Quatrevingt-treize (page 42)
Drame terrible et profond plein de vertige et d’infini. Il s’ouvre par une scène d’une fraîcheur exquise, par une surprise d’un charme souverainement gracieux et pénétrant.
… Lire le chapitre intitulé : Les rues de Paris dans ce temps-là, c’est vivre, se promener, se perdre au sein de la grande cité révolutionnaire, soudain ressuscitée avec sa fièvre ardente, ses fantaisies du jour, ses caprices du moment, ses enseignes, ses affiches, ses boutiques, ses clubs, ses passants, ses cris et ses éclats. Il semble qu’on marche sur le pavé gras entre les vieilles maisons noirâtres, qu’on entend les rumeurs, qu’on voit les regards de la foule. Admirable pendant au chapitre des Misérables qui s’appelle L’année 1819. L’évocation est complète, irrésistible.
… Une tristesse nous a saisi, en voyant que ce livre se terminait par un suicide. Nous en voulons un peu au poète ; nous avons tant besoin d’encouragement et d’espérance ! Mais, en parcourant de nouveau ces pages lumineuses, nous avons vu peu à peu se développer dans toute sa grandeur le dénouement tragique, et nous nous sommes souvenus qu’après tout c’est le sang des martyrs volontaires qui féconde le mieux l’avenir.
… Pour qui Lantenac, lui aussi, affronte-t-il la guillotine ? Pour ces trois pauvres petits enfants qui portent en eux l’immense avenir. La Vertu sous sa triple incarnation : Foi aveugle. Justice inflexible et souveraine Miséricorde, la Vertu se dévoue pour que la frêle innocence, c’est-à-dire l’Espérance du monde, soit sauvée. La mort est ici le gage solennel d’une vie meilleure, et le fanatisme de l’intolérance, cédant aux forces invincibles de la nature, prête lui-même aide et appui à la loi suprême du progrès humain. Ce royaliste et ces républicains pourraient s’écrier dans l’épreuve :
Nous nous sentons perdu pour nous, gagnés pour tous.
… Ce généreux livre donne la preuve pénétrante que depuis la grande crise révolutionnaire le génie humain est devenu maternel. Avec ses profonds déchirements, ses fièvres ardentes, ses angoisses, ses affres, ses tressaillements de joie et d’espoir, ses longs ruisseaux de sang, ses enfantements douloureux et sa fécondité triomphante, la sombre et gigantesque année Quatre-vingt-treize fait songer elle-même aux principes féminins, aux types mystérieux et éternels, aux déesses toutes puissantes que Gœthe évoque et qu’il nomme les Mères.
L’Égalité de Marseille.
Camille Pelletan.
(5 mars 1874.)
J’ai lu, relu Quatrevingt-treize, Comment en parler ? On est saisi par tout à la fois, dans ces grandes œuvres de Victor Hugo ; par la conception dramatique de l’œuvre, par la conception morale, par la création des caractères, par les miracles d’exécution, que sais-je encore ? Avant tout, le poète est prodigue. Résumer ses impressions semble impossible. C’est pourtant ce que j’essaye, sans me dissimuler l’énormité de la tâche.
… Tout d’abord une description du château (La Tourgue), qui dépasse tout. Avez-vous vu quelquefois des dessins de Victor Hugo ? Ces rêves d’une terrible précision de ruines fantastiques, où les pierres déchiquetées semblent vivre ? Nous y pensions en lisant ces admirables pages où les mots arrivent à la netteté de la peinture. La lecture finie, on connaît le château, comme si on l’avait, je ne dis pas vu, mais habité.
… Le grand poète, qui toute sa vie a lutté contre la peine de mort et combattu sans trêve l’échafaud, se trouve ici en présence de ce terrible et sanglant Quatre-vingt-treize, — de la Convention, — de la Terreur. D’un côté la Vendée, dont le mot d’ordre est : « Pas de quartier » ; de l’autre, la Révolution dont la devise est : « Pas de grâce ». C’était à lui surtout, — à lui, qui a défendu l’inviolabilité de la vie humaine dans le monde entier, — qu’il appartenait de juger cette époque, dont on est tenté de dire que ses crimes mêmes sont sublimes.
Il le fait de deux façons, en la montrant avec une réalité frappante ; en la jugeant avec une admirable élévation.
