Les Travailleurs de la mer (page 33)
À côté, sur une crédence, s’étalait un autre livre, le registre de paroisse, ouvert également, et sur lequel un œil attentif eût pu remarquer une page fraîchement écrite et dont l’encre n’était pas encore séchée. Une plume et une écritoire étaient à côté du registre.
En voyant entrer le révérend Ebenezer Caudray, le révérend Jaquemin Hérode se leva.
— Je vous attends, dit-il. Tout est prêt.
Le doyen, en effet, était en robe d’officiant.
Ebenezer regarda Gilliatt.
Le révérend doyen ajouta :
— Je suis à vos ordres, mon collègue.
Et il salua.
Ce salut ne s’égara ni à droite ni à gauche. Il était évident, à la direction du rayon visuel du doyen, que pour lui Ebenezer seul existait. Ebenezer était clergyman et gentleman. Le doyen ne comprenait dans sa salutation ni Déruchette qui était à côté, ni Gilliatt qui était en arrière. Il y avait dans son regard une parenthèse où le seul Ebenezer était admis. Le maintien de ces nuances fait partie du bon ordre et consolide les sociétés.
Le doyen reprit avec une aménité gracieusement altière :
— Mon collègue, je vous fais mon double compliment. Votre oncle est mort et vous prenez femme ; vous voilà riche par l’un et heureux par l’autre. Du reste, maintenant, grâce à ce bateau à vapeur qu’on va rétablir, miss Lethierry aussi est riche, ce que j’approuve. Miss Lethierry est née sur cette paroisse, j’ai vérifié la date de sa naissance sur le registre. Miss Lethierry est majeure, et s’appartient. D’ailleurs son oncle, qui est toute sa famille, consent. Vous voulez vous marier tout de suite à cause de votre départ, je le comprends ; mais, ce mariage étant d’un recteur de paroisse, j’aurais souhaité un peu de solennité. J’abrégerai pour vous être agréable. L’essentiel peut tenir dans le sommaire. L’acte est déjà tout dressé sur le registre que voici, et il n’y a que les noms à remplir. Aux termes de la loi et coutume, le mariage peut être célébré immédiatement après l’inscription. La déclaration voulue pour la licence a été dûment faite. Je prends sur moi une petite irrégularité, car la demande de licence eût dû être préalablement enregistrée sept jours d’avance ; mais je me rends à la nécessité et à l’urgence de votre départ. Soit. Je vais vous marier. Mon évangéliste sera le témoin de l’époux ; quant au témoin de l’épouse…
Le doyen se tourna vers Gilliatt.
Gilliatt fit un signe de tête.
— Cela suffit, dit le doyen.
Ebenezer restait immobile. Déruchette était l’extase, pétrifiée.
Le doyen continua :
— Maintenant, toutefois, il y a un obstacle.
Déruchette fit un mouvement.
Le doyen poursuivit :
— L’envoyé, ici présent, de mess Lethierry, lequel envoyé a demandé pour vous la licence et a signé la déclaration sur le registre, — Et du pouce de sa main gauche le doyen désigna Gilliatt, ce qui l’exemptait d’articuler ce nom quelconque, — l’envoyé de mess Lethierry m’a dit ce matin que mess Lethierry, trop occupé pour venir en personne, désirait que le mariage se fît incontinent. Ce désir, exprimé verbalement, n’est point assez. Je ne saurais, à cause des dispenses à accorder et de l’irrégularité que je prends sur moi, passer outre si vite sans m’informer près de mess Lethierry, à moins qu’on ne me montre sa signature. Quelle que soit ma bonne volonté, je ne puis me contenter d’une parole qu’on vient me redire. Il me faudrait quelque chose d’écrit.
— Qu’à cela ne tienne, dit Gilliatt.
Et il présenta au révérend doyen un papier.
