Quatrevingt-treize (page 15)
— Rends-toi, dit-il.
L’homme le regarda fixement. Son sang coulait sous ses vêtements d’une blessure qu’il avait, et faisait une mare à ses pieds.
— Tu es mon prisonnier, reprit Gauvain.
L’homme resta muet.
— Comment t’appelles-tu ?
L’homme dit :
— Je m’appelle Danse-à-l’Ombre.
— Tu es un vaillant, dit Gauvain.
Et il lui tendit la main.
L’homme répondit :
— Vive le roi !
Et ramassant ce qui lui restait de force, levant les deux bras à la fois, il tira au cœur de Gauvain un coup de pistolet et lui asséna sur la tête un coup de sabre.
Il fit cela avec une promptitude de tigre ; mais quelqu’un fut plus prompt encore. Ce fut un homme à cheval qui venait d’arriver et qui était là depuis quelques instants, sans qu’on eût fait attention à lui. Cet homme, voyant le vendéen lever le sabre et le pistolet, se jeta entre lui et Gauvain. Sans cet homme, Gauvain était mort. Le cheval reçut le coup de pistolet, l’homme reçut le coup de sabre, et tous deux tombèrent. Tout cela se fit le temps de jeter un cri.
Le vendéen de son côté s’était affaissé sur le pavé.
Le coup de sabre avait frappé l’homme en plein visage ; il était à terre, évanoui. Le cheval était tué.
Gauvain s’approcha.
— Qui est cet homme ? dit-il.
Il le considéra. Le sang de la balafre inondait le blessé et lui faisait un masque rouge. Il était impossible de distinguer sa figure. On lui voyait des cheveux gris.
— Cet homme m’a sauvé la vie, poursuivit Gauvain. Quelqu’un d’ici le connaît-il ?
— Mon commandant, dit un soldat, cet homme est entré dans la ville tout à l’heure. Je l’ai vu arriver. Il venait par la route de Pontorson.
Le chirurgien-major de la colonne était accouru avec sa trousse. Le blessé était toujours sans connaissance. Le chirurgien l’examina et dit :
— Une simple balafre. Ce n’est rien. Cela se recoud. Dans huit jours il sera sur pied. C’est un beau coup de sabre.
Le blessé avait un manteau, une ceinture tricolore, des pistolets, un sabre. On le coucha sur une civière. On le déshabilla. On apporta un seau d’eau fraîche, le chirurgien lava la plaie, le visage commença à apparaître. Gauvain le regardait avec une attention profonde.
— A-t-il des papiers sur lui ? demanda Gauvain.
Le chirurgien tâta la poche de côté et en tira un portefeuille qu’il tendit à Gauvain.
Cependant le blessé, ranimé par l’eau froide, revenait à lui. Ses paupières remuaient vaguement.
Gauvain fouillait le portefeuille ; il y trouva une feuille de papier pliée en quatre, il la déplia, il lut :
« Comité de salut public. Le citoyen Cimourdain… »
Il jeta un cri :
— Cimourdain !
Ce cri fit ouvrir les yeux au blessé.
Gauvain était éperdu.
— Cimourdain ! c’est vous ! C’est la seconde fois que vous me sauvez la vie.
Cimourdain regardait Gauvain. Un ineffable éclair de joie illuminait sa face sanglante.
Gauvain tomba à genoux devant le blessé en criant :
— Mon maître !
— Ton père, dit Cimourdain.
V
LA GOUTTE D’EAU FROIDE.
Ils ne s’étaient pas vus depuis beaucoup d’années, mais leurs cœurs ne s’étaient jamais quittés ; ils se reconnurent comme s’ils s’étaient séparés la veille.
On avait improvisé une ambulance à l’hôtel de ville de Dol. On porta Cimourdain sur un lit dans une petite chambre contiguë à la grande salle commune aux blessés. Le chirurgien, qui avait recousu la balafre, mit fin aux épanchements entre ces deux hommes, et jugea qu’il fallait laisser dormir Cimourdain. Gauvain d’ailleurs était réclamé par ces mille soins qui sont les devoirs et les soucis de la victoire. Cimourdain resta seul ; mais il ne dormit pas ; il avait deux fièvres, la fièvre de sa blessure et la fièvre de sa joie.
