Quatrevingt-treize (page 28)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Quatrevingt-treize · 43 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Cette bâtisse difforme, c’était la guillotine.

En face, à quelques pas, dans le ravin, il y avait un autre monstre, la Tourgue. Un monstre de pierre faisant pendant au monstre de bois. Et, disons-le, quand l’homme a touché au bois et à la pierre, le bois et la pierre ne sont plus ni bois ni pierre, et prennent quelque chose de l’homme. Un édifice est un dogme, une machine est une idée.

La Tourgue était cette résultante fatale du passé qui s’appelait la Bastille à Paris, la Tour de Londres en Angleterre, le Spielberg en Allemagne, l’Escurial en Espagne, le Kremlin à Moscou, le château Saint-Ange à Rome.

Dans la Tourgue étaient condensés quinze cents ans, le moyen-âge, le vasselage, la glèbe, la féodalité ; dans la guillotine une année, 93 ; et ces douze mois faisaient contrepoids à ces quinze siècles.

La Tourgue, c’était la monarchie ; la guillotine, c’était la révolution.

Confrontation tragique.

D’un côté, la dette ; de l’autre, l’échéance. D’un côté, l’inextricable complication gothique, le serf, le seigneur, l’esclave, le maître, la roture, la noblesse, le code multiple ramifié en coutumes, le juge et le prêtre coalisés, les ligatures innombrables, le fisc, les gabelles, la mainmorte, les capitations, les exceptions, les prérogatives, les préjugés, les fanatismes, le privilège royal de banqueroute, le sceptre, le trône, le bon plaisir, le droit divin ; de l’autre, cette chose simple, un couperet.

D’un côté, le nœud ; de l’autre, la hache.

La Tourgue avait été longtemps seule dans ce désert. Elle était là avec ses mâchicoulis d’où avaient ruisselé l’huile bouillante, la poix enflammée et le plomb fondu, avec ses oubliettes pavées d’ossements, avec sa chambre aux écartèlements, avec la tragédie énorme dont elle était remplie ; elle avait dominé de sa figure funeste cette forêt, elle avait eu dans cette ombre quinze siècles de tranquillité farouche, elle avait été dans ce pays l’unique puissance, l’unique respect et l’unique effroi ; elle avait régné ; elle avait été, sans partage, la barbarie ; et tout à coup elle voyait se dresser devant elle, et contre elle, quelque chose, — plus que quelque chose, — quelqu’un d’aussi horrible qu’elle, la guillotine.

La pierre semble quelquefois avoir des yeux étranges. Une statue observe, une tour guette, une façade d’édifice contemple. La Tourgue avait l’air d’examiner la guillotine.

Elle avait l’air de s’interroger.

Qu’était-ce que cela ?

Il semblait que cela était sorti de terre.

Et cela en était sorti en effet.

Dans la terre fatale avait germé l’arbre sinistre. De cette terre, arrosée de tant de sueurs, de tant de larmes, de tant de sang, de cette terre où avaient été creusées tant de fosses, tant de tombes, tant de cavernes, tant d’embûches, de cette terre où avaient pourri toutes les espèces de morts faits par toutes les espèces de tyrannies, de cette terre superposée à tant d’abîmes, et où avaient été enfouis tant de forfaits, semences affreuses, de cette terre profonde, était sortie, au jour marqué, cette inconnue, cette vengeresse, cette féroce machine porte-glaive, et 93 avait dit au vieux monde : — Me voilà.

Et la guillotine avait le droit de dire au donjon : — Je suis ta fille.

Et en même temps le donjon, car ces choses fatales vivent d’une vie obscure, se sentait tué par elle.

La Tourgue, devant la redoutable apparition, avait on ne sait quoi d’effaré. On eût dit qu’elle avait peur. La monstrueuse masse de granit était majestueuse et infâme, cette planche avec son triangle était pire. La toute-puissante déchue avait l’horreur de la toute-puissante nouvelle. L’histoire criminelle considérait l’histoire justicière. La violence d’autrefois se comparait à la violence d’à présent ; l’antique forteresse, l’antique prison, l’antique seigneurie, où avaient hurlé les patients démembrés, la construction de guerre et de meurtre, hors de service et hors de combat, violée, démantelée, découronnée, tas de pierres valant un tas de cendres, hideuse, magnifique et morte, toute pleine du vertige des siècles effrayants, regardait passer la terrible heure vivante. Hier frémissait devant Aujourd’hui, la vieille férocité constatait et subissait la nouvelle épouvante, ce qui n’était plus que le néant ouvrait des yeux d’ombre devant ce qui était la terreur, et le fantôme regardait le spectre.