Tout d’abord, n’est-ce pas la Terreur ? On nous rappelle toujours le sang versé. On oublie ce qui l’a fait verser : L’avenir, le droit, la justice assaillis par l’étranger, trahis dans le pays même ; voilà ce qui domine cette grande époque ; voilà ce qui remplit le livre. Victor Hugo l’a fait ressortir non seulement dans cette grande et dure figure du serviteur inexorable de l’idéal qu’il a appelée Cimourdain, mais encore dans chaque ligne du livre, dans chaque détail de l’action. Le drame qui clôt le livre n’est pas seulement saisissant : historiquement, il est d’une vérité, d’une justesse, d’une profondeur absolues.
Il était facile à Victor Hugo, avec un génie si merveilleusement pathétique, de faire condamner par les larmes ce féroce Cimourdain ; il ne l’a pas fait. Gauvain est sublime quand il délivre Lantenac. Mais en le délivrant il rallume la guerre civile, il prolonge les massacres ; sa peine est juste et son exemple nécessaire, au point de vue rigoureux. Il le sent lui-même et il l’accepte. Toutes les fatalités qui ont rendu la lutte implacable agissent et vivent dans le livre. On ne les comprend pas seulement, on les voit. Les pages admirables sur la nuit qui s’épaississait dans les cerveaux vendéens ; le personnage de Lantenac ; le passage sur le paysan breton, qui restera présent à tous les souvenirs ; tout cela est de l’histoire profonde et magnanime.
C’est ainsi que l’auteur a groupé autour de l’action la Révolution tout entière, et qu’il a fait revivre avec une puissance incomparable son génie, ses périls, sa logique inflexible, ses entraînements sublimes ; il fallait être Victor Hugo, pour dresser une œuvre à la taille de cette période démesurée de notre histoire vers laquelle la France et l’Europe n’ont pas cessé d’avoir les yeux tournés.
Paul de Saint-Victor.
J’étais assuré d’avance que la pensée de Victor Hugo ne se ferait pas la complice des atrocités de Quatre-vingt-treize. La bonté est la vertu de ce grand génie ; il pousse, à l’excès peut-être, l’horreur des vengeances et des représailles ; il a passé sa vie à assiéger l’échafaud. Mais je craignais, en le voyant entrer au cœur de cette mêlée où tout se confond, où l’épée jette des rayons qui font pâlir, par instants, les affreux éclairs de la hache, une admiration excessive, une absolution en masse, donnée, au nom de la Fatalité, à ses œuvres, un parti-pris violent de flétrir et de rabaisser ses ennemis.
Ces craintes ont été superbement démenties. Quatrevingt-treize est un livre de paix, de conciliation, de justice. J’y rencontre sans doute des pages qui m’étonnent, des vues et des effets d’optique grossissante qui déconcertent mon jugement. Il m’est impossible d’admettre que la Convention soit « le point culminant de l’histoire ». Un chaos n’est pas un sommet.
… Je dirai tout à l’heure combien Cimourdain, le représentant de la terreur dans le livre, me paraît surfait et grandi. Mais ces divergences de détail sont rectifiées par l’esprit d’impartialité supérieure qui plane sur l’ensemble, par l’équité magnanime qui maintient la balance égale entre les deux causes, entre la Vendée royaliste et la France révolutionnaire. L’oriflamme de la monarchie est aussi hautement portée dans Quatrevingt-treize que le drapeau de la république ; les paladins du Passé y tiennent tête aux soldats de l’Idée nouvelle.
La grande figure du roman, celle qui le domine et qui le commande, est celle du marquis de Lantenac, le chef royaliste.
… Les plus grandes pages du livre sont celles qu’il traverse. Quelle scène que celle de cette barque lancée en pleine mer, où le vieux chef se trouve seul, face à face, avec le matelot dont il vient de faire fusiller le frère et qui veut le tuer, pour venger cette mort.
… Ce chef inexorable, le poète, après l’avoir montré féroce dans les hautes œuvres de la guerre civile, l’attendrit d’un élan de bonté sublime. Il vient d’échapper miraculeusement de la forteresse, fermée comme un antre, où il soutenait, avec sa bande, l’assaut d’une armée.
Un souterrain s’ouvre devant lui qui aboutit à la fuite, à la liberté, à la guerre reprise, peut-être au triomphe de la cause royale incarnée en lui. À ce moment, il entend les cris désespérés d’une mère qui voit ses enfants enveloppés par un incendie. Lui seul peut les sauver, ayant, dans sa main, la clef de l’enfer qui flambe sur leurs têtes. Mais en les sauvant il se livre ; l’échafaud l’attend, au sortir des flammes, s’il parvient à leur échapper. Lantenac n’hésite pas ; il sacrifie à trois enfants inconnus, non pas seulement sa vie, mais la royauté dont il tient le dernier drapeau. La pitié renverse ce colosse d’orgueil et de haine, sur le chemin d’un berceau. On ne saurait plus noblement mettre en scène un ennemi vaincu.
