Quatrevingt-treize (page 34)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Quatrevingt-treize · 43 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Jean Chouan disait toujours : Il n’y a pas de danger, et se jetait dans la mort presque certaine. Et y entraînait les autres. Aussi on l’appelait le gas mentoux (menteur).

Le comte d Artois et le roi d’Angleterre envoient à Puisaye le chevalier de Tinténiac. Nom célèbre dans les combats des Trente et des Sept. Tinténiac parcourut tout le pays, déguisé en paysan, traversant parfois les rivières, la Loire même, à la nage, souvent se faisant jour à travers les patrouilles à coups de fusil, ne compromettant personne, n’écrivant rien, se souvenant de tout.

Après la bataille de Dol, le prince de Talmont, charmé de Jean Chouan, lui donna une autorisation pour toute sa vie de couper dans ses forêts du Maine tout le bois dont il aurait besoin pour lui et sa famille.

La guillotine à Fontenay. On a de la peine à en trouver le couteau que Mercier du Rocher, avant de partir pour Paris, avait mis sous clef dans une armoire.

Stofflet, un peu physicien, passait pour sorcier.

D’Elbée, poli, dévot, surnommé le général Providence.

Employer Prigent, qui connaissait toute la côte, et allait et venait sans cesse de Jersey à Saint-Malo bien que sa tête fût mise à prix. Fit plus de 140 fois le voyage, dans un canot où il n’y avait que lui et deux rameurs. Servait d’intermédiaire entre les vendéens et le général Craig et lord Balcarras, gouverneur de Jersey, et le prince de Bouillon (capitaine d’Auvergne) qui avait une petite flottille de guerre à Jersey. Il était aide de camp de lord Balcarras. Entre autres messages apportés par Prigent, il y eut une bulle du Pape nommant l’évêque de Dol son vicaire apostolique près des armées royalistes.

Espionnage vendéen au profit des anglais. Puisaye déclare avoir envoyé en 1796, au ministre Dundas, tous les détails de l’expédition projetée par la France en Irlande. Tout y était, jusqu’au nombre de boulets et de cartouches qu’on devait embarquer à Brest.

M. Pitt donne à M. Crew, premier secrétaire du conseil de l’ordonnance, l’ordre de faire ouvrir à toute heure l’arsenal et la Tour de Londres au comte de Puisaye pour qu’il puisse y désigner les armes à envoyer d’Angleterre aux royalistes de France.

Le ministre anglais Dundas engage les royalistes à s’emparer d’un point de la côte pour communiquer avec l’Angleterre. Le gouverneur de Jersey s’appelait alors Craig et était général. — Une flotte anglaise, portant des troupes de ligne et une élite d’officiers français, avec ravitaillement complet de munitions pour l’armée vendéenne, était dans la rade de Guernesey (novembre 1793). Invitation à Puisaye d’aider au débarquement avec 3 000 hommes.

Convoi anglais de munitions, etc., pour ravitailler l’insurrection, à Jersey, sous les ordres du comte de Moira. Pour cela il fallait que l’insurrection royaliste eût Granville. Les vendéens attaquent Granville. Sont repoussés avec perte. Ce fut là, dit Puisaye, le commencement de leurs malheurs.

Les vendéens avaient, eux aussi, leurs assignats. Stofflet avait créé un papier-monnaie. J’ai vu un de ces chiffons. Cela portait dans un encadrement de losanges et de fleurs de lys diverses légendes : — Armée catholique et royale. — (Catholique en haut, royale en bas.) — De par le Roi. — Bon commerçable de vingt-cinq francs (ou dix, ou cent) pour fournitures faites à l’armée. — Remboursable à la paix. — Série … — No… Et tout au milieu la griffe de Stofflet, espèce d’écriture qui tient du peuple et du soldat, signature de garde-chasse qui se fait général.

Après la destruction de l’armée vendéenne à Savenay, une partie des fugitifs se réfugie dans la forêt du Pertre. Il y avait là beaucoup de souterrains, creusés par les paysans, vrais terriers d’hommes. Le prince de Talmont s’y cache.

