Les Travailleurs de la mer (page 8)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Travailleurs de la mer · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La Durande en rentrant au port nouait son câble sous les fenêtres de mess Lethierry à un gros anneau de fer scellé dans le soubassement des Bravées. Ces nuits-là, Lethierry faisait un admirable somme dans son branle, sentant d’un côté Déruchette endormie et de l’autre Durande amarrée.

Le lieu d’amarrage de la Durande était voisin de la cloche du port. Il y avait là, devant la porte des Bravées, un petit bout de quai.

Ce quai, les Bravées, la maison, le jardin, les ruettes bordées de haies, la plupart même des habitations environnantes, n’existent plus aujourd’hui. L’exploitation du granit de Guernesey a fait vendre ces terrains. Tout cet emplacement est occupé, à l’heure où nous sommes, par des chantiers de casseurs de pierres.

XI

COUP D’ŒIL SUR LES MARIS ÉVENTUELS

Déruchette grandissait, et ne se mariait pas.

Mess Lethierry, en en faisant une fille aux mains blanches, l’avait rendue difficile. Ces éducations-là se retournent plus tard contre vous.

Du reste, il était, quant à lui, plus difficile encore. Le mari qu’il imaginait pour Déruchette était aussi un peu un mari pour Durande. Il eût voulu pourvoir d’un coup ses deux filles. Il eût voulu que le conducteur de l’une pût être aussi le pilote de l’autre. Qu’est-ce qu’un mari ? C’est le capitaine d’une traversée. Pourquoi pas le même patron à la fille et au bateau ? Un ménage obéit aux marées. Qui sait mener une barque sait mener une femme. Ce sont les deux sujettes de la lune et du vent. Sieur Clubin, n’ayant guère que quinze ans de moins que mess Lethierry, ne pouvait être pour Durande qu’un patron provisoire ; il fallait un pilote jeune, un patron définitif, un vrai successeur du fondateur, de l’inventeur, du créateur. Le pilote définitif de Durande serait un peu le gendre de mess Lethierry. Pourquoi ne pas fondre les deux gendres dans un ? Il caressait cette idée. Il voyait, lui aussi, apparaître dans ses songes un fiancé. Un puissant gabier basané et fauve, athlète de la mer, voilà son idéal. Ce n’était pas tout à fait celui de Déruchette. Elle faisait un rêve plus rose.

Quoi qu’il en fût, l’oncle et la nièce semblaient être d’accord pour ne point se hâter. Quand on avait vu Déruchette devenir une héritière probable, les partis s’étaient présentés en foule. Ces empressements-là ne sont pas toujours de bonne qualité. Mess Lethierry le sentait. Il grommelait : fille d’or, épouseur de cuivre. Et il éconduisait les prétendants. Il attendait. Elle de même.

Chose singulière, il tenait peu à l’aristocratie. De ce côté-là, mess Lethierry était un anglais invraisemblable. On croira difficilement qu’il avait été jusqu’à refuser pour Déruchette un Ganduel, de Jersey, et un Bugnet-Nicolin, de Serk. On n’a pas même craint d’affirmer, mais nous doutons que cela soit possible, qu’il n’avait point accepté une ouverture venant de l’aristocratie d’Aurigny, et qu’il avait décliné les propositions d’un membre de la famille Édou, laquelle évidemment descend d’Édouard le confesseur.

XII

EXCEPTION DANS LE CARACTÈRE DE LETHIERRY

Mess Lethierry avait un défaut ; un gros. Il haïssait, non quelqu’un, mais quelque chose, le prêtre. Un jour, lisant, — car il lisait, — dans Voltaire, — car il lisait Voltaire, — ces mots : « les prêtres sont des chats », il posa le livre, et on l’entendit grommeler à demi-voix : je me sens chien.