L’action grandiose de l’oncle a pour pendant l’action sublime du neveu faisant évader Lantenac, le remplaçant dans la prison et sur l’échafaud. C’est le côté idéal de la Révolution, que Victor Hugo a personnifié dans Gauvain, noble et candide figure illuminée par la pure aurore des idées nouvelles, tandis que celle de son aïeul est assombrie par le crépuscule sanglant du passé.
Victor Hugo, en créant Gauvain, songeait évidemment à Marceau. Même jeunesse et même héroïsme, même génie précoce tranché dans sa fleur, même terrain d’exploit de guerre.
… Le Gauvain de Victor Hugo est un Marceau légendaire, transfiguré par une mort qui a la beauté et la sainteté d’un martyre. Martyre accepté, prémédité, réfléchi, dont l’acceptation sort, comme un fruit divin, d’une âme héroïquement déchirée.
On se rappelle l’étonnant chapitre des Misérables : Tempête sous un crâne ; celui de Gauvain pensif en est le pendant. Avec le merveilleux don de renouvellement qu’il possède, le poète nous fait assister, une seconde fois, à cette lutte sublime qui rappelle le mystérieux combat de Jacob, lutte de l’homme contre l’ange qu’il porte en lui et qui s’y déploie. Et cet ange est celui de la mort, il somme Gauvain de se perdre, il lui commande de se sacrifier. Cas obscur, injonction douteuse ; les deux termes du problème vacillent également. D’un côté, le dévouement du vieillard, qu’il serait inique de payer par le couperet du supplice ; de l’autre, sa délivrance, qui déchaînera la guerre civile arrêtée et décapitée avec lui. Les deux voix parlent tour à tour, elles se réfutent, elles se contredisent. On voit cette âme en détresse, ballottée par le flux et le reflux des idées contraires. Il y a des moments où elle incline vers l’égoïsme et vers le sophisme ; on croit qu’elle va s’y laisser tomber ; puis elle remonte, d’un élan, vers la sublimité et vers la lumière.
Le génie du poète fait une grandiose tragédie de la double exécution du condamné et du juge. Cette guillotine dressée contre le donjon féodal, comme une monstrueuse catapulte qui va lui jeter la tête de son dernier suzerain ; ce jeune héros marchant au supplice devant son armée qui s’indigne ; l’apothéose céleste dont l’aurore éclaire son martyre ; ce juge effrayant comme les consuls parricides de la Rome antique, qui a, lui aussi, un glaive dans le regard et qui le fait peser sur ses légions frémissantes, ce coup de pistolet répondant au coup de hache, et « ces deux âmes, sœurs tragiques, s’envolant ensemble, l’ombre de l’une mêlée à la lumière de l’autre », tout cela compose un tableau d’une incomparable grandeur.
Une mère cherchant ses enfants perdus est l’humble nœud de cette action formidable.
… Qu’est-ce que la Flécharde ? Une femme si simple et si misérable qu’elle s’ignore elle-même, une créature toute passive et toute instinctive qui n’a que des entrailles, à peine un cerveau.
On a brûlé sa maison, on a tué son mari ; elle s’est enfuie, ses enfants aux bras, effarée, hagarde, farouche. Dans l’admirable prologue qui ouvre le livre, quand le bataillon la trouve sous le bois fouillé par les baïonnettes, elle apparaît comme une Geneviève de Brabant rustique, revenue l’état sauvage. La guerre la traque comme une chasse ; elle tombe, abattue d’une balle, dans une ferme incendiée. Les enfants ont disparu quand elle se relève. Elle part alors, cherchant ses petits, désespérément, à tâtons, mangeant de l’herbe, couchant dans les halliers et sous les étoiles, déchirant ses pieds aux cailloux et ses haillons aux broussailles, de même qu’une bête poursuivie y laisse son poil et sa chair.
On a reproché au poète cette maternité de femelle et l’espèce de stupeur idiote dont la Flécharde reste frappée dans tout le récit. Mais ce dénûment d’intelligence fait partie de sa misère et aussi du type qu’elle incarne. Ce que représente la Flécharde, c’est cette foule d’êtres presque anonymes, tant ils sont obscurs, que les révolutions et les guerres déracinent de leur inerte existence, et roulent au hasard, comme des feuilles mortes, sans qu’ils puissent comprendre ce que leur veut la tempête. Victimes inaperçues, broyées sous des roues dont elles ne voient ni le conducteur, ni le char, ni l’idole ou le dieu qu’il porte, et qui les écrase fatalement, pour arriver à son but. Comme les expiations des cultes antiques, toutes les grandes crises sociales réclament des sacrifices de troupeaux humains. La Flécharde, dans son effarement et son ignorance, dans son hébétement consterné, dans sa stupeur pathétique, concentre admirablement cette masse sacrifiée. Les plaintes et les imprécations les plus éloquentes ne vaudraient pas ses cris indistincts, ses paroles inarticulées. Elles expriment tout un monde de douleurs inintelligibles ou muettes. L’hécatombe mugit, elle ne parle pas.
