Les Travailleurs de la mer (page 9)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Travailleurs de la mer · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il s’était écoulé dix ans depuis le vol Rantaine.

Cette prospérité de la Durande avait un côté faible, c’est qu’elle n’inspirait point confiance ; on la croyait un hasard. La situation de mess Lethierry n’était acceptée que comme exception. Il passait pour avoir fait une folie heureuse. Quelqu’un qui l’avait imité à Cowes, dans l’île de Wight, n’avait pas réussi. L’essai avait ruiné ses actionnaires. Lethierry disait : C’est que la machine était mal construite. Mais on hochait la tête. Les nouveautés ont cela contre elles que tout le monde leur en veut ; le moindre faux pas les compromet. Un des oracles commerciaux de l’archipel normand, le banquier Jauge, de Paris, consulté sur une spéculation de bateaux à vapeur, avait, dit-on, répondu en tournant le dos : C’est une conversion que vous me proposez là. Conversion de l’argent en fumée. En revanche, les bateaux à voiles trouvaient des commandites tant qu’ils en voulaient. Les capitaux s’obstinaient pour la toile contre la chaudière. À Guernesey, la Durande était un fait, mais la vapeur n’était pas un principe. Tel est l’acharnement de la négation en présence du progrès. On disait de Lethierry : C’est bon, mais il ne recommencerait pas. Loin d’encourager, son exemple faisait peur. Personne n’eût osé risquer une deuxième Durande.

VI

CHANCE QU’ONT EUE CES NAUFRAGÉS DE RENCONTRER CE SLOOP

L’équinoxe s’annonce de bonne heure dans la Manche. C’est une mer étroite qui gêne le vent et l’irrite. Dès le mois de février, il y a commencement de vents d’ouest, et toute la vague est secouée en tous sens. La navigation devient inquiète ; les gens de la côte regardent le mât de signal ; on se préoccupe des navires qui peuvent être en détresse. La mer apparaît comme un guet-apens ; un clairon invisible sonne on ne sait quelle guerre ; de grands coups d’haleine furieuse bouleversent l’horizon ; il fait un vent terrible. L’ombre siffle et souffle. Dans la profondeur des nuées la face noire de la tempête enfle ses joues.

Le vent est un danger ; le brouillard en est un autre.

Les brouillards ont été de tout temps craints des navigateurs. Dans certains brouillards sont en suspension des prismes microscopiques de glace auxquels Mariotte attribue les halos, les parhélies et les parasélènes. Les brouillards orageux sont composites ; des vapeurs diverses, de pesanteur spécifique inégale, s’y combinent avec la vapeur d’eau, et se superposent dans un ordre qui divise la brume en zones et fait du brouillard une véritable formation ; l’iode est en bas, le soufre au-dessus de l’iode, le brome au-dessus du soufre, le phosphore au-dessus du brome. Ceci, dans une certaine mesure, en faisant la part de la tension électrique et magnétique, explique plusieurs phénomènes, le feu Saint-Elme de Colomb et de Magellan, les étoiles volantes mêlées aux navires dont parle Sénèque, les deux flammes Castor et Pollux dont parle Plutarque, la légion romaine dont César crut voir les javelots prendre feu, la pique du château de Duino dans le Frioul que le soldat de garde faisait étinceler en la touchant du fer de sa lance, et peut-être même ces fulgurations d’en bas que les anciens appelaient « les éclairs terrestres de Saturne ». À l’équateur, une immense brume permanente semble nouée autour du globe, c’est le cloud-ring, l’anneau de nuages. Le cloud-ring a pour fonction de refroidir le tropique, de même que le Gulf-Stream a pour fonction de réchauffer le pôle. Sous le cloud-ring, le brouillard est fatal. Ce sont les latitudes des chevaux, horse latitude ; les navigateurs des derniers siècles jetaient là les chevaux à la mer, en temps d’orage pour s’alléger, en temps de calme pour économiser la provision d’eau. Colomb disait : Nube abaxo es muerte. « le nuage bas est la mort. » Les Étrusques, qui sont pour la météorologie ce que les chaldéens sont pour l’astronomie, avaient deux pontificats, le pontificat du tonnerre et le pontificat de la nuée ; les fulgurateurs observaient les éclairs et les aquilèges observaient le brouillard. Le collège des prêtres-augures de Tarquinies était consulté par les Tyriens, les Phéniciens, les Pélasges, et tous les navigateurs primitifs de l’antique Marinterne. Le mode de génération des tempêtes était dès lors entrevu ; il est intimement lié au mode de génération des brouillards, et c’est, à proprement parler, le même phénomène. Il existe sur l’océan trois régions des brumes, une équatoriale, deux polaires ; les marins leur donnent un seul nom : le pot au noir.

