Notre-Dame de Paris (page 42)
Feuillet 269, recto. — Le commencement du chapitre : Fièvre, est daté : 3 Xbre.
Feuillet 276, verso (même chapitre). — Un griffonnage, trop primitif pour être reproduit, traduit lourdement cette image charmante : Le croißant de la lune, qui venait de s’envoler de l’horizon, était arrêté en ce moment au sommet de la tour de droite, et semblait s’être perché, comme un oiseau lumineux, au bord de la balustrade découpée en trèfles noirs.
Feuillet 288, recto. — Dans le manuscrit, le chapitre : Grès et cristal, a pour titre : Les deux vases.
Feuillet 300, recto. — En tête du chapitre : Gringoire a plusieurs bonnes idées…, la date : 14 Xbre.
Feuillet 313, recto. — Dans le chapitre : Vive la joie, les vers que Jehan Frollo cite aux truands et ceux qu’il leur chante ont été ajoutés en marge.
Feuillet 317, recto. — Chapitre : Un maladroit ami. Toute la marge est prise par un ajouté assez étendu commençant aux mots : Ce n’était point chose très rare, etc., et se terminant ainsi : Aujourd’hui il reste à peine son église.
Feuillet 331, recto. — Deux croquis représentant l’un et l’autre Tristan l’Hermite avec sa « face carrée, percée d’yeux à fleur de tête, fendue d’une
immense bouche, dérobant ses oreilles sous deux larges abat-vent de cheveux plats, sans front », et tenant « à la fois du chien et du tigre ».
Feuillet 349, recto. — Dans le chapitre : Le retrait où dit ses heures Monsieur Louis de France, la date : 31 décembre 1830, minuit, précède l’alinéa : Le visage de Louis XI devint sombre et rêveur, etc.
Feuillet 350, recto (même chapitre). — Avant l’alinéa : En cet instant Olivier le Daim rentra, etc., il y a une nouvelle date : 1er janvier 1831.
Feuillet 355, recto. — Le chapitre : Le petit soulier, est intitulé dans le manuscrit : Le petit soulier ou la chèvre est sauvée. Une date indique qu’il a été commencé le 4 janvier 1831.
Feuillet 390, verso. — Au bas de cette page, la dernière du roman, on lit : 15 janvier 1831, 6 heures 1/2 du soir.
Feuillets 391 et 392, recto. — Table des chapitres. Les chiffres de la pagination semblent être de la main du prote.
Feuillet 393, recto. — C’est la première page de la Note aioutée à l’Édition de 1832.
Feuillet 395, verso. — Le bas de cette page et les deux pages qui suivent sont de l’écriture de Mme Victor Hugo.
Feuillet 397, recto. — La page est encore écrite en grande partie par Mme Victor Hugo. À la marge, quelques lignes ajoutées de la main de Victor Hugo, qui reprend ensuite la plume pour les trois dernières lignes de la page et la garde jusqu’à la fin de la Note.
NOTES DE L’ÉDITEUR.
I
HISTORIQUE DU LIVRE.
Les années 1828, 1829 et 1830 furent pour Victor Hugo singulièrement laborieuses et fécondes. Il y mena de front avec une incroyable activité ses travaux, ses ébauches et ses rêves.
En 1828, il venait de publier Cromwell, il remania et fit jouer en février Amy Robsart, et sans doute il cherchait déjà dans sa pensée d’autres sujets de drame ; mais l’œuvre immédiate qui l’occupait, c’était un volume de vers auquel il voulait donner plus d’unité qu’aux Odes et Ballades : au lendemain de la guerre de Grèce, il avait « tourné vers l’Orient son esprit et ses yeux » et promenait sa poésie aux pays du soleil. Entre temps, obsédé du sombre problème de la peine de mort, il se mettait à raconter la torture morale d’un misérable attendu par l’échafaud.
Mais, pour nous servir de ses expressions, en même temps qu’à la mosquée le poète pensait à la cathédrale, et l’on peut affirmer qu’en cette année 1828 la plus grande partie de son temps fut consacrée à la préparation de Notre-Dame de Paris.
