Les Travailleurs de la mer (page 31)
La cloche du port était sur le quai à quelques pas, il y courut, empoigna la chaîne et se mit à secouer la cloche impétueusement.
II
ENCORE LA CLOCHE DU PORT
Gilliatt en effet, après une traversée sans incident, mais un peu lente à cause de la pesanteur du chargement de la panse, était arrivé à Saint-Sampson à la nuit close, plus près de dix heures que de neuf.
Gilliatt avait calculé l’heure. La demi-remontée s’était faite. Il y avait de la lune et de l’eau ; on pouvait entrer dans le port.
Le petit havre était endormi. Quelques navires y étaient mouillés, cargues sur vergues, hunes capelées, et sans fanaux. On apercevait au fond quelques barques au radoub, à sec dans le carénage. Grosses coques démâtées et sabordées, dressant au-dessus de leur bordage troué de claires-voies les pointes courbes de leur membrure dénudée, assez semblables à des scarabées morts couchés sur le dos, pattes en l’air.
Gilliatt, sitôt le goulet franchi, avait examiné le port et le quai. Il n’y avait de lumière nulle part, pas plus aux Bravées qu’ailleurs. Il n’y avait point de passants, excepté peut-être quelqu’un, un homme, qui venait d’entrer au presbytère ou d’en sortir. Et encore n’était-on pas sûr que ce fût une personne, la nuit estompant tout ce qu’elle dessine et le clair de lune ne faisant jamais rien que d’indécis. La distance s’ajoutait à l’obscurité. Le presbytère d’alors était situé de l’autre côté du port, sur un emplacement où est construite aujourd’hui une cale ouverte.
Gilliatt avait silencieusement accosté les Bravées, et avait amarré la panse à l’anneau de la Durande sous la fenêtre de mess Lethierry.
Puis il avait sauté par-dessus le bordage et pris terre.
Gilliatt, laissant derrière lui la panse à quai, tourna la maison, longea une ruette, puis une autre, ne regarda même pas l’embranchement de sentier qui menait au Bû de la Rue, et au bout de quelques minutes, s’arrêta dans ce recoin de muraille où il y avait une mauve sauvage à fleurs roses en juin, du houx, du lierre et des orties. C’est de là que, caché sous les ronces, assis sur une pierre, bien des fois, dans les jours d’été, et pendant de longues heures et pendant des mois entiers, il avait contemplé, par-dessus le mur bas au point de tenter l’enjambée, le jardin des Bravées, et, à travers les branches d’arbres, deux fenêtres d’une chambre de la maison. Il retrouva sa pierre, sa ronce, toujours le mur aussi bas, toujours l’angle aussi obscur, et, comme une bête rentrée au trou, glissant plutôt que marchant, il se blottit. Une fois assis, il ne fit plus un mouvement. Il regarda. Il revoyait le jardin, les allées, les massifs, les carrés de fleurs, la maison, les deux fenêtres de la chambre. La lune lui montrait ce rêve. Il est affreux qu’on soit forcé de respirer. Il faisait ce qu’il pouvait pour s’en empêcher.
Il lui semblait voir un paradis fantôme. Il avait peur que tout cela ne s’envolât. Il était presque impossible que ces choses fussent réellement sous ses yeux ; et si elles y étaient, ce ne pouvait être qu’avec l’imminence d’évanouissement qu’ont toujours les choses divines. Un souffle, et tout se dissiperait. Gilliatt avait ce tremblement.
Tout près, en face de lui, dans le jardin, au bord d’une allée, il y avait un banc de bois peint en vert. On se souvient de ce banc.
Gilliatt regardait les deux fenêtres. Il pensait à un sommeil possible de quelqu’un dans cette chambre. Derrière ce mur, on dormait. Il eût voulu ne pas être où il était. Il eût mieux aimé mourir que de s’en aller. Il pensait à une haleine soulevant une poitrine. Elle, ce mirage, cette blancheur dans une nuée, cette obsession flottante de son esprit, elle était là ! Il pensait à l’inaccessible qui était endormi, et si près, et comme à la portée de son extase ; il pensait à la femme impossible assoupie, et visitée, elle aussi, par les chimères ; à la créature souhaitée, lointaine, insaisissable, fermant les yeux, le front dans la main ; au mystère du sommeil de l’être idéal, aux songes que peut faire un songe. Il n’osait penser au delà et il pensait pourtant ; il se risquait dans les manques de respect de la rêverie, la quantité de forme féminine que peut avoir un ange le troublait, l’heure nocturne enhardit aux regards furtifs les yeux timides, il s’en voulait d’aller si avant, il craignait de profaner en réfléchissant ; malgré lui, forcé, contraint, frémissant, il regardait dans l’invisible. Il subissait le frisson, et presque la souffrance, de se figurer un jupon sur une chaise, une mante jetée sur le tapis, une ceinture débouclée, un fichu. Il imaginait un corset, un lacet traînant à terre, des bas, des jarretières. Il avait l’âme dans les étoiles.