Il faut se souvenir que les prêtres, les luthériens et les calvinistes comme les catholiques, l’avaient, dans sa création du Devil-Boat local, vivement combattu et doucement persécuté. Être révolutionnaire en navigation, essayer d’ajuster un progrès à l’archipel normand, faire essuyer à la pauvre petite île de Guernesey les plâtres d’une invention nouvelle, c’était là, nous ne l’avons point dissimulé, une témérité damnable. Aussi l’avait-on un peu damné. Nous parlons ici, qu’on ne l’oublie pas, du clergé ancien, bien différent du clergé actuel, qui, dans presque toutes les églises locales, a une tendance libérale vers le progrès. On avait entravé Lethierry de cent manières ; toute la quantité d’obstacles qu’il peut y avoir dans les prêches et dans les sermons lui avait été opposée. Détesté des hommes d’église, il les détestait. Leur haine était la circonstance atténuante de la sienne.

Mais, disons-le, son aversion des prêtres était idiosyncrasique. Il n’avait pas besoin pour les haïr, d’en être haï. Comme il le disait, il était le chien de ces chats. Il était contre eux par l’idée, et, ce qui est le plus irréductible, par l’instinct. Il sentait leurs griffes latentes, et il montrait les dents. Un peu à tort et à travers, convenons-en, et pas toujours à propos. Ne point distinguer est un tort. Il n’y a pas de bonne haine en bloc. Le vicaire savoyard n’eût point trouvé grâce devant lui. Il n’est pas sûr que, pour mess Lethierry, il y eût un bon prêtre. À force d’être philosophe, il perdait un peu de sagesse. L’intolérance des tolérants existe, de même que la rage des modérés. Mais Lethierry était si débonnaire qu’il ne pouvait être vraiment haineux. Il repoussait plutôt qu’il n’attaquait. Il tenait les gens d’église à distance. Ils lui avaient fait du mal, il se bornait à ne pas leur vouloir de bien. La nuance entre leur haine et la sienne, c’est que la leur était animosité, et que la sienne était antipathie.

Guernesey, toute petite île qu’elle est, a de la place pour deux religions. Elle contient de la religion catholique et de la religion protestante. Ajoutons qu’elle ne met point les deux religions dans la même église. Chaque culte a son temple ou sa chapelle à part. En Allemagne, à Heidelberg, par exemple, on n’y fait pas tant de façons ; on coupe l’église en deux ; une moitié à saint Pierre, une moitié à Calvin ; entre deux, une cloison pour prévenir les gourmades ; parts égales ; les catholiques ont trois autels, les huguenots ont trois autels ; comme ce sont les mêmes heures d’offices, la cloche unique sonne à la fois pour les deux services. Elle appelle en même temps à Dieu et au diable. Simplification.

Le flegme allemand s’accommode de ces voisinages. Mais à Guernesey chaque religion est chez elle. Il y a la paroisse orthodoxe et il y a la paroisse hérétique. On peut choisir. Ni l’une, ni l’autre ; tel avait été le choix de mess Lethierry.

Ce matelot, cet ouvrier, ce philosophe, ce parvenu du travail, très simple en apparence, n’était pas du tout simple au fond. Il avait ses contradictions et ses opiniâtretés. Sur le prêtre, il était inébranlable. Il eût rendu des points à Montlosier.

Il se permettait des railleries très déplacées. Il avait des mots à lui, bizarres, mais ayant un sens. Aller à confesse, il appelait cela « peigner sa conscience ». Le peu de lettres qu’il avait, bien peu, une certaine lecture glanée çà et là, entre deux bourrasques, se compliquait de fautes d’orthographe. Il avait aussi des fautes de prononciation, pas toujours naïves. Quand la paix fut faite par Waterloo entre la France de Louis XVIII et l’Angleterre de Wellington, mess Lethierry dit : Bourmont a été le traître d’union entre les deux camps. Une fois il écrivit papauté, pape ôté. Nous ne pensons pas que ce fût exprès.