Hugo portait déjà dans l’âme
Hugo pNotre-Dame
Et commençait à s’occuper
Hugo pD’y grimper.
a dit depuis Alfred de Musset en parlant de ce temps-là.
L’Orient, plus proche et plus lumineux, est assez facile à pénétrer ; mais le moyen âge, à cette époque, était une terre à peu près inconnue. Victor Hugo, avec la conscience littéraire qu’il apportera dans tous ses ouvrages, ne voulut placer sa création dans ce monde ignoré qu’après l’avoir exploré lui-même et dans tous les sens. Un jeune et savant professeur, M. Huguet, dans une étude nourrie de faits : Quelques sources de Notre-Dame de Paris, a montré, a prouvé, sur quel fond solide de réalité, on pourrait dire sur quelles piles de livres, Victor Hugo a bâti le sien. Histoires, chroniques, chartes, procès-verbaux, comptes, inventaires, il a tout feuilleté, tout compulsé. Il a reconstruit à son usage le Paris de Louis XI, il en a fouillé tous les palais et tous les bouges ; il sait dans quelle ruelle bruit tel cabaret, à quel angle de carrefour brûle la lampe de telle image de la Vierge. Tout est vrai ou vraisemblable de son action ; tout est exact de ses personnages, tout, l’habit qu’ils portent, la chanson qu’ils chantent, le proverbe qu’ils citent, la monnaie qu’ils tirent de leur poche. Leurs noms mêmes ne sont pas de fantaisie : Claude Frollo a existé, Jehan Frollo a existé, Michel Giborne, Isabeau la Thierrye ont existé ! Il a fatigué ses yeux jusqu’à les rendre malades pour acquérir cette science dont il va faire de la vie. Ce qui ne l’empêchera pas, au sortir de Sauval, de Dubreul et de Pierre Mathieu, d’écrire Sara la Baigneuse et le Feu du ciel.
Au mois de novembre 1828, Victor Hugo avait achevé les Orientales, achevé le Dernier Jour d’un condamné et préparé Notre-Dame de Paris. Il n’y avait plus qu’à leur trouver un éditeur. Un de ses amis, Amédée Pichot, le traducteur de Byron, le mit en communication avec Charles Gosselin, un des principaux libraires de Paris. Le 15 novembre, un traité était passé entre eux. Victor Hugo cédait à M. Gosselin : 1o Un recueil de poésies sous le titre : les Orientales ; 2o Bug-Jargal (réimpression) et le Dernier Jour d’un condamné ; et :
3o Notre-Dame de Paris. Cet ouvrage formera deux volumes in-octavo, tirés à sept cent cinquante, et quatre volumes in-douze à deux mille exemplaires. Pour ces tirages, M. Gosselin paiera à M. Victor Hugo la somme de quatre mille francs, savoir : mille francs comptant à la remise du manuscrit, c’est-à-dire vers le quinze avril, mille francs comptant à l’époque de la mise en vente, c’est-à-dire un mois ou six semaines après, et deux mille francs en billets à neuf mois de date de la publication. Une année après la publication, M. Victor Hugo rentrera dans ses droits d’auteur.
Quatre mille francs Notre-Dame de Paris ! ne fût-ce que pour un an, ce n’était pas cher. Avec les doubles passes, 750 (900) exemplaires à 15 francs et 2,000 (2,200) exemplaires à 14 francs assuraient à l’éditeur une recette brute de 44,000 francs et un bénéfice d’au moins 25,000.
Victor Hugo promettait, le 15 novembre, d’avoir achevé Notre-Dame pour le 15 avril suivant. Il fallait donc qu’il jugeât son roman assez avancé pour pouvoir l’écrire en cinq mois. Sans compter que, dans ces cinq mois, il avait à publier ses deux ouvrages nouveaux, les Orientales et le Dernier Jour d’un condamné, qui parurent, l’un en janvier et l’autre en février 1829.