Beaucoup de guillotine à Rennes, et force fusillades. 8,000 fosses creusées, dit Puisaye, qui exagère évidemment.

À la fin de 1794, du camp républicain de Paramé, 20,000 hommes, il ne restait plus que les tentes.

La plupart des nobles bretons étaient voltairiens. Beaucoup avaient du sang huguenot dans les veines.

Sur le feuillet contenant cette phrase, Victor Hugo a tracé le petit plan suivant

[Croquis]

VII lantenac.

Peu de chose dans ce dossier ; des traits de caractère ressemblant plus ou moins au personnage réalisé, des monologues mis en action, et un fragment de dialogue dans la prison, où Gauvain expliquait à Lantenac son état d’âme et sa lutte de conscience.

Lantenac disait : — On me dit que j’ai tort d’aimer les femmes. Pourquoi ? parce que je suis vieux ? Qu’en sait-on ? La couleur des cheveux ne signifie rien. Voici la seule règle : Tant que l’homme le peut et que la femme le veut.

Lantenac, sentant qu’il peut être tué, écrira sur son carnet son testament de chef d’insurrection et partagera la rébellion en six districts qu’il donnera à six chefs.

Mettons la providence de notre côté. Que l’immense broussaille vendéenne prenne feu. Dieu est dans les buissons ardents.

Gauvain et Cimourdain ? je les connais tous les deux. Le jeune est mon neveu, le vieux a été mon chapelain ; le vicomte est républicain, c’est-à-dire imbécile, le prêtre est terroriste ; bête brute obéissant à bête féroce.

… Et quant à moi, vieux et marqué pour la sortie, s’il faut mourir ici je mourrai content d’avoir, pour tâcher de sauver mon ordre et mon pays, mis la main de sa majesté le roi d’Angleterre dans la main de sa majesté le roi de France.

… Ce n’est pas le titre qui fait la grandeur, c’est le nom. Le chevalier de Rohan est plus que le duc de Gênes.

— À Dol, vous m’avez gaillardement attaqué 1,500 contre 6,000 ; je prends ma revanche aujourd’hui. Vous avez 4,000 soldats et j’ai dix-huit paysans. C’est pourquoi je prends la liberté de vous dire : Ménagez un peu plus vos hommes.

la prison.

— Sauvez-vous.

— Je te sais gré de ça. Mais c’est inutile. Si je t’avais pris, je t’aurais fait fusiller, tu m’as pris, fais-moi guillotiner. C’est ton droit. C’est même peut-être ton devoir. Nous sommes en guerre civile. Restons-y.

— Il n’y a plus ici de guerre civile. Il n’y a plus ni blancs, ni bleus. Il n’y a plus ni la monarchie d’un côté, ni la révolution de l’autre. Il y a quelque chose qui est au-dessus de toutes les monarchies et même au-dessus de toutes les révolutions, c’est-à-dire l’humanité et la famille. Il y a vous qui venez de rentrer dans l’humanité, et il y a moi qui rentre dans la famille. Mon oncle, sauvez-vous.

VIII cimourdain et gauvain. (ensemble.)

Voici, dans ce dossier, une petite note qui a dû précéder de beaucoup le plan du roman ; Victor Hugo avait trouvé l’incident qui devait clore l’action avant même d’avoir créé ses personnages, puisque le guillotineur et le guillotiné sont de vieux amis :

Souper du guillotineur et du guillotiné, vieux amis. Cordial. Le guillotiné donne raison au guillotineur. Nuit passée à causer philosophie et nature. La guillotine le matin. 93.

Gauvain était-il amoureux ? Oui. De miséricorde. Faire grâce était son idéal. Pas de femme. Il semblait qu’il n’eût qu’une pensée dans ces temps terribles : attendrir la guerre civile.

