Quatrevingt-treize (page 35)
… C’était une espèce de révolutionnaire local, fait pour être méconnu pendant sa vie et oublié après sa mort. Un de ces hommes qui méritent les statues qu’on élève aux autres.
… Il était mécontent des temps que la providence prend quelquefois dans le renversement des choses mauvaises. Il ressemblait au chien du mineur qui, lorsque le coup de mine se fait attendre, aboie après l’explosion en retard.
Ce raisonnement terrifia le bon savant local et le supprima. Il se sentit anéanti par cette logique béante et terrible. Il éprouva une sensation d’huître avalée.
Il était matérialiste de ce matérialisme gai, qui bouffonne dans le sinistre et tâche de faire rire la cantonade avec ce que la réalité a de plus lugubre. Il y avait du mardi gras dans son athéisme. La philosophie de ce philosophe était une tête de mort avec un nez de carton.
On ne sait quelle phraséologie inepte et malpropre qu’on pourrait nommer la crasse du froc parlée, le laïque jugé au point de vue séminariste, une façon grossière et crue de parler des femmes où l’on devine la concupiscence, quelque chose qui sent le capucin et quelque chose qui sent le cuistre, l’air bête qu’a la virginité chez l’homme, la lasciveté claustrale déguisée en clameur scandalisée, le cynisme latent, ce pauvre honteux des sacristies, se faisant jour et tout heureux de dire tout haut des obscénités avec horreur, une noirceur de soutane mêlée aux commérages, voilà à quoi l’on reconnaît la calomnie-prêtre.
La fille grande, belle, l’air noble, l’œil noir et clair, ayant une robe tachée de graisse et de vin, et sur le dessus de la main une ancre et un myrte tatoués en bleu.
Si taciturne qu’il paraissait muet.
Pas de question possible à cet homme. Son silence semblait vous barrer le passage et arrêtait court l’envie de lui parler. Du reste, sa bouche était amèrement crispée, comme quand les lèvres ont bu trop de larmes, son œil était cave, son regard triste, sa joue ravinée, son front sombre ; de sorte qu’au-dessus de ce silence, obstacle à la curiosité, on apercevait on ne sait quels sommets de tristesse qui révélaient le désespéré de même que des hauts de tombe au-dessus d’un mur révèlent un cimetière.
C’était une trop blonde fille plus que blanche, ayant un excès de lymphe. Elle était un peu cron, comme on dit en Belgique. Sous sa toilette chargée et sous ses falbalas extravagants à dessein, on la devinait torse et mal faite.
… Il était fort souterrain, grand allumeur de petits feux secrets, et profond intrigant. Mais rien n’en transpirait au dehors. Toute intrigue est une solfatare, mais il ne laissait rien sortir des fissures. Il avait dans les affaires une prudence fumivore.
C’était un espion de salons, il y a de ces êtres, homme d’esprit et de peu, point né, reçu, miel et fiel, saluant, glissant, chuchotant, souriant bas, chauve et laid, ennemi secret, prenant de petites notes traîtres. Un Tallemant des Réaux de Carpentras. Le grand théâtre lui manquait, non la grande haine. Ses griffonnages, qu’il appelait ses Mémoires, se sont perdus chez quelque épicier, et se sont envolés en sacs et en cornets ; c’est un malheur ; ils eussent fortement éclairé la postérité sur le grand monde de Guingamp.
À ce dernier portrait se rattachent ces deux fragments, dont le premier, par le timbre de la poste, est daté janvier 63 :
Je hais le travail, s’écria l’académicien de Guingamp, pour toutes les raisons. Le travail salit les mains. Vexatæ duræque manus. Et puis à cause des femmes. Qui travaille n’a pas le temps d’aimer. Il faut être de loisir pour être amoureux. La sueur est ennemie du sourire. Le loisir perdu brise l’arc de Cupidon.
Otia si tollas, periere Cupidinis arcus.
— C’est que nous autres académiciens, nous sommes ferrés.
— Aux quatre pieds, dit le duc.
Le fragment suivant, qui porte comme les autres l’indication 93 offre encore quelque analogie avec le dénouement des Trouvailles de Gallus et prouve qu’il y avait plus d’une intrigue amoureuse dans le premier projet de roman :
Ne vous ai-je pas respectée, dites ? Je ne vous ai pas touchée.
— Ah ! lui cria-t-elle avec un regard où il y avait une flamme qui ressemblait à la haine, laissez-moi. Vous ne m’avez pas touchée, vous m’avez perdue. Grâce à vous et par vous, je suis une malheureuse. Vous êtes le serpent et je suis Ève. Je ne sais plus rien, je ne crois plus rien. Je ne suis plus une chrétienne, je ne sais plus si je suis une femme, je n’ai plus de religion, je n’ai plus de honte, c’est fini, et ce qui est horrible, je vous aime !
le château de mauvaise.
