Les Travailleurs de la mer (page 32)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Travailleurs de la mer · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Depuis quelques instants Déruchette était dans la salle. Elle n’avait pas dit un mot, elle n’avait pas fait de bruit. Elle avait eu une entrée d’ombre. Elle s’était assise, presque inaperçue, sur une chaise en arrière de mess Lethierry debout, loquace, orageux, joyeux, abondant en gestes et parlant haut. Un peu après elle, une autre apparition muette s’était faite. Un homme vêtu de noir, en cravate blanche, ayant son chapeau à la main, s’était arrêté dans l’entre-bâillement de la porte. Il y avait maintenant plusieurs chandelles dans le groupe lentement grossi. Ces lumières éclairaient de côté l’homme vêtu de noir ; son profil d’une blancheur jeune et charmante se dessinait sur le fond obscur avec une pureté de médaille ; il appuyait son coude à l’angle d’un panneau de la porte, et il tenait son front dans sa main gauche, attitude, à son insu, gracieuse, qui faisait valoir la grandeur du front par la petitesse de la main. Il y avait un pli d’angoisse au coin de ses lèvres contractées. Il examinait et écoutait avec une attention profonde. Les assistants, ayant reconnu le révérend Ebenezer Caudray, recteur de la paroisse, s’étaient écartés pour le laisser passer, mais il était resté sur le seuil. Il y avait de l’hésitation dans sa posture et de la décision dans son regard. Ce regard par moments se rencontrait avec celui de Déruchette. Quant à Gilliatt, soit par hasard, soit exprès, il était dans l’ombre, et on ne le voyait que très confusément.

Mess Lethierry d’abord n’aperçut pas M. Ebenezer, mais il aperçut Déruchette. Il alla à elle, et l’embrassa avec tout l’emportement que peut avoir un baiser au front. En même temps il étendait le bras vers le coin sombre où était Gilliatt.

— Déruchette, dit-il, te revoilà riche, et voilà ton mari.

Déruchette leva la tête avec égarement et regarda dans cette obscurité.

Mess Lethierry reprit :

— On fera la noce tout de suite, demain si ça se peut, on aura les dispenses, d’ailleurs ici les formalités ne sont pas lourdes, le doyen fait ce qu’il veut, on est marié avant qu’on ait le temps de crier gare, ce n’est pas comme en France, où il faut des bans, des publications, des délais, tout le bataclan, et tu pourras te vanter d’être la femme d’un brave homme, et il n’y a pas à dire, c’est que c’est un marin, je l’ai pensé dès le premier jour quand je l’ai vu revenir de Herm avec le petit canon. À présent il revient des Douvres, avec sa fortune, et la mienne, et la fortune du pays ; c’est un homme dont on parlera un jour comme il n’est pas possible ; tu as dit : je l’épouserai, tu l’épouseras ; et vous aurez des enfants, et je serai grand-père, et tu auras cette chance d’être la lady d’un gaillard sérieux, qui travaille, qui est utile, qui est surprenant, qui en vaut cent, qui sauve les inventions des autres, qui est une providence, et au moins, toi, tu n’auras pas, comme presque toutes les chipies riches de ce pays-ci, épousé un soldat ou un prêtre, c’est-à-dire l’homme qui tue ou l’homme qui ment. Mais qu’est-ce que tu fais dans ton coin, Gilliatt ? On ne te voit pas. Douce ! Grâce ! Tout le monde, de la lumière. Illuminez-moi mon gendre à giorno. Je vous fiance, mes enfants, et voilà ton mari, et voilà mon gendre, c’est Gilliatt du Bû de la Rue, le bon garçon, le grand matelot, et je n’aurai pas d’autre gendre, et tu n’auras pas d’autre mari, j’en redonne ma parole d’honneur au bon Dieu. Ah ! C’est vous, monsieur le curé, vous me marierez ces jeunes gens-là.

L’œil de mess Lethierry venait de tomber sur le révérend Ebenezer.

Douce et Grâce avaient obéi. Deux chandelles posées sur la table éclairaient Gilliatt de la tête aux pieds.