Au bas d’une page contenant des notes sur la Convention, ces trois lignes présentent Cimourdain comme protecteur de Gauvain bien avant que Cimourdain soit désigné comme délégué du Comité de salut public :

L’exclusion des nobles et des prêtres de toute fonction venait d’être décrétée. Là-dessus Cimourdain, prêtre, demande et obtient une exception pour Gauvain, voici comment.

Cimourdain.

C’était un inflexible et un incorruptible, en cela il confinait à Robespierre ;c’était un homme bon, violent, en cela il confinait à Danton ; c’était un sanguinaire politique, en cela il confinait à Marat ; c’était un sauvage social, en cela il confinait à Hébert.

Cimourdain s’écria :

Quand les savants se mêlent d’avoir de l’imagination, ils sont bien drôles.

— Tu dis : Sauvons le peuple. Moi je dis : Sauvons l’homme. Le peuple, c’est un intérêt, l’homme, c’est un principe.

— Je veux être inexorable et irréprochable.

— Les deux ? impossible, dit Gauvain.

— Je suis pour la loi.

— Je suis pour le droit.

— C’est là la lutte éternelle.

— La loi vient de l’homme, le droit vient de Dieu.

Le droit, étant l’absolu, dépasse et déborde l’homme, qui est le relatif. La loi naît des nécessités humaines, et s’y ajuste. Le droit manque le but, la loi l’atteint. La loi vaut mieux que le droit.

— C’est dire que l’alliage vaut plus que l’or.

Conversation suprême entre Gauvain et Cimourdain, Pas un mot de ce qui se passera le lendemain matin. — L’absolu. L’avenir du genre humain. Le monde tel que le fera la révolution. — La fin de l’échafaud. — La fin de la guerre. La femme relevée. L’enfant relevé. — L’Europe une. Le globe un. — L’idéal.

… On a vu au commencement de ce livre, entre le marquis et le mendiant, quelque chose de pareil à ce souper.

Dans deux fragments de brouillon, Cimourdain donne la raison qu’il a pour se tuer :

… Montrant la guillotine :

— J’ai satisfait à la loi.

Saisissant un pistolet :

— Maintenant je satisfais à la justice.

Et il se brûle la cervelle.

.........................

Quand on le releva, on trouva sur la table ce papier écrit de sa main :

— Il y a deux choses, la loi et la justice. Toutes deux doivent être obéies. La mort de Gauvain satisfait à la loi, la mienne satisfait à la justice.

IX plan du roman.

Le dernier et peut-être le plus curieux des dossiers ne porte pas de titre, mais il donne, en rapprochant plusieurs notes éparses, le plan de la partie du roman qui devait précéder 93. On y voyait des personnages supprimés depuis, des caractères tout différents de ceux qu’on nous montre dans le roman publié. Une figure, mêlée aux premières ébauches, est restée immuable : celle de Cimourdain ; mais Lantenac, complètement transformé, nous apparaissait d’abord sous les traits d’un grand seigneur débauché, sceptique, voltairien et offrait plus d’un trait de ressemblance avec le duc des Trouvailles de Gallus. Jusqu’en 1872 on trouve des remarques sur ce personnage, oncle de Gauvain ; plus de soixante notes relatent ses réflexions, ses mots d’esprit ; nous publions les plus caractéristiques. Puis, sans brouillon, sans tâtonnements on pourrait dire, la sévère et farouche figure du marquis de Lantenac efface la silhouette de ce duc de la Régence.

Nous divisons ce plan en deux parties : dans la première, nous présenterons le duc ; dans la seconde, les ébauches du roman non écrit.

I [le duc.]

Le duc de Réthel était parent de ce duc de la Meilleraye qui, en 1723, donnait en plein Pont-Neuf vingt coups de fouet à un prêtre en étole et en était quitte pour un an de Vincennes.

Tout en employant des canailles aux actions obscures et profondes qu’il commettait, il restait dégoûté et délicat, comme un homme qui relève ses jambes pour ne pas se mouiller les pieds en baignant son cheval.

