Notre-Dame de Paris (page 43)
Il est intéressant d’avoir une idée de ce que furent l’esprit et le mouvement de la critique autour de Notre-Dame de Paris. Nous donnerons donc quelques extraits des articles parus au sujet du nouveau livre. Les journaux politiques, alors de petit format, n’avaient pas assez de toutes leurs colonnes pour les graves événements du temps ; mais les revues littéraires, dont la Revue de Paris et la Revue des Deux-Mondes étaient les plus importantes, n’attendirent pas une semaine pour s’occuper de Notre-Dame.
Revue de Paris. (Mars 1831.)
… Enfin, le voilà, ce livre merveilleux, le voilà qui vient nous distraire des graves préoccupations de la politique et réveiller nos sympathies pour ce moyen âge si loin de nous depuis huit mois.
C’est pour M. Victor Hugo surtout qu’on peut dire que la forme du roman n’est que la plus large extension possible du drame. C’est dans ce cadre, dont il pose lui-même les limites, où le temps et l’espace sont à lui, qu’il peut réaliser ses vastes conceptions, créer un monde idéal, ou rebâtir un siècle. À l’étroit sur les planches de la scène, il ne saurait obtenir du plus adroit machiniste, du plus habile peintre, que des décors bien inférieurs à la magie de ses descriptions. Au théâtre, d’ailleurs, les décors ne peuvent être, en général, que des accessoires. Dans les créations de M. Victor Hugo, les objets matériels ont une vie à eux, jouent un rôle, et même, comme dans Notre-Dame de Paris, un rôle presque aussi important que celui du héros et de l’héroïne. Où est le décorateur qui nous mettrait sous les yeux Paris tout entier, ce Paris du quinzième siècle, que le romancier nous exhume comme une Pompéi féodale, avec la forme et la teinte de ses maisons, avec la topographie minutieuse de ses édifices et du dédale de ses vieilles rues ? Par quelle autre magie que celle du poète animerez-vous la grande figure du roman, sa véritable héroïne peut-être, la cathédrale elle-même, œuvre colossale d’un homme et d’un peuple, sorte de création humaine, avec son riche habillement de sculptures et de ciselures, dont chaque pierre est une page, non seulement de l’histoire du pays, mais encore de la science et de l’art ?
Revue des Deux-Mondes. (Janvier-mars 1831.)
Le critique passe en revue les personnages du roman.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est dans cet immense ouvrage, passant à travers un seul chapitre, comme un renard dans le coin d’un grand bois, Louis XI, vieux mauvais prince, grand roi, sapant le système féodal, trouvant trop chère une liste civile qui montait à 80,000 francs, nourrissant des lions, parce qu’il faut que les rois de France aient des rugissements autour de leur trône, et faisant construire des cages de fer pour eux et pour La Balue.
C’est un beau gendarme, Phœbus de Châteaupers, tête trouée et vide, à travers laquelle le vent passe, montrant son hoqueton brodé à sa maîtresse qui lui parle d’amour, à sa maîtresse qui l’aime comme Dieu et qu’il aime un peu moins que son cheval.
Enfin, et c’est peut-être la figure la plus originale, Quasimodo… Regardez sur la couverture où il passe sa tête, Quasimodo le sonneur de cloches, Caliban de cathédrale, réunion vivante de toutes les calamités physiques, borgne, bossu, bancal, sourd, brèche-dent, j’oublie encore quelque chose… Quasimodo qui vous fera peur d’abord, et finira par vous faire pleurer, car sous cette enveloppe de peau de chagrin, il a une âme qui aime et qui souffre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Viennent maintenant les critiques ! car il ne manquera pas de gens qui ne comprendront pas, se fâcheront de ne pas comprendre et jetteront la pierre à la hauteur à laquelle ils ne peuvent atteindre avec la main. Il n’en sera pas moins vrai que M. Hugo aura élevé un immense édifice littéraire, sous les portes duquel les plus grands d’entre eux pourront passer sans se baisser ; et la postérité, qui ne tient pas compte des petites haines des contemporains, dira Hugo comme elle dit Dante et Shakespeare…
C… D…
Mercure du XIXe siècle. (Mars-avril 1831.)