Ces trois enfants, que la Flécharde cherche à travers l’orage, sous une pluie battante de sang et de larmes, et autour desquels s’agite tout le drame, y jettent un divin sourire d’arc-en-ciel ; au plus fort de l’action violente, en plein combat et en plein carnage, quand l’armée des Bleus assiège la petite troupe des Blancs, acculés dans leur dernier gîte, le poète interrompt subitement son récit. Comme un guerrier qui ramasserait une couvée tombée sur un champ de bataille, il s’arrête devant les berceaux de Georgette, de René-Jean et de Gros-Alain, qui s’éveillent ; et, de leurs molles attitudes, de leurs gestes, pareils à des battements d’ailes ébauchées, de leurs puérilités ravissantes, il compose une idylle céleste, teinte des couleurs de l’aube et de l’innocence. Des sons confus qui bruissent sur leurs lèvres, il fait une mélodie délicieuse. Il écoute germer leurs idées naissantes, comme l’homme du conte écoute pousser les brins d’herbe.
Ce que disent ces petites âmes, encore enfermées dans les limbes, il l’entend et il le répète. On voit poindre sous sa plume les vagues lueurs de leur esprit comme les étoiles percent, sous le doigt qui les cherche, dans l’ombre du ciel.
Il n’y a que les enchanteurs pour comprendre ainsi les gazouillements des oiseaux. Les miracles de l’infiniment petit se révèlent à ce regard profond, penché sur un microcosme enfantin. Un vol d’hirondelle, une visite d’abeille entrant dans la chambre, un insecte qui la traverse, un livre à images déchiré par ces ongles roses avec la furie ingénue de becs folâtres émiettant des feuilles, ce sont autant d’événements et d’émerveillements. Cette poésie de l’enfance, ce sentiment pénétrant de ses grâces et de ses candeurs, a toujours été un des admirables dons de Victor Hugo ; il l’a conservé dans toute sa fraîcheur. L’âge n’a fait que le développer et que l’attendrir ; après la tendresse du père, l’amour de l’aïeul s’est mêlé à la divination du poète. Le chêne frappé par la foudre ne berce et n’entend que mieux les nids qui lui restent.
… Les récits de guerre sont incomparables. Aucun poète ne manie plus grandement l’épée que Victor Hugo. On peut dire que la prise de Dol, l’attaque et la prise de la Tourgue sont des faits d’armes de style. La précision du plan s’y mêle à une couleur prodigieuse ; c’est exact comme un bulletin militaire, et c’est héroïque comme un chant d’Iliade.
« Guerre de géants » disait Napoléon de la Vendée insurgée. Cette guerre a enfin trouvé un poème à sa taille dans ce roman, vivant comme une chronique, pathétique comme un drame, grandiose comme une épopée.
C’est la Révolution élevée au style souverain et à l’idéal visionnaire des Légendes des siècles. Le génie de Victor Hugo s’y montre pacifique et sage, comme le chœur des tragédies grecques. Il intervient dans la plus redoutable époque de l’histoire, non pour irriter, mais pour concilier ses discordes. Il ne descend pas, comme Dante, dans l’Enfer, pour attiser ses haines et ses flammes, mais pour les éteindre avec ces « larmes des choses » lacrymæ rerum, dont parle Virgile. Il inscrit sa pensée sur la « Cité dolente » de 93 ; et c’est une pensée de clémence, de paix et d’espoir. La pitié humaine, antérieure et supérieure à tous les partis, plane sur les furieuses passions qu’il nous montre aux prises, et, dans cette région sublime, les ennemis se rencontrent, les acharnements font trêve, les antagonismes s’accordent. Trois enfants en détresse remuent les entrailles de la guerre civile, poussent une armée à l’assaut et un proscripteur à la mort. Je ne sais pas de conception plus haute et plus touchante à la fois que celle de ce berceau jeté sur un monde en fureur qui s’y brise, comme au mystérieux grain de sable sur lequel Dieu arrête l’Océan.