Dans tous les parages et surtout dans la Manche, les brouillards d’équinoxe sont dangereux. Ils font brusquement la nuit sur la mer. Un des périls du brouillard, même quand il n’est pas très épais, c’est d’empêcher de reconnaître le changement de fond par le changement de couleur de l’eau ; il en résulte une dissimulation redoutable de l’approche des brisants et des bas-fonds. On est près d’un écueil sans que rien vous en avertisse. Souvent les brouillards ne laissent au navire en marche d’autre ressource que de mettre en panne ou de jeter l’ancre. Il y a autant de naufrages de brouillard que de vent.

Pourtant, après une bourrasque fort violente qui succéda à une de ces journées de brouillard, le sloop de poste Cashmere arriva parfaitement d’Angleterre. Il entra à Saint-Pierre-Port au premier rayon du jour sortant de la mer, au moment même où le château Cornet tirait son coup de canon au soleil. Le ciel s’était éclairci. Le sloop Cashmere était attendu comme devant amener le nouveau recteur de Saint-Sampson. Peu après l’arrivée du sloop, le bruit se répandit dans la ville qu’il avait été accosté la nuit en mer par une chaloupe contenant un équipage naufragé.

VII

CHANCE QU’A EUE CE FLÂNEUR D’ÊTRE APERÇU PAR CE PÊCHEUR

Cette nuit-là, Gilliatt, au moment où le vent avait molli, était allé pêcher, sans toutefois pousser la panse trop loin de la côte.

Comme il rentrait, à la marée montante, vers deux heures de l’après-midi, par un très beau soleil, en passant devant la corne de la bête pour gagner l’anse du Bû de la Rue, il lui sembla voir dans la projection de la chaise Gild-Holm-’Ur une ombre portée qui n’était pas celle du rocher. Il laissa arriver la panse de ce côté, et il reconnut qu’un homme était assis dans la chaise Gild-Holm-’Ur. La mer était déjà très haute, la roche était cernée par le flot, le retour n’était plus possible. Gilliatt fit à l’homme de grands gestes. L’homme resta immobile. Gilliatt approcha. L’homme était endormi.

Cet homme était vêtu de noir. — Cela a l’air d’un prêtre, pensa Gilliatt. Il approcha plus près encore, et vit un visage d’adolescent.

Ce visage lui était inconnu.

La roche heureusement était à pic, il y avait beaucoup de fond, Gilliatt effaça et parvint à élonger la muraille. La marée soulevait assez la barque pour que Gilliatt en se haussant debout sur le bord de la panse pût atteindre aux pieds de l’homme. Il se dressa sur le bordage et éleva les mains. S’il fût tombé en ce moment-là, il est douteux qu’il eût reparu sur l’eau. La lame battait. Entre la panse et le rocher l’écrasement était inévitable.

Il tira le pied de l’homme endormi.

— Hé, que faites-vous là ?

L’homme se réveilla.

— Je regarde, dit-il.

Il se réveilla tout à fait et reprit :

— J’arrive dans le pays, je suis venu par ici en me promenant, j’ai passé la nuit en mer, j’ai trouvé la vue belle, j’étais fatigué, je me suis endormi.

— Dix minutes plus tard, vous étiez noyé, dit Gilliatt.

— Bah !

— Sautez dans ma barque.

Gilliatt maintint la barque du pied, se cramponna d’une main au rocher et tendit l’autre main à l’homme vêtu de noir, qui sauta lestement dans le bateau. C’était un très beau jeune homme.

Gilliatt prit l’aviron, et en deux minutes la panse arriva dans l’anse du Bû de la Rue.

Le jeune homme avait un chapeau rond et une cravate blanche. Sa longue redingote noire était boutonnée jusqu’à la cravate. Il avait des cheveux blonds en couronne, le visage féminin, l’œil pur, l’air grave.

Cependant la panse avait touché terre. Gilliatt passa le câble dans l’anneau d’amarre, puis se tourna, et vit la main très blanche du jeune homme qui lui présentait un souverain d’or.