Il avait des règles de conduite. Il subordonnait ses haines à sa dignité. Il faisait à ses ennemis tout le mal qui ne le diminuait pas.

Voici le phénomène : il y a en moi, dit le duc, un jeune homme qui fait un tas de folies, et un vieux bonhomme qui essaie de faire cahin-caha quelques bonnes actions. Ce polisson et ce Géronte font dans ma pauvre caboche un assez mauvais ménage. Cela s’appelle une conscience troublée. Je n’en suis pas moins un bon vivant.

En faisant aujourd’hui mon examen de conscience dans cette petite pharmacie intime qui est donnée à tout homme, j’ai trouvé un flacon verdâtre inattendu, avec cette inscription : huile de belladone. Je n’ai pu retrouver dans ma collection ce souvenir. Pourquoi diable suis-je maître et seigneur d’un flacon de belladone ?

— Madame, s’écria le duc, un vendredi, la curiosité doit faire maigre.

… Sur quoi le duc s’écria :

— L’homme, pour aimer, veut plaindre, et un peu mépriser.

Pourquoi deux principes ? s’écria le duc. Votre manichéisme est une illusion d’optique. Quant à moi, je réponds ceci aux manichéens. Le cheval, battu par derrière, nourri par devant, croit être l’esclave de deux génies, l’un mauvais, l’autre bon, l’un qui le bat, l’autre qui le soigne. C’est le même. Le cocher. Eh bien, l’erreur que le cheval fait par rapport à l’homme, l’homme la fait par rapport à Dieu. — Si Dieu il y a.

Quant à Orphée, reprit le duc, nous ne le connaissons que par ses abus de pouvoir sur les lions et les tigres.

Le duc s’écria :

Les dieux peuvent être en os, en jade, en plume, en bois, en pierre, en épine.

Il y a un dieu en pierre qui est intéressant, il est plat, on le jette à la mer, et il revient. Il s’appelle Tougarou. Il est le génie du pays d’Émio. Il ressemble au boomarang des australiens (?) qui va frapper le but et revient en sifflant se replacer dans la main qui l’a lancé. Il y a le dieu Atahocam qui a fait la terre et le dieu Messou qui la raccommode. Messou chasse avec des lynx en guise de chiens. Une fois ses lynx tombèrent dans un lac. Le dieu, fort en peine, ne savait où ils étaient. Un oiseau lui dit qu’ils étaient au milieu du lac.

Une autre fois que la terre fut noyée, Messou pria la corneille de chercher où elle était, la corneille n’y réussit pas. Le dieu pria la loutre. La loutre ne réussit pas. Le dieu pria le rat musqué ; le rat musqué plongea sous l’eau, et rapporta un peu de boue, avec quoi le dieu refit la terre.

Le dieu Messou avait mis l’immortalité dans une boîte de peau de buffle brodée. Une femme curieuse ayant ouvert la boîte, l’immortalité s’en alla, et c’est depuis ce temps-là que les hommes meurent.

Le duc s’écria :

À la grossièreté de son aboiement, on reconnaît un chien élevé par des personnes illettrées.