— Qu’il est beau ! cria Lethierry.

Gilliatt était hideux.

Il était tel qu’il était sorti, le matin même, de l’écueil Douvres, en haillons, les coudes percés, la barbe longue, les cheveux hérissés, les yeux brûlés et rouges, la face écorchée, les poings saignants ; il avait les pieds nus. Quelques-unes des pustules de la pieuvre étaient encore visibles sur ses bras velus.

Lethierry le contemplait.

— C’est mon vrai gendre. Comme il s’est battu avec la mer ! Il est tout en loques ! Quelles épaules ! Quelles pattes ! Que tu es beau !

Grace courut à Déruchette et lui soutint la tête. Déruchette venait de s’évanouir.

II

LA MALLE DE CUIR

Dès l’aube Saint-Sampson était sur pied et Saint-Pierre-Port commençait à arriver. La résurrection de la Durande faisait dans l’île un bruit comparable à celui qu’a fait dans le midi de la France la Salette. Il y avait foule sur le quai pour regarder la cheminée sortant de la panse. On eût bien voulu voir et toucher un peu la machine ; mais Lethierry, après avoir fait de nouveau, et au jour, l’inspection triomphante de la mécanique, avait posté dans la panse deux matelots chargés d’empêcher l’approche. La cheminée, au surplus, suffisait à la contemplation. La foule s’émerveillait. On ne parlait que de Gilliatt. On commentait et on accentuait son surnom de Malin ; l’admiration s’achevait volontiers par cette phrase : « Ce n’est toujours pas agréable d’avoir dans l’île des gens capables de faire des choses comme ça. »

on voyait du dehors mess Lethierry assis à sa table devant sa fenêtre et écrivant, un œil sur son papier, l’autre sur la machine. Il était tellement absorbé qu’il ne s’était interrompu qu’une fois pour « crier » Douce et pour lui demander des nouvelles de Déruchette. Douce avait répondu : — Mademoiselle s’est levée, et est sortie. — Mess Lethierry avait dit : — Elle fait bien de prendre l’air. Elle s’est trouvée un peu mal cette nuit à cause de la chaleur. Il y avait beaucoup de monde dans la salle. Et puis la surprise, la joie, avec cela que les fenêtres étaient fermées. Elle va avoir un fier mari ! — Et il avait recommencé à écrire. Il avait déjà paraphé et scellé deux lettres adressées aux plus notables maîtres de chantiers de Brême. Il achevait de cacheter la troisième.

Le bruit d’une roue sur le quai lui fit dresser le cou. Il se pencha à sa fenêtre et vit déboucher du sentier par où l’on allait au Bû de la Rue un boy poussant une brouette. Ce boy se dirigeait du côté de Saint-Pierre-Port. Il y avait dans la brouette une malle de cuir jaune damasquinée de clous de cuivre et d’étain.

Mess Lethierry apostropha le boy.

— Où vas-tu, garçon ?

Le boy s’arrêta, et répondit :

— Au Cashmere.

— Quoi faire ?

— Porter cette malle.

— Eh bien, tu porteras aussi ces trois lettres.

Mess Lethierry ouvrit le tiroir de sa table, y prit un bout de ficelle, noua ensemble sous un nœud en croix les trois lettres qu’il venait d’écrire, et jeta le paquet au boy qui le reçut au vol dans ses deux mains.

— Tu diras au capitaine du Cashmere que c’est moi qui écris, et qu’il ait soin. C’est pour l’Allemagne. Brême via London.

— Je ne parlerai pas au capitaine, mess Lethierry.

— Pourquoi ?

— Le Cashmere n’est pas à quai.

— Ah !

— Il est en rade.

— C’est juste. À cause de la mer.

— Je ne pourrai parler qu’au patron de l’embarcation.

— Tu lui recommanderas mes lettres.

— Oui, mess Lethierry.

— À quelle heure part le Cashmere ?

— À douze heures.

— À midi, aujourd’hui, la marée monte. Il a la marée contre.

— Mais il a le vent pour.

