Quatrevingt-treize (page 43)
… Quatrevingt-treize est une leçon laissée par Victor Hugo aux générations futures. Certains esprits faux lui ont déjà reproché d’avoir trop peu fait d’histoire ; quelques autres, d’en avoir beaucoup trop fait.
Quelle contradiction !
La vérité, c’est que vous trouvez que l’auteur a trop éclairé le fond des choses ; la preuve, c’est qu’en plein Journal des Débats, à la date du 8 mars, sous la signature : Amédée Achard, vous lui reprochez d’avoir fait une profession de foi politique.
Et vous allez jusqu’à dire que le lien de l’œuvre est sans doute l’amour de la Terreur.
Vous ne l’avez donc pas approfondie, et vous osez la juger quand même. Mais je n’ai qu’à vous prendre dans vos propres inconséquences : et cette mère ! et l’adoption de ces trois enfants sauvés par un vendéen au milieu même de la lutte ! et ce Lantenac, ce chef vendéen, sauvé son tour par un révolutionnaire !
Et tout cela, qui forme le nœud même de l’action, c’est l’amour de la Terreur, de l’échafaud, de la guerre civile ! Allons donc, cela n’a qu’un nom : c’est de l’humanité.
Mais ce qui vous trahit, c’est ce passage : «Au travers de ce duel farouche, — on se sert volontiers des expressions favorites de M. Victor Hugo, quand on vient de le lire, — errent une femme et trois enfants. — La mère a été fusillée — par les Vendéens naturellement : avec M. Victor Hugo, on ne se douterait pas que les Républicains aient jamais fusillé. »
Là est le défaut de la cuirasse : ce que vous reprochez à l’auteur de Quatrevingt-treize, c’est d’avoir rappelé aux générations futures le cri de la Vendée : Point de quartier ! et d’avoir montré que celle-ci avait été effectivement sans pitié.
Les Vendéens n’ont jamais fusillé, n’est-ce pas ?
Et comment avez-vous osé hasarder cette critique, quand vous dites d’abord que Victor Hugo a peint les deux partis avec leurs haines implacables, et que vous constatez après que l’auteur montre le marquis de Lantenac, vaincu par la pitié, qui rentre dans l’incendie et sauve les trois petits enfants pris dans un tourbillon de flammes.
Est-ce là charger quand même la Vendée, noircir le tableau au profit de l’un ou de l’autre des groupes ?
Dans toutes les langues, on appelle cela de l’impartialité, mais c’est cette impartialité qui vous blesse, cette vérité qui vous écrase !
Vous eussiez sans doute voulu que la Vendée eut été laissée dans l’ombre, afin qu’on ne vît pas trop ce qu’elle avait été. Mais vous comptiez sans le châtiment de l’auteur, je veux dire sans sa justice.
Le juge s’est mis entre les deux partis : et vous aurez beau faire, votre jugement sera, en somme, sa justification, et se réduira au reproche que vous lui faites d’avoir, avec son style, mis dans son œuvre des âmes partout, et idéalité la matière, selon votre expression, force de génie et de cœur.
Le National.
Théodore de Banville.
2 mars 1874.
Toute l’Europe connaît déjà le nouveau livre de Victor Hugo : Quatrevingt-treize, et l’impression produite par ce chef-d’œuvre est immense. Comme un Titien, comme un Michel-Ange, Victor Hugo en entrant dans la vieillesse a pu garder tout entière la faculté créatrice ; les jours se sont ajoutés aux jours en rendant sans cesse plus agile et plus robuste la main du puissant ouvrier.
Les temps futurs appartenant d’avance au bien, la cruauté déclarée stérile, et l’amour reconnu tout puissant, telle est en somme et absolument l’idée générale du livre dont nous ne connaissons encore que le Premier Récit intitulé la Guerre civile. Cette conclusion est magnifiquement développée dans la conversation que tiennent ensemble Gauvain et Cimourdain pendant la nuit suprême qui précède la matinée où Gauvain, commandant la colonne d’expédition, va être guillotiné par ordre de Cimourdain, délégué du Comité de salut public.