La nature est impitoyable ; elle ne consent pas à retirer ses fleurs, ses musiques, ses parfums et ses rayons devant l’abomination humaine ; elle accable l’homme du contraste de la beauté divine avec la laideur sociale ; elle ne lui fait grâce ni d’une aile de papillon, ni d’un chant d’oiseau ; il faut qu’en plein meurtre, en pleine vengeance, en pleine barbarie, il subisse le regard des choses sacrées ; il ne peut se soustraire à l’immense reproche de la douceur universelle et à l’implacable sérénité de l’azur. Il faut que la difformité des lois humaines se montre toute nue au milieu de l’éblouissement éternel. L’homme brise et broie, l’homme stérilise, l’homme tue ; l’été reste l’été, le lys reste le lys, l’astre reste l’astre.

Ce matin-là, jamais le ciel frais du jour levant n’avait été plus charmant. Un vent tiède remuait les bruyères, les vapeurs rampaient mollement dans les branchages, la forêt de Fougères, toute pénétrée de l’haleine qui sort des sources, fumait dans l’aube comme une vaste cassolette pleine d’encens ; le bleu du firmament, la blancheur des nuées, la claire transparence des eaux, la verdure, cette gamme harmonieuse qui va de l’aigue-marine à l’émeraude, les groupes d’arbres fraternels, les nappes d’herbes, les plaines profondes, tout avait cette pureté qui est l’éternel conseil de la nature à l’homme. Au milieu de tout cela s’étalait l’affreuse impudeur humaine ; au milieu de tout cela apparaissaient la forteresse et l’échafaud, la guerre et le supplice, les deux figures de l’âge sanguinaire et de la minute sanglante ; la chouette de la nuit du passé et la chauve-souris du crépuscule de l’avenir. En présence de la création fleurie, embaumée, aimante et charmante, le ciel splendide inondait d’aurore la Tourgue et la guillotine, et semblait dire aux hommes : Regardez ce que je fais et ce que vous faites.

Tels sont les formidables usages que le soleil fait de sa lumière.

Ce spectacle avait des spectateurs.

Les quatre mille hommes de la petite armée expéditionnaire étaient rangés en ordre de combat sur le plateau. Ils entouraient la guillotine de trois côtés, de façon à tracer autour d’elle, en plan géométral, la figure d’un E ; la batterie placée au centre de la plus grande ligne faisait le cran de l’E. La machine rouge était comme enfermée dans ces trois fronts de bataille, sorte de muraille de soldats repliée des deux côtés jusqu’aux bords de l’escarpement du plateau ; le quatrième côté, le côté ouvert, était le ravin même, et regardait la Tourgue.

Cela faisait une place en carré long, au milieu de laquelle était l’échafaud. À mesure que le jour montait, l’ombre portée de la guillotine décroissait sur l’herbe.

Les artilleurs étaient à leurs pièces, mèches allumées.

Une douce fumée bleue s’élevait du ravin ; c’était l’incendie du pont qui achevait d’expirer.

Cette fumée estompait sans la voiler la Tourgue dont la haute plate-forme dominait tout l’horizon. Entre cette plate-forme et la guillotine il n’y avait que l’intervalle du ravin. De l’une à l’autre on pouvait se parler.

Sur cette plate-forme avaient été transportées la table du tribunal et la chaise ombragée de drapeaux tricolores. Le jour se levait derrière la Tourgue et faisait saillir en noir la masse de la forteresse et, à son sommet, sur la chaise du tribunal et sous le faisceau de drapeaux, la figure d’un homme assis, immobile et les bras croisés.

Cet homme était Cimourdain. Il avait, comme la veille, son costume de délégué civil, sur la tête le chapeau à panache tricolore, le sabre au côté et les pistolets à la ceinture.