— Boy, dit mess Lethierry, braquant son index sur la cheminée de la machine, vois-tu ça ? ça se moque du vent et de la marée.

Le boy mit les lettres dans sa poche, ressaisit le brancard de la brouette, et reprit sa course vers la ville. Mess Lethierry appela : Douce ! Grâce !

Grace entre-bâilla la porte.

— Mess, qu’y a-t-il ?

— Entre, et attends.

Mess Lethierry prit une feuille de papier et se mit à écrire. Si Grâce, debout derrière lui, eût été curieuse et eût avancé la tête pendant qu’il écrivait, elle aurait pu lire, par-dessus son épaule, ceci :

« J’écris à Brême pour du bois. J’ai rendez-vous toute la journée avec des charpentiers pour l’estimat. La reconstruction marchera vite. Toi, de ton côté, va chez le doyen pour avoir les dispenses. Je désire que le mariage se fasse le plus tôt possible, tout de suite serait le mieux. Je m’occupe de Durande, occupe-toi de Déruchette. »

Il data, et signa : Lethierry.

Il ne prit point la peine de cacheter le billet, le plia simplement en quatre et le tendit à Grâce.

— Porte cela à Gilliatt.

— Au Bû de la Rue ?

— Au Bû de la Rue.

I

LE HAVELET TOUT PROCHE DE L’ÉGLISE

Saint-Sampson ne peut avoir foule sans que Saint-Pierre-Port soit désert. Une chose curieuse sur un point donné est une pompe aspirante. Les nouvelles courent vite dans les petits pays ; aller voir la cheminée de la Durande sous les fenêtres de mess Lethierry était depuis le lever du soleil la grande affaire de Guernesey. Tout autre évènement s’était effacé devant celui-là. Éclipse de la mort du doyen de Saint-Asaph ; il n’était plus question du révérend Ebenezer Caudray, ni de sa soudaine richesse, ni de son départ par le Cashmere. La machine de la Durande rapportée des Douvres, tel était l’ordre du jour. On n’y croyait pas. Le naufrage avait paru extraordinaire, mais le sauvetage semblait impossible. C’était à qui s’en assurerait par ses yeux. Toute autre préoccupation était suspendue. De longues files de bourgeois en famille, depuis le vésin jusqu’au mess, des hommes, des femmes, des gentlemen, des mères avec enfants et des enfants avec poupées, se dirigeaient par toutes les routes vers « la chose à voir » aux Bravées et tournaient le dos à Saint-Pierre-Port. Beaucoup de boutiques dans Saint-Pierre-Port étaient fermées ; dans Commercial-Arcade, stagnation absolue de vente et de négoce ; toute l’attention était à la Durande ; pas un marchand n’avait « étrenné » ; excepté un bijoutier, lequel s’émerveillait d’avoir vendu un anneau d’or pour mariage « à une espèce d’homme paraissant fort pressé qui lui avait demandé la demeure de monsieur le doyen ». Les boutiques restées ouvertes étaient des lieux de causerie où l’on commentait bruyamment le miraculeux sauvetage. Pas un promeneur à l’Hyvreuse, qu’on nomme aujourd’hui, sans savoir pourquoi, Cambridge-Park ; personne dans High-Street, qui s’appelait alors la Grand’Rue, ni dans Smith-Street, qui s’appelait alors la rue des Forges ; personne dans Hauteville ; l’esplanade elle-même était dépeuplée. On eût dit un dimanche. Une altesse royale en visite passant la revue de la milice à l’Ancresse n’eût pas mieux vidé la ville. Tout ce dérangement à propos d’un rien du tout comme ce Gilliatt faisait hausser les épaules aux hommes graves et aux personnes correctes.

L’église de Saint-Pierre-Port, triple pignon juxtaposé avec transept et flèche, est au bord de l’eau au fond du port, presque sur le débarcadère même. Elle donne la bienvenue à ceux qui arrivent et l’adieu à ceux qui s’en vont. Cette église est la majuscule de la longue ligne que fait la façade de la ville sur l’océan.