Pas de date à cette première esquisse du château qui, transformé, deviendra la Tourgue. Mais la note suivante, en marge de cette description, permet de la situer en 1863 :
Elz. Peindre. Puis l’arrivée par la plaine, Clairvaux. — Puis l’arrivée par la mer. — La Tour Mauvaise.
On remarquera que l’apparition du château, comme celle de la Tourgue, se fait toujours d’une façon inattendue, et qu’il y a toujours, entre le château et le chemin qui y conduit, un ravin profond, utile dans le roman.
On arrivait au château de Mauvaise de trois façons.
Du côté de la montagne, du côté de la plaine et du côté de la mer.
La plaine comme la montagne était couverte de forêt.
Du côté de la montagne, — il faut entendre ici simplement par ce mot ces hautes ondulations de terrain que la Bretagne a quelquefois dans le voisinage de l’Océan, — l’abord était sauvage. L’arrivée était féroce.
Une percée dans la broussaille. Pas de route ; un sentier tortueux dans le crépuscule des feuillages, plutôt scié par le torrent dans le granit que façonné par la pioche. C’était quelque chose comme la trouée d’un loup vers sa tanière. Tant bien que mal le piéton cheminait. Le cavalier devait se baisser à chaque instant à cause des branches. Le va-et-vient du sentier, courbant ses coudes et étageant ses zigzags sur la pente hérissée d’herbes et d’arbres, imitait parfois dans sa sauvagerie l’arrangement pittoresque d’un décor et ressemblait à ce qu’on nomme en style de théâtre un praticable. Le fourré complétait la futaie ; la végétation haute et basse s’entr’aidait pour empêcher ; on sentait dans cette ombre on ne sait quelle intention de barrer le passage ; il y avait dans les racines et dans les branches assez de griffes pour qu’on pût dire que l’obstacle se prêtait de toutes parts main-forte contre le
plan du château de mauvaise.
[Plan]
passant, les ronces obstruaient le ciel. Le jour c’était de l’obscurité, la nuit c’était de l’horreur. Rien dans cette sauvagerie ne dénonçait l’homme ; on se sentait lointain, absent, perdu ; on avait ce sentiment terrible de la profondeur déserte. C’était une tranquillité sépulcrale et hideuse. On entendait en plein jour les oiseaux de nuit, tant les ténèbres étaient là chez elles, et l’espèce d’aboiement que jette la chevêche marine. Cependant il y avait assez de sentier pour qu’on continuât de marcher. Cette marche était une descente. Le sentier par instants semblait dégringoler dans les arbres. Où allait-on ? Vers un précipice peut-être, vers un antre sans doute.
Tout à coup on entendait un bruit d’eau et d’écume, on apercevait à ses pieds un torrent, on se trouvait presque à l’improviste au fond du ravin ; il y a en cet endroit une brusque éclaircie d’arbres, on levait la tête vers ce soupirail de lumière, et l’on avait une pparition farouche. Là, tout près, sur le revers de la montagne opposée, une configuration haute et noire se dressait dans la nuée.
C’était le château de Mauvaise.
Sous le plan, quelques indications sur le château et ses habitants :
Statue en pied du duc de Réthel, qui avait eu le pour sous Louis xiv, et allié de la maison de Mauvaise.
Mlle Poingdestre l’aînée.
Mme la chanoinesse, sœur puînée.
Le marquis de Mauvaise, troisième, mais aîné des fils.
Le vicomte Gauvain Poingdestre, frère puîné (ce titre était celui du puîné) mort et remplacé par son fils le vicomte Gauvain Poingdestre.
La grande sœur, sèche, grave, ayant la lèvre supérieure en surplomb, signe de circonspection et de laconisme. Sûreté. Les paupières habituellement baissées.
La cadette, grasse, gaie, aimable avec un fond impérieux, gentiment bavarde. Aimant à parler du ton d’une personne contredite.
93. (À rédiger.)
Dévote, mais faisant son tri dans les préceptes religieux, choisissant les vertus qui lui étaient faciles et gardant les défauts qui lui étaient agréables.
La chanoinesse. — Elle était tranquille, et avait le goût de l’indécence. Mais elle n’avait des sens et du cynisme qu’à domicile, chez elle, entre ses quatre murs. Dehors, elle était prude.
Cette maison était hautaine et rejetait avec le dédain convenable les divers Poingdestre et Poingdextre épars sur le littoral et dans les îles de la Manche.