L. [Paul Lacroix.]
La plus petite cause, chez un homme de génie, produit les plus grands effets ; un mot grec, Anankè, fut le berceau obscur du roman de Notre-Dame de Paris. M. Victor Hugo, dont l’imagination toute-puissante crée ou ressuscite les hommes et les choses aussi facilement qu’on fait reparaître des caractères tracés avec l’encre sympathique, a lu ce mot mystérieux et a pris la plume. Le destin, ce tyran si capricieux et si incompréhensible, tient les fils entrelacés de ce drame. On y retrouve partout le doigt de la fatalité.
Notre-Dame, ce géant de pierre qui lève si haut ses deux têtes dans les airs, qui s’environne d’une cour de monstres immobiles, qui a des fenêtres et des rosaces flamboyantes comme des yeux, qui fait sonner les cloches comme des voix, c’est là en quelque sorte le principal personnage du livre ; on dirait qu’il a reçu la vie et l’intelligence ; c’est une décoration animée et agissante ; Notre-Dame a pour ainsi dire achevé l’éducation de Quasimodo ; Notre-Dame enveloppe de ténèbres les passions de Claude Frollo ; Notre-Dame donne un asile à l’innocente Esmeralda ; Notre-Dame punit le crime de l’archidiacre qui, lancé du haut de la tour, s’accroche à la gueule d’une gouttière, se confie un moment à ce fragile appui et tombe brisé dans cette horrible chute. Notre-Dame est une véritable individualité qui semble participer de la puissance du Dieu qu’on y adore.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce qui, dans cet immense ouvrage, mérite une attention spéciale, outre ces parties frappantes, c’est l’ensemble parfait où elles sont coordonnées, c’est la variété des tons et des couleurs, c’est l’alliance merveilleuse de la science à l’imagination. Le premier volume surtout renferme toutes les connaissances que l’on acquiert dans une vie de bénédictin.
Le génie se montre à de tels signes ; il est supérieur dans tous les sujets ; il s’empare de toutes les sciences ; il emprunte toutes les formes et jamais il n’a l’air gêné, empêché, étonné et mesquin ; la force universelle s’étend aux extrêmes les plus opposés. Il sera dans ses compositions poète, peintre, architecte, mathématicien, philosophe ou dramatiste, sa fantaisie fera loi : tel est Victor Hugo.
L’Avenir. (11 et 28 avril 1831.)
Ch. de M[ontalembert].
L’Avenir, fondé par Lamennais, alors grand ami de Victor Hugo, est le premier journal qui parle de Notre-Dame, et n’y consacre pas moins de deux articles. Ces articles, pleins d’enthousiasme et pleins de talent, étaient de Montalembert. Ils débutent par un cri de joie :
Une œuvre de Victor Hugo ! Qui ne tressaille à ces mots ? Que ce soit de plaisir ou de dépit, d’admiration ou de colère, n’importe. Il est toujours certain que de lui rien n’est indifférent et qu’il a le privilège, si rare aujourd’hui, de maîtriser l’attention, non par les choses qu’il écrit, mais parce que c’est lui qui les écrit. Pour nous, jeunes gens de ce siècle, dont il est presque le contemporain et le camarade, un lien tout spécial nous attache à cet homme dont les œuvres expriment et résument si complètement tout ce qu’il y a d’élevé et de généreux dans notre époque.
Dans sa vie littéraire, nous le voyons ouvrant à l’art une carrière nouvelle où il se précipite le premier avec l’ardente espérance du génie, traçant le code de cet art rajeuni dans une préface monumentale, lançant le drame par un essai hardi et victorieux dans un monde inconnu et sublime…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Montalembert commence par faire la part des défauts et la fait assez large. Se plaçant au point de vue de Lamennais, qui ne trouvait pas Notre-Dame assez catholique, il reproche à Victor Hugo d’avoir fait la cathédrale plus humaine que divine. Il juge aussi ses douleurs trop matérielles, sa gaieté trop superficielle. Il repousse cependant, avec les vues les plus hautes et les plus délicates, le reproche d’immoralité adressé parfois à Notre-Dame.
