Quatrevingt-treize (page 16)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Quatrevingt-treize · 43 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Cimourdain dit à Gauvain :

— Où en sommes-nous ?

Gauvain répondit :

— Vous le savez aussi bien que moi. J’ai dispersé les bandes de Lantenac. Il n’a plus avec lui que quelques hommes. Le voilà acculé à la forêt de Fougères. Dans huit jours, il sera cerné.

— Et dans quinze jours ?

— Il sera pris.

— Et puis ?

— Vous avez vu mon affiche ?

— Oui. Eh bien ?

— Il sera fusillé.

— Encore de la clémence ! Il faut qu’il soit guillotiné.

— Moi, dit Gauvain, je suis pour la mort militaire.

— Et moi, répliqua Cimourdain, pour la mort révolutionnaire.

Il regarda Gauvain en face et lui dit :

— Pourquoi as-tu fait mettre en liberté ces religieuses du couvent de Saint-Marc-le-Blanc ?

— Je ne fais pas la guerre aux femmes, répondit Gauvain.

— Ces femmes-là haïssent le peuple. Et pour la haine une femme vaut dix hommes. Pourquoi as-tu refusé d’envoyer au tribunal révolutionnaire tout ce troupeau de vieux prêtres fanatiques pris à Louvigné ?

— Je ne fais pas la guerre aux vieillards.

— Un vieux prêtre est pire qu’un jeune. La rébellion est plus dangereuse, prêchée par les cheveux blancs. On a foi dans les rides. Pas de fausse pitié, Gauvain. Les régicides sont les libérateurs. Aie l’œil fixé sur la tour du Temple.

— La tour du Temple ! J’en ferais sortir le dauphin. Je ne fais pas la guerre aux enfants.

L’œil de Cimourdain devint sévère.

— Gauvain, sache qu’il faut faire la guerre à la femme quand elle se nomme Marie-Antoinette, au vieillard quand il se nomme Pie VI, pape, et à l’enfant quand il se nomme Louis Capet.

— Mon maître, je ne suis pas un homme politique.

— Tâche de ne pas être un homme dangereux. Pourquoi, à l’attaque du poste de Cossé, quand le rebelle Jean Treton, acculé et perdu, s’est rué seul, le sabre au poing, contre toute ta colonne, as-tu crié : Ouvrez les rangs. Laissez passer !

— Parce qu’on ne se met pas à quinze cents pour tuer un homme.

— Pourquoi, à la Cailleterie d’Astillé, quand tu as vu que tes soldats allaient tuer le vendéen Joseph Bézier, qui était blessé, et qui se traînait, as-tu crié : Allez en avant ! J’en fais mon affaire ! et as-tu tiré ton coup de pistolet en l’air ?

— Parce qu’on ne tue pas un homme à terre.

— Et tu as eu tort. Tous deux sont aujourd’hui chefs de bande ; Joseph Bézier, c’est Moustache, et Jean Treton, c’est Jambe-d’Argent. En sauvant ces deux hommes, tu as donné deux ennemis à la république.

— Certes, je voudrais lui faire des amis, et non lui donner des ennemis.

— Pourquoi, après ta victoire de Landéan, n’as-tu pas fait fusiller tes trois cents paysans prisonniers ?

— Parce que, Bonchamp ayant fait grâce aux prisonniers républicains, j’ai voulu qu’il fût dit que la république faisait grâce aux prisonniers royalistes.

— Mais alors, si tu prends Lantenac, tu lui feras grâce ?

— Non.

— Pourquoi ? Puisque tu as fait grâce aux trois cents paysans ?

— Les paysans sont des ignorants ; Lantenac sait ce qu’il fait.

— Mais Lantenac est ton parent.

— La France est la grande parente.

— Lantenac est un vieillard.

— Lantenac est un étranger. Lantenac n’a pas d’âge. Lantenac appelle les anglais. Lantenac, c’est l’invasion. Lantenac est l’ennemi de la patrie. Le duel entre lui et moi ne peut finir que par sa mort, ou par la mienne.

— Gauvain, souviens-toi de cette parole.

— Elle est dite.

Il y eut un silence, et tous deux se regardèrent.

Et Gauvain reprit :

— Ce sera une date sanglante que cette année 93 où nous sommes.