Elle est en même temps paroisse du district de Saint-Pierre-Port et doyenné de toute l’île. Elle a pour desservant le subrogé de l’évêque, clergyman à pleins pouvoirs.

Le havre de Saint-Pierre-Port, très beau et très large port aujourd’hui, était à cette époque, et il y a dix ans encore, moins considérable que le havre de Saint-Sampson. C’étaient deux grosses murailles cyclopéennes courbes partant du rivage à tribord et à bâbord, et se rejoignant presque à leur extrémité, où il y avait un petit phare blanc. Sous ce phare un étroit goulet, ayant encore le double anneau de la chaîne qui le fermait au moyen âge, donnait passage aux navires. Qu’on se figure une pince de homard entr’ouverte, c’était le havre de Saint-Pierre-Port. Cette tenaille prenait sur l’abîme un peu de mer qu’elle forçait à se tenir tranquille. Mais par les vents d’est, il y avait du flot à l’entre-bâillement, le port clapotait, et il était plus sage de ne point entrer. C’est ce qu’avait fait ce jour-là le Cashmere. Il avait mouillé en rade.

Les navires, quand il y avait du vent d’est, prenaient volontiers ce parti qui, en outre, leur économisait les frais de port. Dans ce cas, les bateliers commissionnés de la ville, brave tribu de marins que le nouveau port a destituée, venaient prendre dans leurs barques, soit à l’embarcadère, soit aux stations de la plage, les voyageurs, et les transportaient, eux et leurs bagages, souvent par de très grosses mers et toujours sans accident, aux navires en partance. Le vent d’est est un vent de côté, très bon pour la traversée d’Angleterre ; on roule, mais on ne tangue pas.

Quand le bâtiment en partance était dans le port, tout le monde s’embarquait dans le port ; quand il était en rade, on avait le choix de s’embarquer sur un des points de la côte voisins du mouillage. On trouvait dans toutes les criques des bateliers « à volonté ».

Le Havelet était une de ces criques. Ce petit havre, Havelet, était tout près de la ville, mais si solitaire qu’il en semblait très loin. Il devait cette solitude à l’encaissement des hautes falaises du fort George qui dominent cette anse discrète. On arrivait au Havelet par plusieurs sentiers. Le plus direct longeait le bord de l’eau ; il avait l’avantage de mener à la ville et à l’église en cinq minutes, et l’inconvénient d’être couvert par la lame deux fois par jour. Les autres sentiers, plus ou moins abrupts, s’enfonçaient dans les anfractuosités des escarpements. Le Havelet, même en plein jour, était dans une pénombre. Des blocs en porte-à-faux pendaient de toutes parts. Un hérissement de ronces et de broussailles s’épaississait et faisait une sorte de douce nuit sur ce désordre de roches et de vagues ; rien de plus paisible que cette crique en temps calme, rien de plus tumultueux dans les grosses eaux. Il y avait là des pointes de branches perpétuellement mouillées par l’écume. Au printemps c’était plein de fleurs, de nids, de parfums, d’oiseaux, de papillons et d’abeilles. Grâce aux travaux récents, ces sauvageries n’existent plus aujourd’hui ; de belles lignes droites les ont remplacées ; il y a des maçonneries, des quais et des jardinets ; le terrassement a sévi ; le goût a fait justice des bizarreries de la montagne et de l’incorrection des rochers.

II

LES DÉSESPOIRS EN PRÉSENCE

Il était un peu moins de dix heures du matin ; le quart avant, comme on dit à Guernesey.

L’affluence, selon toute apparence, grossissait à Saint-Sampson. La population, enfiévrée de curiosité, versant toute au nord de l’île, le Havelet, qui est au sud, était plus désert que jamais.

Pourtant on y voyait un bateau, et un batelier. Dans le bateau il y avait un sac de nuit. Le batelier semblait attendre.

On apercevait en rade le Cashmere à l’ancre, qui, ne devant partir qu’à midi, ne faisait encore aucune manœuvre d’appareillage.