Puis il vient aux qualités :
En première ligne se place ce style merveilleux, créé par M. Victor Hugo et que nul n’a pu imiter ni atteindre après lui ; ce style de feu dont l’ardeur est irrésistible et qui déborde avec un luxe effréné ; ce style, qui fait comprendre et sentir l’intime liaison qui existe entre tous les arts, l’identité du beau dans toutes ses manifestations ; car, grâce à lui, la transition du poète au peintre devient presque imperceptible. On lit des mots, des lignes, et l’on se croit en face d’un tableau ; chaque description écrite se transforme à notre insu en peinture vivante ; et le poète déroule à nos yeux le délire de son imagination tracé en couleurs brûlantes et ineffaçables. Ce genre de beautés, que nous nommerions volontiers le pittoresque de la poésie, se déploie admirablement dans la scène de l’amende honorable de la pauvre Esmeralda, dans celle de l’assaut de Notre-Dame par les truands, et surtout dans ce panorama de Paris vu à vol d’oiseau, qui rappelle, en la surpassant, la charmante description de Stamboul dans les Orientales, et qui se termine par un exploit littéraire presque inouï, par cette analyse du concert sublime des carillons de Paris, qui a toute l’expression, toute l’harmonie du concert lui-même.
Si des choses nous passons aux hommes, de la nature et de l’art extérieur aux secrets du cœur, nous retrouvons ce style inimitable se jouant de toutes les difficultés et maîtrisant sans clémence toutes les émotions de l’âme, dans deux chapitres qui resteront comme monuments de la littérature moderne. Ce sont ceux intitulés : Lasciate ogni speranza et Fièvre. Ce lent supplice, infligé au frêle corps de la jeune fille, cet aveu du prêtre assassin et sacrilège, cette fièvre de désespoir et de remords qui le pousse d’abîme en abîme jusqu’à l’athéisme, tout cela nous offre un tableau de la misère humaine dont nous n’avons trouvé nulle part le rival.
Journal des Débats. (15 juin-11 juillet 1831.)
Le Journal des Débats dut attendre aux mois de juin et juillet pour pouvoir rendre compte de Notre-Dame ; il le fit, comme l’Avenir, en deux articles :
Notre-Dame de Paris est un roman de fantaisie, d’imagination si vous aimez mieux, de poésie, d’art, car je tiens à justifier mon mot de fantaisie. À ne considérer ce roman que comme ouvrage de style, c’est une chose prodigieuse, pour tout homme qui connaît quelque peu les ressources et les bornes de notre langue, que de voir cette immense variété de tournures, de métaphores, d’images appliquées non seulement à tous les ordres d’idées, mais très souvent aux idées du même ordre, et quelquefois aux mêmes idées ; de telle sorte que la même chose y est représentée de dix façons différentes, toutes poétiques, toutes étincelantes, et la dernière aussi neuve que la première. Ajoutez à cela une synonymie d’une richesse incomparable ; toutes les épithètes de la vieille et de la nouvelle langue amoncelées à la suite de chaque objet décrit, dans l’ordre et selon la gradation indiqués par leurs nuances, de façon à faire entrer l’objet sous toutes ses faces dans la pensée du lecteur ; toutes les ressources enfin d’un langage riche, énergique, efflorescent, qui semble parler aux yeux en même temps qu’à l’esprit, et qui fait tableau lui-même à côté des scènes qu’il décrit. Je le répète, comme langue, Notre-Dame de Paris est un ouvrage éclatant ; il y a là un empiétement de l’écrivain sur le domaine du peintre ; la toile n’en dirait pas plus et même je ne crois pas impossible qu’on fît des dessins d’après les descriptions de Notre-Dame de Paris aussi sûrement que d’après nature. C’en est quelquefois éblouissant.