Gilliatt écarta doucement cette main.

Il y eut un silence. Le jeune homme le rompit.

— Vous m’avez sauvé la vie.

— Peut-être, répondit Gilliatt.

L’amarre était nouée. Ils sortirent de la barque.

Le jeune homme reprit :

— Je vous dois la vie, monsieur.

— Qu’est-ce que ça fait ?

Cette réponse de Gilliatt fut encore suivie d’un silence.

— Êtes-vous de cette paroisse ? demanda le jeune homme.

— Non, répondit Gilliatt.

— De quelle paroisse êtes-vous ?

Gilliatt leva la main droite, montra le ciel, et dit :

— De celle-ci.

Le jeune homme le salua et le quitta.

Au bout de quelques pas, le jeune homme s’arrêta, fouilla dans sa poche, en tira un livre, et revint vers Gilliatt en lui tendant le livre.

— Permettez-moi de vous offrir ceci.

Gilliatt prit le livre.

C’était une bible.

Un instant après, Gilliatt, accoudé sur son parapet, regardait le jeune homme tourner l’angle du sentier qui va à Saint-Sampson.

Peu à peu il baissa la tête, oublia ce nouveau venu, ne sut plus si la chaise Gild-Holm-’Ur existait, et tout disparut pour lui dans l’immersion sans fond de la rêverie. Gilliatt avait un abîme, Déruchette.

Une voix qui l’appelait le tira de cette ombre.

— Hé, Gilliatt !

Il reconnut la voix et leva les yeux.

— Qu’y a-t-il, sieur Landoys ?

C’était en effet sieur Landoys qui passait sur la route à cent pas du Bû de la Rue dans son phiaton (phaéton) attelé de son petit cheval. Il s’était arrêté pour héler Gilliatt, mais il semblait affairé et pressé.

— Il y a du nouveau, Gilliatt.

— Où ça ?

— Aux Bravées.

— Quoi donc ?

— Je suis trop loin pour vous conter cela.

Gilliatt frissonna.

— Est-ce que miss Déruchette se marie ?

— Non. Il s’en faut.

— Que voulez-vous dire ?

— Allez aux Bravées. Vous le saurez.

Et sieur Landoys fouetta son cheval.

I

LES CONVERSATIONS DE L’AUBERGE JEAN

Sieur Clubin était l’homme qui attend une occasion.

Il était petit et jaune avec la force d’un taureau. La mer n’avait pu réussir à le hâler. Sa chair semblait de cire. Il était de la couleur d’un cierge et il en avait la clarté discrète dans les yeux. Sa mémoire était quelque chose d’imperturbable et de particulier. Pour lui, voir un homme une fois, c’était l’avoir ; comme on a une note dans un registre. Ce regard laconique empoignait. Sa prunelle prenait une épreuve d’un visage et la gardait ; le visage avait beau vieillir, sieur Clubin le retrouvait. Impossible de dépister ce souvenir tenace. Sieur Clubin était bref, sobre, froid ; jamais un geste. Son air de candeur gagnait tout d’abord. Beaucoup de gens le croyaient naïf ; il avait au coin de l’œil un pli d’une bêtise étonnante. Pas de meilleur marin que lui, nous l’avons dit ; personne comme lui pour amurer une voile, pour baisser le point du vent, et pour maintenir avec l’écoute la voile orientée. Aucune réputation de religion et d’intégrité ne dépassait la sienne. Qui l’eût soupçonné eût été suspect. Il était lié d’amitié avec M. Rébuchet, changeur à Saint-Malo, rue Saint-Vincent, à côté de l’armurier, et M. Rébuchet disait : Je donnerais ma boutique à garder à Clubin. Sieur Clubin était veuvier. Sa femme avait été l’honnête femme comme il était l’honnête homme. Elle était morte avec la renommée d’une vertu à tout rompre. Si le bailli lui eût conté fleurette, elle l’eût été dire au roi ; et si le bon Dieu eût été amoureux d’elle, elle l’eût été dire au curé. Ce couple, sieur et dame Clubin, avait réalisé dans Torteval l’idéal de l’épithète anglaise, respectable. Dame Clubin était le cygne ; sieur Clubin était l’hermine. Il fût mort d’une tache. Il n’eût pu trouver une épingle sans en chercher le propriétaire. Il eût tambouriné un paquet d’allumettes. Il était entré un jour dans un cabaret à Saint-Servan, et avait dit au cabaretier : J’ai déjeuné ici il y a trois ans, vous vous êtes trompé dans l’addition ; et il avait remboursé au cabaretier soixante-cinq centimes. C’était une grande probité, avec un pincement de lèvres attentif.