Cet antipapisme ne lui conciliait point les anglicans. Il n’était pas plus aimé des recteurs protestants que des curés catholiques. En présence des dogmes les plus graves, son irréligion éclatait presque sans retenue. Un hasard l’ayant conduit à un sermon sur l’enfer du révérend Jaquemin Hérode, sermon magnifique rempli d’un bout à l’autre de textes sacrés prouvant les peines éternelles, les supplices, les tourments, les damnations, les châtiments inexorables, les brûlements sans fin, les malédictions inextinguibles, les colères de la toute-puissance, les fureurs célestes, les vengeances divines, choses incontestables, on l’entendit, en sortant avec un des fidèles, dire doucement : — Voyez-vous, moi, j’ai une drôle d’idée. Je m’imagine que Dieu est bon.

Ce levain d’athéisme lui venait de son séjour en France.

Quoique guernesiais, et assez pur sang, on l’appelait dans l’île « le français », à cause de son esprit improper. Lui-même ne s’en cachait point, il était imprégné d’idées subversives. Son acharnement de faire ce bateau à vapeur, ce Devil-Boat, l’avait bien prouvé. Il disait : J’ai tété 89. Ce n’est point là un bon lait.

Du reste, des contre-sens, il en faisait. Il est très difficile de rester entier dans les petits pays. En France, garder les apparences, en Angleterre, être respectable, la vie tranquille est à ce prix. Être respectable, cela implique une foule d’observances, depuis le dimanche bien sanctifié jusqu’à la cravate bien mise. « Ne pas se faire montrer au doigt », voilà encore une loi terrible. Être montré au doigt, c’est le diminutif de l’anathème. Les petites villes, marais de commères, excellent dans cette malignité isolante, qui est la malédiction vue par le petit bout de la lorgnette. Les plus vaillants redoutent ce raca. On affronte la mitraille, on affronte l’ouragan, on recule devant Mme Pimbêche. Mess Lethierry était plutôt tenace que logique. Mais, sous cette pression, sa ténacité même fléchissait. Il mettait, autre locution pleine de concessions latentes, et parfois inavouables, « de l’eau dans son vin ». Il se tenait à l’écart des hommes du clergé, mais il ne leur fermait point résolûment sa porte. Aux occasions officielles et aux époques voulues des visites pastorales, il recevait d’une façon suffisante, soit le recteur luthérien, soit le chapelain papiste. Il lui arrivait, de loin en loin, d’accompagner à la paroisse anglicane Déruchette, laquelle elle-même, nous l’avons dit, n’y allait qu’aux quatre grandes fêtes de l’année.

Somme toute, ces compromis, qui lui coûtaient, l’irritaient, et, loin de l’incliner vers les gens d’église, augmentaient son escarpement intérieur. Il s’en dédommageait par plus de moquerie. Cet être sans amertume n’avait d’âcreté que de ce côté-là. Aucun moyen de l’amender là-dessus.

De fait et absolument, c’était son tempérament, et il fallait en prendre son parti.

Tout clergé lui déplaisait. Il avait l’irrévérence révolutionnaire. D’une forme à l’autre du culte il distinguait peu. Il ne rendait même pas justice à ce grand progrès : ne point croire à la présence réelle. Sa myopie en ces choses allait jusqu’à ne point voir la nuance entre un ministre et un abbé. Il confondait un révérend docteur avec un révérend père. Il disait : Wesley ne vaut pas mieux que Loyola. Quand il voyait passer un pasteur avec sa femme, il se détournait. Prêtre marié ! disait-il, avec l’accent absurde que ces deux mots avaient en France à cette époque. Il contait qu’à son dernier voyage en Angleterre, il avait vu « l’évêchesse de Londres ». Ses révoltes sur ce genre d’unions allaient jusqu’à la colère. — Une robe n’épouse pas une robe ! s’écriait-il. — Le sacerdoce lui faisait l’effet d’un sexe. Il eût volontiers dit : « Ni homme, ni femme ; prêtre ». Il appliquait, avec mauvais goût, au clergé anglican et au clergé papiste, les mêmes épithètes dédaigneuses ; il enveloppait les deux « soutanes » dans la même phraséologie ; et il ne se donnait pas la peine de varier, à propos des prêtres, quels qu’ils fussent, catholiques ou luthériens, les métonymies soldatesques usitées dans ce temps-là. Il disait à Déruchette : Marie-toi avec qui tu voudras, pourvu que ce ne soit pas avec un calotin.