… Cependant le soleil se lève ! la hideuse machine est dressée, et le patient paraît. Toute l’armée frénétiquement demande grâce pour le commandant, qui n’est coupable que d’avoir fait évader un ennemi capturé pour avoir arraché des enfants à la mort ; mais le délégué crie d’une voix inexorable : « Force à la loi. » Le bourreau fait son office, et, au moment où la tête de Gauvain tombe dans le panier, Cimourdain prend un de ses pistolets et se traverse le cœur d’une balle. « Un flot de sang lui sortit de la bouche, il tomba mort. Et ces deux âmes, sœurs tragiques, s’envolèrent ensemble, l’ombre de l’une mêlée à la lumière de l’autre. »
En lisant cette phrase magique qui termine le Premier Récit de Quatrevingt-treize, ne croit-on pas voir un de ces grands et magnifiques dessins où Prud’hon fait traverser l’azur par de grandes déesses guerrières s’enfuyant dans un vol radieux vers l’invincible clarté ? Et on pense à Prud’hon aussi en admirant, en regardant ces trois enfants adorables, René-Jean, Gros-Alain et la blonde Georgette, qui sont les seuls héros du livre ; mais dire que Victor Hugo est un grand peintre, c’est dire de lui bien peu de chose, car la poésie contient en elle tous les autres arts. C’est par une pensée profonde, c’est par un bon sens lumineux que le poète a choisi pour seuls héros ces petits enfants, car, dans le grand âge de Quatrevingt-treize où tous comprenaient que la patrie et l’humanité ne pouvaient être sauvées que dans un flot de sang, quelles existences furent vraiment précieuses, si ce n’est celles des enfants innocents qui devaient vivre plus tard ?
C’est ce qui fait la grandeur de ce temps horrible, furieux, et en même temps sublime et épique, et c’est ce qui, d’avance, le livrait à un poète d’épopée, qu’à ce moment unique dans l’histoire de l’humanité, tout le monde fît bon marché de sa vie, voulut bien mourir. Et si les têtes qui furent alors les plus coupables et les plus justement condamnées nous apparaissent belles de jeunesse et d’héroïsme, c’est que d’elles-mêmes elles s’offrirent avec une sombre joie au baiser de la mort. Et en vrai poète qui de haut voit tout et domine, Victor Hugo a tenu entre tous la balance égale. Dans son livre qu’anime le souffle sévère de l’Histoire, celui-ci dont le seigneur a tenaillé, martyrisé, envoyé aux galères le père et les parents, combat pour son seigneur ; cet autre, que son Dieu et son roi semblent abandonner, combat pour son Dieu et son roi ; celui-là, à qui demain la patrie demandera sa tête pour la jeter dans le panier, combat pour sa patrie avec une fièvre de tendresse et d’amour. D’intérêts, il n’y en a nulle part ; il n’y a que des dévouements.
Ni dans les rangs des Bretons royalistes, ni dans les rangs des bleus, on ne trouvera le Chrysale qui dit : « Ma guenille m’est chère ! » Il n’y a personne à qui sa guenille soit chère, et chacun la jette joyeusement, fiévreusement sur la pointe du sabre, entre les dents de l’incendie et sous les lourdes roues du canon. Il est vrai que le poète semble avoir fait une exception pour, ou plutôt contre ce grand marquis de Lantenac, prince breton, envoyé des princes, âme de l’insurrection, qui, condamné à mort, se laisse sauver par son ennemi, par son neveu Gauvain, et qui pourtant doit bien penser qu’après l’avoir fait évader Gauvain mourra à sa place. Mais c’est ici le cas de nous souvenir que l’épisode de Quatrevingt-treize, intitulé La Guerre civile, n’est que le premier récit d’une épopée qui en contiendra trois.