Mais il est probable qu’il s’aperçut, en se remettant à Notre-Dame, que ce livre, d’où dépendait son renom de romancier, n’était décidément pas assez mûr encore dans sa pensée. Il était d’ailleurs en ce moment sollicité par d’autres idées, il pensait au théâtre. Et déjà deux sujets de drame avaient germé dans son cerveau, Marion de Lorme et Hernani.
Le théâtre, c’est la gloire éclatante, et c’est aussi la moisson fructueuse. Le roman, on l’a vu, ne rapportait guère. Un troisième enfant venait, au mois d’octobre, de naître à Victor Hugo, il fallait nourrir ce petit monde. Ce père de famille de vingt-sept ans se met à l’œuvre. Le 2 juin 1829, il commence à écrire Marion de Lorme, il la termine le 29 juin. La censure royale interdit le drame. Il commence Hernani le 29 août et l’achève le 29 septembre. Dans les intervalles il compose nombre de poésies des Feuilles d’automne, qui sont datées de 1829.
Plus heureux que Marion de Lorme, Hernani fut joué le 25 février 1830. On sait quelle bataille ce fut, et quelle victoire. Un éditeur, M. Mame, qui se trouvait dans la salle, émerveillé du succès, prit Victor Hugo à part dans un entr’acte, et sur-le-champ lui offrit de sa pièce pour un an six mille francs. Six mille francs ! et il les avait sur lui, l’homme avisé, et il faisait miroiter ses six billets de banque. Le jeune auteur n’avait jamais tenu pareille somme, il savait n’avoir plus à la maison que cinquante francs. Il empocha les billets et signa le traité.
Il oubliait qu’aux termes d’un autre traité il avait « promis à M. Gosselin, dans le cas où il viendrait à composer de nouveaux ouvrages, de lui offrir toujours la préférence à prix égal sur les propositions de ses confrères ». M. Gosselin, à qui Notre-Dame de Paris devait être livrée en avril 1829, avait laissé complaisamment Victor Hugo « composer ces nouveaux ouvrages » qui lui seraient sûrement « offerts ». Mais quand, le lendemain de la première représentation d’Hernani, il se présenta chez le poète et qu’on lui apprit qu’il venait trop tard, il fut exaspéré de sa déconvenue. La promesse de vente pour les œuvres futures ne comportait aucune sanction ; en revanche, la date fixée pour la livraison de Notre-Dame constituait un engagement formel. M. Gosselin, en vertu de cet engagement, réclama sévèrement la remise immédiate du manuscrit qu’il attendait depuis plus d’une année. Et la première ligne n’en était pas écrite !
Il y eut échange de lettres aigres-douces, menaces d’un procès en dommages-intérêts. Des amis communs, les Bertin, Amédée Pichot, intervinrent. M. Gosselin consentit un nouveau traité, mais il l’imposa cette fois précis et rigoureux de manière à tenir le pauvre auteur dans des liens qu’il ne pût rompre. Par acte du 5 juin 1830, Victor Hugo s’engagea à livrer à M. Gosselin le manuscrit de Notre-Dame de Paris le 1er décembre de la même année.
Dans le cas où, sauf le cas de maladie constatée de M. Victor Hugo ou quelque cas grave qu’il est impossible de spécifier, mais dont le mérite serait jugé par des arbitres amiables, ce manuscrit ne lui serait pas remis à ladite époque, il lui serait compté, par chaque huit jours de retard la somme de mille francs, et au bout du deuxième mois la somme de deux mille francs complétant une somme de dix mille francs, fixée pour montant des dommages-intérêts dus à M. Gosselin. Après ces deux mois, la somme de dix mille francs payée, M. Victor Hugo n’aura plus d’époque fixée pour la remise de son manuscrit, mais il ne pourra jamais en disposer qu’en faveur de M. Gosselin.
Voilà qui est léonin ! et l’on serait tenté de maudire ce féroce marchand de livres. Bénissons-le au contraire ; car, sans sa tenace exigence, Victor Hugo, tenté par le théâtre et la poésie, n’aurait peut-être jamais écrit Notre-Dame.