Le doyen se saisit du papier, le parcourut d’un coup d’œil, sembla passer quelques lignes, sans doute inutiles, et lut tout haut :
— « … Va chez le doyen pour avoir les dispenses. Je désire que le mariage se fasse le plus tôt possible. Tout de suite serait le mieux. »
Il posa le papier sur la table, et poursuivit :
— Signé Lethierry. La chose serait plus respectueusement adressée à moi. Mais puisqu’il s’agit d’un collègue, je n’en demande pas davantage.
Ebenezer regarda de nouveau Gilliatt. Il y a des ententes d’âmes. Ebenezer sentait là une fraude ; et il n’eut pas la force, il n’eut peut-être pas même l’idée, de la dénoncer. Soit obéissance à un héroïsme latent qu’il entrevoyait, soit étourdissement de la conscience par le coup de foudre du bonheur, il demeura sans paroles.
Le doyen prit la plume et remplit, aidé du registraire, les blancs de la page écrite sur le registre, puis il se redressa, et, du geste, invita Ebenezer et Déruchette à s’approcher de la table.
La cérémonie commença.
Ce fut un moment étrange.
Ebenezer et Déruchette étaient l’un près de l’autre devant le ministre. Quiconque a fait un songe où il s’est marié a éprouvé ce qu’ils éprouvaient.
Gilliatt était à quelque distance dans l’obscurité des piliers.
Déruchette le matin en se levant, désespérée, pensant au cercueil et au suaire, s’était vêtue de blanc. Cette idée de deuil fut à propos pour la noce. La robe blanche fait tout de suite une fiancée. La tombe aussi est une fiançaille.
Un rayonnement se dégageait de Déruchette. Jamais elle n’avait été ce qu’elle était en cet instant-là. Déruchette avait ce défaut d’être peut-être trop jolie et pas assez belle. Sa beauté péchait, si c’est là pécher, par excès de grâce. Déruchette au repos, c’est-à-dire en dehors de la passion et de la douleur, était, nous avons indiqué ce détail, surtout gentille. La transfiguration de la fille charmante, c’est la vierge idéale. Déruchette, grandie par l’amour et par la souffrance, avait eu, qu’on nous passe le mot, cet avancement. Elle avait la même candeur avec plus de dignité, la même fraîcheur avec plus de parfum. C’était quelque chose comme une pâquerette qui deviendrait un lys.
La moiteur des pleurs taries était sur ses joues. Il y avait peut-être encore une larme dans le coin du sourire. Les larmes séchées, vaguement visibles, sont une sombre et douce parure au bonheur.
Le doyen, debout près de la table, posa un doigt sur la bible ouverte et demanda à haute voix :
— Y a-t-il opposition ?
Personne ne répondit.
— Amen, dit le doyen.
Ebenezer et Déruchette avancèrent d’un pas vers le révérend Jaquemin Hérode.
Le doyen dit :
— Joë Ebenezer Caudray, veux-tu avoir cette femme pour ton épouse ?
Ebenezer répondit :
— Je le veux.
Le doyen reprit :
— Durande Déruchette Lethierry, veux-tu avoir cet homme pour ton mari ?
Déruchette, dans l’agonie de l’âme sous trop de joie comme de la lampe sous trop d’huile, murmura plutôt qu’elle ne prononça :
— Je le veux.
Alors, suivant le beau rite du mariage anglican, le doyen regarda autour de lui et fit dans l’ombre de l’église cette demande solennelle :
— Qui est-ce qui donne cette femme à cet homme ?
— Moi, dit Gilliatt.
Il y eut un silence. Ebenezer et Déruchette sentirent on ne sait quelle vague oppression à travers leur ravissement.
Le doyen mit la main droite de Déruchette dans la main droite d’Ebenezer, et Ebenezer dit à Déruchette :
— Déruchette, je te prends pour ma femme, soit que tu sois meilleure ou pire, plus riche ou plus pauvre, en maladie ou en santé, pour t’aimer jusqu’à la mort, et je te donne ma foi. Le doyen mit la main droite d’Ebenezer dans la main droite de Déruchette, et Déruchette dit à Ebenezer :
— Ebenezer, je te prends pour mon mari, soit que tu sois meilleur ou pire, plus riche ou plus pauvre, en maladie ou en santé, pour t’aimer et t’obéir jusqu’à la mort, et je te donne ma foi.