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quasimodo et la Esmeralda, le Monstre et l’Ange, sont les deux créations originales du poète, ses personnages de prédilection ; et dans tous deux il a mis tout ce qu’il y a d’amour et de misère humaine, afin que son rêve finît comme tous les rêves, par le désenchantement et la tristesse. L’épigraphe de ce livre, c’est la fatalité. Est-ce donc là toute la leçon qu’il en faut tirer ? Est-ce que l’auteur a voulu nier la liberté humaine ? Est-ce qu’il croit peut-être qu’il n’y a de malheur ici-bas que pour les belles âmes et de bonheur que pour les beaux hommes ? Est-ce plutôt qu’il ne croit à rien ? La fatalité ! Serait-il donc vrai que toute notre liberté ici-bas consiste à tourner avec agitation dans ce cercle qu’il appelle anankè, la nécessité ?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La description du vieux Paris est admirable. Description ne rend pas toute ma pensée ; c’est plutôt une réparation du genre de celles que les architectes font des vieux temples, d’après les débris qui en ont échappé à la destruction du temps et des hommes. Seulement, là où l’architecte hasarde de timides conjectures, le poète affirme et tranche ; les pierres qui restent inanimées sous la lente et méthodique recomposition de l’architecte, reçoivent la vie de l’imagination du poète ; ce qui est du passé pour celui-là, est du présent pour celui-ci. Pourquoi M. Victor Hugo ne se présenterait-il pas à l’Académie des belles-lettres ? S’il faut avoir fait des preuves d’érudition, il y en a dans ce livre ; et quelle réparation plus curieuse que le Paris du XVe siècle !
N.
Terminons par quatre citations que recommandent et les articles en eux-mêmes et les noms qui les ont signés.
Jules Janin. (1831.)in.
Notre-Dame de Paris est une terrible et puissante lecture. C’est là que s’étalent dans toute leur force la verve, le génie, l’audace, l’inflexible sang-froid et l’incroyable volonté du poète.
Toute la fange et toute la croyance du moyen âge sont pétries, remuées et mêlées ensemble avec une truelle d’or et de fer. Le poète a soufflé sur toutes ces ruines qui, à sa voix, se sont dressées de toute leur hauteur sur le sol parisien. Dans ces rues étroites, dans ces places remplies de populaire, dans ces coupe-gorge, dans cette milice, dans ces marchands, dans ces églises, que de passions circulent, toutes brûlantes, toutes vivantes, toutes armées ! Chacune d’elles a son vêtement qui lui est propre, robe de femme ou robe de prêtre, armure ou bonnet ; ou bien la passion est toute nue et en haillons et toute misérable comme une passion de bête féroce… Victor Hugo a obéi à sa double passion de poète et d’architecte, d’historien et de romancier ; il a vécu à la fois d’invention et de souvenirs. Il a fait mugir à la fois toutes les cloches de la grande ville, et il en a fait battre tous les cœurs, excepté le cœur de Louis XI. Voilà ce livre, brillante page arrachée à notre histoire, qui jettera le plus grand éclat dans la vie littéraire de l’auteur.
Sainte-Beuve.xxxxxxxxxxx (Prospectus pour l’édition de 1832.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dans Notre-Dame, l’idée première, vitale, l’inspiration génératrice de l’œuvre est sans contredit l’art, l’architecture, la cathédrale, l’amour de cette cathédrale et de son architecture. Le poète a pris cette face ou, si l’on veut, cette façade de son sujet au sérieux, magnifiquement ; il l’a décorée, illustrée avec une incomparable verve d’enthousiasme. Mais ailleurs, dans les alentours, et le monument excepté, c’est l’ironie qui joue, qui circule, qui déconcerte, qui raille et qui fouaille, si ce n’est vers le second volume où la fatalité s’accumule, écrase et foudroie ; en un mot c’est Gringoire qui tient le dé de la moralité, jusqu’à ce que Frollo précipite la catastrophe. Le poète songeait à sa Notre-Dame lorsqu’il disait dans le prologue des Feuilles d’automne :
S’il me plaît de cacher l’amour et la douleur
Dans le coin d’un roman ironique et railleur.