Il n’avait que six mois devant lui pour l’achever, il n’y avait pas un moment à perdre, et cependant il ne se mit pas tout de suite à l’œuvre. Nous avons là une indication précieuse sur sa manière de travailler : composer avant d’écrire. Il prit encore près de deux mois pour revoir ses notes, compléter son plan et se replonger, au sortir de l’Espagne de Charles-Quint, dans le Paris de Louis XI. C’est à ce moment sans doute qu’il donna à la Esmeralda son troisième amoureux, Phœbus. Trois pour une, tres para una, comme dans Hernani.
Victor Hugo se mit enfin à sa table de travail le 25 juillet 1830 et écrivit deux ou trois pages.
Le 27, la Révolution éclatait.
Ce n’était pas Victor Hugo qui pouvait se dérober à une telle commotion et, quand le dix-neuvième siècle se renouvelait, rester confiné dans le quinzième. C’était assurément un de ces cas de force majeure prévus par le traité ? Néanmoins il se défiait de son tyran, il prit prétexte de l’accident d’un dossier égaré et, le 5 août, lui écrivit :
Le péril que courait le 29 juillet ma maison aux Champs-Élysées m’avait déterminé à faire évacuer mes effets les plus précieux et mes manuscrits chez mon beau-père qui demeure rue du Cherche-Midi et dont le quartier, par conséquent, était peu menacé. Dans cette opération qui s’est faite en toute hâte, il a été perdu un cahier tout entier de notes, qui m’avaient coûté plus de deux mois de recherches et qui étaient indispensables à l’achèvement de Notre-Dame de Paris. Ce cahier n’a pu être encore retrouvé et je crains maintenant que toutes les recherches ne soient inutiles… C’est là sans doute un des cas graves et de force majeure qui ont été prévus par notre convention du 5 juin. Pourtant, si d’autres événements ne surviennent pas qui mettent obstacle à la continuation de mon ouvrage, j’espère toujours pouvoir à force de travail être en mesure de vous livrer le manuscrit a l’époque convenue. J’avoue cependant qu’un délai de deux mois librement consenti par vous me ferait plaisir…
Il me semble aussi qu’il peut être de votre intérêt bien entendu que le manuscrit de N.-D. de Paris ne vous soit pas livré à une époque aussi rapprochée de la présente révolution que le 1er décembre. Il est douteux que la littérature soit déjà revenue alors au degré d’importance qu’elle avait il y a deux mois, et je crois qu’un retard ne doit pas vous convenir moins qu’à moi.
Cette dernière raison était de nature à toucher l’éditeur ; il n’était peut-être pas fâché non plus d’adoucir quelque peu ses relations avec l’auteur d’Hernani, il acquiesça donc au désir de Victor Hugo et recula de deux mois, c’est-à-dire du 1er décembre 1830 au 1er février 1831, la livraison du manuscrit de Notre-Dame.
Victor Hugo put respirer, le poète put jeter son cri de citoyen, l’Ode à la jeune France, publiée en août :
Frères, et vous aussi vous avez vos journées !
Il commença en même temps le Journal d’un révolutionnaire de 1830. Août s’écoula ainsi. Mais il n’y avait pas à s’attarder davantage, il reprit sa tâche de Notre-Dame le 1er septembre.
Mme Victor Hugo raconte :
Cette fois il n’y avait plus de délai à espérer ; il fallait arriver à l’heure. Il s’acheta une bouteille d’encre et un gros tricot de laine grise qui l’enveloppait du cou à l’orteil, mit ses habits sous clef pour n’avoir pas la tentation de sortir, et entra dans son roman comme dans une prison. Il était fort triste.
Dès lors il ne quitta plus sa table que pour manger et dormir. Sa seule distraction était une heure de causerie avec quelques amis qui venaient le voir et auxquels il lisait parfois ses pages de la journée…
Dès les premiers chapitres, sa tristesse était partie ; sa création s’était emparée de lui ; il ne sentait ni la fatigue ni le froid de l’hiver qui était venu ; en décembre, il travaillait les fenêtres ouvertes.