— Prends garde ! s’écria Cimourdain. Les devoirs terribles existent. N’accuse pas qui n’est point accusable. Depuis quand la maladie est-elle la faute du médecin ? Oui, ce qui caractérise cette année énorme, c’est d’être sans pitié. Pourquoi ? parce qu’elle est la grande année révolutionnaire. Cette année où nous sommes incarne la révolution. La révolution a un ennemi, le vieux monde, et elle est sans pitié pour lui, de même que le chirurgien a un ennemi, la gangrène, et est sans pitié pour elle. La révolution extirpe la royauté dans le roi, l’aristocratie dans le noble, le despotisme dans le soldat, la superstition dans le prêtre, la barbarie dans le juge, en un mot, tout ce qui est la tyrannie dans tout ce qui est le tyran. L’opération est effrayante, la révolution la fait d’une main sûre. Quant à la quantité de chair saine qu’elle sacrifie, demande à Boerhaave ce qu’il en pense. Quelle tumeur à couper n’entraîne une perte de sang ? Quel incendie à éteindre n’exige la part du feu ? Ces nécessités redoutables sont la condition même du succès. Un chirurgien ressemble à un boucher ; un guérisseur peut faire l’effet d’un bourreau. La révolution se dévoue à son œuvre fatale. Elle mutile, mais elle sauve. Quoi ! vous lui demandez grâce pour le virus ! vous voulez qu’elle soit clémente pour ce qui est vénéneux ! Elle n’écoute pas. Elle tient le passé, elle l’achèvera. Elle fait à la civilisation une incision profonde, d’où sortira la santé du genre humain. Vous souffrez ? sans doute. Combien de temps cela durera-t-il ? le temps de l’opération. Ensuite vous vivrez. La révolution ampute le monde. De là cette hémorrhagie, 93.

— Le chirurgien est calme, dit Gauvain, et les hommes que je vois sont violents.

— La révolution, répliqua Cimourdain, veut pour l’aider des ouvriers farouches. Elle repousse toute main qui tremble. Elle n’a foi qu’aux inexorables. Danton, c’est le terrible, Robespierre, c’est l’inflexible. Saint-Just, c’est l’irréductible, Marat, c’est l’implacable. Prends-y garde, Gauvain. Ces noms-là sont nécessaires. Ils valent pour nous des armées. Ils terrifieront l’Europe.

— Et peut-être aussi l’avenir, dit Gauvain.

Il s’arrêta et repartit :

— Du reste, mon maître, vous faites erreur, je n’accuse personne. Selon moi, le vrai point de vue de la révolution, c’est l’irresponsabilité. Personne n’est innocent, personne n’est coupable. Louis XVI, c’est un mouton jeté parmi des lions. Il veut fuir, il veut se sauver, il cherche à se défendre ; il mordrait, s’il pouvait. Mais n’est pas lion qui veut. Sa velléité passe pour crime. Ce mouton en colère montre les dents. Le traître ! disent les lions. Et ils le mangent. Cela fait, ils se battent entre eux.

— Le mouton est une bête.

— Et les lions, que sont-ils ?

Cette réplique fit songer Cimourdain. Il releva la tête et dit :

— Ces lions-là sont des consciences. Ces lions-là sont des idées. Ces lions-là sont des principes.

— Ils font la Terreur.

— Un jour, la révolution sera la justification de la Terreur.

— Craignez que la Terreur ne soit la calomnie de la révolution.

Et Gauvain reprit :

— Liberté, Égalité, Fraternité, ce sont des dogmes de paix et d’harmonie. Pourquoi leur donner un aspect effrayant ? Que voulons-nous ? conquérir les peuples à la république universelle. Eh bien, ne leur faisons pas peur. À quoi bon l’intimidation ? Pas plus que les oiseaux, les peuples ne sont attirés par l’épouvantail. Il ne faut pas faire le mal pour faire le bien. On ne renverse pas le trône pour laisser l’échafaud debout. Mort aux rois, et vie aux nations. Abattons les couronnes, épargnons les têtes. La révolution, c’est la concorde, et non l’effroi. Les idées douces sont mal servies par les hommes incléments. Amnistie est pour moi le plus beau mot de la langue humaine. Je ne veux verser de sang qu’en risquant le mien. Du reste, je ne sais que combattre, et je ne suis qu’un soldat. Mais si l’on ne peut pardonner, cela ne vaut pas la peine de vaincre. Soyons pendant la bataille les ennemis de nos ennemis, et après la victoire leurs frères.