XIII

L’INSOUCIANCE FAIT PARTIE DE LA GRÂCE

Une fois une parole dite, mess Lethierry s’en souvenait ; une fois une parole dite, Déruchette l’oubliait. Là était la nuance entre l’oncle et la nièce.

Déruchette, élevée comme on l’a vu, s’était accoutumée à peu de responsabilité. Il y a, insistons-y, plus d’un péril latent dans une éducation pas assez prise au sérieux. Vouloir faire son enfant heureux trop tôt, c’est peut-être une imprudence.

Déruchette croyait que, pourvu qu’elle fût contente, tout était bien. Elle sentait d’ailleurs son oncle joyeux de la voir joyeuse. Elle avait à peu près les idées de mess Lethierry. Sa religion se satisfaisait d’aller à la paroisse quatre fois par an. On l’a vue en toilette pour Noël. De la vie, elle ignorait tout. Elle avait tout ce qu’il faut pour être un jour folle d’amour. En attendant, elle était gaie.

Elle chantait au hasard, jasait au hasard, vivait devant elle, jetait un mot et passait, faisait une chose et fuyait, était charmante. Joignez à cela la liberté anglaise. En Angleterre les enfants vont seuls, les filles sont leurs maîtresses, l’adolescence a la bride sur le cou. Telles sont les mœurs. Plus tard ces filles libres font des femmes esclaves. Nous prenons ici ces deux mots en bonne part ; libres dans la croissance, esclaves dans le devoir.

Déruchette s’éveillait chaque matin avec l’inconscience de ses actions de la veille. Vous l’eussiez bien embarrassée en lui demandant ce qu’elle avait fait la semaine passée. Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir, à de certaines heures troubles, un malaise mystérieux, et de sentir on ne sait quel passage du sombre de la vie sur son épanouissement et sur sa joie. Ces azurs-là ont ces nuages-là. Mais ces nuages s’en allaient vite. Elle en sortait par un éclat de rire, ne sachant pourquoi elle avait été triste ni pourquoi elle était sereine. Elle jouait avec tout. Son espièglerie becquetait les passants. Elle faisait des malices aux garçons. Si elle eût rencontré le diable, elle n’en eût pas eu pitié, elle lui eût fait une niche. Elle était jolie, et en même temps si innocente, qu’elle en abusait. Elle donnait un sourire comme un jeune chat donne un coup de griffe. Tant pis pour l’égratigné. Elle n’y songeait plus. Hier n’existait pas pour elle ; elle vivait dans la plénitude d’aujourd’hui. Voilà ce que c’est que trop de bonheur. Chez Déruchette le souvenir s’évanouissait comme la neige fond.

I

PREMIÈRES ROUGEURS D’UNE AURORE OU D’UN INCENDIE

Gilliatt n’avait jamais parlé à Déruchette. Il la connaissait pour l’avoir vue de loin, comme on connaît l’étoile du matin.

À l’époque où Déruchette avait rencontré Gilliatt dans le chemin de Saint-Pierre-Port au Valle et lui avait fait la surprise d’écrire son nom sur la neige, elle avait seize ans. La veille précisément, mess Lethierry lui avait dit : Ne fais plus d’enfantillages. Te voilà grande fille.

Ce nom, Gilliatt, écrit par cette enfant, était tombé dans une profondeur inconnue.