Il ne dormit pas, et pourtant il ne lui semblait pas être éveillé. Était-ce possible ? son rêve était réalisé. Cimourdain était de ceux qui ne croient pas au quine, et il l’avait. Il retrouvait Gauvain. Il l’avait quitté enfant, il le retrouvait homme ; il le retrouvait grand, redoutable, intrépide. Il le retrouvait triomphant, et triomphant pour le peuple. Gauvain était en Vendée le point d’appui de la révolution, et c’était lui, Cimourdain, qui avait fait cette colonne à la république. Ce victorieux était son élève. Ce qu’il voyait rayonner à travers cette jeune figure réservée peut-être au panthéon républicain, c’était sa pensée, à lui Cimourdain ; son disciple, l’enfant de son esprit, était dès à présent un héros et serait avant peu une gloire ; il semblait à Cimourdain qu’il revoyait sa propre âme faite Génie. Il venait de voir de ses yeux comment Gauvain faisait la guerre ; il était comme Chiron ayant vu combattre Achille. Rapport mystérieux entre le prêtre et le centaure ; car le prêtre n’est homme qu’à mi-corps.
Tous les hasards de cette aventure, mêlés à l’insomnie de sa blessure, emplissaient Cimourdain d’une sorte d’enivrement mystérieux. Une jeune destinée se levait, magnifique, et, ce qui ajoutait à sa joie profonde, il avait plein pouvoir sur cette destinée ; encore un succès comme celui qu’il venait de voir, et Cimourdain n’aurait qu’un mot à dire pour que la république confiât à Gauvain une armée. Rien n’éblouit comme l’étonnement de voir tout réussir. C’était le temps où chacun avait son rêve militaire ; chacun voulait faire un général ; Danton voulait faire Westermann, Marat voulait faire Rossignol, Hébert voulait faire Ronsin ; Robespierre voulait les défaire tous. Pourquoi pas Gauvain ? se disait Cimourdain ; et il songeait. L’illimité était devant lui ; il passait d’une hypothèse à l’autre ; tous les obstacles s’évanouissaient ; une fois qu’on a mis le pied sur cette échelle-là, on ne s’arrête plus, c’est la montée infinie ; on part de l’homme et l’on arrive à l’étoile. Un grand général n’est qu’un chef d’armées ; un grand capitaine est en même temps un chef d’idées ; Cimourdain rêvait Gauvain grand capitaine. Il lui semblait, car la rêverie va vite, voir Gauvain sur l’Océan, chassant les anglais ; sur le Rhin, châtiant les rois du Nord ; aux Pyrénées, repoussant l’Espagne ; aux Alpes, faisant signe à Rome de se lever. Il y avait en Cimourdain deux hommes, un homme tendre et un homme sombre ; tous deux étaient contents ; car, l’inexorable étant son idéal, en même temps qu’il voyait Gauvain superbe, il le voyait terrible. Cimourdain pensait à tout ce qu’il fallait détruire avant de construire, et, certes, se disait-il, ce n’est pas l’heure des attendrissements. Gauvain sera « à la hauteur », mot du temps. Cimourdain se figurait Gauvain écrasant du pied les ténèbres, cuirassé de lumière, avec une lueur de météore au front, ouvrant les grandes ailes idéales de la justice, de la raison et du progrès, et une épée à la main ; ange, mais exterminateur.
Au plus fort de cette rêverie qui était presque une extase, il entendit, par la porte entr’ouverte, qu’on parlait dans la grande salle de l’ambulance, voisine de sa chambre ; il reconnut la voix de Gauvain ; cette voix, malgré les années d’absence, avait toujours été dans son oreille, et la voix de l’enfant se retrouve dans la voix de l’homme. Il écouta. Il y avait un bruit de pas. Des soldats disaient :
— Mon commandant, cet homme-ci est celui qui a tiré sur vous. Pendant qu’on ne le voyait pas, il s’était traîné dans une cave. Nous l’avons trouvé. Le voilà.
Alors Cimourdain entendit ce dialogue entre Gauvain et l’homme :
— Tu es blessé ?
— Je me porte assez bien pour être fusillé.
— Mettez cet homme dans un lit. Pansez-le, soignez-le, guérissez-le.
— Je veux mourir.
— Tu vivras. Tu as voulu me tuer au nom du roi ; je te fais grâce au nom de la république.