Il s’agit, interrompit le duc, de choisir entre la science et la foi. L’une affirme, mais l’autre prouve. Prenez-en votre parti, messieurs les juifs et messieurs les chrétiens. Pour que Moïse ait raison, il faut que Campanella ait tort, pour que Josué ait raison, il faut que Galilée ait tort, pour que Jérémie ait raison, il faut que Newton ait tort ; il faut que l’aurore radote et qu’en effet le soleil s’y lève, il faut que l’occident monte et qu’en effet le soleil s’y couche, il faut que le sud soit un simple vent, il faut que le septentrion soit un chariot au lieu d’être le prodigieux lampadaire sextuple de l’infini ; choisissez, vous dis-je, entre Saint-Mathieu, Saint-Luc, Saint-Marc et Saint-Jean, et l’immense ciel véridique ; pour que les quatre évangélistes aient raison, il faut que les quatre points cardinaux aient tort. Ah ! j’en conviens, c’est dur d’avouer qu’Adam est si peu de chose, de reconnaître que le monde n’est pas uniquement fabriqué pour nous, de confesser qu’un grain de poussière sur notre globe est un plus gros personnage que notre globe dans l’univers, et de renoncer à cette belle histoire des étoiles qui tomberont quand la terre finira. À entendre les gens de religions, notre sphère est l’objet du grand Tout, cet atome, la Terre, est la fin de l’infini, nous sommes le but, sans nous, le monde n’aurait pas de raison d’être ; et c’est pour le simple éclairage de l’homme, de ses batailles, de ses intrigues, de ses tricheries, de sa civilisation, de ses rois, de ses dames et de ses valets, que le Grand Être se livre à cette énorme consommation de soleils, allume les vingt-cinq milliards d’astres de la Voie lactée, dépense les météores, les bolides, les lunes, les planètes, les nébuleuses, l’aurore boréale, la lumière zodiacale, se ruine en comètes, et fait tous ces frais d’étoiles. En vérité, le jeu n’en vaut pas la chandelle.

Il disait :

L’hospitalité, même la plus grande, a toujours un endroit où elle s’arrête, une extrémité, une fin. L’art de ceux qui la donnent est de ne pas montrer cette fin et l’art de ceux qui la reçoivent est de ne pas la voir.

Il disait :

La torture est le tire-bouchon de la justice.

La dualité humaine se compose d’un mâle qui s’appelle Rien et d’une femelle qui s’appelle Personne.

Il disait à la duchesse :

— Nous sommes l’arbre ; vous êtes notre branche.

L’homme a sa racine dans la terre, la femme a sa racine dans l’homme.

Il y a, dit le duc, une différence entre un bâtard et un enfant du second lit. Ne confondons point un erratum avec une variante.

… Alors il dit :

— Le diable n’est autre chose qu’un homme de fer dans lequel il y a du feu. Le creux de son corps est une fournaise, ce qui fait que le diable est rouge. Ses dents sont des charbons ardents, ses yeux sont deux braises, ses cornes sont deux flammes. Le fer rouge étant souple, le diable peut se mouvoir. Ses ailes sont deux immenses fumées.

93. (1er volume.)

Il y a, dit le duc, des fils qui sont branche gourmande.

Le duc s’écria :

— Une bonne manière d’être mon ami, c’est d’être l’ennemi de mon ennemi.

Et le duc ajouta :

Être tutoyée, est un des grands bonheurs de la femme.

La guerre, dit le duc, est un médiocre moyen de progrès. Le vol en grand. Être délivré du voleur par le conquérant, cela n’avance guère qu’à perdre le droit de le pendre.

— Pendre qui ? demanda la marquise.

— Le voleur, répondit l’abbé.

— Sans doute, dit le duc, le conquérant.

Il reprit après un silence :

— On pend Poulailler, on ne pend pas Frédéric ii.

Le duc dit après 89 :

— Nos institutions et nos habitudes traitent la royauté d’une façon bâtarde, qui n’est ni tout à fait royale, ni tout à fait populaire. On dirait que nous allouons au roi une demi-ration de respect. Si le roi n’est qu’un homme, c’est trop. Si le roi est l’état personnifié et vivant, la nation incarnée, la patrie faite homme, ce n’est pas assez.

II ébauches et projets.

Dans ces projets, des portraits sont esquissés, des personnages sont présentés dont on ne retrouve pas trace dans le roman. Voici d’abord, dans l’ordre où elle est écrite, une liste uniquement composée de noms et de chiffres, mais qui semble indiquer que Victor Hugo avait songé un moment à placer le début de son roman en 1773 ; de plus, une jeune fille doit y figurer.

1755

—

En 1773

Misgrace

1755

—

18

Hacquoil

1753

—

20

Vte Gauvain Poingdestre

1754

—

19

Le duc de Réthel

1710

—

63 (Je suis de l’âge du roi.)