Il se taisait. Tous se taisaient. Les soldats avaient le fusil au pied et baissaient les yeux. Ils se touchaient du coude, mais ne se parlaient pas. Ils songeaient confusément à cette guerre, à tant de combats, aux fusillades des haies si vaillamment affrontées, aux nuées de paysans furieux chassés par leur souffle, aux citadelles prises, aux batailles gagnées, aux victoires, et il leur semblait maintenant que toute cette gloire leur tournait en honte. Une sombre attente serrait toutes les poitrines. On voyait sur l’estrade de la guillotine le bourreau qui allait et venait. La clarté grandissante du matin emplissait majestueusement le ciel.

Soudain on entendit ce bruit voilé que font les tambours couverts d’un crêpe. Ce roulement funèbre approcha ; les rangs s’ouvrirent, et un cortège entra dans le carré, et se dirigea vers l’échafaud.

D’abord les tambours noirs, puis une compagnie de grenadiers, l’arme basse, puis un peloton de gendarmes, le sabre nu, puis le condamné, — Gauvain.

Gauvain marchait librement. Il n’avait de cordes ni aux pieds ni aux mains. Il était en petit uniforme. Il avait son épée.

Derrière lui venait un autre peloton de gendarmes.

Gauvain avait encore sur le visage cette joie pensive qui l’avait illuminé au moment où il avait dit à Cimourdain : Je pense à l’avenir. Rien n’était ineffable et sublime comme ce sourire continué.

En arrivant sur le lieu triste, son premier regard fut pour le haut de la tour. Il dédaigna la guillotine.

Il savait que Cimourdain se ferait un devoir d’assister à l’exécution. Il le chercha des yeux sur la plate-forme. Il l’y trouva.

Cimourdain était blême et froid. Ceux qui étaient près de lui n’entendaient pas son souffle.

Quand il aperçut Gauvain, il n’eut pas un tressaillement.

Gauvain cependant s’avançait vers l’échafaud.

Tout en marchant, il regardait Cimourdain et Cimourdain le regardait. Il semblait que Cimourdain s’appuyât sur ce regard.

Gauvain arriva au pied de l’échafaud. Il y monta. L’officier qui commandait les grenadiers l’y suivit. Il défit son épée et la remit à l’officier ; il ôta sa cravate et la remit au bourreau.

Il ressemblait à une vision. Jamais il n’avait apparu plus beau. Sa chevelure brune flottait au vent ; on ne coupait pas les cheveux alors. Son cou blanc faisait songer à une femme, et son œil héroïque et souverain faisait songer à un archange. Il était sur l’échafaud, rêveur. Ce lieu-là aussi est un sommet. Gauvain y était debout, superbe et tranquille. Le soleil, l’enveloppant, le mettait comme dans une gloire.

Il fallait pourtant lier le patient. Le bourreau vint, une corde à la main.

En ce moment-là, quand ils virent leur jeune capitaine si décidément engagé sous le couteau, les soldats n’y tinrent plus ; le cœur de ces gens de guerre éclata. On entendit cette chose énorme, le sanglot d’une armée. Une clameur s’éleva. Grâce ! grâce ! Quelques-uns tombèrent à genoux ; d’autres jetaient leurs fusils et levaient les bras vers la plate-forme où était Cimourdain. Un grenadier cria en montrant la guillotine : — Reçoit-on des remplaçants pour ça ? Me voici. — Tous répétaient frénétiquement : Grâce ! grâce ! et des lions qui auraient entendu cela eussent été émus ou effrayés, car les larmes des soldats sont terribles.

Le bourreau s’arrêta, ne sachant plus que faire.

Alors une voix brève et basse, et que tous pourtant entendirent, tant elle était sinistre, cria du haut de la tour :

— Force à la loi !

On reconnut l’accent inexorable. Cimourdain avait parlé. L’armée frissonna.

Le bourreau n’hésita plus. Il s’approcha tenant sa corde.

— Attendez, dit Gauvain.

Il se tourna vers Cimourdain, lui fit, de sa main droite encore libre, un geste d’adieu, puis se laissa lier.

Quand il fut lié, il dit au bourreau :

— Pardon. Un moment encore.

Et il cria :

— Vive la République !