Le 15 janvier le livre était fini. Il avait devancé de quinze jours la date fixée. La bouteille d’encre qu’il avait achetée le premier jour était finie aussi ; il était arrivé en même temps à la dernière ligne et à la dernière goutte.
Pendant qu’il faisait Notre-Dame de Paris, M. Victor Hugo, à qui M. Gosselin demandait quelques renseignements sur son livre pour le faire annoncer, répondit :
« … C’est une peinture de Paris au quinzième siècle et du quinzième siècle à propos de Paris. Louis XI y figure dans un chapitre. C’est lui qui détermine le dénouement. Le livre n’a aucune prétention historique, si ce n’est de peindre peut-être avec quelque science et quelque conscience, mais uniquement par aperçus et par échappées, l’état des mœurs, des croyances, des lois, des arts, de la civilisation enfin, au quinzième siècle. Au reste, ce n’est pas là ce qui importe dans le livre. S’il a un mérite, c’est d’être une œuvre d’imagination, de caprice et de fantaisie. »
Après l’achèvement de Notre-Dame de Paris, M. Victor Hugo se sentit désœuvré et attristé ; il s’était habitué à vivre avec ses personnages, et il éprouva en se séparant d’eux le chagrin qu’il aurait eu à voir partir de vieux amis. Il quitta son livre avec autant de peine qu’il en avait eu à s’y mettre.
Notre-Dame de Paris, achevée le 15 janvier, fut rapidement imprimée et mise enfin en vente le 16 mars.
Le livre paraissait dans un moment bien peu favorable aux choses de l’art. L’émeute et le choléra sévissaient. Les esprits se remettaient à peine des émotions causées par le pillage de Saint-Germain-l’Auxerrois et de l’Archevêché, qu’une crise de la plus haute gravité renversait toute l’orientation de la politique française : le ministère Laffitte, libéral et populaire, faisait place au ministère Casimir Perier, autoritaire et bourgeois ; la révolution était finie, la réaction commençait. C’est la prérogative supérieure de la poésie et de la pensée : il est certain que, pour nous, l’apparition de Notre-Dame de Paris est, à distance, un événement autrement considérable qu’un changement de ministère ; mais on pourrait croire qu’en 1831, dans la fièvre des opinions combattantes, Paris se serait assez peu soucié de ces deux volumes à couverture jaune qui se publiaient dans un coin.
Et cependant il paraît avéré que l’effet de Notre-Dame de Paris fut profond. Nous ne parlons pas du succès matériel, qui fut grand aussi pour l’époque. Les livres, dans ce temps-là, coûtaient fort cher (quinze francs pour Notre-Dame au moins trente d’aujourd’hui) ; on ne les achetait pas, on les louait. Il y avait de très nombreux cabinets de lecture qui louaient les volumes à raison de 25 à 50 centimes par jour selon l’importance et la nouveauté. Chaque exemplaire représentait ainsi de deux à trois cents lecteurs, et plus des trois quarts des éditions s’écoulaient de cette manière. Notre-Dame de Paris a eu deux tirages, qui, selon l’usage de la librairie d’alors (et un peu d’aujourd’hui), ont été divisés en sept éditions ; le premier tirage en deux volumes in-8o à mille exemplaires, le second en quatre volumes in-18 à dix-sept cents exemplaires, auxquels il faut ajouter les doubles passes de vingt pour cent accordées à l’éditeur, soit un total de 3,300 exemplaires. C’est un chiffre qui, pour le temps et dans les conditions que nous avons dites, constitue un véritable succès. La preuve en résulte d’un petit fait significatif : avant la fin de l’année, les trois cents derniers volumes de l’in-octavo, formant la quatrième édition, sont cotés vingt-cinq francs au lieu de quinze sur la couverture de la Maréchale d’Ancre d’Alfred de Vigny, publiée par le même éditeur.