Un passant qui, de quelqu’un des sentiers-escaliers de la falaise, eût prêté l’oreille, eût entendu un murmure de paroles dans le Havelet, et, s’il se fût penché par-dessus les surplombs, il eût vu, à quelque distance du bateau, dans un recoin de roches et de branches où ne pouvait pénétrer le regard du batelier, deux personnes, un homme et une femme, Ebenezer et Déruchette.

Ces réduits obscurs du bord de la mer, qui tentent les baigneuses, ne sont pas toujours aussi solitaires qu’on le croit. On y est quelquefois observé et écouté. Ceux qui s’y réfugient et qui s’y abritent peuvent être aisément suivis à travers les épaisseurs des végétations, et grâce à la multiplicité et à l’enchevêtrement des sentiers. Les granits et les arbres, qui cachent l’aparté, peuvent cacher aussi un témoin.

Déruchette et Ebenezer étaient debout en face l’un de l’autre, le regard dans le regard ; ils se tenaient les mains. Déruchette parlait. Ebenezer se taisait. Une larme amassée et arrêtée entre ses cils hésitait, et ne tombait pas.

La désolation et la passion étaient empreintes sur le front religieux d’Ebenezer. Une résignation poignante s’y ajoutait, résignation hostile à la foi, quoique venant d’elle. Sur ce visage, simplement angélique jusqu’alors, il y avait un commencement d’expression fatale. Celui qui n’avait encore médité que le dogme se mettait à méditer le sort, méditation malsaine au prêtre. La foi s’y décompose. Plier sous de l’inconnu, rien n’est plus troublant. L’homme est le patient des évènements. La vie est une perpétuelle arrivée ; nous la subissons. Nous ne savons jamais de quel côté viendra la brusque descente du hasard. Les catastrophes et les félicités entrent, puis sortent, comme des personnages inattendus. Elles ont leur loi, leur orbite, leur gravitation, en dehors de l’homme. La vertu n’amène pas le bonheur, le crime n’amène pas le malheur ; la conscience a une logique, le sort en a une autre ; nulle coïncidence. Rien ne peut être prévu. Nous vivons pêle-mêle et coup sur coup. La conscience est la ligne droite, la vie est le tourbillon. Ce tourbillon jette inopinément sur la tête de l’homme des chaos noirs et des ciels bleus. Le sort n’a point l’art des transitions. Quelquefois la roue tourne si vite que l’homme distingue à peine l’intervalle d’une péripétie à l’autre et le lien d’hier à aujourd’hui. Ebenezer était un croyant mélangé de raisonnement et un prêtre compliqué de passion. Les religions célibataires savent ce qu’elles font. Rien ne défait le prêtre comme d’aimer une femme. Toutes sortes de nuages assombrissaient Ebenezer.

Il contemplait Déruchette, trop.

Ces deux êtres s’idolâtraient.

Il y avait dans la prunelle d’Ebenezer la muette adoration du désespoir.

Déruchette disait :