— Prends garde ! répéta Cimourdain pour la troisième fois. Gauvain, tu es pour moi plus que mon fils, prends garde !

Et il ajouta, pensif :

— Dans des temps comme les nôtres, la pitié peut être une des formes de la trahison.

En entendant parler ces deux hommes, on eût cru entendre le dialogue de l’épée et de la hache.

VIII

DOLOROSA.

Cependant la mère cherchait ses petits.

Elle allait devant elle. Comment vivait-elle ? Impossible de le dire. Elle ne le savait pas elle-même. Elle marcha des jours et des nuits ; elle mendia, elle mangea de l’herbe, elle coucha à terre, elle dormit en plein air, dans les broussailles, sous les étoiles, quelquefois sous la pluie et la bise.

Elle rôdait de village en village, de métairie en métairie, s’informant. Elle s’arrêtait aux seuils. Sa robe était en haillons. Quelquefois on l’accueillait, quelquefois on la chassait. Quand elle ne pouvait entrer dans les maisons, elle allait dans les bois.

Elle ne connaissait pas le pays, elle ignorait tout, excepté Siscoignard et la paroisse d’Azé, elle n’avait point d’itinéraire, elle revenait sur ses pas, recommençait une route déjà parcourue, faisait du chemin inutile. Elle suivait tantôt le pavé, tantôt l’ornière d’une charrette, tantôt les sentiers dans les taillis. À cette vie au hasard, elle avait usé ses misérables vêtements. Elle avait marché d’abord avec ses souliers, puis avec ses pieds nus, puis avec ses pieds sanglants.

Elle allait à travers la guerre, à travers les coups de fusil, sans rien entendre, sans rien voir, sans rien éviter, cherchant ses enfants. Tout étant en révolte, il n’y avait plus de gendarmes, plus de maires, plus d’autorités. Elle n’avait affaire qu’aux passants.

Elle leur parlait. Elle demandait :

— Avez-vous vu quelque part trois petits enfants ?

Les passants levaient la tête.

— Deux garçons et une fille, disait-elle.

Elle continuait :

— René-Jean, Gros-Alain, Georgette ? Vous n’avez pas vu ça ?

Elle poursuivait :

— L’aîné a quatre ans et demi, la petite a vingt mois.

Elle ajoutait :

— Savez-vous où ils sont ? on me les a pris.

On la regardait et c’était tout.

Voyant qu’on ne la comprenait pas, elle disait :

— C’est qu’ils sont à moi. Voilà pourquoi.

Les gens passaient leur chemin. Alors elle s’arrêtait et ne disait plus rien, et se déchirait le sein avec les ongles.

Un jour pourtant un paysan l’écouta. Le bonhomme se mit à réfléchir.

— Attendez donc, dit-il. Trois enfants ?

— Oui.

— Deux garçons ?…

— Et une fille.

— C’est ça que vous cherchez ?

— Oui.

— J’ai ouï parler d’un seigneur qui avait pris trois petits enfants et qui les avait avec lui.

— Où est cet homme ? cria-t-elle. Où sont-ils ?

Le paysan répondit :

— Allez à la Tourgue.

— Est-ce que c’est là que je trouverai mes enfants ?

— Peut-être bien que oui.

— Vous dites ?…

— La Tourgue.

— Qu’est-ce que c’est que la Tourgue ?

— C’est un endroit.

— Est-ce un village ? un château ? une métairie ?

— Je n’y suis jamais allé.

— Est-ce loin ?

— Ce n’est pas près.

— De quel côté ?

— Du côté de Fougères.

— Par où y va-t-on ?

— Vous êtes à Vantortes, dit le paysan, vous laisserez Ernée à gauche et Coxelles à droite, vous passerez par Lorchamp et vous traverserez le Leroux.

Et le paysan leva sa main vers l’occident.

— Toujours droit devant vous en allant du côté où le soleil se couche.

Avant que le paysan eût baissé son bras, elle était en marche.