Les étoiles sont faites aussi bien pour le cœur humain d’un pauvre comme Gilliatt que pour le cœur humain d’un millionnaire. À un certain degré de passion, tout homme est sujet aux profonds éblouissements. Si c’est une nature âpre et primitive, raison de plus. Être sauvage, cela s’ajoute au rêve.
Le ravissement est une plénitude qui déborde comme une autre. Voir ces fenêtres, c’était presque trop pour Gilliatt.
Tout à coup, il la vit elle-même.
Des branchages d’un fourré déjà épaissi par le printemps, sortit, avec une ineffable lenteur spectrale et céleste, une figure, une robe, un visage divin, presque une clarté sous la lune.
Gilliatt se sentit défaillir, c’était Déruchette.
Déruchette approcha. Elle s’arrêta. Elle fit quelques pas pour s’éloigner, s’arrêta encore, puis revint s’asseoir sur le banc de bois. La lune était dans les arbres, quelques nuées erraient parmi les étoiles pâles, la mer parlait aux choses de l’ombre à demi-voix, la ville dormait, une brume montait de l’horizon, cette mélancolie était profonde. Déruchette inclinait le front, avec cet œil pensif qui regarde attentivement rien ; elle était assise de profil, elle était presque nu-tête, ayant un bonnet dénoué qui laissait voir sur sa nuque délicate la naissance des cheveux, elle roulait machinalement un ruban de ce bonnet autour d’un de ses doigts, la pénombre modelait ses mains de statue, sa robe était d’une de ces nuances que la nuit fait blanches, les arbres remuaient comme s’ils étaient pénétrables à l’enchantement qui se dégageait d’elle, on voyait le bout d’un de ses pieds ; il y avait dans ses cils baissés cette vague contraction qui annonce une larme rentrée ou une pensée refoulée, ses bras avaient l’indécision ravissante de ne point trouver où s’accouder, quelque chose qui flotte un peu se mêlait à toute sa posture, c’était plutôt une lueur qu’une lumière et une grâce qu’une déesse, les plis du bas de sa jupe étaient exquis, son adorable visage méditait virginalement. Elle était si près que c’était terrible. Gilliatt l’entendait respirer.
Il y avait dans des profondeurs un rossignol qui chantait. Les passages du vent dans les branches mettaient en mouvement l’ineffable silence nocturne. Déruchette, jolie et sacrée, apparaissait dans ce crépuscule comme la résultante de ces rayons et de ces parfums ; ce charme immense et épars aboutissait mystérieusement à elle, et s’y condensait, et elle en était l’épanouissement. Elle semblait l’âme fleur de toute cette ombre.
Toute cette ombre, flottante en Déruchette, pesait sur Gilliatt. Il était éperdu. Ce qu’il éprouvait échappe aux paroles ; l’émotion est toujours neuve et le mot a toujours servi ; de là l’impossibilité d’exprimer l’émotion. L’accablement du ravissement existe. Voir Déruchette, la voir elle-même, voir sa robe, voir son bonnet, voir son ruban qu’elle tourne autour de son doigt, est-ce qu’on peut se figurer une telle chose ? Être près d’elle, est-ce que c’est possible ? L’entendre respirer, elle respire donc ! Alors les astres respirent. Gilliatt frissonnait. Il était le plus misérable et le plus enivré des hommes. Il ne savait que faire. Ce délire de la voir l’anéantissait. Quoi ! C’était elle qui était là, et c’était lui qui était ici ! Ses idées, éblouies et fixes, s’arrêtaient sur cette créature comme sur une escarboucle. Il regardait cette nuque et ces cheveux. Il ne se disait même pas que tout cela maintenant était à lui, qu’avant peu, demain peut-être, ce bonnet il aurait le droit de le défaire, ce ruban il aurait le droit de le dénouer. Songer jusque-là, il n’eût pas même conçu un moment cet excès d’audace. Toucher avec la pensée, c’est presque toucher avec la main. L’amour était pour Gilliatt comme le miel pour l’ours, le rêve exquis et délicat. Il pensait confusément. Il ne savait ce qu’il avait. Le rossignol chantait. Il se sentait expirer.