On le coucha sur la bascule, cette tête charmante et fière s’emboîta dans l’infâme collier, le bourreau lui releva doucement les cheveux, puis pressa le ressort, le triangle se détacha et glissa, lentement d’abord, puis rapidement ; on entendit un coup hideux…

Au même instant on en entendit un autre. Au coup de hache répondit un coup de pistolet. Cimourdain venait de saisir un des pistolets qu’il avait à sa ceinture, et, au moment où la tête de Gauvain roulait dans le panier, Cimourdain se traversait le cœur d’une balle. Un flot de sang lui sortit de la bouche, il tomba mort.

Et ces deux âmes, sœurs tragiques, s’envolèrent ensemble, l’ombre de l’une mêlée à la lumière de l’autre.

IV. Convention.

Sous ce titre, sept dossiers :

La salle. Le Palais.

La Révolution. Détails, petits faits caractéristiques.

Convention.

Dénombrement des membres.

Louis XVI. — Sa famille. — Son procès.

Paris. Aspect. Disette.

Pressions du dehors.

V. Réservé pour le volume : Pages d’histoire.

VI. Vendée.

VII. Cimourdain et Gauvain mêlés.

VIII. Lantenac.

Plus un dossier de notes personnelles dont nous parlerons plus loin.

Le dernier dossier, auquel Victor Hugo n’a pas donné de titre, contient le plan d’une partie du roman ; nous l’étudierons à la fin du Reliquat.

Nous ne mentionnons pas les nombreuses listes de généalogie dressées par l’auteur pour établir la filiation de ses personnages.

Tous les fragments portent dans un coin la mention 93 ou 18e siècle.

En dehors des dossiers établis, voici tout d’abord une division qui met en lumière les intentions de l’auteur :

1re partie. L’ancien régime. — 4 vol.

2e partie. Les vieilles mœurs. — 4 vol.

3e partie. Quatrevingt-treize. — 4 vol.

La première et la seconde partie sont restées à l’état de projets et d’ébauches ; de ces projets et de ces ébauches, nous avons extrait ce qui constitue la plus grande partie de ce Reliquat.

I

POUR LA PRÉFACE.

(si j’en fais une ?).

pages arrachées d’une histoire de la révolution.

Dans mes longues heures de solitude j’ai beaucoup étudié les temps dont nous sommes et les temps dont étaient nos pères.

Ma pensée a pris une empreinte de la Révolution. De cette empreinte aurait pu résulter une histoire. Mais le temps me manque. J’ai cru devoir, avant de partir, laisser un spécimen de ce travail inachevé. De là ces pages. Si elles ne semblent pas inutiles, j’en publierai d’autres. Mon ambition serait d’éclairer un peu les grandes choses obscures.

V. H.

Sous ce titre, Quatrevingt-treize, l’auteur publiera une série de récits. S’il lui est donné de terminer son œuvre, l’ensemble de ces récits, qui n’auront d’ailleurs d’autre cohésion entre eux que l’unité historique, représentera, sous ses divers aspects, cette fatale et féconde époque, la plus prodigieuse de l’histoire.

Chacun de ces récits sera un drame à part, ayant tous d’ailleurs le même sujet, la Révolution, et le même horizon, Quatrevingt-treize.

Comme je l’ai dit quelque part : l’histoire est une chose, la légende en est une autre.

La légende est aussi fausseincertaine et aussi vraieréelle que l’histoire. C’est la légende que j’écris.

(Peut-être vaut-il mieux pas de préface et se borner à ce titre :

v. h. QUATREVINGT-TREIZE.)

premier récit.

Voici un autre plan où le roman même ne semble pas compris, les titres n’indiquant que des récits d’histoire :

93.

I

Premier récit : la guerre civile.

93.

II

quelques pages d’histoire.

La Vendée. — La Terreur. — Les rues de Paris. — La Convention. Robespierre, Danton, Marat.

J’ai fait un livre intitulé les Misérables ; celui-ci pourrait être intitulé les Inexorables.

II

FAITS RELATIFS À L’ÉTAT DE LA FRANCE

avant la révolution.

xviiie siècle.