Le paysan lui cria :

— Mais prenez garde. On se bat par là.

Elle ne se retourna point pour lui répondre, et continua d’aller en avant.

IX

UNE BASTILLE DE PROVINCE.

I

LA TOURGUE.

Le voyageur qui, il y a quarante ans, entré dans la forêt de Fougères du côté de Laignelet, en ressortait du côté de Parigné, faisait, sur la lisière de cette profonde futaie, une rencontre sinistre. En débouchant du hallier, il avait brusquement devant lui la Tourgue.

Non la Tourgue vivante, mais la Tourgue morte. La Tourgue lézardée, sabordée, balafrée, démantelée. La ruine est à l’édifice ce que le fantôme est à l’homme. Pas de plus lugubre vision que la Tourgue. Ce qu’on avait sous les yeux, c’était une haute tour ronde, toute seule au coin du bois comme un malfaiteur. Cette tour, droite, sur un bloc de roche à pic, avait presque l’aspect romain, tant elle était correcte et solide, et tant dans cette masse robuste l’idée de la puissance était mêlée à l’idée de la chute. Romaine, elle l’était même un peu, car elle était romane. Commencée au ixe siècle, elle avait été achevée au xiie, après la troisième croisade. Les impostes à oreillons de ses baies disaient son âge. On approchait, on gravissait l’escarpement, on apercevait une brèche, on se risquait à entrer, on était dedans, c’était vide. C’était quelque chose comme l’intérieur d’un clairon de pierre posé debout sur le sol. Du haut en bas, aucun diaphragme ; pas de toit, pas de plafonds, pas de planchers, des arrachements de voûtes et de cheminées, des embrasures à fauconneaux, à des hauteurs diverses, des cordons de corbeaux de granit et quelques poutres transversales marquant les étages ; sur les poutres les fientes des oiseaux de nuit, la muraille colossale, quinze pieds d’épaisseur à la base et douze au sommet, çà et là des crevasses et des trous qui avaient été des portes, par où l’on entrevoyait des escaliers dans l’intérieur ténébreux du mur. Le passant qui pénétrait là le soir entendait crier les hulottes, les tette-chèvres, les bihoreaux et les crapauds-volants, et voyait sous ses pieds des ronces, des pierres, des reptiles, et sur sa tête, à travers une rondeur noire qui était le haut de la tour et qui semblait la bouche d’un puits énorme, les étoiles.

C’était la tradition du pays qu’aux étages supérieurs de cette tour il y avait des portes secrètes faites, comme les portes des tombeaux des rois de Juda, d’une grosse pierre tournant sur pivot, s’ouvrant, puis se refermant, et s’effaçant dans la muraille ; mode architecturale rapportée des croisades avec l’ogive. Quand ces portes étaient closes, il était impossible de les retrouver, tant elles étaient bien mêlées aux autres pierres du mur. On voit encore aujourd’hui de ces portes-là dans les mystérieuses cités de l’Anti-Liban, échappées au tremblement des douze villes sous Tibère.

II

LA BRÈCHE.

La brèche par où l’on entrait dans la ruine était une trouée de mine. Pour un connaisseur, familier avec Errard, Sardi et Pagan, cette mine avait été savamment faite. La chambre à feu en bonnet de prêtre était proportionnée à la puissance du donjon qu’elle avait à éventrer. Elle avait dû contenir au moins deux quintaux de poudre. On y arrivait par un canal serpentant qui vaut mieux que le canal droit ; l’écroulement produit par la mine montrait à nu dans le déchirement de la pierre le saucisson, qui avait le diamètre voulu d’un œuf de poule. L’explosion avait fait à la muraille une blessure profonde par où les assiégeants avaient dû pouvoir entrer. Cette tour avait évidemment soutenu, à diverses époques, de vrais sièges en règle ; elle était criblée de mitrailles ; et ces mitrailles n’étaient pas toutes du même temps ; chaque projectile a sa façon de marquer un rempart ; et tous avaient laissé à ce donjon leur balafre, depuis les boulets de pierre du xive siècle jusqu’aux boulets de fer du xviiie.