Lantenac, que nous avons vu grand comme un dieu, dans cette barque où, abandonné en pleine mer, entre des écueils et la croisière française, à la merci de Halmalo dont il a fait fusiller le frère, il n’avait qu’à dire à ce paysan : « Je suis ton seigneur » ; et où il ne lui parle que de l’intérêt de la patrie et du sort de son âme, Lantenac, dis-je, ne peut fuir par une lâcheté, et il ne peut se contenter de faire claquer ses doigts, comme Célimène, en quittant Alceste, fait dédaigneusement évoluer son éventail. La République alors n’a vu de lâches, ni parmi ceux qui combattaient pour elle, ni parmi ceux qui combattaient contre elle ; et pourquoi aurait-il voulu d’une vie souillée, ce prince breton qui, à l’heure où il aurait paru devant Dieu, pouvait lui montrer ses mains brûlées en arrachant trois petits enfants à l’incendie ?
Donc, excepté cette énigme, dont les récits qui doivent suivre nous donneront le mot, le poète a été pour tous généreux et miséricordieux, c’est-à-dire juste. Ennemi né de toute persécution, il n’a voulu proscrire ni les royalistes, ni les républicains, et il a laissé à ceux-ci la grandeur de leur fanatisme, à ceux-là la noblesse de leur dévouement à la patrie.
… Dans un livre de Victor Hugo tout prend une vie durable, toutes les figures grandies et généralisées par la puissance du génie deviennent allégoriques et expriment, caractérisées par un trait immortel, une des faces de l’humanité. Ce ne sera pas un des moindres étonnements de l’avenir que l’universalité de ce poète épique comme aux premiers âges, tragique comme un Eschyle, lyrique comme un Pindare, et qui, aussi bien que les orages de l’âme humaine et que la mêlée furieuse des batailles, sait prendre la sérénité des paysages silencieux et la caresse de la lumière sur une fleur mouillée de rosée. Nos fils nous envieront le bonheur d’avoir vu et connu ce grand homme vivant lorsqu’ils chercheront à se figurer le colosse qui fit l’œuvre d’où sont sorties toute la poésie et toute la littérature de ce siècle, car parmi les hommes qui écrivent aujourd’hui il n’en est pas un qui ne doive à Victor Hugo son initiation artistique et l’outil dont il se sert. Alors, pour comprendre les attaques dont il a été l’objet, il faudra qu’on se rappelle que le divin Shakespeare a été longtemps appelé un sauvage ivre ; car les hommes médiocres ne peuvent pardonner à un contemporain l’éclatante supériorité de son génie. Victor Hugo ne saurait avoir de juges dans une génération où tous les écrivains sont des écoliers et élèves de lui ; il y aurait presque autant de fatuité à le louer qu’à le critiquer, et je pense que le plus sage est de l’admirer naïvement, comme Boileau admirait Molière et La Fontaine.
III
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.
Quatrevingt-treize. — Paris, Michel Lévy frères, éditeurs, rue Auber, no 3, et boulevard des Italiens, no 15, à la Librairie nouvelle (imprimerie J. Claye), 1874, trois volumes in-8o, couverture imprimée. Édition originale, publiée à 18 francs les trois volumes.
Quatrevingt-treize. — Premier récit. La Guerre civile. — Paris, Michel Lévy frères, éditeurs, rue Auber, no 3, et boulevard des Italiens, no 15, à la Librairie nouvelle (imprimerie J. Claye), 1874, deux volumes in-18, couverture imprimée. Première édition in-18, publiée à 7 francs les deux volumes.
Quatrevingt-treize. — Paris, Eugène Hugues, éditeur, rue du Hazard-Richelieu, no 8 (imprimerie J. Claye), s. d. (1876), grand in-8o, couverture illustrée. Première édition illustrée. A paru d’abord en 60 livraisons à 10 centimes, l’ouvrage complet, 6 francs.
Quatrevingt-treize. — Edition définitive. Roman xiv. — Paris, J. Hetzel et Cie, rue Jacob, no 18, A. Quantin et Cie, rue Saint-Benoît, no 7 (imprimerie A. Quantin), 1880, in-8o, couverture imprimée. Prix : 7 francs.
Quatrevingt-treize. — Petite édition définitive. Hetzel-Quantin, deux volumes in-16 (s. d.), à 2 francs le volume.