Mais c’est surtout la victoire littéraire qui fut éclatante et rapide. Les journaux politiques, de si petit format alors, étaient absorbés par les événements du jour ; mais tout de suite, même avant la fin de mars, les revues (Revue de Paris, Revue des Deux-Mondes, Mercure, etc.) s’empressèrent de publier des articles pleins d’enthousiasme. Ceux qu’on appelait « les Jeune-France » célébrèrent triomphalement la naissance du chef-d’œuvre. Montalembert, jeune, fit deux articles dans l’Avenir. Les attaques des adversaires eux-mêmes n’allaient pas sans une part d’éloges. Les amis étaient dans la joie. Lamartine écrivait de Hondschoote :
Mon cher Victor, je viens de lire Notre-Dame de Paris ; le livre me tombe des mains. C’est une œuvre colossale, une pierre antédiluvienne. Je n’aimais ni Han ni Bug, je le confesse ; mais je ne vois rien à comparer dans nos temps à Notre-Dame de Paris. C’est le Shakespeare du roman, c’est l’épopée du moyen âge, c’est je ne sais quoi, mais grand, fort, profond, immense, ténébreux comme l’édifice dont vous en avez fait le symbole.
Seulement c’est immoral par le manque de Providence assez sensible ; il y a de tout dans votre temple excepté un peu de religion, la religion, ce ciel bleu de toutes les scènes morales comme l’autre ciel est le fond de toutes les scènes pittoresques.
Pardon, je n’ai pu en fermant le livre me refuser de dire un mot à l’auteur. L’auteur a grandi à mes yeux de mille coudées par ce livre ! Il est plus haut que vos tours de Notre-Dame.
Adieu, ce n’est qu’un mot écrit en frissonnant.
Sainte-Beuve écrivait de Bruxelles :
Vous ne m’avez jamais paru plus grand, plus fort, plus maître de votre puissance, plus libre de l’appliquer désormais à toutes choses.
Michelet :
Je voulais parler de Notre-Dame de Paris. Mais quelqu’un a marqué ce monument d’une telle griffe de lion, que personne désormais ne se hasardera d’y toucher. C’est sa chose désormais, c’est son fief ; c’est le majorat de Quasimodo. Il a bâti, à côté de la vieille cathédrale, une cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondements de l’autre, aussi haute que ses tours.
Autre témoignage en sens inverse de la puissance de ce livre, qui ne laissait froid personne. Tandis qu’il ravissait Lamartine jeune, il exaspérait Gœthe vieux. L’auteur de Faust, à quatre-vingts ans, assagi, affaibli, n’ayant plus d’amour que pour la beauté sereine, ayant l’horreur des émotions fortes, voulut néanmoins lire Notre-Dame de Paris et fut bouleversé par cette lecture. Voici en quels termes, dans un entretien avec son fidèle Eckermann, le 27 juin 1831, il exhalait son amusante fureur :
… Victor Hugo est un beau talent, mais il est tout à fait engagé dans la malheureuse direction romantique, ce qui le conduit à mettre, à côté de beaux tableaux, les plus intolérables et les plus laids. Ces jours-ci, j’ai lu Notre-Dame de Paris et il ne m’a pas fallu peu de patience pour supporter les tortures que m’a données cette lecture. C’est le livre le plus affreux qui ait jamais été écrit !…
… Et avec tout cela, écrivait-il le lendemain à Zelter, se montrent des preuves décisives d’un talent historique et oratoire auquel on ne peut refuser une vive puissance d’imagination, sans laquelle d’ailleurs il ne pourrait jamais créer de pareilles abominations.
Cet effet profond du livre, qui se manifestait par les colères autant que par les admirations, ne se limita pas à quelques mois et à quelques années ; Notre-Dame de Paris eut cet effet prolongé qui s’appelle l’influence. Comme les Orientales, le grand roman donna en foule, et donne encore, à l’art, à toutes les formes de l’art, peinture, sculpture, musique, des sujets, des motifs, des figures. Mais c’est surtout dans le domaine de l’architecture que se firent sentir son action et son enseignement. L’architecte Lassus, qui fut le restaurateur de la vieille cathédrale, tout en rectifiant certaines erreurs du poète, déclarait qu’il lui devait ses premières lumières. Le moyen âge, jusque-là délaissé et dédaigné, devint du coup à la mode. Les édifices antérieurs à la Renaissance, qu’on laissait en ruines ou qu’on dénaturait quand on ne les détruisait pas, furent désormais admirés, entretenus et réparés. Le respect s’étendit aux restes de tout le passé, et le Comité des Monuments historiques fut institué pour veiller à leur conservation. Notre-Dame de Paris a donné le signal de toute cette révolution dans le goût.