Sur un petit bout de papier, nous relevons, sans indication de date, cette variante de nom :
Le marquis de Méchante.
Méchante est une grosse tour qui a donné son nom à un château ; le château a donné le nom à la seigneurie.
Pour 93.
Le château de la Meilleraye (au duc de Réthel. Mazarin).
La Tour Poingdextre.
Le marquis Gauvain Poingdextre.
Le château de Mauvaise.
Trois tours : La tour Mauvaise Trois toursmmn La tour Poingdestre. Trois toursmmmm La tour de Fronpebent. (Corps de logis L. XIII, les reliant. Là est la bibliothèque.) Les enfants.
Puis cette description d’une tour bien différente de cette ruine imposante et sévère, la Tourgue :
Cette étrange et énorme tour était composée de plusieurs longues bâtisses amalgamées et adhérentes. Il y avait une chapelle étroite et haute, une sorte de maison à six étages dont les fenêtres, pareilles à des meurtrières, étaient bardées de fer, toutes sortes de gloriettes bizarres, et quatre ou cinq tourelles, et au-dessous de ce faisceau d’édifices hybrides composant en réalité un seul édifice, il y avait assez de roche et de muraille pour rendre la tour imprenable.
On eût dit qu’on avait ramassé, réuni et lié tout cela au hasard comme une botte de branches que fait un fagotier. De là une surprenante silhouette sur l’horizon.
Il y avait deux façons d’attaquer ce sinistre château plus haut que la forêt, plus bas que la montagne. On pouvait donner l’assaut par le plateau ou par le ravin. Par le plateau, on dominait, par le ravin on surprenait.
Les marquis de MontsabronRochaiglon étaient princes de la Garnache et, en cette qualité, membres de la maison de Rohan et princes de Bretagne ; ils portaient le titre de marquis et non de princes, de même que Turenne qui, étant Bouillon, était prince et portait le titre de vicomte ; de même que les Viluma qui sont ducs de Sotomayor et préfèrent s’appeler marquis de Viluma. Ceci était d’ailleurs fréquent dans la noblesse française où le titre de prince n’était pas classé. Les vicomtes Gauvain étaient la branche cadette des marquis de Montsabron. — Le marquis régnant de Montsabron, Hercule Gauvain, est le grand-oncle du vicomte Hoël Gauvain, élève de l’abbé Cimourdain.
En marge d’une autre liste de noms, cette proposition faite sans doute par le duc de Réthel à la tante de Gauvain :
Madame, je suis veuf, je n’ai pas d’enfants, j’ai soixante-quatre ans, j’entretiens trois danseuses, je ne me remarierai pas, j’adopte votre neveu.
À mesure que le plan se précise, le nombre des personnages accessoires diminue ; en voici maintenant trois des principaux, tels que Victor Hugo les voyait encore en 1872 :
Les trois branches de la famille Gauvain menaçaient de s’éteindre. Une vieille fille qui avait l’âge d’une bisaïeule, un veuf et un orphelin, c’est là tout ce qui en restait. La vieille fille qui représentait la branche aînée s’appelait la vicomtesse Hoël, par tradition de famille, et du nom de Hoël le Grand, troisième roi de Bretagne, ancêtre de la maison Gauvain ; le veuf, sans enfants, qui refusait de se remarier et qui représentait la seconde branche, s’appelait le duc de Réthel ; l’orphelin, qui représentait la branche cadette et dernière, avait sept ans et se nommait le vicomte Gauvain.
La vieille fille et l’orphelin habitaient Gauvain, le château de famille ; le duc vivait à la cour.
La branche aînée des Gauvain étant desséchée et comme morte dans la personne de cette vieille vierge, le duc était le chef actuel, « le chef régnant » comme on disait alors, de la famille. Mais de famille, point. De quoi était-il le chef ? d’un enfant.
Le duc et la vicomtesse étaient à peu près du même âge. Tous deux touchaient à 50 ans. Seulement le duc en paraissait 35 et la vicomtesse 70.
Voici le duc, quittant la cour et rentrant dans son château ; nous pouvons entrevoir dès maintenant quelques détails importants du roman :
Accueil de la vicomtesse au duc (spectre). — Profonde révérence majestueuse : — Monsieur, vous êtes ici dans votre maison, vous êtes chef de ma famille. Tout ce que nous avons et qui nous vient des rois de Bretagne, nos aïeux, la tour qui est dans nos forêts, le sang qui est dans nos veines, est à vous. Tenez-moi pour votre servante, monsieur. Entrez chez vous. Je vous rends foi et hommage comme à mon seigneur et à mon suzerain.
