie et d’eau de mer, et que, s’il voulait partir le lendemain, il fallait vider la barque.
Il avait constaté, en quittant la panse pour aller à la chasse aux crabes, qu’il y avait environ six pouces d’eau dans la cale. Sa pelle d’épuisement suffirait pour jeter cette eau dehors.
Arrivé à la barque, Gilliatt eut un mouvement de terreur. Il y avait dans la panse près de deux pieds d’eau.
Incident redoutable, la panse faisait eau.
Elle s’était peu à peu emplie pendant l’absence de Gilliatt. Chargée comme elle l’était, vingt pouces d’eau étaient un surcroît périlleux. Un peu plus, elle coulait. Si Gilliatt fût revenu une heure plus tard, il n’eût probablement trouvé hors de l’eau que la cheminée et le mât.
Il n’y avait pas même à prendre une minute pour délibérer. Il fallait chercher la voie d’eau, la boucher, puis vider la barque, ou du moins l’alléger. Les pompes de la Durande s’étaient perdues dans le naufrage ; Gilliatt était réduit à la pelle d’épuisement de la panse.
Chercher la voie d’eau, avant tout. C’était le plus pressé.
Gilliatt se mit à l’œuvre tout de suite, sans même se donner le temps de se rhabiller, frémissant. Il ne sentait plus ni la faim, ni le froid.
La panse continuait de s’emplir. Heureusement il n’y avait point de vent. Le moindre clapotement l’eût coulée.
La lune se coucha.
Gilliatt, à tâtons, courbé, plus qu’à demi plongé dans l’eau, chercha longtemps. Il découvrit enfin l’avarie.
Pendant la bourrasque, au moment critique où la panse s’était arquée, la robuste barque avait talonné et heurté assez violemment le rocher. Un des reliefs de la petite Douvre avait fait, dans la coque, à tribord, une fracture.
Cette voie d’eau était fâcheusement, on pourrait presque dire perfidement, située près du point de rencontre de deux porques, ce qui, joint à l’ahurissement de la tourmente, avait empêché Gilliatt, dans sa revue obscure et rapide au plus fort de l’orage, d’apercevoir le dégât.
La fracture avait cela d’alarmant qu’elle était large, et cela de rassurant que, bien qu’immergée en ce moment par la crue intérieure de l’eau, elle était au-dessus de la flottaison.
À l’instant où la crevasse s’était faite, le flot était rudement secoué dans le détroit, et il n’y avait plus de niveau de flottaison, la lame avait pénétré par l’effraction dans la panse, la panse sous cette surcharge s’était enfoncée de quelques pouces, et, même après l’apaisement des vagues, le poids du liquide infiltré, faisant hausser la ligne de flottaison, avait maintenu la crevasse sous l’eau. De là, l’imminence du danger. La crue avait augmenté de six pouces à vingt. Mais si l’on parvenait à boucher la voie d’eau, on pourrait vider la panse ; une fois la barque étanchée, elle remonterait à sa flottaison normale, la fracture sortirait de l’eau, et, à sec, la réparation serait aisée, ou du moins possible. Gilliatt, nous l’avons dit, avait encore son outillage de charpentier en assez bon état.
Mais que d’incertitudes avant d’en venir là ! Que de périls ! Que de chances mauvaises ! Gilliatt entendait l’eau sourdre inexorablement. Une secousse, et tout sombrait. Quelle misère ! Peut-être n’était-il plus temps.
Gilliatt s’accusa amèrement. Il aurait dû voir tout de suite l’avarie. Les six pouces d’eau dans la cale auraient dû l’avertir. Il avait été stupide d’attribuer ces six pouces d’eau à la pluie et à l’écume. Il se reprocha d’avoir dormi, d’avoir mangé ; il se reprocha la fatigue, il se reprocha presque la tempête et la nuit. Tout était de sa faute.
Ces duretés qu’il se disait à lui-même se mêlaient au va-et-vient de son travail et ne l’empêchaient pas d’aviser.
La voie d’eau était trouvée, c’était le premier pas ; l’étouper était le second. On ne pouvait davantage pour l’instant. On ne fait point de menuiserie sous l’eau.
Une circonstance favorable, c’est que l’effraction de la coque avait eu lieu dans l’espace compris entre les deux chaînes qui assujettissaient à tribord la cheminée de la machine. L’étoupage pouvait se rattacher à ces chaînes.
L’eau cependant gagnait. La crue maintenant dépassait deux pieds.
Gilliatt avait de l’eau plus haut que les genoux.