La brèche donnait entrée dans ce qui avait dû être le rez-de-chaussée. Vis-à-vis de la brèche, dans le mur de la tour, s’ouvrait le guichet d’une crypte taillée dans le roc et se prolongeant dans les fondations de la tour jusque sous la salle du rez-de-chaussée.

Cette crypte, aux trois quarts comblée, a été déblayée en 1835 par les soins de M. Auguste Le Prévost, l’antiquaire de Bernay.

III

L’OUBLIETTE.

Cette crypte était l’oubliette. Tout donjon avait la sienne. Cette crypte, comme beaucoup de caves pénales des mêmes époques, avait deux étages. Le premier étage, où l’on pénétrait par le guichet, était une chambre voûtée assez vaste, de plain-pied avec la salle du rez-de-chaussée. On voyait sur la paroi de cette chambre deux sillons parallèles et verticaux qui allaient d’un mur à l’autre en passant par la voûte où ils étaient profondément empreints, et qui donnaient l’idée de deux ornières. C’étaient deux ornières en effet. Ces deux sillons avaient été creusés par deux roues. Jadis, aux temps féodaux, c’était dans cette chambre que se faisait l’écartèlement, par un procédé moins tapageur que les quatre chevaux. Il y avait là deux roues, si fortes et si grandes qu’elles touchaient les murs et la voûte. On attachait à chacune de ces roues un bras et une jambe du patient, puis on faisait tourner les deux roues en sens inverse, ce qui arrachait l’homme. Il fallait de l’effort ; de là les ornières creusées dans la pierre que les roues effleuraient. On peut voir encore aujourd’hui une chambre de ce genre à Vianden.

Au-dessous de cette chambre il y en avait une autre. C’était l’oubliette véritable. On n’y entrait point par une porte, on y pénétrait par un trou. Le patient, nu, était descendu, au moyen d’une corde sous les aisselles, dans la chambre d’en bas par un soupirail pratiqué au milieu du dallage de la chambre d’en haut. S’il s’obstinait à vivre, on lui jetait sa nourriture par ce trou. On voit encore aujourd’hui un trou de ce genre à Bouillon.

Par ce trou il venait du vent. La chambre d’en bas, creusée sous la salle du rez-de-chaussée, était plutôt un puits qu’une chambre. Elle aboutissait à de l’eau, et un souffle glacial l’emplissait. Ce vent, qui faisait mourir le prisonnier d’en bas, faisait vivre le prisonnier d’en haut. Il rendait la prison respirable. Le prisonnier d’en haut, à tâtons sous sa voûte, ne recevait d’air que par ce trou. Du reste, qui y entrait, ou qui y tombait, n’en sortait plus. C’était au prisonnier à s’en garer dans l’obscurité. Un faux pas pouvait du patient d’en haut faire le patient d’en bas. Cela le regardait. S’il tenait à la vie, ce trou était son danger ; s’il s’ennuyait, ce trou était sa ressource. L’étage supérieur était le cachot, l’étage inférieur était le tombeau. Superposition ressemblante à la société d’alors.

C’est là ce que nos aïeux appelaient « un cul-de-basse-fosse ». La chose ayant disparu, le nom pour nous n’a plus de sens. Grâce à la révolution, nous entendons prononcer ces mots-là avec indifférence.

Du dehors de la tour, au-dessus de la brèche qui en était, il y a quarante ans, l’entrée unique, on apercevait une embrasure plus large que les autres meurtrières, à laquelle pendait un grillage de fer descellé et défoncé.

IV

LE PONT-CHÂTELET.

À cette tour, et du côté opposé à la brèche, se rattachait un pont de pierre de trois arches peu endommagées. Le pont avait porté un corps de logis dont il restait quelques tronçons. Ce corps de logis, où étaient visibles les marques d’un incendie, n’avait plus que sa charpente noircie, sorte d’ossature à travers laquelle passait le jour, et qui se dressait auprès de la tour, comme un squelette à côté d’un fantôme.

Cette ruine est aujourd’hui tout à fait démolie, et il n’en reste aucune trace. Ce qu’ont fait beaucoup de siècles et beaucoup de rois, il suffit d’un jour et d’un paysan pour le défaire.

La Tourgue, abréviation paysanne, signifie la Tour-Gauvain, de même que la Jupelle signifie la Jupellière, et que ce nom d’un bossu chef de bande, Pinson-le-Tort, signifie Pinson-le-Tortu.