— Vous ne partirez pas. Je n’en ai pas la force. Voyez-vous, j’ai cru que je pourrais vous dire adieu, je ne peux pas. On n’est pas forcé de pouvoir. Pourquoi êtes-vous venu hier ? Il ne fallait pas venir si vous vouliez vous en aller. Je ne vous ai jamais parlé. Je vous aimais, mais je ne le savais pas. Seulement, le premier jour, quand monsieur Hérode a lu l’histoire de Rebecca et que vos yeux ont rencontré les miens, je me suis senti les joues en feu, et j’ai pensé : Oh ! Comme Rebecca a dû devenir rouge ! C’est égal, avant-hier, on m’aurait dit : Vous aimez le recteur, j’aurais ri. C’est ce qu’il y a eu de terrible dans cet amour-là. Ç’a été comme une trahison. Je n’y ai pas pris garde. J’allais à l’église, je vous voyais, je croyais que tout le monde était comme moi. Je ne vous fais pas de reproche, vous n’avez rien fait pour que je vous aime, vous ne vous êtes pas donné de peine, vous me regardiez, ce n’est pas de votre faute si vous regardez les personnes, et cela a fait que je vous ai adoré. Je ne m’en doutais pas. Quand vous preniez le livre, c’était de la lumière ; quand les autres le prenaient, ce n’était qu’un livre. Vous leviez quelquefois les yeux sur moi. Vous parliez des archanges, c’était vous l’archange. Ce que vous disiez, je le pensais tout de suite. Avant vous, je ne sais pas si je croyais en Dieu. Depuis vous, j’étais devenue une femme qui fait sa prière. Je disais à Douce : Habille-moi bien vite que je ne manque pas l’office. Et je courais à l’église. Ainsi, être amoureuse d’un homme, c’est cela. Je ne le savais pas. Je me disais : Comme je deviens dévote ! C’est vous qui m’avez appris que je n’allais pas à l’église pour le bon Dieu. J’y allais pour vous, c’est vrai. Vous êtes beau, vous parlez bien, quand vous éleviez les bras au ciel, il me semblait que vous teniez mon cœur dans vos deux mains blanches. J’étais folle, je l’ignorais. Voulez-vous que je vous dise votre faute, c’est d’être entré hier dans le jardin, c’est de m’avoir parlé. Si vous ne m’aviez rien dit, je n’aurais rien su. Vous seriez parti, j’aurais peut-être été triste, mais à présent je mourrai. À présent que je sais que vous m’aimez, à présent que je sais que je vous aime, il n’est plus possible que vous vous en alliez. À quoi pensez-vous ? Vous n’avez pas l’air de m’écouter.

Ebenezer répondit :

— Vous avez entendu ce qui s’est dit hier.

— Hélas !

— Que puis-je à cela ?

Ils se turent un moment. Ebenezer reprit :

— Il n’y a plus pour moi qu’une chose à faire. Partir.

— Et moi, mourir. Oh ! Je voudrais qu’il n’y eût pas de mer et qu’il n’y eût plus que le ciel. Il me semble que cela arrangerait tout, notre départ serait le même. Il ne fallait pas me parler, vous. Pourquoi m’avez-vous parlé ? Alors ne vous en allez pas. Qu’est-ce que je vais devenir ? Je vous dis que je mourrai. Vous serez bien avancé quand je serai dans le cimetière. Oh ! J’ai le cœur brisé. Je suis bien malheureuse. Mon oncle n’est pas méchant pourtant.

C’était la première fois de sa vie que Déruchette disait, en parlant de mess Lethierry, mon oncle. Jusque-là elle avait toujours dit mon père.

Ebenezer recula d’un pas et fit un signe au batelier. On entendit le bruit du croc dans les galets et le pas de l’homme sur le bord de sa barque.

— Non, non ! cria Déruchette.

Ebenezer se rapprocha d’elle.

— Il le faut, Déruchette.

— Non, jamais ! Pour une machine ! Est-ce que c’est possible ? Avez-vous vu cet homme horrible hier ? Vous ne pouvez pas m’abandonner. Vous avez de l’esprit, vous trouverez un moyen. Il ne se peut pas que vous m’ayez dit de venir vous trouver ici ce matin, avec l’idée que vous partiriez. Je ne vous ai rien fait. Vous n’avez pas à vous plaindre de moi. C’est par ce vaisseau-là que vous voulez vous en aller ? Je ne veux pas. Vous ne me quitterez pas. On n’ouvre pas le ciel pour le refermer. Je vous dis que vous resterez. D’ailleurs il n’est pas encore l’heure. Oh ! Je t’aime.

Et, se pressant contre lui, elle lui croisa ses dix doigts derrière le cou, comme pour faire de ses bras enlacés un lien à Ebenezer et de ses mains jointes une prière à Dieu.

Il dénoua cette étreinte délicate qui résista tant qu’elle put.