VI
DE PROFUNDIS AD ALTUM
Gilliatt avait à sa disposition, dans la réserve du gréement de la panse, un assez grand prélart goudronné pourvu de longues aiguillettes à ses quatre coins.
Il prit ce prélart, en amarra deux coins par les aiguillettes aux deux anneaux des chaînes de la cheminée du côté de la voie d’eau, et jeta le prélart par-dessus le bord. Le prélart tomba comme une nappe entre la petite Douvre et la barque, et s’immergea dans le flot. La poussée de l’eau voulant entrer dans la cale l’appliqua contre la coque sur le trou. Plus l’eau pressait, plus le prélart adhérait. Il était collé par le flot lui-même sur la fracture. La plaie de la barque était pansée.
Cette toile goudronnée s’interposait entre l’intérieur de la cale et les lames du dehors. Il n’entrait plus une goutte d’eau.
La voie d’eau était masquée, mais n’était pas étoupée.
C’était un répit.
Gilliatt prit la pelle d’épuisement et se mit à vider la panse. Il était grand temps de l’alléger. Ce travail le réchauffa un peu, mais sa fatigue était extrême. Il était forcé de s’avouer qu’il n’irait pas jusqu’au bout et qu’il ne parviendrait point à étancher la cale. Gilliatt avait à peine mangé, et il avait l’humiliation de se sentir exténué.
Il mesurait les progrès de son travail à la baisse du niveau de l’eau à ses genoux. Cette baisse était lente.
En outre la voie d’eau n’était qu’interrompue. Le mal était pallié, non réparé. Le prélart, poussé dans la fracture par le flot, commençait à faire tumeur dans la cale. Cela ressemblait à un poing sous cette toile, s’efforçant de la crever. La toile, solide et goudronnée, résistait ; mais le gonflement et la tension augmentaient, il n’était pas certain que la toile ne céderait pas, et d’un moment à l’autre la tumeur pouvait se fendre. L’irruption de l’eau recommencerait.
En pareil cas, les équipages en détresse le savent, il n’y a pas d’autre ressource qu’un tampon. On prend les chiffons de toute espèce qu’on trouve sous sa main, tout ce que dans la langue spéciale on appelle fourrures, et l’on refoule le plus qu’on peut dans la crevasse la tumeur du prélart.
De ces « fourrures », Gilliatt n’en avait point. Tout ce qu’il avait emmagasiné de lambeaux et d’étoupes avait été ou employé dans ses travaux, ou dispersé par la rafale.
À la rigueur, il eût pu en retrouver quelques restes en furetant dans les rochers. La panse était assez allégée pour qu’il pût s’absenter un quart d’heure ; mais comment faire cette perquisition sans lumière ? L’obscurité était complète. Il n’y avait plus de lune ; rien que le sombre ciel étoilé. Gilliatt n’avait pas de filin sec pour faire une mèche, pas de suif pour faire une chandelle, pas de feu pour l’allumer, pas de lanterne pour l’abriter. Tout était confus et indistinct dans la barque et dans l’écueil. On entendait l’eau bruire autour de la coque blessée, on ne voyait même pas la crevasse ; c’est avec les mains que Gilliatt constatait la tension croissante du prélart. Impossible de faire en cette obscurité une recherche utile des haillons de toile et de funin épars dans les brisants. Comment glaner ces loques sans y voir clair ? Gilliatt considérait tristement la nuit. Toutes les étoiles, et pas une chandelle.
La masse liquide ayant diminué dans la barque, la pression extérieure augmentait. Le gonflement du prélart grossissait. Il ballonnait de plus en plus. C’était comme un abcès prêt à s’ouvrir. La situation, un moment améliorée, redevenait menaçante.
Un tampon était impérieusement nécessaire.
Gilliatt n’avait plus que ses vêtements.
Il les avait, on s’en souvient, mis à sécher sur les roches saillantes de la petite Douvre.
Il les alla ramasser et les déposa sur le rebord de la panse.
Il prit son suroît goudronné, et, s’agenouillant dans l’eau, il l’enfonça dans la crevasse, repoussant la tumeur du prélart au dehors, et par conséquent la vidant. Au suroît il ajouta la peau de mouton, à la peau de mouton la chemise de laine, à la chemise la vareuse. Tout y passa.
Il n’avait plus sur lui qu’un vêtement, il l’ôta, et avec son pantalon il grossit et affermit l’étoupage. Le tampon était fait, et ne semblait pas insuffisant.