Qu’était-ce que les femmes pour Gilliatt ? Lui-même n’aurait pu le dire. Quand il en rencontrait une, il lui faisait peur, et il en avait peur. Il ne parlait à une femme qu’à la dernière extrémité. Il n’avait jamais été « le galant » d’aucune campagnarde. Quand il était seul dans un chemin et qu’il voyait une femme venir vers lui, il enjambait une clôture de courtil ou se fourrait dans une broussaille et s’en allait. Il évitait même les vieilles. Il avait vu dans sa vie une parisienne. Une parisienne de passage, étrange évènement pour Guernesey à cette époque lointaine. Et Gilliatt avait entendu cette parisienne raconter en ces termes ses malheurs : « Je suis très ennuyée, je viens de recevoir des gouttes de pluie sur mon chapeau, il est abricot, et c’est une couleur qui ne pardonne pas ». Ayant trouvé plus tard, entre les feuillets d’un livre, une ancienne gravure de modes représentant « une dame de la chaussée d’Antin » en grande toilette, il l’avait collée à son mur, en souvenir de cette apparition. Les soirs d’été, il se cachait derrière les rochers de la crique houmet-paradis pour voir les paysannes se baigner en chemise dans la mer. Un jour, à travers une haie, il avait regardé la sorcière de Torteval remettre sa jarretière. Il était probablement vierge.

Ce matin de Noël où il rencontra Déruchette et où elle écrivit son nom en riant, il rentra chez lui ne sachant plus pourquoi il était sorti. La nuit venue, il ne dormit pas. Il songea à mille choses ; — qu’il ferait bien de cultiver des radis noirs dans son jardin ; que l’exposition était bonne ; — qu’il n’avait pas vu passer le bateau de Serk ; était-il arrivé quelque chose à ce bateau ? — qu’il avait vu des trique-madame en fleur, chose rare pour la saison. Il n’avait jamais su au juste ce que lui était la vieille femme qui était morte, il se dit que décidément elle devait être sa mère, et il pensa à elle avec un redoublement de tendresse. Il pensa au trousseau de femme qui était dans la malle de cuir. Il pensa que le révérend Jaquemin Hérode serait probablement un jour ou l’autre nommé doyen de Saint-Pierre-Port subrogé de l’évêque, et que le rectorat de Saint-Sampson deviendrait vacant. Il pensa que le lendemain de Noël on serait au vingt-septième jour de la lune, et que par conséquent la haute mer serait à trois heures vingt et une minutes, la demi-retirée à sept heures quinze, la basse mer à neuf heures trente-trois, et la demi-montée à douze heures trente-neuf. Il se rappela dans les moindres détails le costume du highlander qui lui avait vendu le bag-pipe, son bonnet orné d’un chardon, sa claymore, son habit serré aux pans courts et carrés, son jupon, le scilt or philaberg, orné de la bourse sporran et du smushing-mull, tabatière de corne, son épingle faite d’une pierre écossaise, ses deux ceintures, la sashwise et le belts, son épée, le swond, son coutelas, le dirck, et le skene dhu, couteau noir à poignée noire ornée de deux cairgorums, et les genoux nus de ce soldat, ses bas, ses guêtres quadrillées et ses souliers à boucles. Cet équipement devint un spectre, le poursuivit, lui donna la fièvre, et l’assoupit. Il se réveilla au grand jour, et sa première pensée fut Déruchette.

Le lendemain il dormit, mais il revit toute la nuit le soldat écossais. Il se dit à travers son sommeil que les chefs-plaids d’après Noël seraient tenus le 21 janvier. Il rêva aussi du vieux recteur Jaquemin Hérode. En se réveillant il songea à Déruchette, et il eut contre elle une violente colère ; il regretta de ne plus être petit, parce qu’il irait jeter des pierres dans ses carreaux.

Puis il pensa que, s’il était petit, il aurait sa mère, et il se mit à pleurer.

Il forma le projet d’aller passer trois mois à Chousey ou aux Minquiers. Pourtant il ne partit pas.

Il ne remit plus les pieds dans la route de Saint-Pierre-Port au Valle.

Il se figurait que son nom, Gilliatt, était resté là gravé sur la terre et que tous les passants devaient le regarder.

II

ENTRÉE, PAS À PAS, DANS L’INCONNU

En revanche, il voyait tous les jours les Bravées. Il ne le faisait pas exprès, mais il allait de ce côté-là. Il se trouvait que son chemin était toujours de passer par le sentier qui longeait le mur du jardin de Déruchette.

Un matin, comme il était dans ce sentier, une femme du marché qui revenait des Bravées dit à une autre : Miss Lethierry aime les seakales.