Il semblait en arrêt. Sur qui ? Sur les coquins probablement.

Tous les mardis il menait la Durande de Guernesey à Saint-Malo. Il arrivait à Saint-Malo le mardi soir, séjournait deux jours pour faire son chargement, et repartait pour Guernesey le vendredi matin.

Il y avait alors à Saint-Malo une petite hôtellerie sur le port qu’on appelait l’auberge Jean.

La construction des quais actuels a démoli cette auberge.

À cette époque la mer venait mouiller la porte Saint-Vincent et la porte Dinan ; Saint-Malo et Saint-Servan communiquaient à marée basse par des carrioles et des maringottes roulant et circulant entre les navires à sec, évitant les bouées, les ancres et les cordages, et risquant parfois de crever leur capote de cuir à une basse vergue ou à une barre de clin-foc. Entre deux marées, les cochers houspillaient leurs chevaux sur ce sable où, six heures après, le vent fouettait le flot. Sur cette même grève rôdaient jadis les vingt-quatre dogues portiers de Saint-Malo, qui mangèrent un officier de marine en 1770. Cet excès de zèle les a fait supprimer. Aujourd’hui l’on n’entend plus d’aboiements nocturnes entre le petit Talard et le grand Talard.

Sieur Clubin descendait à l’auberge Jean. C’est là qu’était le bureau français de la Durande.

Les douaniers et les gardes-côtes venaient prendre leurs repas et boire à l’auberge Jean. Ils avaient leur table à part. Les douaniers de Binic se rencontraient là, utilement pour le service, avec les douaniers de Saint-Malo.

Des patrons de navires y venaient aussi, mais mangeaient à une autre table.

Sieur Clubin s’asseyait tantôt à l’une, tantôt à l’autre, plus volontiers pourtant à la table des douaniers qu’à celle des patrons. Il était bienvenu aux deux.

Ces tables étaient bien servies. Il y avait des raffinements de boissons locales étrangères pour les marins dépaysés. Un matelot petit-maître de Bilbao y eût trouvé une helada. On y buvait du stout comme à Greenwich et de la gueuse brune comme à Anvers.

Des capitaines au long cours et des armateurs faisaient quelquefois figure à la mense des patrons. On y échangeait les nouvelles : — Où en sont les sucres ? — Cette douceur ne figure que pour de petits lots. Pourtant les bruts vont ; trois mille sacs de Bombay et cinq cents boucauts de Sagua. — Vous verrez que la droite finira par renverser Villèle. — Et l’indigo ? — On n’a traité que sept surons Guatemala. — La Nanine-Julie est montée en rade. Joli trois-mâts de Bretagne. — Voilà encore les deux villes de la Plata en bisbille. — Quand Montevideo engraisse, Buenos-Ayres maigrit. — Il a fallu transborder le chargement du Regina-Cœli, condamné au Callao. — Les cacaos marchent ; les sacs caraques sont cotés deux cent trente-quatre et les sacs Trinidad soixante-treize. — Il paraît qu’à la revue du Champ de Mars on a crié : à bas les ministres ! — Les cuirs salés verts saladeros se vendent, les bœufs soixante francs et les vaches quarante-huit. — A-t-on passé le Balkan ? Que fait Diebitsch ? — À San Francisco l’anisette en pomponelles manque. L’huile d’olive Plagniol est calme. Le fromage de Gruyère en tins, trente-deux francs le quintal. — Eh bien, Léon XII est-il mort ? — Etc., etc.

Ces choses-là se criaient et se commentaient bruyamment. À la table des douaniers et des gardes-côtes on parlait moins haut.

Les faits de police des côtes et des ports veulent moins de sonorité et moins de clarté dans le dialogue.