La prospérité matérielle de Notre-Dame ne connut pas non plus d’éclipse. À l’expiration du traité Gosselin, Victor Hugo n’eut pas de peine à trouver un éditeur moins barbare. En 1832, Notre-Dame de Paris fut publiée en trois volumes au prix de 22 fr. 50, augmentée de trois chapitres, dont le fameux chapitre : Ceci tuera cela. À partir de là, les traductions dans toutes les langues, les éditions de tous les prix et dans tous les formats se succédèrent sans fin, perpétuant la juste célébrité de Notre-Dame de Paris, laquelle ne fut et ne pouvait être dépassée que par la prodigieuse et universelle renommée des Misérables.
II
REVUE DE LA CRITIQUE.
Lors de l’apparition de Notre-Dame de Paris, la critique salua l’œuvre de louanges presque unanimes et comprit bien que c’était là un grand événement littéraire.
Deux sentiments ressortent de la lecture des journaux et revues du temps. Il y eut avant tout émerveillement pour le style. C’était le premier livre où Victor Hugo se manifestait grand écrivain en prose avec cette puissance. On sentit comme la prise de possession d’un maître. Les ennemis mêmes ne purent s’empêcher de reconnaître la beauté de cette forme souveraine qui allait renouveler la langue de son siècle, et, par la suite, s’imposer même aux critiques hostiles, tels que Louis Veuillot et Barbey d’Aurevilly, qui l’imitaient en l’attaquant. « Nous avons tous, avouait l’un d’eux, plus ou moins trempé notre plume dans cet encrier. »
L’autre impression que, dans le premier moment, produisit Notre-Dame, fut un peu, il faut le dire, celle que Gœthe exprima en termes si véhéments, mais qui frappa aussi des amis et des admirateurs tels que Lamartine et Sainte-Beuve. Pas plus qu’à ce style coloré on n’était fait alors à cette intensité d’émotion et de passion dans le drame, et l’on trouvait, de plus, qu’à ce beau et douloureux roman il manquait le ciel et l’espérance. Victor Hugo avait-il cédé à l’influence alors prédominante de ce qu’on appelait l’École du Désespoir ? il est certain que le malheur frappe et torture sans trêve et sans merci tous ses personnages sympathiques et n’épargne que les indifférents. Le poète, en somme, l’avait voulu ainsi, puisqu’il avait écrit en tête de son œuvre le mot sinistre Anankè. Et pourquoi, d’instinct, l’avait-il voulu ? C’est qu’en effet la Fatalité est la loi de fer et de sang qui pesa sur ce sombre moyen âge, l’âge noir, comme l’appellent les Anglais, lamentable théâtre des guerres centenaires, proie de toutes les misères et de toutes les épouvantes. Dans ces temps tragiques, dit-on, il y avait du moins la foi. Oui, mais quelle foi ! la foi au Dieu de colère, la foi à Satan, la foi à l’enfer. La terreur du jugement dernier, dans les âmes les plus hautes comme dans les plus humbles, était une oppression de plus ; Claude Frollo, esprit supérieur, ajoute à toutes les angoisses de son supplice ici-bas la certitude de l’éternelle damnation. Pour voir poindre une lueur de liberté morale, il faut attendre la Renaissance. Ainsi, quand le poète livrait à ces fatalités implacables les pauvres créatures nées de son rêve, il n’obéissait pas à un caprice, mais à la nécessité qui était dans son sujet et qui, à son insu et quelquefois malgré lui, s’impose même au génie. Dans son second roman, les Misérables, Victor Hugo donnera à la liberté comme à la pitié une ample revanche. Lamennais reprochait à Notre-Dame de ne pas être assez catholique ; George Sand reprochera aux Misérables d’être trop chrétiens.