Le doyen reprit :
— Où est l’anneau ?
Ceci était l’imprévu. Ebenezer, pris au dépourvu, n’avait pas d’anneau.
Gilliatt ôta la bague d’or qu’il avait au petit doigt, et la présenta au doyen. C’était probablement l’anneau « de mariage » acheté le matin au bijoutier de Commercial-Arcade.
Le doyen posa l’anneau sur le livre, puis le remit à Ebenezer.
Ebenezer prit la petite main gauche, toute tremblante, de Déruchette, passa l’anneau au quatrième doigt, et dit :
— Je t’épouse avec cet anneau.
— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, dit le doyen.
— Que cela soit ainsi, dit l’évangéliste.
Le doyen éleva la voix :
— Vous êtes époux.
— Que cela soit, dit l’évangéliste.
Le doyen reprit :
— Prions.
Ebenezer et Déruchette se retournèrent vers la table et se mirent à genoux.
Gilliatt, resté debout, baissa la tête.
Eux s’agenouillaient devant Dieu, lui se courbait sous la destinée.
IV
« POUR TA FEMME, QUAND TU TE MARIERAS »
À leur sortie de l’église, ils virent le Cashmere qui commençait à appareiller.
— Vous êtes à temps, dit Gilliatt.
Ils reprirent le sentier du Havelet.
Ils allaient devant, Gilliatt maintenant marchait derrière.
C’étaient deux somnambules. Ils n’avaient pour ainsi dire que changé d’égarement. Ils ne savaient ni où ils étaient, ni ce qu’ils faisaient ; ils se hâtaient machinalement, ils ne se souvenaient plus de l’existence de rien, ils se sentaient l’un à l’autre, ils ne pouvaient lier deux idées. On ne pense pas plus dans l’extase qu’on ne nage dans le torrent. Du milieu des ténèbres, ils étaient tombés brusquement dans un Niagara de joie. On pourrait dire qu’ils subissaient l’emparadisement. Ils ne se parlaient point, se disant trop de choses avec l’âme. Déruchette serrait contre elle le bras d’Ebenezer.
Le pas de Gilliatt derrière eux leur faisait par moments songer qu’il était là. Ils étaient profondément émus, mais sans dire mot ; l’excès d’émotion se résout en stupeur. La leur était délicieuse, mais accablante. Ils étaient mariés. Ils ajournaient, on se reverrait, ce que Gilliatt faisait était bien, voilà tout. Le fond de ces deux cœurs le remerciait ardemment et vaguement. Déruchette se disait qu’elle avait là quelque chose à débrouiller, plus tard. En attendant, ils acceptaient. Ils se sentaient à la discrétion de cet homme décisif et subit, qui, d’autorité, faisait leur bonheur. Lui adresser des questions, causer avec lui, était impossible. Trop d’impressions se précipitaient sur eux à la fois. Leur engloutissement est pardonnable.
Les faits sont parfois une grêle. Ils vous criblent. Cela assourdit. La brusquerie des incidents tombant dans des existences habituellement calmes rend très vite les évènements inintelligibles à ceux qui en souffrent ou qui en profitent. On n’est pas au fait de sa propre aventure. On est écrasé sans deviner ; on est couronné sans comprendre. Déruchette, en particulier, depuis quelques heures, avait reçu toutes les commotions ; d’abord l’éblouissement, Ebenezer dans le jardin ; puis le cauchemar, ce monstre déclaré son mari ; puis la désolation, l’ange ouvrant ses ailes et prêt à partir ; maintenant c’était la joie, une joie inouïe, avec un fond indéchiffrable ; le monstre lui donnant l’ange, à elle Déruchette ; le mariage sortant de l’agonie ; ce Gilliatt, la catastrophe d’hier, le salut d’aujourd’hui. Elle ne se rendait compte de rien. Il était évident que depuis le matin Gilliatt n’avait eu d’autre occupation que de les marier ; il avait tout fait ; il avait répondu pour mess Lethierry, vu le doyen, demandé la licence, signé la déclaration voulue ; voilà comment le mariage avait pu s’accomplir. Mais Déruchette ne le comprenait pas ; d’ailleurs lors même qu’elle eût compris comment, elle n’eût pas compris pourquoi.