Il fit dans son jardin du Bû de la Rue une fosse à seakales. Le seakale est un chou qui a le goût de l’asperge.

Le mur du jardin des Bravées était très bas ; on pouvait l’enjamber. L’idée de l’enjamber lui eût paru épouvantable. Mais il n’était pas défendu d’entendre en passant, comme tout le monde, les voix des personnes qui parlaient dans les chambres ou dans le jardin. Il n’écoutait pas, mais il entendait. Une fois, il entendit les deux servantes, Douce et Grâce, se quereller. C’était un bruit de la maison. Cette querelle lui resta dans l’oreille comme une musique.

Une autre fois, il distingua une voix qui n’était pas la voix de Déruchette. Il prit la fuite.

Les paroles que cette voix avait prononcées demeurèrent à jamais gravées dans sa pensée. Il se les redisait à chaque instant. Ces paroles étaient : Vous plairait-il me bailler le genêt ?

Par degrés il s’enhardit. Il osa s’arrêter. Il arriva une fois que Déruchette, impossible à apercevoir du dehors, quoique sa fenêtre fût ouverte, était à son piano, et chantait. Elle chantait son air Bonny Dundee. Il devint très pâle, mais il poussa la fermeté jusqu’à écouter.

Le printemps arriva. Un jour, Gilliatt eut une vision ; le ciel s’ouvrit. Gilliatt vit Déruchette arroser des laitues.

Bientôt, il fit plus que s’arrêter. Il observa ses habitudes, il remarqua ses heures, et il l’attendit.

Il avait bien soin de ne pas se montrer.

Peu à peu, en même temps que les massifs se remplissaient de papillons et de roses, immobile et muet des heures entières, caché derrière ce mur, vu de personne, retenant son haleine, il s’habitua à voir Déruchette aller et venir dans le jardin. On s’accoutume au poison.

De la cachette où il était, il entendait souvent Déruchette causer avec mess Lethierry sous une épaisse tonnelle de charmille où il y avait un banc. Les paroles venaient distinctement jusqu’à lui.

Que de chemin il avait fait ! Maintenant il en était venu à guetter et à prêter l’oreille. Hélas ! Le cœur humain est un vieil espion.

Il y avait un autre banc, visible et tout proche, au bord d’une allée. Déruchette s’y asseyait quelquefois.

D’après les fleurs qu’il voyait Déruchette cueillir et respirer, il avait deviné ses goûts en fait de parfums. Le liseron était l’odeur qu’elle préférait, puis l’œillet, puis le chèvrefeuille, puis le jasmin. La rose n’était que la cinquième. Elle regardait le lys, mais elle ne le respirait pas.

D’après ce choix de parfums, Gilliatt la composait dans sa pensée. À chaque odeur il rattachait une perfection.

La seule idée d’adresser la parole à Déruchette lui faisait dresser les cheveux.

Une bonne vieille chineuse, que son industrie ambulante ramenait de temps en temps dans la ruelle longeant l’enclos des Bravées, en vint à remarquer confusément les assiduités de Gilliatt pour cette muraille et sa dévotion à ce lieu désert. Rattacha-t-elle la présence de cet homme devant ce mur à la possibilité d’une femme derrière ce mur ? Aperçut-elle ce vague fil invisible ? Était-elle, en sa décrépitude mendiante, restée assez jeune pour se rappeler quelque chose des belles années, et savait-elle encore, dans son hiver et dans sa nuit, ce que c’est que l’aube ? Nous l’ignorons, mais il paraît qu’une fois, en passant près de Gilliatt « faisant sa faction », elle dirigea de son côté toute la quantité de sourire dont elle était encore capable, et grommela entre ses gencives : ça chauffe.

Gilliatt entendit ces mots, il en fut frappé, il murmura avec un point d’interrogation intérieur : — Ça chauffe ? Que veut dire cette vieille ? — Il répéta machinalement le mot toute la journée, mais il ne le comprit pas.