La table des patrons était présidée par un vieux capitaine au long cours, M. Gertrais-Gaboureau. M. Gertrais-Gaboureau n’était pas un homme, c’était un baromètre. Son habitude de la mer lui avait donné une surprenante infaillibilité de pronostic. Il décrétait le temps qu’il fera demain. Il auscultait le vent ; il tâtait le pouls à la marée. Il disait au nuage : montre-moi ta langue. C’est-à-dire l’éclair. Il était le docteur de la vague, de la brise, de la rafale. L’océan était son malade ; il avait fait le tour du monde comme on fait une clinique, examinant chaque climat dans sa bonne et mauvaise santé ; il savait à fond la pathologie des saisons. On l’entendait énoncer des faits comme ceci : — Le baromètre a descendu une fois, en 1796, à trois lignes au-dessous de tempête. — Il était marin par amour. Il haïssait l’Angleterre de toute l’amitié qu’il avait pour la mer. Il avait étudié soigneusement la marine anglaise pour en connaître le côté faible. Il expliquait en quoi le Sovereign de 1637 différait du Royal William de 1670 et de la Victory de 1735. Il comparait les accastillages. Il regrettait les tours sur le pont et les hunes en entonnoir du Great Harry de 1514, probablement au point de vue du boulet français, qui se logeait si bien dans ces surfaces. Les nations pour lui n’existaient que par leurs institutions maritimes ; des synonymies bizarres lui étaient propres. Il désignait volontiers l’Angleterre par Trinity House, l’Écosse par Northern Commissionners, et l’Irlande par Ballast Board. Il abondait en renseignements ; il était alphabet et almanach ; il était étiage et tarif. Il savait par cœur le péage des phares, surtout des anglais ; un penny par tonne en passant devant celui-ci, un farthing devant celui-là. Il vous disait : Le phare de small’s rock, qui ne consommait que deux cents gallons d’huile, en brûle maintenant quinze cents gallons. Un jour, à bord, dans une maladie grave qu’il fit, on le croyait mort, l’équipage entourait son branle, il interrompit les hoquets de l’agonie pour dire au maître charpentier : — Il serait avantageux d’adapter dans l’épaisseur des chouquets une mortaise de chaque côté pour y recevoir un réa en fonte ayant son essieu en fer et pour servir à passer les guinderesses. — De tout cela résultait une figure magistrale.

Il était rare que le sujet de conversation fût le même à la table des patrons et à la table des douaniers. Ce cas pourtant se présenta précisément dans les premiers jours de ce mois de février où nous ont amené les faits que nous racontons. Le trois-mâts Tamaulipas, capitaine Zuela, venant du Chili et y retournant, appela l’attention des deux menses. À la mense des patrons on parla de son chargement, et à la mense des douaniers de ses allures.

Le capitaine Zuela, de Copiapo, était un chilien un peu colombien, qui avait fait avec indépendance les guerres de l’indépendance, tenant tantôt pour Bolivar, tantôt pour Morillo, selon qu’il y trouvait son profit. Il s’était enrichi à rendre service à tout le monde. Pas d’homme plus bourbonien, plus bonapartiste, plus absolutiste, plus libéral, plus athée, et plus catholique. Il était de ce grand parti qu’on pourrait nommer le parti lucratif. Il faisait de temps en temps en France des apparitions commerciales ; et, à en croire les ouï-dire, il donnait volontiers passage à son bord à des gens en fuite, banqueroutiers ou proscrits politiques, peu lui importait, payants. Son procédé d’embarquement était simple. Le fugitif attendait sur un point désert de la côte, et, au moment d’appareiller, Zuela détachait un canot qui l’allait prendre. Il avait ainsi, à son précédent voyage, fait évader un contumace du procès Berton, et cette fois il comptait, disait-on, emmener des hommes compromis dans l’affaire de la Bidassoa. La police, avertie, avait l’œil sur lui.