La Tourgue, qui il y a quarante ans était une ruine et qui aujourd’hui est une ombre, était en 1793 une forteresse. C’était la vieille bastille des Gauvain, gardant à l’occident l’entrée de la forêt de Fougères, forêt qui, elle-même, est à peine un bois maintenant.

On avait construit cette citadelle sur un de ces gros blocs de schiste qui abondent entre Mayenne et Dinan, et qui sont partout épars parmi les halliers et les bruyères, comme si les titans s’étaient jeté là des pavés à la tête.

La tour était toute la forteresse ; sous la tour le rocher, au pied du rocher un de ces cours d’eau que le mois de janvier change en torrents et que le mois de juin met à sec.

Simplifiée à ce point, cette forteresse était, au moyen-âge, à peu près imprenable. Le pont l’affaiblissait. Les Gauvain gothiques l’avaient bâtie sans pont. On y abordait par une de ces passerelles branlantes qu’un coup de hache suffisait à rompre. Tant que les Gauvain furent vicomtes, elle leur plut ainsi, et ils s’en contentèrent ; mais quand ils furent marquis, et quand ils quittèrent la caverne pour la cour, ils jetèrent trois arches sur le torrent, et ils se firent accessibles du côté de la plaine de même qu’ils s’étaient faits accessibles du côté du roi. Les marquis au xviie siècle, et les marquises au xviiie, ne tenaient plus à être imprenables. Copier Versailles remplaça ceci : continuer les aïeux.

En face de la tour, du côté occidental, il y avait un plateau assez élevé allant aboutir aux plaines ; ce plateau venait presque toucher la tour, et n’en était séparé que par un ravin très creux où coulait le cours d’eau qui est un affluent du Couesnon. Le pont, trait d’union entre la forteresse et le plateau, fut fait haut sur piles ; et sur ces piles on construisit, comme à Chenonceaux, un édifice en style Mansart plus logeable que la tour. Mais les mœurs étaient encore très rudes ; les seigneurs gardèrent la coutume d’habiter les chambres du donjon pareilles à des cachots. Quant au bâtiment sur le pont, qui était une sorte de petit châtelet, on y pratiqua un long couloir qui servait d’entrée et qu’on appela la salle des gardes ; au-dessus de cette salle des gardes, qui était une sorte d’entresol, on mit une bibliothèque, au-dessus de la bibliothèque un grenier. De longues fenêtres à petites vitres en verre de Bohême, des pilastres entre les fenêtres, des médaillons sculptés dans le mur ; trois étages ; en bas des pertuisanes et des mousquets, au milieu, des livres, en haut, des sacs d’avoine ; tout cela était un peu sauvage et fort noble.

La tour à côté était farouche.

Elle dominait cette bâtisse coquette de toute sa hauteur lugubre. De la plate-forme on pouvait foudroyer le pont.

Les deux édifices, l’un abrupt, l’autre poli, se choquaient plus qu’ils ne s’accostaient. Les deux styles n’étaient point d’accord ; bien que deux demi-cercles semblent devoir être identiques, rien ne ressemble moins à un plein-cintre roman qu’une archivolte classique. Cette tour digne des forêts était une étrange voisine pour ce pont digne de Versailles. Qu’on se figure Alain Barbe-Torte donnant le bras à Louis XIV. L’ensemble terrifiait. Des deux majestés mêlées sortait on ne sait quoi de féroce.