Quand le poète aborde des caractères vraiment passionnés, le prêtre, Quasimodo, la Esmeralda, la recluse, en même temps que l’ironie disparaît dans l’ardeur exaltée des sentiments, c’est la fatalité seule qui la remplace, une fatalité forcenée, visionnaire, à la main de plomb, sans pitié. Or, cette pitié, le dirai-je ? je la demande, je l’implore, je la voudrais quelque part autour de moi, au-dessus de moi, sinon en ce monde, du moins par delà, sinon dans l’homme, du moins dans le ciel. Il manque un jour céleste à cette cathédrale sainte ; elle est comme éclairée d’en bas par des soupiraux d’enfer. Le seul Quasimodo en semble l’âme, et j’en cherche vainement le Chérubin et l’Ange. Dans le sinistre dénouement, rien ne tempère, rien ne relève ; rien de suave ni de lointain ne se fait sentir. L’ironie sur Gringoire qui sauve sa chèvre, sur Phœbus et sa fin tragique, c’est-à-dire son mariage, ne me suffit plus ; j’ai soif de quelque chose de l’âme et de Dieu. La sensibilité, qui est à la passion poignante ce que la douce lumière du ciel est à un coup de tonnerre, faisait faute ailleurs en bien des endroits ; mais ici c’est la religion même qui manque. Dès qu’on gravit d’effort en effort, d’agonie en agonie, aux extrémités funèbres des plus poétiques destinées, le manque d’espérance au sommet accable, ce rien est trop, ce ciel d’airain brise le front et le brûle. Durant toute cette portion finale de Notre-Dame, l’orchestre lyrique, l’orgue en quelque sorte, pourrait jouer, par manière d’accompagnement. Ce qu’on entend sur la Montagne, cette admirable et lugubre symphonie des Feuilles d’automne.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Bref, Notre-Dame est le fruit d’un génie déjà couronné pour le roman et qui, tout en produisant celui-ci, achevait de mûrir encore… Style et magie de l’art, facilité, souplesse et abondance pour tout dire, regard scrutateur pour beaucoup démêler, connaissance profonde de la foule, de la cohue, de l’homme vain, vide, glorieux, mendiant, vagabond, savant, sensuel ; intelligence inouïe de la forme, expression sans égale de la grâce, de la beauté matérielle et de la grandeur ; reproduction équivalente et indestructible d’un gigantesque monument ; gentillesse, babil, gazouillement de jeune fille et d’ondine, entrailles de louve et de mère, bouillonnement dans un cerveau viril de passions poussées au délire, l’auteur possède et manie à son gré tout cela. Il a composé dans Notre-Dame le premier en date, et non certes le moindre des romans grandioses qu’il est appelé à continuer pour l’avenir.
Revue des Deux-Mondes. (1er mars 1834.)
Gustave Planche.
Lettre à Victor Hugo.
… Ce que j’admire dans votre Notre-Dame, c’est l’inépuisable richesse d’épisodes et d’incidents que vous avez semée dans ce beau livre. Vous semblez prendre plaisir à compliquer l’entrelacement des fils de votre récit pour dénouer sans peine ce qui semble inextricable. Si jamais œuvre humaine a témoigné de la puissance de son auteur, c’est à coup sûr Notre-Dame de Paris.
Ceux qui ne verraient dans cette vaste épopée que l’intérêt poétique ne comprendraient que la moitié de votre pensée. Votre volonté, je le sais, a été plus haute et plus hardie. Vous avez projeté la reconstruction de la France au XVe siècle. La tâche était grande, l’avez-vous réalisée. ? Vous avez pris pour centre de votre composition la cathédrale de Paris, et autour du temple chrétien, vous avez groupé toutes les formes de la vie nationale. Phœbus, Gringoire, Claude Frollo, Quasimodo sont des types longtemps médités, qui résument poétiquement les conditions et les mœurs de la société française au XVe siècle.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vous avez fait pour la prose, dans Notre-Dame de Paris, ce que vous aviez fait pour la poésie dans les Orientales. Vous avez forgé la langue sur une enclume sonore et solide, vous l’avez enrichie d’images qu’elle ne connaissait pas ; c’est un champ que vous avez défriché, que vous avez semé de vos mains ; nul ne peut vous en disputer la moisson sans injustice et sans honte.