Se lever, franchir le mur, s’approcher, dire c’est moi, parler à Déruchette, cette idée ne lui venait pas. Si elle lui fût venue, il se fût enfui. Si quelque chose de semblable à une pensée parvenait à poindre dans son esprit, c’était ceci, que Déruchette était là, qu’il n’y avait besoin de rien de plus, et que l’éternité commençait.
Un bruit les tira tous les deux, elle de sa rêverie, lui de son extase.
Quelqu’un marchait dans le jardin. On ne voyait pas qui, à cause des arbres. C’était un pas d’homme.
Déruchette leva les yeux.
Les pas s’approchèrent, puis cessèrent. La personne qui marchait venait de s’arrêter. Elle devait être tout près. Le sentier où était le banc se perdait entre deux massifs. C’est là qu’était cette personne, dans cet entre-deux, à quelques pas du banc.
Le hasard avait disposé les épaisseurs des branches de telle sorte que Déruchette la voyait, mais que Gilliatt ne la voyait pas.
La lune projetait sur la terre, hors du massif jusqu’au banc, une ombre.
Gilliatt voyait cette ombre.
Il regarda Déruchette.
Elle était toute pâle. Sa bouche entr’ouverte ébauchait un cri de surprise. Elle s’était soulevée à demi sur le banc et elle y était retombée ; il y avait dans son attitude un mélange de fuite et de fascination. Son étonnement était un enchantement plein de crainte. Elle avait sur les lèvres presque le rayonnement du sourire et une lueur de larmes dans les yeux. Elle était comme transfigurée par une présence. Il ne semblait pas que l’être qu’elle voyait fût de la terre. La réverbération d’un ange était dans son regard.
L’être qui n’était pour Gilliatt qu’une ombre parla. Une voix sortit du massif, plus douce qu’une voix de femme, une voix d’homme pourtant. Gilliatt entendit ces paroles :
— Mademoiselle, je vous vois tous les dimanches et tous les jeudis ; on m’a dit qu’autrefois vous ne veniez pas si souvent. C’est une remarque qu’on a faite, je vous demande pardon. Je ne vous ai jamais parlé, c’était mon devoir ; aujourd’hui je vous parle, c’est mon devoir. Je dois d’abord m’adresser à vous. Le Cashmere part demain, c’est ce qui fait que je suis venu. Vous vous promenez tous les soirs dans votre jardin. Ce serait mal à moi de connaître vos habitudes si je n’avais pas la pensée que j’ai. Mademoiselle, vous êtes pauvre ; depuis ce matin je suis riche. Voulez-vous de moi pour votre mari ?
Déruchette joignit ses deux mains comme une suppliante, et regarda celui qui lui parlait, muette, l’œil fixe, tremblante de la tête aux pieds.
La voix reprit :
— Je vous aime. Dieu n’a pas fait le cœur de l’homme pour qu’il se taise. Puisque Dieu promet l’éternité, c’est qu’il veut qu’on soit deux. Il y a pour moi sur la terre une femme, c’est vous. Je pense à vous comme à une prière. Ma foi est en Dieu et mon espérance est en vous. Les ailes que j’ai, c’est vous qui les portez. Vous êtes ma vie, et déjà mon ciel.
— Monsieur, dit Déruchette, il n’y a personne pour répondre dans la maison.
La voix s’éleva de nouveau :
— J’ai fait ce doux songe. Dieu ne défend pas les songes. Vous me faites l’effet d’une gloire. Je vous aime passionnément, mademoiselle. La sainte innocence, c’est vous. Je sais que c’est l’heure où l’on est couché, mais je n’avais pas le choix d’un autre moment. Vous rappelez-vous ce passage de la bible qu’on nous a lu ? Genèse, chapitre vingt-cinq. J’y ai toujours songé depuis. Je l’ai relu souvent. Le révérend Hérode me disait : Il vous faut une femme riche. Je lui ai répondu : Non, il me faut une femme pauvre. Mademoiselle, je vous parle sans approcher, je me reculerai même si vous ne voulez pas que mon ombre touche vos pieds. C’est vous qui êtes la souveraine ; vous viendrez à moi si vous voulez. J’aime et j’attends. Vous êtes la forme vivante de la bénédiction.