Un soir qu’il était à sa fenêtre du Bû de la Rue, cinq ou six jeunes filles de l’ancresse vinrent par partie de plaisir se baigner dans la crique de Houmet. Elles jouaient dans l’eau, très naïvement, à cent pas de lui. Il ferma sa fenêtre violemment. Il s’aperçut qu’une femme nue lui faisait horreur.

III

L’AIR « BONNY DUNDEE » TROUVE UN ÉCHO DANS LA COLLINE

Derrière l’enclos du jardin des Bravées, un angle de mur couvert de houx et de lierre, encombré d’orties, avec une mauve sauvage arborescente et un grand bouillon-blanc poussant dans les granits, ce fut dans ce recoin qu’il passa à peu près tout son été. Il était là, inexprimablement pensif. Les lézards, accoutumés à lui, se chauffaient dans les mêmes pierres au soleil. L’été fut lumineux et caressant. Gilliatt avait au-dessus de sa tête le va-et-vient des nuages. Il était assis sur une pierre dans l’herbe. Tout était plein de bruits d’oiseaux. Il se prenait le front à deux mains et se demandait : Mais enfin pourquoi a-t-elle écrit mon nom sur la neige ? Le vent de mer jetait au loin de grands souffles. Par intervalles, dans la carrière lointaine de la Vaudue, la trompe des mineurs grondait brusquement, avertissant les passants de s’écarter et qu’une mine allait faire explosion. On ne voyait pas le port de Saint-Sampson, mais on voyait les pointes des mâts par-dessus les arbres. Les mouettes volaient, éparses. Gilliatt avait entendu sa mère dire que les femmes pouvaient être amoureuses des hommes, que cela arrivait quelquefois. Il se répondait : Voilà. Je comprends, Déruchette est amoureuse de moi. Il se sentait profondément triste. Il se disait : Mais elle aussi, elle pense à moi de son côté ; c’est bien fait. Il songeait que Déruchette était riche, et que, lui, il était pauvre. Il pensait que le bateau à vapeur était une exécrable invention. Il ne pouvait jamais se rappeler quel quantième du mois on était. Il regardait vaguement les gros bourdons noirs à croupes jaunes et à ailes courtes qui s’enfoncent avec bruit dans les trous des murailles.

Un soir, Déruchette rentrait se coucher. Elle s’approcha de sa fenêtre pour la fermer. La nuit était obscure. Tout à coup Déruchette prêta l’oreille. Dans cette profondeur d’ombre il y avait une musique. Quelqu’un qui était probablement sur le versant de la colline, ou au pied des tours du château du Valle, ou peut-être plus loin encore, exécutait un air sur un instrument. Déruchette reconnut sa mélodie favorite Bonny Dundee jouée sur le bag-pipe. Elle n’y comprit rien.

Depuis ce moment, cette musique se renouvela de temps en temps à la même heure, particulièrement dans les nuits très noires.

Déruchette n’aimait pas beaucoup cela.

IV

Pour l’oncle et le tuteur, bonshommes taciturnes,

Les sérénades sont des tapages nocturnes.

(Vers d’une comédie inédite.)

Quatre années passèrent.

Déruchette approchait de ses vingt et un ans et n’était toujours pas mariée.

Quelqu’un a écrit quelque part : — Une idée fixe, c’est une vrille. Chaque année elle s’enfonce d’un tour. Si on veut nous l’extirper la première année, on nous tirera les cheveux ; la deuxième année, on nous déchirera la peau ; la troisième année, on nous brisera l’os ; la quatrième année, on nous arrachera la cervelle.

Gilliatt en était à cette quatrième année-là.

Il n’avait pas encore dit une parole à Déruchette. Il songeait du côté de cette charmante fille. C’était tout.

Il était arrivé qu’une fois, se trouvant par hasard à Saint-Sampson, il avait vu Déruchette causant avec mess Lethierry devant la porte des Bravées qui s’ouvrait sur la chaussée du port. Gilliatt s’était risqué à approcher très près. Il croyait être sûr qu’au moment où il avait passé elle avait souri. Il n’y avait à cela rien d’impossible.

Déruchette entendait toujours de temps en temps le bag-pipe.