Ce tampon débordait au dehors la crevasse, avec le prélart pour enveloppe. Le flot, voulant entrer, pressait l’obstacle, l’élargissait utilement sur la fracture, et le consolidait. C’était une sorte de compresse extérieure.
À l’intérieur, le centre seul du gonflement ayant été refoulé, il restait tout autour de la crevasse et du tampon un bourrelet circulaire du prélart d’autant plus adhérent que les inégalités mêmes de la fracture le retenaient. La voie d’eau était aveuglée.
Mais rien n’était plus précaire. Ces reliefs aigus de la fracture qui fixaient le prélart pouvaient le percer, et par ces trous l’eau rentrerait. Gilliatt, dans l’obscurité, ne s’en apercevrait même pas. Il était peu probable que ce tampon durât jusqu’au jour. L’anxiété de Gilliatt changeait de forme, mais il la sentait croître en même temps qu’il sentait ses forces s’éteindre.
Il s’était remis à vider la cale, mais ses bras, à bout d’efforts, pouvaient à peine soulever la pelle pleine d’eau. Il était nu, et frissonnait.
Gilliatt sentait l’approche sinistre de l’extrémité.
Une chance possible lui traversa l’esprit. Peut-être y avait-il une voile au large. Un pêcheur qui serait par aventure de passage dans les eaux des Douvres pourrait lui venir en aide. Le moment était arrivé où un collaborateur était absolument nécessaire. Un homme et une lanterne, et tout pouvait être sauvé. À deux, on viderait aisément la cale ; dès que la barque serait étanche, n’ayant plus cette surcharge de liquide, elle remonterait, elle reprendrait son niveau de flottaison, la crevasse sortirait de l’eau, le radoub serait exécutable, on pourrait immédiatement remplacer le tampon par une pièce de bordage, et l’appareil provisoire posé sur la fracture par une réparation définitive. Sinon, il fallait attendre jusqu’au jour, attendre toute la nuit ! Retard funeste qui pouvait être la perdition. Gilliatt avait la fièvre de l’urgence. Si par hasard quelque fanal de navire était en vue, Gilliatt pourrait, du haut de la grande Douvre, faire des signaux. Le temps était calme, il n’y avait pas de vent, il n’y avait pas de mer, un homme s’agitant sur le fond étoilé du ciel avait possibilité d’être remarqué. Un capitaine de navire, et même un patron de barque, n’est pas la nuit dans les eaux des Douvres sans braquer la longue-vue sur l’écueil ; c’est de précaution.
Gilliatt espéra qu’on l’apercevrait.
Il escalada l’épave, empoigna la corde à nœuds, et monta sur la grande Douvre.
Pas une voile à l’horizon. Pas un fanal. L’eau à perte de vue était déserte.
Nulle assistance possible et nulle résistance possible.
Gilliatt, chose qu’il n’avait point éprouvée jusqu’à ce moment, se sentit désarmé.
La fatalité obscure était maintenant sa maîtresse. Lui, avec sa barque, avec la machine de la Durande, avec toute sa peine, avec toute sa réussite, avec tout son courage, il appartenait au gouffre. Il n’avait plus de ressource de lutte ; il devenait passif. Comment empêcher le flux de venir, l’eau de monter, la nuit de continuer ? Ce tampon était son unique point d’appui. Gilliatt s’était épuisé et dépouillé à le composer et à le compléter ; il ne pouvait plus ni le fortifier, ni l’affermir ; le tampon était tel quel, il devait rester ainsi, et fatalement tout effort était fini. La mer avait à sa discrétion cet appareil hâtif appliqué sur la voie d’eau. Comment se comporterait cet obstacle inerte ? C’était lui maintenant qui combattait, ce n’était plus Gilliatt. C’était ce chiffon, ce n’était plus cet esprit. Le gonflement d’un flot suffisait pour déboucher la fracture. Plus ou moins de pression ; toute la question était là.
Tout allait se dénouer par une lutte machinale entre deux quantités mécaniques. Gilliatt ne pouvait désormais ni aider l’auxiliaire, ni arrêter l’ennemi. Il n’était plus que le spectateur de sa vie ou de sa mort. Ce Gilliatt, qui avait été une providence, était, à la minute suprême, remplacé par une résistance inconsciente.
Aucune des épreuves et des épouvantes que Gilliatt avait traversées n’approchait de celle-ci.