— Monsieur, balbutia Déruchette, je ne savais pas qu’on me remarquait le dimanche et le jeudi.
La voix continua :
— On ne peut rien contre les choses angéliques. Toute la loi est amour. Le mariage, c’est Chanaan. Vous êtes la beauté promise. Ô pleine de grâce, je vous salue.
Déruchette répondit :
— Je ne croyais pas faire plus de mal que les autres personnes qui étaient exactes.
La voix poursuivit :
— Dieu a mis ses intentions dans les fleurs, dans l’aurore, dans le printemps, et il veut qu’on aime. Vous êtes belle dans cette obscurité sacrée de la nuit. Ce jardin a été cultivé par vous et dans ses parfums il y a quelque chose de votre haleine. Mademoiselle, les rencontres des âmes ne dépendent pas d’elles. Ce n’est pas de notre faute. Vous assistiez, rien de plus ; j’étais là, rien de plus. Je n’ai rien fait que de sentir que je vous aimais. Quelquefois mes yeux se sont levés sur vous. J’ai eu tort, mais comment faire ? C’est en vous regardant que tout est venu. On ne peut s’empêcher. Il y a des volontés mystérieuses qui sont au-dessus de nous. Le premier des temples, c’est le cœur. Avoir votre âme dans ma maison, c’est à ce paradis terrestre que j’aspire, y consentez-vous ? Tant que j’ai été pauvre, je n’ai rien dit. Je sais votre âge. Vous avez vingt et un ans, j’en ai vingt-six. Je pars demain ; si vous me refusez, je ne reviendrai pas. Soyez mon engagée, voulez-vous ? Mes yeux ont déjà, plus d’une fois, malgré moi, fait aux vôtres cette question. Je vous aime, répondez-moi. Je parlerai à votre oncle dès qu’il pourra me recevoir, mais je me tourne d’abord vers vous. C’est à Rebecca qu’on demande Rebecca. À moins que vous ne m’aimiez pas.
Déruchette pencha le front, et murmura :
— Oh ! Je l’adore
Cela fut dit si bas que Gilliatt seul entendit.
Elle resta le front baissé comme si le visage dans l’ombre mettait dans l’ombre la pensée.
Il y eut une pause. Les feuilles d’arbres ne remuaient pas. C’était ce moment sévère et paisible où le sommeil des choses s’ajoute au sommeil des êtres, et où la nuit semble écouter le battement de cœur de la nature. Dans ce recueillement s’élevait, comme une harmonie qui complète un silence, le bruit immense de la mer.
La voix reprit :
— Mademoiselle.
Déruchette tressaillit.
La voix continua :
— Hélas ! J’attends.
— Qu’attendez-vous ?
— Votre réponse.
— Dieu l’a entendue, dit Déruchette.
Alors la voix devint presque sonore, et en même temps plus douce que jamais. Ces paroles sortirent du massif, comme d’un buisson ardent :
— Tu es ma fiancée. Lève-toi, et viens. Que le bleu profond où sont les astres assiste à cette acceptation de mon âme par ton âme, et que notre premier baiser se mêle au firmament !
Déruchette se leva, et demeura un instant immobile, le regard fixé devant elle, sans doute sur un autre regard. Puis, à pas lents, la tête droite, les bras pendants et les doigts des mains écartés comme lorsqu’on marche sur un support inconnu, elle se dirigea vers le massif et y disparut.
Un moment après, au lieu d’une ombre sur le sable il y en avait deux, elles se confondaient, et Gilliatt voyait à ses pieds l’embrassement de ces deux ombres.
Le temps coule de nous comme d’un sablier, et nous n’avons pas le sentiment de cette fuite, surtout dans de certains instants suprêmes. Ce couple d’un côté, qui ignorait ce témoin et ne le voyait pas, de l’autre ce témoin qui ne voyait pas ce couple, mais qui le savait là, combien de minutes demeurèrent-ils ainsi, dans cette suspension mystérieuse ? Il serait impossible de le dire. Tout à coup, un bruit lointain éclata, une voix cria : Au secours ! et la cloche du port sonna. Ce tumulte, il est probable que le bonheur, ivre et céleste, ne l’entendit pas.