Au point de vue militaire, le pont, insistons-y, livrait presque la tour. Il l’embellissait et la désarmait ; en gagnant de l’ornement elle avait perdu de la force. Le pont la mettait de plain-pied avec le plateau. Toujours inexpugnable du côté de la forêt, elle était maintenant vulnérable du côté de la plaine. Autrefois elle commandait le plateau, à présent le plateau la commandait. Un ennemi installé là serait vite maître du pont. La bibliothèque et le grenier étaient pour l’assiégeant, et contre la forteresse. Une bibliothèque et un grenier se ressemblent en ceci que les livres et la paille sont du combustible. Pour un assiégeant qui utilise l’incendie, brûler Homère ou brûler une botte de foin, pourvu que cela brûle, c’est la même chose. Les français l’ont prouvé aux allemands en brûlant la bibliothèque de Heidelberg, et les allemands l’ont prouvé aux français en brûlant la bibliothèque de Strasbourg. Ce pont, ajouté à la Tourgue, était donc stratégiquement une faute ; mais au xviie siècle, sous Colbert et Louvois, les princes Gauvain, pas plus que les princes de Rohan ou les princes de La Trémoille, ne se croyaient désormais assiégeables. Pourtant les constructeurs du pont avaient pris quelques précautions. Premièrement, ils avaient prévu l’incendie ; au-dessous des trois fenêtres du côté aval, ils avaient accroché transversalement, à des crampons qu’on voyait encore il y a un demi-siècle, une forte échelle de sauvetage ayant pour longueur la hauteur des deux premiers étages du pont, hauteur qui dépassait celle de trois étages ordinaires ; deuxièmement, ils avaient prévu l’assaut ; ils avaient isolé le pont de la tour au moyen d’une lourde et basse porte de fer ; cette porte était cintrée ; on la fermait avec une grosse clef qui était dans une cachette connue du maître seul, et, une fois fermée, cette porte pouvait défier le bélier, et presque braver le boulet.

Il fallait passer par le pont pour arriver à cette porte, et passer par cette porte pour pénétrer dans la tour. Pas d’autre entrée.

V

LA PORTE DE FER.

Le deuxième étage du châtelet du pont, surélevé à cause des piles, correspondait avec le deuxième étage de la tour ; c’est à cette hauteur que, pour plus de sûreté, avait été placée la porte de fer.

La porte de fer s’ouvrait du côté du pont sur la bibliothèque et du côté de la tour sur une grande salle voûtée avec pilier au centre. Cette salle, on vient de le dire, était le second étage du donjon. Elle était ronde comme la tour ; de longues meurtrières, donnant sur la campagne, l’éclairaient. La muraille, toute sauvage, était nue, et rien n’en cachait les pierres, d’ailleurs très symétriquement ajustées. On arrivait à cette salle par un escalier en colimaçon pratiqué dans la muraille, chose toute simple quand les murs ont quinze pieds d’épaisseur. Au moyen-âge, on prenait une ville rue par rue, une rue maison par maison, une maison chambre par chambre. On assiégeait une forteresse étage par étage. La Tourgue était sous ce rapport fort savamment disposée, et très revêche et très difficile. On montait d’un étage à l’autre par un escalier en spirale d’un abord malaisé, les portes étaient de biais et n’avaient pas hauteur d’homme, et il fallait baisser la tête pour y passer ; or tête baissée c’est tête assommée ; et, à chaque porte, l’assiégé attendait l’assiégeant.

Il y avait au-dessous de la salle ronde à pilier deux chambres pareilles, qui étaient le premier étage et le rez-de-chaussée, et au-dessus trois ; sur ces six chambres superposées la tour se fermait par un couvercle de pierre qui était la plate-forme, et où l’on arrivait par une étroite guérite.

Les quinze pieds d’épaisseur de muraille qu’on avait dû percer pour y placer la porte de fer, et au milieu desquels elle était scellée, l’emboîtaient dans une longue voussure ; de sorte que la porte, quand elle était fermée, était, tant du côté de la tour que du côté du pont, sous un porche de six ou sept pieds de profondeur ; quand elle était ouverte, ces deux porches se confondaient et faisaient la voûte d’entrée.

Sous le porche du côté du pont s’ouvrait dans l’épaisseur du mur le guichet bas d’une vis-de-Saint-Gilles qui menait au couloir du premier étage sous la bibliothèque ; c’était encore là une difficulté pour l’assiégeant. Le châtelet sur le pont n’offrait à son extrémité du côté du plateau qu’un mur à pic, et le pont était coupé là. Un pont-levis, appliqué contre une porte basse, le mettait en communication avec le plateau, et ce pont-levis, qui, à cause de la hauteur du plateau, ne s’abaissait jamais qu’en plan incliné, donnait dans le long couloir dit salle des gardes. Une fois maître de ce couloir, l’assiégeant, pour arriver à la porte de fer, était forcé d’enlever de vive force l’escalier en vis-de-Saint-Gilles qui montait au deuxième étage.

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