Et elle mit un genou en terre.
— Tout cela est vieux, belle dame, dit le duc en éclatant de rire.
Et il baisa la main de la vicomtesse, ce qui la scandalisa.
Le soir.
Admirable paysage. Clair de lune. Forêt splendide. Douce brise. Zéphir de printemps. Le duc regarde. On voit quelques formes noires se balancer sous les branches.
— Ce sont des faux-saulniersbraconniers – paysans que j’ai fait pendre, dit la vicomtesse.
— Mais vous n’en avez plus le droit, dit le duc. Tout cela est vieux. Vieux, vieux, vieux. Heureusement vous pendez ces gens ici, dans ce trou, on ne le sait pas, ça passe comme ça. Si on le savait, vous pourriez avoir maille à partir avec le parlement de Bretagne.
La vicomtesse eut un sourire de spectre.
— Ces robins ! allons donc !
Elle reprit : — Qu’est-ce que cela signifie ?
— Je vais vous expliquer, dit le duc. C’est changé. Vous ne pendez plus. C’est le roi qui pend. Mais comme le roi ne peut pas pendre lui-même tout le monde, il en charge un juge, qui en charge un bailli, qui en charge un bourreau, qui en charge son valet. On appelle ça le progrès. Les paysans sont tout de même pendus.
— Ne méprisez pas trop les robins. Est-ce que notre arrière-grand-cousin le marquis de Marigny n’a pas épousé Lucile Tarneau, fille de Tarneau, président au parlement de Bordeaux ?
La vicomtesse mit ses mains sur ses yeux et murmura :
— C’est la seule honte de notre famille. Mais c’est affreux en effet.
Arrivez toutes, les jolies filles. Je choisirai.
— C’est en effet un ancien droit, murmura la vicomtesse.
— J’ai gagné les mille louis. Je les donne à la plus jolie fille d’ici.
— À la plus honnête, dit la vicomtesse.
— Non, à la plus jolie. Où est-elle ? qu’on me la trouve.
— Vous avez, dit le duc, la meilleure compagnie du monde et la mieux au train du jour, force gens d’esprit, par la vertujeu, un lieutenant de police, d’… qui ne croit pas à la police, un président (un tel) qui ne croit pas à la justice, un chevalier de Malte qui ne croit pas au célibat, un duc et pair, moi, qui ne crois pas aux princes, et un prêtre, l’abbé Cimourdain que voilà, qui ne croit pas en Dieu.
(Ici la vieille se lève, salue le duc et sort.)
L’abbé Cimourdain — grande figure.
— Je crois en Dieu, monsieur le duc.
Mme Poingdestre se lève, fait une profonde révérence au duc, se dirige vers la porte que l’on ouvre à deux battants devant elle, et sort.
Le duc, légèrement étonné, cria :
— Marquis, qu’a donc ta tante ?
— C’est son heure d’aller se coucher, dit le marquis.
Et il n’en fut que cela. La conversation continua, de plus en plus gaie.
Le lendemain ni les jours suivants. Mme Poingdestre ne sortit de son appartement. Tant que le duc fut à Mauvaise, on ne la revit plus. Peut-être attendait-elle quelque visite réparatrice du duc. Le duc n’en fit point. Ce n’était plus la courtoisie correcte des vieilles mœurs. Le duc accepta purement et simplement ce bénéfice d’une vieille fille de moins. Et puis, au fond, quoique resté souriant, il était choqué peut-être de cette disparition. La frivolité s’offense de la gravité.
Note où l’incendie de la tour était déjà prévu :
Le grenier à fourrage et aux grains au-dessus de la bibliothèque. Insouciance et dédain de Mme Poingdestre pour les livres.
— Quand tout cela brûlerait, le beau malheur !
La chanoinesse ajoutait :
— Il arriverait aux livres sur terre ce qui arrive sous terre aux auteurs.
Dans l’incendie le plafond crève. Chute du grain enflammé sur les livres brûlant, à la fois étouffement et aliment de l’incendie.
Dans ces fragments du dialogue suivant, nous voyons de mieux en mieux se préciser la figure de Cimourdain :
Le suicide.
La vie (développer)… et ce qu’un honnête homme a de mieux à faire, c’est de s’en aller bien vite de ce mauvais lieu.
— Alors, duc, pourquoi ne te brûles-tu pas la cervelle ?
— Parce que.
Graves paroles de Cimourdain sur le suicide. Il le réprouve (bris de prison). Mais il l’admet.
— Brigandages royaux, dit le duc, voilà de bien gros mots.
— Ils ont à peine la grosseur voulue, répondit Cimourdain.