Ces temps étaient une époque de fuites. La restauration était une réaction ; or les révolutions amènent des émigrations, et les restaurations entraînent des proscriptions. Pendant les sept ou huit premières années après la rentrée des bourbons, la panique fut partout, dans la finance, dans l’industrie, dans le commerce, qui sentaient la terre trembler et où abondaient les faillites. Il y avait un sauve-qui-peut dans la politique. Lavalette avait pris la fuite, Lefebvre-Desnouettes avait pris la fuite, Delon avait pris la fuite. Les tribunaux d’exception sévissaient, plus Trestaillon. On fuyait le pont de Saumur, l’esplanade de la Réole, le mur de l’observatoire de Paris, la tour de Taurias d’Avignon, silhouettes lugubrement debout dans l’histoire, qu’a marquées la réaction, et où l’on distingue encore aujourd’hui cette main sanglante. À Londres le procès Thistlewood ramifié en France, à Paris le procès Trogoff, ramifié en Belgique, en Suisse et en Italie, avaient multiplié les motifs d’inquiétude et de disparition, et augmenté cette profonde déroute souterraine qui faisait le vide jusque dans les plus hauts rangs de l’ordre social d’alors. Se mettre en sûreté, tel était le souci. Être compromis, c’était être perdu. Être accusé, c’était être exécuté. L’esprit des cours prévôtales avait survécu à l’institution. Les condamnations étaient de complaisance. On se sauvait au Texas, aux montagnes Rocheuses, au Pérou, au Mexique. Les hommes de la Loire, brigands alors, paladins aujourd’hui, avaient fondé le champ d’asile. Une chanson de Béranger disait : Sauvages, nous sommes français ; prenez pitié de notre gloire. S’expatrier était la ressource. Mais rien n’est moins simple que de fuir ; ce monosyllabe contient des abîmes. Tout fait obstacle à qui s’esquive. Se dérober implique se déguiser. Des personnes considérables, et même illustres, étaient réduites à des expédients de malfaiteurs. Et encore elles y réussissaient mal. Elles y étaient invraisemblables. Leur habitude de coudées franches rendait difficile leur glissement à travers les mailles de l’évasion. Un filou en rupture de ban était devant l’œil de la police plus correct qu’un général. S’imagine-t-on l’innocence contrainte à se grimer, la vertu contrefaisant sa voix, la gloire mettant un masque ? Tel passant à l’air suspect était une renommée en quête d’un faux passe-port. Les allures louches de l’homme qui s’échappe ne prouvaient pas qu’on n’eût point devant les yeux un héros. Traits fugitifs et caractéristiques des temps, que l’histoire dite régulière néglige, et que le vrai peintre d’un siècle doit souligner. Derrière ces fuites d’honnêtes gens se faufilaient, moins surveillées et moins suspectes, les fuites des fripons. Un chenapan forcé de s’éclipser profitait du pêle-mêle, faisait nombre parmi les proscrits, et souvent, nous venons de le dire, grâce à plus d’art, semblait dans ce crépuscule plus honnête homme que l’honnête homme. Rien n’est gauche comme la probité reprise de justice. Elle n’y comprend rien et fait des maladresses. Un faussaire s’échappait plus aisément qu’un conventionnel.

Chose bizarre à constater, on pourrait presque dire, particulièrement pour les malhonnêtes gens, que l’évasion menait à tout. La quantité de civilisation qu’un coquin apportait de Paris ou de Londres lui tenait lieu de dot dans les pays primitifs ou barbares, le recommandait, et en faisait un initiateur. Cette aventure n’avait rien d’impossible d’échapper ici au code pour arriver là-bas au sacerdoce. Il y avait de la fantasmagorie dans la disparition, et plus d’une évasion a eu des résultats de rêve. Une fugue de ce genre conduisait à l’inconnu et au chimérique. Tel banqueroutier sorti d’Europe par ce trou à la lune a reparu vingt ans après grand vizir au Mogol ou roi en Tasmanie.

Aider aux évasions, c’était une industrie et, vu la fréquence du fait, une industrie à gros profits. Cette spéculation complétait de certains commerces. Qui voulait se sauver en Angleterre s’adressait aux contrebandiers ; qui voulait se sauver en Amérique s’adressait à des fraudeurs de long cours tels que Zuela.

II

CLUBIN APERÇOIT QUELQU’UN

Zuela venait quelquefois manger à l’auberge Jean. Sieur Clubin le connaissait de vue.