Notre-Dame est à mes yeux un magnifique édifice, plein d’étonnements et de secrets inattendus, qui fatigue la curiosité sans l’épuiser. C’est une construction gigantesque dont les pierres innombrables, soudées ensemble par un ciment invisible, semblent défier nos rêves les plus hardis. Mais dans ce poème singulier, si on excepte la recluse, où est le rôle de l’homme ?
Théophile Gautier.xxxxxxxx (Prospectus pour l’édition de 1835.)
Notre-Dame de Paris est à coup sûr le roman le plus populaire de l’époque ; son succès a été complet. Artistes et gens du monde se sont réunis dans la même admiration ; les critiques les plus hostiles eux-mêmes n’ont pu s’empêcher de joindre leurs applaudissements à l’applaudissement général ; et, s’il était permis de donner une limite à un génie en toute sa force et de tant d’avenir, on pourrait croire que Notre-Dame de Paris est et demeurera le plus bel ouvrage du poète.
C’est une vraie Iliade que ce roman. Variété de physionomies, exactitude de costumes, miraculeux artifice de descriptions, haute et sublime éloquence, comique vrai et irrésistible, grandes vues historiques, intrigue souple et forte, sentiment profond de l’art, science de bénédictin, verve de poète, tout se trouve dans cette épopée en prose qui, si M. Hugo n’eût pas été déjà célèbre, eût rendu à elle seule son nom à tout jamais illustre.
Byron, celui de tous les poètes qui a créé les plus charmantes idéalités féminines, n’a rien à opposer à la divine Esmeralda. — Gulnare, Médora, Haïdée sont aussi belles, mais pas plus, et elles sont moins touchantes.
Maturin n’eût pas dessiné avec plus d’énergie la sombre figure de Claude Frollo, dévoré par sa soif de science, qui se change en soif d’amour.
Le Phœbus de Châteaupers a aussi bonne grâce sous son harnais que ces beaux jeunes gens souriants et basanés, tout habillés de velours, qui se pavanent dans les toiles de Paul Véronèse avec un oiseau sur le poing ou un lévrier en laisse. Sa bonhomie insouciante et brutale est peinte de main de maître. C’est la vie et la vérité même.
Qui n’a ri de tout son cœur aux angoisses du péripatéticien Gringoire, avec son pourpoint qui montre les dents, ses souliers qui tirent la langue et sa faim toujours inassouvie. Les poètes à jeun de Régnier ne sont pas esquissés d’un crayon plus franc et plus vif.
Et Quasimodo, ce monstrueux escargot dont Notre-Dame est la coquille ? Qui n’a admiré son dévouement de chien et ses vertus d’ange dans un corps de diable ? Qui n’en a pas un peu voulu à la Esmeralda de ne pas l’aimer malgré sa double bosse, son œil crevé, sa jambe cagneuse et sa défense de sanglier ? Qui n’a pas pleuré avec la pauvre Chantefleurie ?
Sur quel fond magnifique se détachent toutes ces figures devenues des types ! Tout le vieux Paris : églises, palais, bastilles, le retrait du roi Louis XI et la Cour des Miracles : une ville morte, déterrée et ressuscitée ; un Pompéi gothique retiré des fouilles ; deux mille in-folio compulsés, une érudition à effrayer un Allemand du moyen âge, acquise tout exprès ! Et sur tout cela un style éclatant et splendide, de granit et de bronze, aussi indestructible que la cathédrale qu’il célèbre.
Notre-Dame de Paris est dès aujourd’hui un livre classique.
III
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.
Notre-Dame de Paris. — Paris, Charles Gosselin, libraire, rue Saint-Germain-des-Prés, no 9 (imprimerie de Cosson), mars 1831, 2 volumes in-8o. Les couvertures sont ornées d’une vignette de Tony Johannot, gravée sur bois par Porret (la même pour les deux volumes, Quasimodo). Au titre du tome Ier, vignette de Tony Johannot, gravée par Porret, représentant la scène du pilori. Au titre du tome II, vignette de Tony Johannot, gravée par Porret, représentant l’amende honorable au Parvis Notre-Dame. — Édition originale publiée à 15 francs les deux volumes. Tirage à 1,000 (1,200) exemplaires, divisé en quatre éditions. La première édition ne porte pas de nom d’auteur.