Déruchette tomba assise sur une saillie de roche couverte de lierre, relevant d’un geste machinal la manche de sa robe jusqu’au coude, montrant son charmant bras nu, avec une clarté noyée et blême dans ses yeux fixes. La barque approchait. Ebenezer lui prit la tête dans ses deux mains ; cette vierge avait l’air d’une veuve et ce jeune homme avait l’air d’un aïeul. Il lui touchait les cheveux avec une sorte de précaution religieuse ; il attacha son regard sur elle pendant quelques instants, puis il déposa sur son front un de ces baisers sous lesquels il semble que devrait éclore une étoile, et, d’un accent où tremblait la suprême angoisse et où l’on sentait l’arrachement de l’âme, il lui dit ce mot, le mot des profondeurs : Adieu !

Déruchette éclata en sanglots.

En ce moment ils entendirent une voix lente et grave qui disait :

— Pourquoi ne vous mariez-vous pas ?

Ebenezer tourna la tête. Déruchette leva les yeux.

Gilliatt était devant eux.

Il venait d’entrer par un sentier latéral.

Gilliatt n’était plus le même homme que la veille. Il avait peigné ses cheveux, il avait fait sa barbe, il avait mis des souliers, il avait une chemise blanche de marin à grand col rabattu, il était vêtu de ses habits de matelot les plus neufs. On voyait une bague d’or à son petit doigt. Il semblait profondément calme. Son hâle était livide.

Du bronze qui souffre, tel était ce visage.

Ils le regardèrent, stupéfaits. Quoique méconnaissable, Déruchette le reconnut. Quant aux paroles qu’il venait de dire, elles étaient si loin de ce qu’ils pensaient en ce moment-là, qu’elles avaient glissé sur leur esprit.

Gilliatt reprit :

— Quel besoin avez-vous de vous dire adieu ? Mariez-vous. Vous partirez ensemble.

Déruchette tressaillit. Elle eut un tremblement de la tête aux pieds.

Gilliatt continua :

— Miss Déruchette a ses vingt et un ans. Elle ne dépend que d’elle. Son oncle n’est que son oncle. Vous vous aimez…

Déruchette interrompit doucement :

— Comment se fait-il que vous soyez ici ?

— Mariez-vous, poursuivit Gilliatt.

Déruchette commençait à percevoir ce que cet homme lui disait. Elle bégaya :

— Mon pauvre oncle…

— Il refuserait si le mariage était à faire, dit Gilliatt, il consentira quand le mariage sera fait. D’ailleurs vous allez partir. Quand vous reviendrez, il pardonnera.

Gilliatt ajouta avec une nuance amère : — Et puis, il ne pense déjà plus qu’à rebâtir son bateau. Cela l’occupera pendant votre absence. Il a la Durande pour le consoler.

— Je ne voudrais pas, balbutia Déruchette, dans une stupeur où l’on sentait de la joie, laisser derrière moi des chagrins.

— Ils ne dureront pas longtemps, dit Gilliatt.

Ebenezer et Déruchette avaient eu comme un éblouissement. Ils se remettaient maintenant. Dans leur trouble décroissant, le sens des paroles de Gilliatt leur apparaissait. Un nuage y restait mêlé, mais leur affaire à eux n’était pas de résister. On se laisse faire à qui sauve. Les objections à la rentrée dans l’Éden sont molles. Il y avait dans l’attitude de Déruchette, imperceptiblement appuyée sur Ebenezer, quelque chose qui faisait cause commune avec ce que disait Gilliatt. Quant à l’énigme de la présence de cet homme et de ses paroles qui, dans l’esprit de Déruchette en particulier, produisaient plusieurs sortes d’étonnements, c’étaient des questions à côté. Cet homme leur disait : Mariez-vous. Ceci était clair. S’il y avait une responsabilité, il la prenait. Déruchette sentait confusément que, pour des raisons diverses, il en avait le droit. Ce qu’il disait de mess Lethierry était vrai. Ebenezer pensif murmura : Un oncle n’est pas un père.

Il subissait la corruption d’une péripétie heureuse et soudaine. Les scrupules probables du prêtre fondaient et se dissolvaient dans ce pauvre cœur amoureux.

La voix de Gilliatt devint brève et dure et l’on y sentait comme des pulsations de fièvre :

— Tout de suite. Le Cashmere part dans deux heures. Vous avez le temps, mais vous n’avez que le temps. Venez.