Une ombre passa sur le front de Cimourdain. Il eut comme un réveil en sursaut, et il murmura avec une sorte d’accablement sinistre :
— En effet, c’est un clément.
VI
SEIN GUÉRI, CŒUR SAIGNANT.
Une balafre se guérit vite ; mais il y avait quelque part quelqu’un de plus gravement blessé que Cimourdain. C’était la femme fusillée que le mendiant Tellmarch avait ramassée dans la grande mare de sang de la ferme d’Herbe-en-Pail.
Michelle Fléchard était plus en danger encore que Tellmarch ne l’avait cru ; au trou qu’elle avait au-dessus du sein correspondait un trou dans l’omoplate ; en même temps qu’une balle lui cassait la clavicule, une autre balle lui traversait l’épaule ; mais, comme le poumon n’avait pas été touché, elle put guérir. Tellmarch était un « philosophe », mot de paysans qui signifie un peu médecin, un peu chirurgien et un peu sorcier. Il soigna la blessée dans sa tanière de bête sur son grabat de varech, avec ces choses mystérieuses qu’on appelle des « simples », et, grâce à lui, elle vécut.
La clavicule se ressouda, les trous de la poitrine et de l’épaule se fermèrent ; après quelques semaines, la blessée fut convalescente.
Un matin, elle put sortir du carnichot, appuyée sur Tellmarch ; elle alla s’asseoir sous les arbres au soleil. Tellmarch savait d’elle peu de chose, les plaies de poitrine exigent le silence, et, pendant la quasi-agonie qui avait précédé sa guérison, elle avait à peine dit quelques paroles. Quand elle voulait parler, Tellmarch la faisait taire ; mais elle avait une rêverie opiniâtre, et Tellmarch observait dans ses yeux une sombre allée et venue de pensées poignantes. Ce matin-là elle était forte, elle pouvait presque marcher seule ; une cure, c’est une paternité, et Tellmarch la regardait, heureux. Ce bon vieux homme se mit à sourire. Il lui parla.
— Eh bien, nous sommes debout. Nous n’avons plus de plaie.
— Qu’au cœur, dit-elle.
Et elle reprit :
— Alors vous ne savez pas du tout où ils sont ?
— Qui ça ? demanda Tellmarch.
— Mes enfants.
Cet « alors » exprimait tout un monde de pensées ; cela signifiait : « puisque vous ne m’en parlez pas, puisque depuis tant de jours vous êtes près de moi sans m’en ouvrir la bouche, puisque vous me faites taire chaque fois que je veux rompre le silence, puisque vous semblez craindre que je n’en parle, c’est que vous n’avez rien à m’en dire ». Souvent, dans la fièvre, dans l’égarement, dans le délire, elle avait appelé ses enfants, et elle avait bien vu, car le délire fait ses remarques, que le vieux homme ne lui répondait pas.
C’est qu’en effet Tellmarch ne savait que lui dire. Ce n’est pas aisé de parler à une mère de ses enfants perdus. Et puis, que savait-il ? rien. Il savait qu’une mère avait été fusillée, que cette mère avait été trouvée à terre par lui, que, lorsqu’il l’avait ramassée, c’était à peu près un cadavre, que ce cadavre avait trois enfants, et que le marquis de Lantenac, après avoir fait fusiller la mère, avait emmené les enfants. Toutes ses informations s’arrêtaient là. Qu’est-ce que ces enfants étaient devenus ? Étaient-ils même encore vivants ? Il savait, pour s’en être informé, qu’il y avait deux garçons et une petite fille, à peine sevrée. Rien de plus. Il se faisait sur ce groupe infortuné une foule de questions, mais il n’y pouvait répondre. Les gens du pays qu’il avait interrogés s’étaient bornés à hocher la tête. M. de Lantenac était un homme dont on ne causait pas volontiers.