Sous ce titre on trouve, en une trentaine de notes, le résumé de quelques-uns des livres consultés par Victor Hugo, des récits tragiques comme l’exécution de Damiens, de simples remarques et jusqu’à une liste des différentes coiffures à la mode, avec leurs particularités, énumérées et esquissées, comme on pourra le voir à l’album de gravures, page 511.

Le dix-huitième siècle est un mauvais sujet qui a été élevé par une prude et un vieillard dévôt, ce qui lui a donné les meilleures dispositions du monde pour être un jour libertin et athée. Tout jeune, la mort l’a débarrassé de ses deux tuteurs. Quelle joie et comme il s’est échappé ! Il a couru au cabaret, il a couru au tripot, il a passé les nuits au brelan, il a été chez les filles. Le parfait garnement que ce dix-huitième siècle à vingt ans, ivre, débraillé, barbouillé de tabac, chantant à tue-tête des chansons obscènes, toujours marquis d’ailleurs !

(Continuer la comparaison du mauvais sujet.)

Devient savant, raisonneur, railleur, ironique, philosophe, incrédule, impie, athée, etc.

Finit par la Grève

93.

La Maintenon, dévote, sèche, froide, et, en fait de vertu, dragon jusqu’aux dragonnades.

C’était le temps où madame de Maintenon, étant encore madame Scarron, et une sorte d’intendante et de femme de chambre de ses amies les femmes du monde, montait aux échelles chez Mme de Heudicourt, raccommodait les tapisseries, et clouait des clous aux murs, et brocantait les bestiaux de Mme de Montchevreuil, si bien qu’un jour, ayant vendu un veau quinze francs à des paysans qui n’avaient que de la monnaie de cuivre, elle s’en revint avec tous ces gros sous dans son tablier qui en fut sali.

Le sort de la femme était lugubre dans ce vieux monde. Ignorante, inconsciente, frivole sous le satin, frivole dans la boue, odalisque du roi ou odalisque du peuple, favorite au Louvre, catau au carrefour, chair et pas autre chose, jamais âme, elle subissait l’ordre social. En laissant de côté les classes intermédiaires, classes à mœurs, bourgeoisement honnêtes et préservées du contact du monde par son dédain, en haut comme en bas, la femme était sans point d’appui, sans existence légale, sans état fixe, sans éducation, sans droit, sans pudeur. Le suprême honneur pour une grande dame était de devenir maîtresse déclarée, c’est-à-dire d’être la fille publique du roi. Le marquis de Nesles ne comprenait pas que sa fille fût dans le lit de Louis xv sans que cela le fît prince, et il entendait tirer de cette alcôve la souveraineté de Neufchâtel. La femme était déifiée ou conspuée. Pas de milieu. L’apothéose ou le pilori. Sa prostitution qui la faisait couronner à l’Œil-de-Bœuf la faisait fouetter en Grève. La prostituée était, en toute occasion, battue, arrêtée, mise à l’amende, tondue, rasée, marquée, exposée, déportée. Malade, on la fustigeait pour entrer à l’Hôpital. La guérison commençait par la torture. La dernière misérable, à moins qu’elle ne fût souveraine. Souveraine, c’est-à-dire maîtresse déclarée du roi, sultane favorite, elle était féroce et ignorait les souffrances de la prostitution d’en bas, elle en riait, refusait toute intercession, applaudissait la police, et la Dubarry à Versailles était sans pitié pour elle-même à la Salpêtrière.

L’insolence était d’emblée. Elle tombait de haut, et s’imposait. Une maîtresse de roi tutoyait un écrivain. — Madame la marquise, disait Fuselier à la Mailly au lit, c’est-à-dire sur son trône, je viens vous prier de me faire obtenir le privilège du Mercure de France. — Tu l’auras, Fuselier, répondait la Mailly.

À la fin du siècle cela lui fut rendu. — Sois tranquille, citoyenne, je ferai élargir ton père, disait Camille Desmoulins à la duchesse de Ventadour.