Notre-Dame de Paris. — Paris, Charles Gosselin, libraire, rue Saint-Germain-des-Prés, no 9 (imprimerie de Cosson), mai 1831, 4 volumes in-12. Les couvertures sont ornées d’une vignette (Quasimodo), la même pour les quatre tomes. Les titres ont une vignette de Tony Johannot, différente pour chaque volume. La couverture porte : Cinquième édition, revue et corrigée, ornée de 5 vignettes gravées par Porret, d’après Tony Johannot… — Première édition in-12, publiée à 14 francs les quatre volumes. Tirage à 1,750 (2,100) exemplaires, divisé en trois éditions.
Notre-Dame de Paris. — Paris, Eugène Renduel, éditeur, rue des Grands-Augustins, no 22 (imprimerie Plassan et Cie), 1832, 3 volumes in-8o, couverture imprimée, huitième édition. Publié à 22 fr. 50. Prospectus de Sainte-Beuve.
Notre-Dame de Paris, par Victor Hugo. — Paris, Eugène Renduel (imprimerie de Plassan), 1836, un volume in-8o. Frontispice d’après Rouargue et 12 planches hors texte gravées sur acier, d’après Louis Boulanger, Raffet, Tony et Alfred Johannot, Camille Rogier, etc. Première édition illustrée. Publié à 22 francs.
Notre-Dame de Paris. — Paris, Eugène Renduel (imprimerie de Plassan pour le tome Ier, et de Terzuolo pour les tomes II et III), 1836, 3 volumes in-8o. Les gravures sont les mêmes que celles de l’édition de 1836 en un volume in-8o. Cette édition a paru par livraisons hebdomadaires à 50 centimes. Un prospectus, de 4 pages, par Théophile Gautier, a été imprimé pour cette édition par Terzuolo.
Notre-Dame de Paris. — Paris, Furne et Cie 1840, rue Saint-André-des-Arts, no 55, 2 volumes in-8o (édition collective), 11 gravures hors texte, celles des deux précédentes éditions.
Notre-Dame de Paris, par Victor Hugo, de l’Académie française. — Paris, Charpentier, libraire-éditeur, rue de Seine, no 29 (imprimerie Béthune et Plon), 1841, 2 volumes in-18, couverture imprimée. Publié à 7 francs les deux volumes.
Notre-Dame de Paris. — Édition illustrée d’après les dessins de MM. E. de Beaumont, L. Boulanger, Daubigny, Tony Johannot, de Lemud, Meissonier, C. Roqueplan, de Rudder, etc. Paris, Perrotin, éditeur, rue Fontaine-Molière, no 41. Garnier frères, Palais-Royal, péristyle Montpensier, no 214 (imprimerie Béthune et Plon), 1844, grand in-8o, couverture illustrée. — Un catalogue de Perrotin et un prospectus grand in-8o imprimé par Béthune et Plon contiennent la note suivante : « Cette nouvelle édition illustrée de Notre-Dame de Paris forme un magnifique volume grand in-8o, orné de 55 gravures, dont 21 sur acier et 34 sur bois, tirées hors texte et sur papier teinté, représentant les principaux personnages, scènes capitales, monuments, etc., de l’ouvrage (XVe siècle) et d’un grand nombre de fleurons, frises, lettres ornées dans le texte. La publication est terminée. On peut toujours prendre l’ouvrage par livraisons. C’est la première fois qu’il est publié une édition réellement illustrée du chef-d’œuvre de Victor Hugo. » — Un prospectus de 2 pages, imprimé par Plon frères, de format grand in-8o, annonce une nouvelle souscription, pour cette édition illustrée de Notre-Dame de Paris, en 40 livraisons à 50 centimes. Ce prospectus n’est pas daté, mais porte comme date d’entrée à la Bibliothèque nationale celle de 1846.