L’abbé Cimourdain

1744

—

29 (jeune, l’air sérieux.)

Une autre note donne des détails sur la jeune fille dont il est question plus haut :

Orpheline. — Élevée par cette riche religieuse femme du monde avec une charité gracieuse et nullement pesante.

Il eût été difficile de dire quelle était la fonction de Misgrace dans la maison. Elle n’était, certes, pas femme de chambre, encore moins femme de charge, aucunement servante. Les servantes la servaient. Pas parente pourtant. C’était une orpheline que la chanoinesse gardait dans la maison pour être dévote. Elle disait des chapelets avec elle. On l’avait élevée dans ce but. On l’appelait la petite.

93. — noms.

Le duc de Réthel (Mazarin).

L’abbé Gimahias.

L’abbé Cimourdain.

Le marquis de Mauvaise.

Sa sœur.

Son neveu, le vicomte Gauvain-Poingdestre.

Marins, pêcheurs, etc.

Denithorne.

Hacquoil.

Hamlondon.

Mèsbertrand.

Paysans. Paysannes.

Jacquine Jeanne.

Thomasse Louve.

Le marquis de Torchamps.

Le comte Lebailly.

Le baron de Hautcilly.

Le chevalier de Prefontant.

Le vicomte d’Éparville.

Un vieux matelot pirate appelé de ce sobriquet expressif et vague : Six mille sacs. On ne lui connaissait pas d’autre nom. D’où lui venait ce nom ? On ne savait. Quel en était le sens ? On l’ignorait.

jean thibaut.

(Le peindre paysan. Gauche. Bête. Lourd.)

Il est pris par un recruteur et fait soldat. Va à la guerre. Entre dans les gardes-françaises. — Revient sergent et maître d’armes. — Rentre dans son pays où le duc de Réthel le fait maître du port. — Hardi. Crâne. Insolent. Joli cœur.

— Comment vous appelez-vous ?

— Toujours de même.

Et il signa Gentilbeau.

Comment Jean Thibaut devint Gentil-beau.

Paysan, — Soldat. — Maître d’armes. — Sergent aux gardes. — Retraité par faveur du duc. — Capitaine du port avec l’épaulette de sous-lieutenant. S’appelait le capitaine Gentil-beau.

Gentilbeau. — Vous me faites l’effet d’avoir l’air de ressembler à quelqu’un qui ferait mine de paraître avoir l’idée de se burler de moi.

93. Histoire.

Il n’admettait aucun principe entier, aucune vue complète, aucune réalité absolue. Il n’avait aucun parti pris sur quoi que ce soit, n’acceptait rien vigoureusement, ni tout à fait pour le bien, ni tout à fait contre le mal, un peu dans l’ombre, un peu dans la clarté, faisant du clair-obscur une vertu, ayant au plus haut degré cette bâtardise d’âme que les hommes appellent volontiers sagesse ; fort loué, fort estimé, fort considéré pour toutes ces négations de qualités, s’admirant d’être impuissant, et ayant pour gloire de s’obstiner, entêté et infécond, et, des deux façons, mulet.

Les onze portraits suivants désignent des personnages qui devaient faire partie du roman :

Personnages.

Cette femme avait de l’esprit, de la malice, de l’amertume, du dédain, de l’ironie, et la quantité d’injustice à laquelle ont droit ceux qui ont souffert plus que leur part. Elle avait en elle un vieux fond de désespoir tourné en gaîté féroce.

C’était un bel esprit du voisinage, ayant écrit une fois à Voltaire, rimant, très chafoin.

L’autre était un astronome de campagne. Il était riche, avait de la terre, et tenait à la robe par on ne sait quel oncle conseiller qu’il avait. Étant de roture, il s’était fait savant, le hasard d’un télescope adjugé au rabais dans une vente à l’encan l’avait jeté dans l’astronomie et lui avait fourré les étoiles dans la tête.

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