La cloche continua de sonner. Quelqu’un qui eût cherché Gilliatt dans l’angle du mur ne l’y eût plus trouvé.
I
JOIE ENTREMÊLÉE D’ANGOISSE
Mess Lethierry agitait la cloche avec emportement. Brusquement il s’arrêta. Un homme venait de tourner l’angle du quai. C’était Gilliatt.
Mess Lethierry courut à lui, ou pour mieux dire se jeta sur lui, lui prit la main dans ses poings, et le regarda un moment dans les deux yeux en silence ; un de ces silences qui sont de l’explosion ne sachant par où sortir.
Puis avec violence, le secouant et le tirant, et le serrant dans ses bras, il fit entrer Gilliatt dans la salle basse des Bravées, en repoussa du talon la porte qui demeura entr’ouverte, s’assit, ou tomba, sur une chaise à côté d’une grande table éclairée par la lune dont le reflet blanchissait vaguement le visage de Gilliatt, et, d’une voix où il y avait des éclats de rire et des sanglots mêlés, il cria :
— Ah ! Mon fils ! L’homme au bag pipe ! Gilliatt ! Je savais bien que c’était toi ! La panse, parbleu ! Conte-moi ça. Tu y es donc allé ! On t’aurait brûlé il y a cent ans. C’est de la magie. Il ne manque pas une vis. J’ai déjà tout regardé, tout reconnu, tout manié. Je devine que les roues sont dans les deux caisses. Te voilà donc enfin ! Je viens de te chercher dans ta cabine. J’ai sonné la cloche. Je te cherchais. Je me disais : Où est-il que je le mange ! Il faut convenir qu’il se passe des choses extraordinaires. Cet animal-là revient de l’écueil Douvres. Il me rapporte ma vie. Tonnerre ! Tu es un ange. Oui, oui, oui, c’est ma machine. Personne n’y croira. On le verra, on dira : ce n’est pas vrai. Tout y est, quoi ! Tout y est ! Il ne manque pas un serpentin. Il ne manque pas un apitage. Le tube de prise d’eau n’a pas bougé. C’est incroyable qu’il n’y ait pas eu d’avarie. Il n’y a qu’un peu d’huile à mettre. Mais comment as-tu fait ? Et dire que Durande va remarcher ! L’arbre des roues est démonté comme par un bijoutier. Donne-moi ta parole d’honneur que je ne suis pas fou.
Il se dressa debout, respira, et poursuivit :
— Jure-moi ça. Quelle révolution ! Je me pince, je sens bien que je ne rêve pas. Tu es mon enfant, tu es mon garçon, tu es le bon Dieu. Ah ! Mon fils ! Avoir été me chercher ma gueuse de machine ! En pleine mer ! Dans ce guet-apens d’écueil ! J’ai vu des choses très farces dans ma vie. Je n’ai rien vu de tel. J’ai vu les parisiens qui sont des satans. Je t’en fiche qu’ils feraient ça. C’est pis que la Bastille. J’ai vu les gauchos labourer dans les pampas, ils ont pour charrue une branche d’arbre qui a un coude et pour herse un fagot d’épines tiré avec une corde de cuir, ils récoltent avec ça des grains de blé gros comme des noisettes. C’est de la gnognotte à côté de toi. Tu as fait là un miracle, un pour de vrai. Ah ! Le gredin ! Saute-moi donc au cou. Et on te devra tout le bonheur du pays. Vont-ils bougonner dans Saint-Sampson ! Je vais m’occuper tout de suite de refaire le bachot. C’est étonnant, la bielle n’a rien de cassé. Messieurs, il est allé aux Douvres. Je dis les Douvres. Il est allé tout seul. Les Douvres ! Un caillou qu’il n’y a rien de pire. Tu sais, t’a-t-on dit ? C’est prouvé, ça a été fait exprès, Clubin a coulé Durande pour me filouter de l’argent qu’il avait à m’apporter. Il a soûlé Tangrouille. C’est long, je te raconterai un autre jour la piraterie. Moi, affreuse brute, j’avais confiance dans Clubin. Il s’y est pincé le scélérat, car il n’a pas dû en sortir. Il y a un Dieu, canaille ! Vois-tu, Gilliatt, tout de suite, dare, dare, les fers au feu, nous allons rebâtir Durande. Nous lui donnerons vingt pieds de plus. On fait maintenant les bateaux plus longs. J’achèterai du bois à Dantzick et à Brême. À présent que j’ai la machine, on me fera crédit. La confiance reviendra.