En arrivant dans l’écueil Douvres, il s’était vu entouré et comme saisi par la solitude. Cette solitude faisait plus que l’environner, elle l’enveloppait. Mille menaces à la fois lui avaient montré le poing. Le vent était là, prêt à souffler ; la mer était là, prête à rugir. Impossible de bâillonner cette bouche, le vent ; impossible d’édenter cette gueule, la mer. Et pourtant il avait lutté ; homme, il avait combattu corps à corps l’océan ; il s’était colleté avec la tempête.
Il avait tenu tête à d’autres anxiétés et à d’autres nécessités encore. Il avait eu affaire à toutes les détresses. Il lui avait fallu sans outils faire des travaux, sans aide remuer des fardeaux, sans science résoudre des problèmes, sans provisions boire et manger, sans lit et sans toit dormir.
Sur cet écueil, chevalet tragique, il avait été tour à tour mis à la question par les diverses fatalités tortionnaires de la nature, mère quand bon lui semble, bourreau quand il lui plaît.
Il avait vaincu l’isolement, vaincu la faim, vaincu la soif, vaincu le froid, vaincu la fièvre, vaincu le travail, vaincu le sommeil. Il avait rencontré pour lui barrer le passage les obstacles coalisés. Après le dénûment, l’élément ; après la marée, la tourmente ; après la tempête, la pieuvre ; après le monstre, le spectre.
Lugubre ironie finale. Dans cet écueil d’où Gilliatt avait compté sortir triomphant, Clubin mort venait de le regarder en riant.
Le ricanement du spectre avait raison. Gilliatt se voyait perdu. Gilliatt se voyait aussi mort que Clubin.
L’hiver, la famine, la fatigue, l’épave à dépecer, la machine à transborder, les coups d’équinoxe, le vent, le tonnerre, la pieuvre, tout cela n’était rien près de la voie d’eau. On pouvait avoir, et Gilliatt avait eu, contre le froid le feu, contre la faim les coquillages du rocher, contre la soif la pluie, contre les difficultés du sauvetage l’industrie et l’énergie, contre la marée et l’orage le brise-lames, contre la pieuvre le couteau. Contre la voie d’eau, rien.
L’ouragan lui laissait cet adieu sinistre. Dernière reprise, estocade traître, attaque sournoise du vaincu au vainqueur. La tempête en fuite lançait cette flèche derrière elle. La déroute se retournait et frappait. C’était le coup de Jarnac de l’abîme.
On combat la tempête ; mais comment combattre un suintement ?
Si le tampon cédait, si la voie d’eau se rouvrait, rien ne pouvait faire que la panse ne sombrât point. C’était la ligature de l’artère qui se dénoue. Et une fois la panse au fond de l’eau, avec cette surcharge, la machine, nul moyen de l’en tirer. Ce magnanime effort de deux mois titaniques aboutissait à un anéantissement. Recommencer était impossible. Gilliatt n’avait plus ni forge, ni matériaux. Peut-être, au point du jour, allait-il voir toute son œuvre s’enfoncer lentement et irrémédiablement dans le gouffre.
Chose effrayante, sentir sous soi la force sombre.
Le gouffre le tirait à lui.
Sa barque engloutie, il n’aurait plus qu’à mourir de faim et de froid, comme l’autre, le naufragé du rocher l’Homme.
Pendant deux longs mois, les consciences et les providences qui sont dans l’invisible avaient assisté à ceci : d’un côté les étendues, les vagues, les vents, les éclairs, les météores, de l’autre un homme ; d’un côté la mer, de l’autre une âme ; d’un côté l’infini, de l’autre un atome.
Et il y avait eu bataille.
Et voilà que peut-être ce prodige avortait.
Ainsi aboutissait à l’impuissance cet héroïsme inouï ; ainsi s’achevait par le désespoir ce formidable combat accepté, cette lutte de rien contre tout, cette Iliade à un.
Gilliatt éperdu regardait l’espace.
Il n’avait même plus un vêtement. Il était nu devant l’immensité.
Alors, dans l’accablement de toute cette énormité inconnue, ne sachant plus ce qu’on lui voulait, se confrontant avec l’ombre, en présence de cette obscurité irréductible, dans la rumeur des eaux, des lames, des flots, des houles, des écumes, des rafales, sous les nuées, sous les souffles, sous la vaste force éparse, sous ce mystérieux firmament des ailes, des astres et des tombes, sous l’intention possible mêlée à ces choses démesurées, ayant autour de lui et au-dessous de lui l’océan, et au-dessus de lui les constellations, sous l’insondable, il s’affaissa, il renonça, il se coucha tout de son long le dos sur la roche, la face aux étoiles, vaincu, et, joignant les mains devant la profondeur terrible, il cria dans l’infini : Grâce !