Du reste, sieur Clubin n’était pas fier ; il ne dédaignait pas de connaître de vue les chenapans. Il allait même quelquefois jusqu’à les connaître de fait, leur donnant la main en pleine rue et leur disant bonjour. Il parlait anglais au smogler et baragouinait l’espagnol avec le contrebandista. Il avait là-dessus des sentences : — On peut tirer du bien de la connaissance du mal. — Le garde-chasse cause utilement avec le braconnier. — Le pilote doit sonder le pirate ; le pirate étant un écueil. — Je goûte à un coquin comme un médecin goûte à un poison. — C’était sans réplique. Tout le monde donnait raison au capitaine Clubin. On l’approuvait de ne point être un délicat ridicule. Qui donc eût osé en médire ? Tout ce qu’il faisait était évidemment « pour le bien du service ». De lui tout était simple. Rien ne pouvait le compromettre. Le cristal voudrait se tacher qu’il ne pourrait. Cette confiance était la juste récompense d’une longue honnêteté, et c’est là l’excellence des réputations bien assises. Quoi que fît ou quoi que semblât faire Clubin, on y entendait malice dans le sens de la vertu ; l’impeccabilité lui était acquise ; — par-dessus le marché, il est très avisé, disait-on ; — et de telle ou telle accointance qui dans un autre eût été suspecte, sa probité sortait avec un relief d’habileté. Ce renom d’habileté se combinait harmonieusement avec son renom de naïveté, sans contradiction ni trouble. Un naïf habile, cela existe. C’est une des variétés de l’honnête homme, et une des plus appréciées. Sieur Clubin était de ces hommes qui, rencontrés en conversation intime avec un escroc ou un bandit, sont acceptés ainsi, pénétrés, compris, respectés d’autant plus, et ont pour eux le clignement d’yeux satisfait de l’estime publique.

Le Tamaulipas avait complété son chargement. Il était en partance et allait prochainement appareiller.

Un mardi soir la Durande arriva à Saint-Malo comme il faisait encore grand jour. Sieur Clubin, debout sur la passerelle et surveillant la manœuvre de l’approche du port, aperçut près du petit-bey, sur la plage de sable, entre deux rochers, dans un lieu très solitaire, deux hommes qui causaient. Il les visa de sa lunette marine, et reconnut l’un des deux hommes. C’était le capitaine Zuela. Il paraît qu’il reconnut aussi l’autre.

Cet autre était un personnage de haute taille, un peu grisonnant. Il portait le haut chapeau et le grave vêtement des amis. C’était probablement un quaker. Il baissait les yeux avec modestie.

En arrivant à l’auberge Jean, sieur Clubin apprit que le Tamaulipas comptait appareiller dans une dizaine de jours.

On a su depuis qu’il avait pris encore quelques autres informations.

À la nuit il entra chez l’armurier de la rue Saint-Vincent et lui dit :

— Savez-vous ce que c’est qu’un revolver ?

— Oui, répondit l’armurier, c’est américain.

— C’est un pistolet qui recommence la conversation.

— En effet, ça a la demande et la réponse.

— Et la réplique.

— C’est juste, monsieur Clubin. Un canon tournant.

— Et cinq ou six balles.

L’armurier entr’ouvrit le coin de sa lèvre et fit entendre ce bruit de langue qui, accompagné d’un hochement de tête, exprime l’admiration.

— L’arme est bonne, Monsieur Clubin. Je crois qu’elle fera son chemin.

— Je voudrais un revolver à six canons.

— Je n’en ai pas.

— Comment ça, vous armurier ?

— Je ne tiens pas encore l’article. Voyez-vous, c’est nouveau. Ça débute. On ne fait encore en France que du pistolet.

— Diable !

— Ça n’est pas encore dans le commerce.

— Diable !

— J’ai d’excellents pistolets.

— Je veux un revolver.

— Je conviens que c’est plus avantageux. Mais attendez donc, Monsieur Clubin…

— Quoi ?

— Je crois savoir qu’il y en a un en ce moment à Saint-Malo, d’occasion.

— Un revolver ?

— Oui.

— À vendre ?

— Oui.

— Où ça ?

— Je crois savoir où. Je m’informerai.

— Quand pourrez-vous me rendre réponse ?

— D’occasion. Mais bon.

— Quand faut-il que je revienne ?

— Si je vous procure un revolver, c’est qu’il sera bon.

— Quand me rendrez-vous réponse ?

— À votre prochain voyage.

— Ne dites pas que c’est pour moi, dit Clubin.

III

CLUBIN EMPORTE ET NE RAPPORTE POINT

Sieur Clubin fit le chargement de la Durande, embarqua nombre de bœufs et quelques passagers, et quitta, comme à l’ordinaire, Saint-Malo pour Guernesey le vendredi matin.