L’ABBÉ CIMOURDAIN.
— Enfin, je dois vous l’avouer, je ne suis pas ce que vous croyez. Je ne dois pas tromper votre confiance. Vous êtes philosophe d’une autre philosophie que moi. J’ai eu jusqu’ici, dans votre compagnie, d’un homme si extraordinaire pour un homme tel que moi, la complaisance du silence, et une sorte d’acquiescement tacite aux choses dites gaîment, soit par vous, soit par d’autres, mon silence était du silence et rien de plus. Qui ne dit mot ne consent pas toujours. Pardon, monseigneur, mais je crois en Dieu.
— C’est bon, dit le duc sans surprise, mais alors il ne faut pas être prêtre.
L’abbé expose noblement au duc qui l’écoute en silence sa naissance pauvre, son engagement dans les ordres, paysan qu’on a fait prêtre, etc. Son entrée chez le duc, etc.
(Tous deux bons à leur façon.)
Dans une autre note il n’est plus question du duc, mais de Cimourdain élevant seul Gauvain :
Adoration. — Ses causes.
Il l’avait vu naître. Tout de suite orphelin de père et de mère. L’enfant avait été mourant. Il lui avait sauvé la vie à force de soins, puis l’avait élevé dans le vieux château désert sous l’œil d’une grand’mère paralytique. Il en avait fait ce qu’il avait voulu, une âme comme la sienne.
— Ce serment, pourquoi me l’a-t-on fait faire ? Est-ce que vous croyez que ce vœu ne me pèse pas ? est-ce que vous croyez que je n’en suis pas indigné ?
— Pardieu, viole-le. C’est bien simple. Vois mon cousin le cardinal de Strasbourg, crois-tu qu’il se gêne ? Il a fait l’an passé un enfant à l’abbesse de Remiremont, et cet enfant sera prince, morbleu ! L’abbé, embrasse-moi une jolie fille.
— Non, monseigneur.
— Et pourquoi diable ?
— J’ai fait un serment, je le tiens. J’ai fait un vœu, je le garde.
— Des bêtises, dit le duc.
Et se retournant : — Ah çà, l’abbé, qu’est-ce que tu fais donc de la nature ?
La vieille vicomtesse fait une profonde révérence au portrait du roi son aïeul, et sort tout d’une pièce.
Dans les trois fragments suivants Cimourdain, loin d’agir à l’insu de la famille, comme il est dit page 104, prévient le duc de l’éducation qu’il compte donner à son élève.
Vous parlez de la nature ! où est-elle ? où est la vérité ? où est la justice ? De quel droit êtes-vous duc quand je suis paysan ? De quel droit êtes-vous pacha quand je suis eunuque ?
— Volontaire, murmura doucement le duc.
(Déclaration de guerre terrible et d’adoration pour l’enfant dans lequel il verse son âme. — Le père ne donne que le sang, le maîtrel’instituteur donne son âme. — Il en fera un ennemi de tout ce qui est.)
— Maintenant, monseigneur, chassez-moi.
— Pardieu, s’écria le duc. C’est trop drôle. L’abbé, je te garde.
— Monseigneur, prenez garde.
— À qui ?
— À moi.
— Pourquoi ?
— Je tiens votre héritier.
— Eh bien ?
— Il sera ce que je le ferai.
— Et puis ?
— Je suis capable…
— De quoi ?
— De vous en faire un républicain.
— Après ?
— Un républicain, monseigneur.
— J’y consens.
— C’est dit. Je vous ferai un athénien.
— Non, dit le duc, je veux un romain.
— Soit, dit le prêtre.
— Un Brutus, capable de tuer César. Le Brutus de Voltaire.
Rome est libre, il suffit, rendons grâces aux dieux.
— Vous confondez le Brutus de Shakespeare avec celui de Voltaire. Vous vous trompez de Brutus, monseigneur. C’est égal, vous en aurez un.
Cimourdain. Magnifique profession de foi révolutionnaire. Rancunes profondes du prêtre malgré lui.
— Renvoyez-moi, chassez-moi, monsieur le duc, car je vous jure sur l’honneur que j’inoculerai la révolution à votre petit-neveu, et que je ferai de votre héritier un démagogue.
— Pardieu, s’écria le duc, c’est trop drôle. L’abbé, je te garde.
Fin de la première partie.
L’insurrection de la Vendée éclate en février 1793.
La note suivante montre que, le dénouement conçu et arrêté, Lantenac n’était pas encore substitué au duc de Réthel :
Pas de formes. — Procès.
L’identité reconnue, il doit être fusillé. Le peloton d’exécution attend.