On ne parlait pas volontiers de Lantenac et on ne parlait pas volontiers à Tellmarch. Les paysans ont un genre de soupçon à eux. Ils n’aimaient pas Tellmarch. Tellmarch-le-Caimand était un homme inquiétant. Qu’avait-il à regarder toujours le ciel ? que faisait-il, et à quoi pensait-il dans ses longues heures d’immobilité ? Certes, il était étrange. Dans ce pays en pleine guerre, en pleine conflagration, en pleine combustion, où tous les hommes n’avaient qu’une affaire, la dévastation, et qu’un travail, le carnage, où c’était à qui brûlerait une maison, égorgerait une famille, massacrerait un poste, saccagerait un village, où l’on ne songeait qu’à se tendre des embuscades, qu’à s’attirer dans des pièges, et qu’à s’entre-tuer les uns les autres, ce solitaire, absorbé dans la nature, comme submergé dans la paix immense des choses, cueillant des herbes et des plantes, uniquement occupé des fleurs, des oiseaux et des étoiles, était évidemment dangereux. Visiblement, il n’avait pas sa raison ; il ne s’embusquait derrière aucun buisson, il ne tirait aucun coup de fusil à personne. De là une certaine crainte autour de lui.
— Cet homme est fou, disaient les passants.
Tellmarch était plus qu’un homme isolé, c’était un homme évité.
On ne lui faisait point de questions, et on ne lui faisait guère de réponses. Il n’avait donc pu se renseigner autant qu’il l’aurait voulu. La guerre s’était répandue ailleurs, on était allé se battre plus loin, le marquis de Lantenac avait disparu de l’horizon, et dans l’état d’esprit où était Tellmarch, pour qu’il s’aperçût de la guerre, il fallait qu’elle mît le pied sur lui.
Après ce mot, — mes enfants, — Tellmarch avait cessé de sourire, et la mère s’était mise à penser. Que se passait-il dans cette âme ? Elle était comme au fond d’un gouffre. Brusquement elle regarda Tellmarch, et dit de nouveau et presque avec un accent de colère :
— Mes enfants !
Tellmarch baissa la tête comme un coupable.
Il songeait à ce marquis de Lantenac qui certes ne pensait pas à lui, et qui, probablement, ne savait même plus qu’il existât. Il s’en rendait compte, il se disait : — Un seigneur, quand c’est dans le danger, ça vous connaît ; quand c’est dehors, ça ne vous connaît plus.
Et il se demandait : — Mais alors pourquoi ai-je sauvé ce seigneur ?
Et il se répondait : — Parce que c’est un homme.
Il fut là-dessus quelque temps pensif, et il reprit en lui-même :
— En suis-je bien sûr ?
Et il se répéta son mot amer : — Si j’avais su !
Toute cette aventure l’accablait ; car dans ce qu’il avait fait il voyait une sorte d’énigme. Il méditait douloureusement. Une bonne action peut donc être une mauvaise action. Qui sauve le loup tue les brebis. Qui raccommode l’aile du vautour est responsable de sa griffe.
Il se sentait en effet coupable. La colère inconsciente de cette mère avait raison.
Pourtant, avoir sauvé cette mère le consolait d’avoir sauvé ce marquis.
Mais les enfants ?
La mère aussi songeait. Ces deux pensées se côtoyaient et, sans se le dire, se rencontraient peut-être, dans les ténèbres de la rêverie.
Cependant son regard, au fond duquel était la nuit, se fixa de nouveau sur Tellmarch.
— Ça ne peut pourtant pas se passer comme ça, dit-elle.
— Chut ! fit Tellmarch, et il mit le doigt sur sa bouche.
Elle poursuivit :
— Vous avez eu tort de me sauver, et je vous en veux. J’aimerais mieux être morte, parce que je suis sûre que je les verrais. Je saurais où ils sont. Ils ne me verraient pas, mais je serais près d’eux. Une morte, ça doit pouvoir protéger.
Il lui prit le bras et lui tâta le pouls.
— Calmez-vous, vous vous redonnez la fièvre.
Elle lui demanda presque durement :
— Quand pourrai-je m’en aller ?
— Vous en aller ?
— Oui. Marcher.
— Jamais, si vous n’êtes pas raisonnable. Demain, si vous êtes sage.
— Qu’appelez-vous être sage ?
— Avoir confiance en Dieu.
— Dieu ! où m’a-t-il mis mes enfants ?
Elle était comme égarée. Sa voix devint très douce.
— Vous comprenez, lui dit-elle, je ne peux pas rester comme cela. Vous n’avez pas eu d’enfants, moi j’en ai eu. Cela fait une différence. On ne peut pas juger d’une chose quand on ne sait pas ce que c’est. Vous n’avez pas eu d’enfants, n’est-ce pas ?
— Non, répondit Tellmarch.