Quatrevingt-treize. — Édition nationale, Roman xiv. Paris, librairie de l’Édition nationale, Emile Testard, éditeur, rue de Condé, no 18 (typographie Chamerot et Renouard), 1892, cinq compositions hors texte, in-4o, couverture imprimée. Prix : 30 francs.
Quatrevingt-treize. — Paris, Lemerre, éditeur, passage Choiseul, no 23-33 (imprimerie A. Lemerre, rue des Bergers, no 6), 2 volumes in-12. Prix : 6 francs le volume.
Quatrevingt-treize. — Édition à 25 centimes le volume. Paris, Jules Rouff et Cie, rue de la Vrillière, no 43, 7 volumes in-32.
Quatrevingt-treize. — Edition collective, Paris, E. Flammarion, éditeur, rue Racine, no 26 (imprimerie Lahure, rue de Fleurus, no 9), 1913, in-18. Prix : 3 fr. 50.
Quatrevingt-treize. — Collection Nelson, Roman xi. Paris, Nelson, éditeurs, rue Saint-Jacques, no 189, et à Londres, Édimbourg et New-York, 1913. Prix : 1 fr. 25 le volume.
Quatrevingt-treize. — Edition de l’Imprimerie Nationale, Paris, Paul Ollendorff, éditeur, chaussée d’Antin, no 50, grand in-8o illustré. 1924.
IV
NOTICE ICONOGRAPHIQUE.
1874. 22 mars. Paris à l’eau-forte. — Huit eaux-fortes originales de Frédéric Régamey : En mer. — Le marquis de Lantenac. — Danton, Marat et Robespierre. — Le commandant Gauvain. — La Mère. Michelle Flécharde. — Le
NOTES DE L’ÉDITEUR.
I
HISTORIQUE DE QUATREVINGT-TREIZE.
À quelle date Victor Hugo avait-il conçu Quatrevingt-treize ?
Dans une lettre du 10 janvier 1863 à son éditeur Lacroix, qui lui offrait de faire un traité pour des volumes inédits déjà tout prêts et pour les volumes de l’exil : Napoléon le petit, les Châtiments, les Discours de l’exil (Œuvres oratoires), Victor Hugo répondait :
Et ils brûlèrent l’échelle.
Quant à la funèbre charrette qu’ils atten-
daient, elle suivait une autre route et elle était
déjà à deux lieues plus loin, dans ce village
où Michelle Fléchard la vit passer au soleil
levant.
RELIQUAT de QUATREVINGT-TREIZE.
Dix-neuf dossiers de notes ont été constitués par Victor Hugo avant d’écrire son roman ; nous avons, par curiosité, compté ces fragments de papier : pages entières, bandes d’adresse, de livres, versos de lettres et d’enveloppes, couvertures de livres, de plaquettes, proclamations imprimées, cartes de visite, lettres adressées à Victor Hugo, faire-part de mariage ou d’enterrement, tous ces papiers, portant l’indication 93 ou 18e siècle, dépassent 600.
Chaque fois qu’une date nous est fournie par un timbre postal ou un en-tête de lettre, nous l’avons indiqué en note ; il est curieux, en effet, de penser que tout en rimant les Chansons des rues et des bois, en écrivant les Misérables et l’Homme qui rit, Victor Hugo, à travers tout cela, poursuivait sa trilogie historique ; or on ne conserve pas un fragment d’enveloppe pendant des années pour y fixer plus tard une pensée, un détail, on l’a sous la main, on s’en sert ; la date la plus ancienne est de 1841, la plus récente de 1873. En outre, quelques fragments ne fournissant aucune indication peuvent, d’après l’écriture, être situés vers 1840.
Dressons d’abord la liste de ces dix-neuf dossiers ; nous y choisirons ensuite quelques extraits pour donner au lecteur un aperçu de chacun :
I. Pour la préface.
II. Faits relatifs à l’état de la France avant la Révolution.
(Dans la grande chemise portant ce titre sont les quatre dossiers suivants :)
XVIIIe siècle.
Faits particuliers.
Locutions.
Barbier.
III. Mirabeau.
IV. Convention.
Sous ce titre, sept dossiers :
La salle. Le Palais.
La Révolution. Détails, petits faits caractéristiques.