Fermer les yeux, rendre grâces mentalement, oublier la terre et la vie, se laisser emporter au ciel par ce bon démon, il n’y avait que cela à faire. Un éclaircissement était trop long, un remercîment était trop peu. Elle se taisait dans ce doux abrutissement du bonheur.
Un peu de pensée leur restait, assez pour se conduire. Sous l’eau il y a des parties de l’éponge qui demeurent blanches. Ils avaient juste la quantité de lucidité qu’il fallait pour distinguer la mer de la terre et le Cashmere de tout autre navire.
En quelques minutes, ils furent au Havelet.
Ebenezer entra le premier dans le bateau. Au moment où Déruchette allait le suivre, elle eut la sensation de sa manche doucement retenue. C’était Gilliatt qui avait posé un doigt sur un pli de sa robe.
— Madame, dit-il, vous ne vous attendiez pas à partir. J’ai pensé que vous auriez peut-être besoin de robes et de linge. Vous trouverez à bord du Cashmere un coffre qui contient des objets pour femme. Ce coffre me vient de ma mère. Il était destiné à la femme que j’épouserais. Permettez-moi de vous l’offrir.
Déruchette se réveilla à demi de son rêve. Elle se tourna vers Gilliatt. Gilliatt, d’une voix basse et qu’on entendait à peine, continua :
— Maintenant, ce n’est pas pour vous retarder, mais voyez-vous, madame, je crois qu’il faut que je vous explique. Le jour qu’il y a eu ce malheur, vous étiez assise dans la salle basse, vous avez dit une parole. Vous ne vous souvenez pas, c’est tout simple. On n’est pas forcé de se souvenir de tous les mots qu’on dit. Mess Lethierry avait beaucoup de chagrin. Il est certain que c’était un bon bateau, et qui rendait des services. Le malheur de la mer était arrivé ; il y avait de l’émotion dans le pays. Ce sont là des choses, naturellement, qu’on a oubliées. Il n’y a pas eu que ce navire-là perdu dans les rochers. On ne peut pas penser toujours à un accident. Seulement ce que je voulais vous dire, c’est que, comme on disait personne n’ira, j’y suis allé. Ils disaient c’est impossible ; ce n’était pas cela qui était impossible. Je vous remercie de m’écouter un petit instant. Vous comprenez, madame, si je suis allé là, ce n’était pas pour vous offenser. D’ailleurs la chose date de très loin. Je sais que vous êtes pressée. Si on avait le temps, si on parlait, on se souviendrait, mais cela ne sert à rien. La chose remonte à un jour où il y avait de la neige. Et puis une fois que je passais, j’ai cru que vous aviez souri. C’est comme ça que ça s’explique. Quant à hier, je n’avais pas eu le temps de rentrer chez moi, je sortais du travail, j’étais tout déchiré, je vous ai fait peur, vous vous êtes trouvée mal, j’ai eu tort, on n’arrive pas ainsi chez les personnes, je vous prie de ne pas m’en vouloir. C’est à peu près tout ce que je voulais dire. Vous allez partir. Vous aurez beau temps. Le vent est à l’est. Adieu, madame. Vous trouvez juste que je vous parle un peu, n’est-ce pas ? Ceci est une dernière minute.
— Je pense à ce coffre, répondit Déruchette. Mais pourquoi ne pas le garder pour votre femme, quand vous vous marierez ?
— Madame, dit Gilliatt, je ne me marierai probablement pas.
— Ce sera dommage, car vous êtes bon. Merci.
Et Déruchette sourit. Gilliatt lui rendit ce sourire.