— Moi, je n’ai eu que ça. Sans mes enfants, est-ce que je suis ? Je voudrais qu’on m’expliquât pourquoi je n’ai pas mes enfants. Je sens bien qu’il se passe quelque chose, puisque je ne comprends pas. On a tué mon mari, on m’a fusillée, mais c’est égal, je ne comprends pas.
— Allons, dit Tellmarch, voilà que la fièvre vous reprend. Ne parlez plus.
Elle le regarda et se tut.
À partir de ce jour, elle ne parla plus.
Tellmarch fut obéi plus qu’il ne voulait. Elle passait de longues heures accroupie au pied du vieux arbre, stupéfaite. Elle songeait et se taisait. Le silence offre on ne sait quel abri aux âmes simples qui ont subi l’approfondissement sinistre de la douleur. Elle semblait renoncer à comprendre. À un certain degré le désespoir est inintelligible au désespéré.
Tellmarch l’examinait, ému. En présence de cette souffrance, ce vieux homme avait des pensées de femme. — Oh oui, se disait-il, ses lèvres ne parlent pas, mais ses yeux parlent, je vois bien ce qu’elle a, une idée fixe. Avoir été mère, et ne plus l’être ! avoir été nourrice, et ne plus l’être ! Elle ne peut pas se résigner. Elle pense à la toute petite qu’elle allaitait il n’y a pas longtemps. Elle y pense, elle y pense, elle y pense. Au fait, ce doit être si charmant de sentir une petite bouche rose qui vous tire votre âme de dedans le corps et qui avec votre vie à vous se fait une vie à elle !
Il se taisait de son côté, comprenant, devant un tel accablement, l’impuissance de la parole. Le silence d’une idée fixe est terrible. Et comment faire entendre raison à l’idée fixe d’une mère ? La maternité est sans issue ; on ne discute pas avec elle. Ce qui fait qu’une mère est sublime, c’est que c’est une espèce de bête. L’instinct maternel est divinement animal. La mère n’est plus femme, elle est femelle.
Les enfants sont des petits.
De là dans la mère quelque chose d’inférieur et de supérieur au raisonnement. Une mère a un flair. L’immense volonté ténébreuse de la création est en elle, et la mène. Aveuglement plein de clairvoyance.
Tellmarch maintenant voulait faire parler cette malheureuse ; il n’y réussissait pas. Une fois, il lui dit :
— Par malheur, je suis vieux, et je ne marche plus. J’ai plus vite trouvé le bout de ma force que le bout de mon chemin. Après un quart d’heure, mes jambes refusent, et il faut que je m’arrête ; sans quoi je pourrais vous accompagner. Au fait, c’est peut-être un bien que je ne puisse pas. Je serais pour vous plus dangereux qu’utile ; on me tolère ici ; mais je suis suspect aux bleus comme paysan et aux paysans comme sorcier.
Il attendit ce qu’elle répondrait. Elle ne leva même pas les yeux.
Une idée fixe aboutit à la folie ou à l’héroïsme. Mais de quel héroïsme peut être capable une pauvre paysanne ? d’aucun. Elle peut être mère, et voilà tout. Chaque jour elle s’enfonçait davantage dans sa rêverie. Tellmarch l’observait.
Il chercha à l’occuper ; il lui apporta du fil, des aiguilles, un dé ; et en effet, ce qui fit plaisir au pauvre caimand, elle se mit à coudre ; elle songeait, mais elle travaillait, signe de santé ; les forces lui revenaient peu à peu ; elle raccommoda son linge, ses vêtements, ses souliers ; mais sa prunelle restait vitreuse. Tout en cousant elle chantait à demi-voix des chansons obscures. Elle murmurait des noms, probablement des noms d’enfants, pas assez distinctement pour que Tellmarch les entendît. Elle s’interrompait et écoutait les oiseaux, comme s’ils avaient des nouvelles à lui donner. Elle regardait le temps qu’il faisait. Ses lèvres remuaient. Elle se parlait bas. Elle fit un sac, et elle le remplit de châtaignes. Un matin Tellmarch la vit qui se mettait en marche, l’œil fixé au hasard sur les profondeurs de la forêt.
— Où allez-vous ? lui demanda-t-il.
Elle répondit :
— Je vais les chercher.
Il n’essaya pas de la retenir.
VII
LES DEUX PÔLES DU VRAI.