Ce bag-pipe, mess Lethierry aussi l’entendait. Il avait fini par remarquer cet acharnement de musique sous les fenêtres de Déruchette. Musique tendre, circonstance aggravante. Un galant nocturne n’était pas de son goût. Il voulait marier Déruchette le jour venu, quand elle voudrait et quand il voudrait, purement et simplement, sans roman et sans musique. Impatienté, il avait guetté, et il croyait bien avoir entrevu Gilliatt. Il s’était passé les ongles dans les favoris, signe de colère, et il avait grommelé : Qu’a-t-il à piper, cet animal-là ? Il aime Déruchette, c’est clair. Tu perds ton temps. Qui veut Déruchette doit s’adresser à moi, et pas en jouant de la flûte.

Un évènement considérable, prévu depuis longtemps, s’accomplit. On annonça que le révérend Jaquemin Hérode était nommé subrogé de l’évêque de Winchester, doyen de l’île et recteur de Saint-Pierre-Port, et qu’il quitterait Saint-Sampson pour Saint-Pierre immédiatement après avoir installé son successeur.

Le nouveau recteur ne pouvait tarder à arriver. Ce prêtre était un gentleman d’origine normande, monsieur Joë Ebenezer Caudray, anglaisé Cawdry.

On avait sur le futur recteur des détails que la bienveillance et la malveillance commentaient en sens inverse. On le disait jeune et pauvre, mais sa jeunesse était tempérée par beaucoup de doctrine et sa pauvreté par beaucoup d’espérance. Dans la langue spéciale créée pour l’héritage et la richesse, la mort s’appelle espérance. Il était le neveu et l’héritier du vieux et opulent doyen de Saint-Asaph. Ce doyen mort, il serait riche. M. Ebenezer Caudray avait des parentés distinguées ; il avait presque droit à la qualité d’honorable. Quant à sa doctrine, on la jugeait diversement. Il était anglican, mais, selon l’expression de l’évêque Tillotson, très « libertin », c’est-à-dire très sévère. Il répudiait le pharisaïsme ; il se ralliait plutôt au presbytère qu’à l’épiscopat. Il faisait le rêve de la primitive église, où Adam avait le droit de choisir Ève, et où Frumentanus, évêque d’Hiérapolis, enlevait une fille pour en faire sa femme en disant aux parents : Elle le veut et je le veux, vous n’êtes plus son père et vous n’êtes plus sa mère, je suis l’ange d’Hiérapolis, et celle-ci est mon épouse. Le père, c’est Dieu. S’il fallait en croire ce qu’on disait, M. Ebenezer Caudray subordonnait le texte : Tes père et mère honoreras, au texte, selon lui supérieur : La femme est la chair de l’homme. La femme quittera son père et sa mère pour suivre son mari. Du reste, cette tendance à circonscrire l’autorité paternelle, et à favoriser religieusement tous les modes de formation du lien conjugal, est propre à tout le protestantisme, particulièrement en Angleterre et singulièrement en Amérique.

V

LE SUCCÈS JUSTE EST TOUJOURS HAÏ

Voici quel était à ce moment-là le bilan de mess Lethierry. La Durande avait tenu tout ce qu’elle avait promis. Mess Lethierry avait payé ses dettes, réparé ses brèches, acquitté les créances de Brême, fait face aux échéances de Saint-Malo. Il avait exonéré sa maison des Bravées des hypothèques qui la grevaient ; il avait racheté toutes les petites rentes locales inscrites sur cette maison. Il était possesseur d’un grand capital productif, la Durande. Le revenu net du navire était maintenant de mille livres sterling et allait croissant. À proprement parler, la Durande était toute sa fortune. Elle était aussi la fortune du pays. Le transport des bœufs étant un des plus gros bénéfices du navire, on avait dû, pour améliorer l’arrimage et faciliter l’entrée et la sortie des bestiaux, supprimer les portemanteaux et les deux canots. C’était peut-être une imprudence. La Durande n’avait plus qu’une embarcation, la chaloupe. La chaloupe, il est vrai, était excellente.

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