Puis il aida Déruchette à entrer dans le canot.
Moins d’un quart d’heure après, le bateau où étaient Ebenezer et Déruchette abordait en rade le Cashmere.
V
LA GRANDE TOMBE
Gilliatt suivit le bord de l’eau, passa rapidement dans Saint-Pierre-Port, puis se remit à marcher vers Saint-Sampson le long de la mer, se dérobant aux rencontres, évitant les routes, pleines de passants par sa faute.
Dès longtemps, on le sait, il avait une manière à lui de traverser dans tous les sens le pays sans être vu de personne. Il connaissait des sentiers, il s’était fait des itinéraires isolés et serpentants ; il avait l’habitude farouche de l’être qui ne se sent pas aimé ; il restait lointain. Tout enfant, voyant peu d’accueil dans les visages des hommes, il avait pris ce pli, qui depuis était devenu son instinct, de se tenir à l’écart.
Il dépassa l’Esplanade, puis la Salerie. De temps en temps, il se retournait et regardait, en arrière de lui, dans la rade, le Cashmere, qui venait de mettre à la voile. Il y avait peu de vent, Gilliatt allait plus vite que le Cashmere. Gilliatt marchait dans les roches extrêmes du bord de l’eau, la tête baissée. Le flux commençait à monter.
À un certain moment il s’arrêta, et, tournant le dos à la mer, il considéra pendant quelques minutes, au delà des rochers cachant la route du Valle, un bouquet de chênes. C’étaient les chênes du lieu dit les Basses-Maisons. Là, autrefois, sous ces arbres, le doigt de Déruchette avait écrit son nom, Gilliatt, sur la neige. Il y avait longtemps que cette neige était fondue.
Il poursuivit son chemin.
La journée était charmante plus qu’aucune qu’il y eût encore eu cette année-là. Cette matinée avait on ne sait quoi de nuptial. C’était un de ces jours printaniers où mai se dépense tout entier ; la création semble n’avoir d’autre but que de se donner une fête et de faire son bonheur. Sous toutes les rumeurs, de la forêt comme du village, de la vague comme de l’atmosphère, il y avait un roucoulement. Les premiers papillons se posaient sur les premières roses. Tout était neuf dans la nature, les herbes, les mousses, les feuilles, les parfums, les rayons. Il semblait que le soleil n’eût jamais servi. Les cailloux étaient lavés de frais. La profonde chanson des arbres était chantée par des oiseaux nés d’hier. Il est probable que leur coquille d’œuf cassée par leur petit bec était encore dans le nid. Des essais d’ailes bruissaient dans le tremblement des branches. Ils chantaient leur premier chant, ils volaient leur premier vol. C’était un doux parlage de tous à la fois, huppes, mésanges, piquebois, chardonnerets, bouvreuils, moines et misses. Les lilas, les muguets, les daphnés, les glycines, faisaient dans les fourrés un bariolage exquis. Une très jolie lentille d’eau qu’il y a à Guernesey couvrait les mares d’une nappe d’émeraude. Les bergeronnettes et les épluque-pommiers qui font de si gracieux petits nids s’y baignaient. Par toutes les claires-voies de la végétation on apercevait le bleu du ciel. Quelques nuées lascives s’entre-poursuivaient dans l’azur avec des ondoiements de nymphes. On croyait sentir passer des baisers que s’envoyaient des bouches invisibles. Pas un vieux mur qui n’eût, comme un marié, son bouquet de giroflées. Les prunelliers étaient en fleur, les cytises étaient en fleur ; on voyait ces monceaux blancs qui luisaient et ces monceaux jaunes qui étincelaient à travers les entre-croisements des rameaux. Le printemps jetait tout son argent et tout son or dans l’immense panier percé des bois. Les pousses nouvelles étaient toutes fraîches vertes. On entendait en l’air des cris de bienvenue. L’été hospitalier ouvrait sa porte aux oiseaux lointains. C’était l’instant de l’arrivée des hirondelles. Les thyrses des ajoncs bordaient