Au bout de quelques semaines pleines de tous les va-et-vient de la guerre civile, il n’était bruit dans le pays de Fougères que de deux hommes dont l’un était l’opposé de l’autre, et qui cependant faisaient la même œuvre, c’est-à-dire combattaient côte à côte le grand combat révolutionnaire.
Le sauvage duel vendéen continuait, mais la Vendée perdait du terrain. Dans l’Ille-et-Vilaine en particulier, grâce au jeune commandant qui, à Dol, avait si à propos riposté à l’audace des six mille royalistes par l’audace des quinze cents patriotes, l’insurrection était, sinon éteinte, du moins très amoindrie et très circonscrite. Plusieurs coups heureux avaient suivi celui-là, et de ces succès multipliés était née une situation nouvelle.
Les choses avaient changé de face, mais une singulière complication était survenue.
Dans toute cette partie de la Vendée, la république avait le dessus, ceci était hors de doute ; mais quelle république ? Dans le triomphe qui s’ébauchait, deux formes de la république étaient en présence, la république de la terreur et la république de la clémence, l’une voulant vaincre par la rigueur et l’autre par la douceur. Laquelle prévaudrait ? Ces deux formes, la forme conciliante et la forme implacable, étaient représentées par deux hommes ayant chacun son influence et son autorité, l’un commandant militaire, l’autre délégué civil ; lequel de ces deux hommes l’emporterait ? De ces deux hommes, l’un, le délégué, avait de redoutables points d’appui ; il était arrivé apportant la menaçante consigne de la commune de Paris aux bataillons de Santerre : « Pas de grâce, pas de quartier ! » Il avait, pour tout soumettre à son autorité, le décret de la Convention portant « peine de mort contre quiconque mettrait en liberté et ferait évader un chef rebelle prisonnier », de pleins pouvoirs émanés du comité de salut public, et une injonction de lui obéir, à lui délégué, signée : Robespierre, Danton, Marat. L’autre, le soldat, n’avait pour lui que cette force, la pitié.
Il n’avait pour lui que son bras, qui battait les ennemis, et son cœur, qui leur faisait grâce. Vainqueur, il se croyait le droit d’épargner les vaincus.
De là un conflit latent, mais profond, entre ces deux hommes. Ils étaient tous les deux dans des nuages différents, tous les deux combattant la rébellion, et chacun ayant sa foudre à lui, l’un la victoire, l’autre la terreur.
Dans tout le Bocage on ne parlait que d’eux ; et, ce qui ajoutait à l’anxiété des regards fixés sur eux de toutes parts, c’est que ces deux hommes, si absolument opposés, étaient en même temps étroitement unis. Ces deux antagonistes étaient deux amis. Jamais sympathie plus haute et plus profonde n’avait rapproché deux cœurs ; le farouche avait sauvé la vie au débonnaire, et il en avait la balafre au visage. Ces deux hommes incarnaient, l’un la mort, l’autre la vie ; l’un était le principe terrible, l’autre le principe pacifique, et ils s’aimaient. Problème étrange. Qu’on se figure Oreste miséricordieux et Pylade inclément. Qu’on se figure Arimane frère d’Ormus.
Ajoutons que celui des deux qu’on appelait « le féroce » était en même temps le plus fraternel des hommes ; il pansait les blessés, soignait les malades, passait ses jours et ses nuits dans les ambulances et les hôpitaux, s’attendrissait sur des enfants pieds nus, n’avait rien à lui, donnait tout aux pauvres. Quand on se battait, il y allait ; il marchait à la tête des colonnes et au plus fort du combat, armé, car il avait à sa ceinture un sabre et deux pistolets, et désarmé, car jamais on ne l’avait vu tirer son sabre et toucher à ses pistolets. Il affrontait les coups et n’en rendait pas. On disait qu’il avait été prêtre.
L’un de ces hommes était Gauvain, l’autre était Cimourdain.
L’amitié était entre les deux hommes, mais la haine était entre les deux principes ; c’était comme une âme coupée en deux, et partagée ; Gauvain, en effet, avait reçu une moitié de l’âme de Cimourdain, mais la moitié douce. Il semblait que Gauvain avait eu le rayon blanc et que Cimourdain avait gardé pour lui ce qu’on pourrait appeler le rayon noir. De là un désaccord intime. Cette sourde guerre ne pouvait pas ne point éclater. Un matin la bataille commença.