Le sort a parfois des préparations sinistres, il dit son secret d’avance, le mot est transparent sous l’énigme, seulement on ne le comprend pas ; plus tard on reconnaît que le sphinx était visible aux prédestinés et l’on s’étonne qu’ils ne l’aient pas remarqué. La Dubarry avait dans sa chambre à coucher le portrait de Charles ier par Van Dyck. Était-ce, comme elle le croyait, à cause du page Barrymore « son ancêtre » ; non, c’était à cause du roi. Le spectre, lui, savait pourquoi il était chez la courtisane ; ces deux destinées si dissemblables avaient, dans l’ombre de l’avenir, un point d’intersection, l’échafaud, et, dans les préméditations de la fatalité, il y avait un lien formidable entre ce drap noir et ce falbala.

C’était le temps des effrayants petits soupers de la haute noblesse. C’était le siècle de Mme de Saint-Sulpice enivrée par le comte de Charolais, étrangement brûlée dans sa torpeur et rapportée nue chez elle dans un fiacre.

Le règne de Louis xiv avait eu le chevalier de Bouillon ; le règne de Louis xv avait le comte de Charolais. On les copiait. C’étaient deux patrons à grands seigneurs et à gentilshommes. Le prince de Conti, bossu et hideux, prenait entre ses genoux, au bal de l’Opéra, une jolie petite provinciale de quinze ans, et devant la foule, et devant la mère, lui écrasait le nez de chiquenaudes, la fille sanglotait, le prince riait.

Sous Louis xv on envoyait aux galères un homme, souvent père de famille, qui faisait des souliers sans être maître-cordonnier. Il n’avait pas eu de quoi acheter une maîtrise. Il se cachait dans quelque cave. On l’y surprenait. Il y avait le faux cordonnier comme le faux monnayeur.

Il y avait encore en 1759 aux galères quarante et un forçats pour crime de « religion » (avoir assisté aux assemblées du désert, avoir donné asile à un pasteur proscrit, avoir lu la Bible).

La rançon d’un de ces forçats coûtait 2,000 livres payables au ministre ou à la favorite en titre.

Toute la quantité d’ange qu’il peut y avoir dans un chou, c’était le dauphin, fils de Louis xv.

Louis ix et Henri iv exceptés, Louis xv est-il pire que les autres rois, ses ascendants, plus insouciant de la France que Charles vii, plus fourbe que Louis xi, plus frivole que François ier, plus vain que Henri ii, plus féroce que Charles ix, plus immonde que Henri iii, plus stupide que Louis xii, plus bouffi que Louis xiv ? Est-il plus mauvais en un mot ? Disons tout de suite non. Son malheur est d’être entré en scène au dix-huitième siècle. Il est plus exposé que les autres à la lumière. Il est juxtaposé aux penseurs ; il est plus près de la philosophie, ce qui fait qu’on lui voit tout. Mettez tout autre de ceux que nous venons de nommer à la même place, vous aurez le même effet. Celui-là semblera le pire. Malheur aux monstres éclairés !

Terminer une énumération des actes et qualités de L. xv ainsi :

Notre bon roi ; expression équivalente à cette autre : les Euménides.

— Deux polissons comme vous et moi, disait Joseph ii, empereur d’Allemagne, à Louis xiv, roi de France.

exécution de damiens

Finir ainsi le chapitre Damiens :

Enfin Damiens expira.

Qu’était-ce que Damiens ? c’était l’homme du peuple. Si jamais le peuple, le pauvre vieux peuple d’autrefois, a été quelque part, certes, c’est dans cet homme. Vivant d’un maigre travail, ignorant, misérable, illettré, malade, presque infirme et ayant pourtant en lui la force surprenante des résolutions inattendues, effaré de tout ce qui était au-dessus de lui, sentant sans comprendre, habituellement stupéfait, frénétique par moments, ayant périodiquement besoin pour rester tranquille d’une saignée comme le peuple pour rester opprimé a besoin d’une guerre, et, la saignée lui manquant, faisant un coup de tête comme le peuple une révolution. Nulle préméditation, on ne sait quelle obéissance redoutable à un mystérieux ensemble de faits, de forces et d’idées. Esclave du prêtre jusque dans sa révolte, victime des préjugés et des mensonges jusque dans son explosion, plein de superstitions et les mêlant à l’obscurité violente de son action. Pas méchant, même en frappant ; ayant le choix entre deux lames, le couteau qui tue et le canif qui égratigne et se bornant à l’égratignure.

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