les talus des chemins creux, en attendant les thyrses des aubépines. Le beau et le joli faisaient bon voisinage ; le superbe se complétait par le gracieux ; le grand ne gênait pas le petit ; aucune note du concert ne se perdait ; les magnificences microscopiques étaient à leur plan dans la vaste beauté universelle, on distinguait tout comme dans une eau limpide. Partout une divine plénitude et un gonflement mystérieux faisaient deviner l’effort panique et sacré de la sève en travail. Qui brillait, brillait plus ; qui aimait, aimait mieux. Il y avait de l’hymne dans la fleur et du rayonnement dans le bruit. La grande harmonie diffuse s’épanouissait. Ce qui commence à poindre provoquait ce qui commence à sourdre. Un trouble, qui venait d’en bas, et qui venait aussi d’en haut, remuait vaguement les cœurs, corruptibles à l’influence éparse et souterraine des germes. La fleur promettait obscurément le fruit, toute vierge songeait, la reproduction des êtres, préméditée par l’immense âme de l’ombre, s’ébauchait dans l’irradiation des choses. On se fiançait partout. On s’épousait sans fin. La vie, qui est la femelle, s’accouplait avec l’infini, qui est le mâle. Il faisait beau, il faisait clair, il faisait chaud ; à travers les haies, dans les enclos, on voyait rire les enfants. Quelques-uns jouaient aux mérelles. Les pommiers, les pêchers, les cerisiers, les poiriers, couvraient les vergers de leurs grosses touffes pâles ou vermeilles. Dans l’herbe, primevères, pervenches, achillées, marguerites, amaryllis, jacinthes, et les violettes, et les véroniques. Les bourraches bleues, les iris jaunes, pullulaient, avec ces belles petites étoiles roses qui fleurissent toujours en troupe et qu’on appelle pour cela « les compagnons ». Des bêtes toutes dorées couraient entre les pierres. Les joubarbes en floraison empourpraient les toits de chaume. Les travailleuses des ruches étaient dehors. L’abeille était à la besogne. L’étendue était pleine du murmure des mers et du bourdonnement des mouches. La nature, perméable au printemps, était moite de volupté.
Quand Gilliatt arriva à Saint-Sampson, il n’y avait pas encore d’eau au fond du port, et il put le traverser à pied sec, inaperçu derrière les coques de navires au radoub. Un cordon de pierres plates espacées qu’il y a là aide à ce passage.
Gilliatt ne fut pas remarqué. La foule était à l’autre bout du port, près du goulet, aux Bravées. Là son nom était dans toutes les bouches. On parlait tant de lui qu’on ne fit pas attention à lui. Gilliatt passa, caché en quelque sorte par le bruit qu’il faisait.
Il vit de loin la panse à la place où il l’avait amarrée, la cheminée de la machine entre ses quatre chaînes, un mouvement de charpentiers à l’ouvrage, des silhouettes confuses d’allants et de venants, et il entendit la voix tonnante et joyeuse de mess Lethierry donnant des ordres.
Il s’enfonça dans les ruettes.
Il n’y avait personne derrière les Bravées, toute la curiosité étant sur le devant. Gilliatt prit le sentier longeant le mur bas du jardin. Il s’arrêta dans l’angle où était la mauve sauvage ; il revit la pierre où il s’était assis ; il revit le banc de bois où s’était assise Déruchette. Il regarda la terre de l’allée où il avait vu s’embrasser deux ombres, qui avaient disparu.
Il se remit en marche. Il gravit la colline du château du Valle, puis la redescendit, et se dirigea vers le Bû de la Rue.
Le Houmet-Paradis était solitaire.
Sa maison était telle qu’il l’avait laissée le matin après s’être habillé pour aller à Saint-Pierre-Port.
Une fenêtre était ouverte. Par cette fenêtre on voyait le bag-pipe accroché à un clou de la muraille.
On apercevait sur la table la petite bible donnée en remercîment à Gilliatt par un inconnu qui était Ebenezer.