Mess Lethierry s’arrêta, leva les yeux avec ce regard qui voit le ciel à travers le plafond, et dit entre ses dents : Il y en a un.
Puis il posa le médium de sa main droite entre ses deux sourcils, l’ongle appuyé sur la naissance du nez, ce qui indique le passage d’un projet dans le cerveau, et il reprit :
— C’est égal, pour tout recommencer sur une grande échelle, un peu d’argent comptant eût bien fait mon affaire. Ah ! Si j’avais mes trois bank-notes, les soixante-quinze mille francs que ce brigand de Rantaine m’a rendus et que ce brigand de Clubin m’a volés !
Gilliatt, en silence, chercha dans sa poche quelque chose qu’il posa devant lui. C’était la ceinture de cuir qu’il avait rapportée. Il ouvrit et étala sur la table cette ceinture dans l’intérieur de laquelle la lune laissait déchiffrer le mot Clubin ; il tira du gousset de la ceinture une boîte, et de la boîte trois morceaux de papier pliés qu’il déplia et qu’il tendit à mess Lethierry.
Mess Lethierry examina les trois morceaux de papier. Il faisait assez clair pour que le chiffre 1000 et le mot thousand y fussent parfaitement visibles. Mess Lethierry prit les trois billets, les posa sur la table l’un à côté de l’autre, les regarda, regarda Gilliatt, resta un moment interdit, puis ce fut comme une éruption après une explosion.
— Ça aussi ! Tu es prodigieux. Mes bank-notes ! Tous les trois ! Mille chaque ! Mes soixante-quinze mille francs ! Tu es donc allé jusqu’en enfer. C’est la ceinture à Clubin. Pardieu ! Je lis dedans son ordure de nom. Gilliatt rapporte la machine, plus l’argent ! Voilà de quoi mettre dans les journaux. J’achèterai du bois première qualité. Je devine, tu auras retrouvé la carcasse. Clubin pourri dans quelque coin. Nous prendrons le sapin à Dantzick et le chêne à Brême, nous ferons un bon bordé, nous mettrons le chêne en dedans et le sapin en dehors. Autrefois on fabriquait les navires moins bien et ils duraient davantage ; c’est que le bois était plus assaisonné, parce qu’on ne construisait pas tant. Nous ferons peut-être la coque en orme. L’orme est bon pour les parties noyées ; être tantôt sec, tantôt trempé, ça le pourrit ; l’orme veut être toujours mouillé, il se nourrit d’eau. Quelle belle Durande nous allons conditionner ! On ne me fera pas la loi. Je n’aurai plus besoin de crédit. J’ai les sous. A-t-on jamais vu ce Gilliatt ! J’étais par terre, aplati, mort. Il me remet debout sur mes quatre fers ! Et moi qui ne pensais pas du tout à lui ! Ça m’était sorti de l’esprit. Tout me revient, à présent. Pauvre garçon ! Ah ! Par exemple, tu sais, tu épouses Déruchette.
Gilliatt s’adossa au mur, comme quelqu’un qui chancelle, et très bas, mais très distinctement, il dit :
— Non.
Mess Lethierry eut un soubresaut.
— Comment, non !
Gilliatt répondit :
— Je ne l’aime pas.
Mess Lethierry alla à la fenêtre, l’ouvrit, la referma, revint à la table, prit les trois bank-notes, les plia, posa la boîte de fer dessus, se gratta les cheveux, saisit la ceinture de Clubin, la jeta violemment contre la muraille, et dit :
— Il y a quelque chose.
Il enfonça ses deux poings dans ses deux poches, et reprit :
— Tu n’aimes pas Déruchette ! C’est donc pour moi que tu jouais du bug pipe ?
Gilliatt, toujours adossé au mur, pâlissait comme un homme qui tout à l’heure ne respirera plus. À mesure qu’il devenait pâle, mess Lethierry devenait rouge.