Ce même jour vendredi, quand le navire fut au large, ce qui permet au capitaine de s’absenter quelques instants du pont de commandement, Clubin entra dans sa cabine, s’y enferma, prit un sac-valise qu’il avait, mit des vêtements dans le compartiment élastique, du biscuit, quelques boîtes de conserves, quelques livres de cacao en bâton, un chronomètre et une lunette marine dans le compartiment solide, cadenassa le sac, et passa dans les oreillons une aussière toute préparée pour le hisser au besoin. Puis il descendit dans la cale, entra dans la fosse aux câbles, et on le vit remonter avec une de ces cordes à nœuds armées d’un crampon qui servent aux calfats sur mer et aux voleurs sur terre. Ces cordes facilitent les escalades.

Arrivé à Guernesey, Clubin alla à Torteval. Il y passa trente-six heures. Il y emporta le sac-valise et la corde à nœuds, et ne les rapporta pas.

Disons-le une fois pour toutes, le Guernesey dont il est question dans ce livre, c’est l’ancien Guernesey, qui n’existe plus et qu’il serait impossible de retrouver aujourd’hui, ailleurs que dans les campagnes. Là il est encore vivant, mais il est mort dans les villes. La remarque que nous faisons pour Guernesey doit être aussi faite pour Jersey. Saint-Hélier vaut Dieppe ; Saint-Pierre-Port vaut Lorient. Grâce au progrès, grâce à l’admirable esprit d’initiative de ce vaillant petit peuple insulaire, tout s’est transformé depuis quarante ans dans l’archipel de la Manche. Où il y avait l’ombre, il y a la lumière. Cela dit, passons.

En ces temps qui sont déjà, par l’éloignement, des temps historiques, la contrebande était très active dans la Manche. Les navires fraudeurs abondaient particulièrement sur la côte ouest de Guernesey. Les personnes renseignées à outrance, et qui savent dans les moindres détails ce qui se passait il y a tout à l’heure un demi-siècle, vont jusqu’à citer les noms de plusieurs de ces navires, presque tous asturiens et guipuscoans. Ce qui est hors de doute, c’est qu’il ne s’écoulait guère de semaine sans qu’il en vînt un ou deux, soit dans la baie des Saints, soit à Plainmont. Cela avait presque les allures d’un service régulier. Une cave de la mer à Serk s’appelait et s’appelle encore les Boutiques, parce que c’était dans cette grotte qu’on venait acheter aux fraudeurs leurs marchandises. Pour les besoins de ces commerces, il se parlait dans la Manche une espèce de langue contrebandière, oubliée aujourd’hui, et qui était à l’espagnol ce que le levantin est à l’italien.

Sur beaucoup de points du littoral anglais et français, la contrebande était en cordiale entente secrète avec le négoce patent et patenté. Elle avait ses entrées chez plus d’un haut financier, par la porte dérobée, il est vrai ; et elle fusait souterrainement dans la circulation commerciale et dans tout le système veineux de l’industrie. Négociant par devant, contrebandier par derrière ; c’était l’histoire de beaucoup de fortunes. Séguin le disait de Bourgain ; Bourgain le disait de Séguin. Nous ne nous faisons point garant de leurs paroles ; peut-être se calomniaient-ils l’un et l’autre. Quoi qu’il en fût, la contrebande, traquée par la loi, était incontestablement fort bien apparentée dans la finance. Elle était en rapport avec « le meilleur monde ». Cette caverne, où Mandrin coudoyait jadis le comte de Charolais, était honnête au dehors, et avait une façade irréprochable sur la société ; pignon sur rue.

De là beaucoup de connivences, nécessairement masquées. Ces mystères voulaient une ombre impénétrable. Un contrebandier savait beaucoup de choses, et devait les taire ; une foi inviolable et rigide était sa loi. La première qualité d’un fraudeur était la loyauté. Sans discrétion pas de contrebande. Il y avait le secret de la fraude comme il y a le secret de la confession.

Ce secret était imperturbablement gardé. Le contrebandier jurait de tout taire, et tenait parole. On ne pouvait se fier à personne mieux qu’à un fraudeur. Le juge-alcade d’Oyarzun prit un jour un contrebandier des ports secs, et le fit mettre à la question pour le forcer à nommer son bailleur de fonds secret. Le contrebandier ne nomma point le bailleur de fonds. Ce bailleur de fonds était le juge-alcade. De ces deux complices, le juge et le contrebandier, l’un avait dû, pour obéir aux yeux de tous à la loi, ordonner la torture, à laquelle l’autre avait résisté, pour obéir à son serment.

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