La clef était à la porte. Gilliatt approcha, posa la main sur cette clef, ferma la porte à double tour, mit la clef dans sa poche, et s’éloigna.
Il s’éloigna, non du côté de la terre, mais du côté de la mer.
Il traversa diagonalement son jardin, par le plus court, sans précaution pour les plates-bandes, en ayant soin toutefois de ne pas écraser les seakales, qu’il avait plantés parce que c’était un goût de Déruchette.
Il franchit le parapet et descendit dans les brisants.
Il se mit à suivre, allant toujours devant lui, la longue et étroite ligne de récifs qui liait le Bû de la Rue à ce gros obélisque de granit debout au milieu de la mer qu’on appelait la Corne de la Bête. C’est là qu’était la chaise Gild-Holm-’Ur.
Il enjambait d’un récif à l’autre comme un géant sur des cimes. Faire ces enjambées sur une crête de brisants, cela ressemble à marcher sur l’arête d’un toit.
Une pêcheuse à la trouble qui rôdait pieds nus dans les flaques d’eau à quelque distance, et qui regagnait le rivage, lui cria : Prenez garde. La mer arrive.
Il continua d’avancer.
Parvenu à ce grand rocher de la pointe, la Corne, qui faisait pinacle sur la mer, il s’arrêta. La terre finissait là. C’était l’extrémité du petit promontoire.
Il regarda.
Au large, quelques barques, à l’ancre, pêchaient. On voyait de temps en temps sur ces bateaux des ruissellements d’argent au soleil qui étaient la sortie de l’eau des filets. Le Cashmere n’était pas encore à la hauteur de Saint-Sampson ; il avait déployé son grand hunier. Il était entre Herm et Jethou.
Gilliatt tourna le rocher. Il parvint sous la chaise Gild-Holm-’Ur, au pied de cette espèce d’escalier abrupt que, moins de trois mois auparavant, il avait aidé Ebenezer à descendre. Il le monta.
La plupart des degrés étaient déjà sous l’eau. Deux ou trois seulement étaient encore à sec. Il les escalada.
Ces degrés menaient à la chaise Gild-Holm-’Ur. Il arriva à la chaise, la considéra un moment, appuya sa main sur ses yeux et la fit lentement glisser d’un sourcil à l’autre, geste par lequel il semble qu’on essuie le passé, puis il s’assit dans ce creux de roche, avec l’escarpement derrière son dos et l’océan sous ses pieds.
Le Cashmere en ce moment-là élongeait la grosse tour ronde immergée, gardée par un sergent et un canon, qui marque dans la rade le mi-chemin entre Herm et Saint-Pierre-Port.
Au-dessus de la tête de Gilliatt, dans les fentes, quelques fleurs de rocher frissonnaient. L’eau était bleue à perte de vue. Le vent étant d’est, il y avait peu de ressac autour de Serk, dont on ne voit de Guernesey que la côte occidentale. On apercevait au loin la France comme une brume et la longue bande jaune des sables de Carteret. Par instants, un papillon blanc passait. Les papillons ont le goût de se promener sur la mer.
La brise était très faible. Tout ce bleu, en bas comme en haut, était immobile. Aucun tremblement n’agitait ces espèces de serpents d’un azur plus clair ou plus foncé qui marquent à la surface de la mer les torsions latentes des bas-fonds.
Le Cashmere, peu poussé du vent, avait, pour saisir la brise, hissé ses bonnettes de hune. Il s’était couvert de toile. Mais, le vent étant de travers, l’effet des bonnettes le forçait à serrer de très près la côte de Guernesey. Il avait franchi la balise de Saint-Sampson. Il atteignait la colline du château du Valle. Le moment arrivait où il allait doubler la pointe du Bû de la Rue.
Gilliatt le regardait venir.
L’air et la vague étaient comme assoupis. La marée se faisait, non par lame, mais par gonflement. Le niveau de l’eau se haussait sans palpitation. La rumeur du large, éteinte, ressemblait à un souffle d’enfant.