Terrassé par l’immensité, il la pria.
Il était là, seul dans cette nuit sur ce rocher au milieu de cette mer, tombé d’épuisement, ressemblant à un foudroyé, nu comme le gladiateur dans le cirque, seulement au lieu de cirque ayant l’abîme, au lieu de bêtes féroces les ténèbres, au lieu des yeux du peuple le regard de l’inconnu, au lieu des vestales les étoiles, au lieu de César, Dieu.
Il lui sembla qu’il se sentait se dissoudre dans le froid, dans la fatigue, dans l’impuissance, dans la prière, dans l’ombre, et ses yeux se fermèrent.
VII
IL Y A UNE OREILLE DANS L’INCONNU
Quelques heures s’écoulèrent.
Le soleil se leva, éblouissant.
Son premier rayon éclaira sur le plateau de la grande Douvre une forme immobile. C’était Gilliatt.
Il était toujours étendu sur le rocher.
Cette nudité glacée et roidie n’avait plus un frisson. Les paupières closes étaient blêmes. Il eût été difficile de dire si ce n’était pas un cadavre.
Le soleil paraissait le regarder.
Si cet homme nu n’était pas mort, il en était si près qu’il suffisait du moindre vent froid pour l’achever.
Le vent se mit à souffler, tiède et vivifiant ; la printanière haleine de mai.
Cependant le soleil montait dans le profond ciel bleu ; son rayon moins horizontal s’empourpra. Sa lumière devint chaleur. Elle enveloppa Gilliatt.
Gilliatt ne bougeait pas. S’il respirait, c’était de cette respiration prête à s’éteindre qui ternirait à peine un miroir.
Le soleil continua son ascension, de moins en moins oblique sur Gilliatt. Le vent, qui n’avait été d’abord que tiède, était maintenant chaud.
Ce corps rigide et nu demeurait toujours sans mouvement ; pourtant la peau semblait moins livide.
Le soleil, approchant du zénith, tomba à plomb sur le plateau de la Douvre. Une prodigalité de lumière se versa du haut du ciel ; la vaste réverbération de la mer sereine s’y joignit ; le rocher commença à tiédir, et réchauffa l’homme.
Un soupir souleva la poitrine de Gilliatt.
Il vivait.
Le soleil continua ses caresses, presque ardentes. Le vent, qui était déjà le vent de midi et le vent d’été, s’approcha de Gilliatt comme une bouche, soufflant mollement.
Gilliatt remua.
L’apaisement de la mer était inexprimable. Elle avait un murmure de nourrice près de son enfant. Les vagues paraissaient bercer l’écueil.
Les oiseaux de mer, qui connaissaient Gilliatt, volaient au-dessus de lui, inquiets. Ce n’était plus leur ancienne inquiétude sauvage. C’était on ne sait quoi de tendre et de fraternel. Ils poussaient de petits cris. Ils avaient l’air de l’appeler. Une mouette, qui l’aimait sans doute, eut la familiarité de venir tout près de lui. Elle se mit à lui parler. Il ne semblait pas entendre. Elle sauta sur son épaule et lui becqueta les lèvres doucement.
Gilliatt ouvrit les yeux.
Les oiseaux, contents et farouches, s’envolèrent.
Gilliatt se dressa debout, s’étira comme le lion réveillé, courut au bord de la plate-forme, et regarda sous lui dans l’entre-deux des Douvres.
La panse était là, intacte. Le tampon s’était maintenu, la mer probablement l’avait peu rudoyé.
Tout était sauvé.
Gilliatt n’était plus las. Ses forces étaient réparées. Cet évanouissement avait été un sommeil.
Il vida la panse, mit la cale à sec et l’avarie hors de la flottaison, se rhabilla, but, mangea, fut joyeux.
La voie d’eau, examinée au jour, demandait plus de travail que Gilliatt n’aurait cru. C’était une assez grave avarie. Gilliatt n’eut pas trop de toute la journée pour la réparer.
Le lendemain, à l’aube, après avoir défait le barrage et rouvert l’issue du défilé, vêtu de ces haillons qui avaient eu raison de la voie d’eau, ayant sur lui la ceinture de Clubin et les soixante-quinze mille francs, debout dans la panse radoubée à côté de la machine sauvée, par un bon vent, par une mer admirable, Gilliatt sortit de l’écueil Douvres.
Il mit le cap sur Guernesey.
Au moment où il s’éloigna de l’écueil, quelqu’un qui eût été là l’eût entendu chanter à demi-voix l’air Bonny Dundee.