Ebenezer le considérait attentivement.

Tout à coup il s’écria :

— Je vous reconnais. C’est vous qui m’avez sauvé la vie.

Gilliatt répondit :

— Je ne crois pas.

— Là-bas, à la pointe des banques.

— Je ne connais pas cet endroit-là.

— C’est le jour même que j’arrivais.

— Ne perdons pas de temps, dit Gilliatt.

— Et, je ne me trompe pas, vous êtes l’homme d’hier soir.

— Peut-être.

— Comment vous appelez-vous ?

Gilliatt haussa la voix :

— Batelier, attendez-nous. Nous allons revenir. Miss, vous m’avez demandé comment il se faisait que j’étais ici, c’est bien simple, je marchais derrière vous. Vous avez vingt et un ans. Dans ce pays-ci, quand les personnes sont majeures et dépendent d’elles-mêmes, on se marie en un quart d’heure. Prenons le sentier du bord de l’eau. Il est praticable, la mer ne montera qu’à midi. Mais tout de suite. Venez avec moi.

Déruchette et Ebenezer semblaient se consulter du regard. Ils étaient debout l’un près de l’autre, sans bouger ; ils étaient comme ivres. Il y a de ces hésitations étranges au bord de cet abîme, le bonheur. Ils comprenaient sans comprendre.

— Il s’appelle Gilliatt, dit Déruchette bas à Ebenezer.

Gilliatt reprit avec une sorte d’autorité :

— Qu’attendez-vous ? Je vous dis de me suivre.

— Où ? demanda Ebenezer.

— Là.

Et Gilliatt montra du doigt le clocher de l’église.

Ils le suivirent.

Gilliatt allait devant. Son pas était ferme. Eux ils chancelaient.

À mesure qu’ils avançaient vers le clocher, on voyait poindre sur ces purs et beaux visages d’Ebenezer et de Déruchette quelque chose qui serait bientôt le sourire. L’approche de l’église les éclairait. Dans l’œil creux de Gilliatt, il y avait de la nuit.

On eût dit un spectre menant deux âmes au paradis.

Ebenezer et Déruchette ne se rendaient pas bien compte de ce qui allait arriver. L’intervention de cet homme était la branche où se raccroche le noyé. Ils suivaient Gilliatt avec la docilité du désespoir pour le premier venu. Qui se sent mourir n’est pas difficile sur l’acceptation des incidents. Déruchette, plus ignorante, était plus confiante. Ebenezer songeait. Déruchette était majeure. Les formalités du mariage anglais sont très simples, surtout dans les pays autochthones où les recteurs de paroisse ont un pouvoir presque discrétionnaire ; mais le doyen néanmoins consentirait-il à célébrer le mariage sans même s’informer si l’oncle consentait ? Il y avait là une question. Pourtant, on pouvait essayer. Dans tous les cas, c’était un sursis.

Mais qu’était-ce que cet homme ? Et si c’était lui en effet que la veille mess Lethierry avait déclaré son gendre, comment s’expliquer ce qu’il faisait là ? Lui, l’obstacle, il se changeait en providence. Ebenezer s’y perdait, mais il donnait à ce qui se passait le consentement tacite et rapide de l’homme qui se sent sauvé.

Le sentier était inégal, parfois mouillé et difficile. Ebenezer, absorbé, ne faisait pas attention aux flaques d’eau et aux blocs de galets. De temps en temps, Gilliatt se retournait et disait à Ebenezer : — Prenez garde à ces pierres, donnez-lui la main.

III

LA PRÉVOYANCE DE L’ABNÉGATION

Dix heures et demie sonnaient comme ils entraient dans l’église.

À cause de l’heure, et aussi à cause de la solitude de la ville ce jour-là, l’église était vide.

Au fond pourtant, près de la table qui, dans les églises réformées, remplace l’autel, il y avait trois personnes ; c’étaient le doyen et son évangéliste ; plus le registraire. Le doyen, qui était le révérend Jaquemin Hérode, était assis ; l’évangéliste et le registraire étaient debout.

Le Livre ouvert, était sur la table.

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