— En voilà un imbécile ! Il n’aime pas Déruchette ! Eh bien, arrange-toi pour l’aimer, car elle n’épousera que toi. Quelle diable d’anecdote viens-tu me conter là ! Si tu crois que je te crois ! Est-ce que tu es malade ? C’est bon, envoie chercher le médecin, mais ne dis pas d’extravagances. Pas possible que tu aies déjà eu le temps de vous quereller et de te fâcher avec elle. Il est vrai que les amoureux, c’est si bête ! Voyons, as-tu des raisons ? Si tu as des raisons, dis-les. On n’est pas une oie sans avoir des raisons. Après ça, j’ai du coton dans les oreilles, j’ai peut-être mal entendu, répète ce que tu as dit.
Gilliatt répliqua :
— J’ai dit non.
— Tu as dit non. Il y tient, la brute ! Tu as quelque chose, c’est sûr ! Tu as dit non ! Voilà une stupidité qui dépasse les limites du monde connu. On flanque des douches aux personnes pour bien moins que ça. Ah ! Tu n’aimes pas Déruchette ! Alors c’est pour l’amour du bonhomme que tu as fait tout ce que tu as fait ! C’est pour les beaux yeux du papa que tu es allé aux Douvres, que tu as eu froid, que tu as eu chaud, que tu as crevé de faim et de soif, que tu as mangé de la vermine de rocher, que tu as eu le brouillard, la pluie et le vent pour chambre à coucher, et que tu as exécuté la chose de me rapporter ma machine, comme on rapporte à une jolie femme son serin qui s’est échappé ! Et la tempête d’il y a trois jours ! Si tu t’imagines que je ne me rends pas compte. Tu en as eu du tirage ! C’est en faisant la bouche en cœur du côté de ma vieille caboche que tu as taillé, coupé, tourné, viré, traîné, limé, scié, charpenté, inventé, écrabouillé, et fait plus de miracles à toi tout seul que tous les saints du paradis. Ah ! Idiot ! Tu m’as pourtant assez ennuyé avec ton bag pipe. On appelle ça biniou en Bretagne. Toujours le même air, l’animal ! Ah ! Tu n’aimes pas Déruchette ! Je ne sais pas ce que tu as. Je me rappelle bien tout à présent, j’étais là dans le coin, Déruchette a dit : Je l’épouserai. Et elle t’épousera ! Ah ! Tu ne l’aimes pas ! Réflexions faites, je ne comprends rien. Ou tu es fou, ou je le suis. Et le voilà qui ne dit plus un mot. Ça n’est pas permis de faire tout ce que tu as fait, et de dire à la fin : Je n’aime pas Déruchette. On ne rend pas service aux gens pour les mettre en colère. Eh bien, si tu ne l’épouses pas, elle coiffera sainte Catherine. D’abord, j’ai besoin de toi, moi. Tu seras le pilote de Durande. Si tu t’imagines que je vais te laisser aller comme ça ! Ta, ta, ta, nenni mon cœur, je ne te lâche point. Je te tiens. Je ne t’écoute seulement pas. Où y a-t-il un matelot comme toi ! Tu es mon homme. Mais parle donc !
Cependant la cloche avait réveillé la maison et les environs. Douce et Grâce s’étaient levées et venaient d’entrer dans la salle basse, l’air stupéfait, sans dire mot. Grâce avait à la main une chandelle. Un groupe de voisins, bourgeois, marins et paysans, sortis en hâte, était dehors sur le quai, considérant avec pétrification et stupeur la cheminée de la Durande dans la panse. Quelques-uns, entendant la voix de mess Lethierry dans la salle basse, commençaient à s’y glisser silencieusement par la porte entre-bâillée. Entre deux faces de commères, passait la tête de sieur Landoys qui avait ce hasard d’être toujours là où il aurait regretté de ne pas être.
Les grandes joies ne demandent pas mieux que d’avoir un public. Le point d’appui un peu épars qu’offre toujours une foule leur plaît ; elles repartent de là. Mess Lethierry s’aperçut tout à coup qu’il y avait des gens autour de lui. Il accepta d’emblée l’auditoire.
— Ah ! Vous voilà, vous autres. C’est bien heureux. Vous savez la nouvelle. Cet homme a été là et il a rapporté ça. Bonjour, sieur Landoys. Tout à l’heure quand je me suis réveillé, j’ai vu le tuyau. C’était sous ma fenêtre. Il ne manque pas un clou à la chose. On fait des gravures de Napoléon ; moi, j’aime mieux ça que la bataille d’Austerlitz. Vous sortez de votre lit, bonnes gens. La Durande vous vient en dormant. Pendant que vous mettez vos bonnets de coton et que vous soufflez vos chandelles, il y a des gens qui sont des héros. On est un tas de lâches et de fainéants, on chauffe ses rhumatismes, heureusement cela n’empêche pas qu’il y ait des enragés. Ces enragés vont où il faut aller et font ce qu’il faut faire. L’homme du Bû de la Rue arrive du rocher Douvres. Il a repêché la Durande au fond de la mer, il a repêché l’argent dans la poche de Clubin, un trou encore plus profond. Mais comment as-tu fait ? Tout le diantre était contre toi, le vent et la marée, la marée et le vent. C’est vrai que tu es sorcier. Ceux qui disent ça ne sont déjà pas si bêtes. La Durande est revenue ! Les tempêtes ont beau avoir de la méchanceté, ça la leur coupe rasibus. Mes amis, je vous annonce qu’il n’y a plus de naufrages. J’ai visité la mécanique. Elle est comme neuve, entière, quoi ! Les tiroirs à vapeur jouent comme sur des roulettes. On dirait un objet d’hier matin. Vous savez que l’eau qui sort est conduite hors du bateau par un tube placé dans un autre tube par où passe l’eau qui entre, pour utiliser la chaleur ; eh bien, les deux tubes, ça y est. Toute la machine ! Les roues aussi ! Ah ! Tu l’épouseras !
— Qui ? La machine ? demanda sieur Landoys.
— Non, la fille. Oui, la machine. Les deux. Il sera deux fois mon gendre. Il sera le capitaine. Good bye, capitaine Gilliatt. Il va y en avoir une, de Durande ! On va en faire des affaires, et de la circulation, et du commerce, et des chargements de bœufs et de moutons ! Je ne donnerais pas Saint-Sampson pour Londres. Et voici l’auteur. Je vous dis que c’est une aventure. On lira ça samedi dans la gazette au père Mauger. Gilliatt le Malin est un malin. Qu’est-ce que c’est que ces louis d’or là ?
Mess Lethierry venait de remarquer, par l’hiatus du couvercle, qu’il y avait de l’or dans la boîte posée sur les bank-notes. Il la prit, l’ouvrit, la vida dans la paume de sa main, et mit la poignée de guinées sur la table.
— Pour les pauvres. Sieur Landoys, donnez ces pounds de ma part au connétable de Saint-Sampson. Vous savez, la lettre de Rantaine ? Je vous l’ai montrée ; eh bien, j’ai les bank-notes. Voilà de quoi acheter du chêne et du sapin et faire de la menuiserie. Regardez plutôt. Vous rappelez-vous le temps d’il y a trois jours ? Quel massacre de vent et de pluie ! Le ciel tirait le canon. Gilliatt a reçu ça dans les Douvres. Ça ne l’a pas empêché de décrocher l’épave comme je décroche ma montre. Grâce à lui, je redeviens quelqu’un. La galiote au père Lethierry va reprendre son service, messieurs, mesdames. Une coquille de noix avec deux roues et un tuyau de pipe, j’ai toujours été toqué de cette invention-là. Je me suis toujours dit : j’en ferai une ! Ça date de loin ; c’est une idée qui m’est venue à Paris dans le café qui fait le coin de la rue Christine et de la rue Dauphine en lisant un journal qui en parlait. Savez-vous bien que Gilliatt ne serait pas gêné pour mettre la machine de Marly dans son gousset et pour se promener avec ? C’est du fer battu, cet homme-là, de l’acier trempé, du diamant, un marin bon jeu bon argent, un forgeron, un gaillard extraordinaire, plus étonnant que le prince de Hohenlohe. J’appelle ça un homme qui a de l’esprit. Nous sommes tous des pas grand’chose. Les loups de mer, c’est vous, c’est moi, c’est nous ; mais le lion de mer, le voici. Hurrah, Gilliatt ! Je ne sais pas ce qu’il a fait, mais certainement il a été un diable, et comment veut-on que je ne lui donne pas Déruchette !