Paul de Saint-Victor a rendu justice à l’impartialité de Victor Hugo ; cette impartialité n’a pu trouver grâce devant M. de Lescure, héritier d’un grand nom que le poète a glorifié en passant et qui le remercie par les deux articles suivants dont nous donnons les principaux extraits, c’est-à-dire les plus injurieux :
La Presse.
M. de Lescure.
Voici un livre qui n’est pas un chef-d’œuvre, signé d’un nom qui, après avoir été justement célèbre, est tombé au-dessous de sa gloire et semble se contenter de n’être plus que fameux. Nous venons de le lire la plume à la main, avec le sincère désir de le trouver très beau, mêlé de la crainte de le trouver plus mauvais qu’il n’est en réalité.
Nous voici, après l’avoir lu, désabusé de notre illusion, mais en même temps guéri de nos alarmes. Le nouvel ouvrage de M. Victor Hugo n’est ni meilleur ni pire que les précédents. Il appartient à cette veine de décadence, que s’obstine à fouiller, au grand regret de ses anciens admirateurs, la vieillesse d’un homme de génie, qui, à force de chercher la popularité et pour en être plus sûre sans doute, dans un pays où ce qui est supérieur ne plaît qu’à l’élite, s’est condamnée à n’avoir plus que des restes de talent accommodés au goût du jour. Le goût du jour, c’est ce qui caresse la fibre révolutionnaire, plus complaisante encore chez nous que la fibre nationale.
(1er mars.)
… Dans le moindre détail de ce livre-manifeste, au titre choisi comme un appât pour les uns, comme un défi contre les autres : Quatrevingt-treize ; dans les moindres discours prêtés à son héros favori, à celui dans lequel il se personnifie et s’admire lui-même, on sent passer le souffle de ce démon révolutionnaire dont le poète accepte aujourd’hui l’inspiration ; on voit flotter au vent ce drapeau de la revendication sociale dont il s’est fait le pontife, ce drapeau, qui n’est ni le drapeau blanc, certes, ni le drapeau tricolore, qui du moins est déplié et arboré de façon qu’on n’en voit plus que le rouge.
Il serait curieux de comparer le livre déjà ancien de M. Jules Simon, philosophe de la Révolution : La Politique radicale, avec le livre récent de M. Victor Hugo, poète de la Révolution, mais cette comparaison nous mènerait trop loin, elle pourrait faire croire à l’auteur de Quatrevingt-treize qu’il n’a rien inventé.
Journal des Débats.
Amédée Achard.
Quatrevingt-treize est plus qu’un titre, c’est une profession de foi, presque une enseigne. On voit l’œuvre dans le nom de baptême comme on voit un abîme dans un éclair.
… Est-ce un roman, est-ce un poème, est-ce un pamphlet, est-ce un livre d’histoire ? Je ne sais ; il y a un peu de tout. Le lien qui en relie les différentes parties vous échappe, à moins que ce ne soit la haine de la monarchie qui a fait la France et l’amour de la Terreur qui l’a défaite. On pourrait le comparer à ces galeries où des mains prodigues plus qu’intelligentes ont entassé sans ordre et sans règle des aquarelles et de grandes toiles, des eaux-fortes et des fusains, des pastels et des peintures sur cuivre, des paysages et des batailles, des ébauches et des miniatures, un portrait de Rembrandt et un croquis de Salvator Rosa, un tableau de l’école flamande et une esquisse de l’école florentine, un Corrège avant un Van Ostade, un Albert Durer à côté d’un Murillo. Cela produit l’effet d’un kaléidoscope éclatant, mais confus.
… Il serait puéril d’ajouter que dans ce livre, signé d’un nom illustre entre les plus glorieux, des chapitres vous emportent par leur flamme, leur mouvement, leur éloquence. Que de pages abondent, qui sont des enchantements de grâce, de poésie, de fraîcheur ! Que de paysages enlevés d’une plume ailée où brille et rayonne un sentiment exquis de la nature ! Que de tableaux où la vie palpite, où l’émotion vous prend à la gorge, où la pitié vous gagne, la pitié ou la terreur !
… Une pensée ample, large, claire, profonde se présente-t-elle ? M. Victor Hugo se garde bien de l’exposer avec cette sobriété magistrale qui en double la force. Il part, il s’emporte, et le voilà qui piaffe et caracole autour de sa pensée. Il y revient, il la retourne, il la délaie, il se sert de sa plume comme un virtuose de son archet ; les comparaisons, les images accourent, les antithèses se suivent à la file. Les variations continuent et l’idée se noie dans une avalanche de mots.
… Une chose est à remarquer, du reste, à mesure qu’on avance dans cette lecture : c’est la tendance de plus en plus accusée de M. Victor Hugo de donner une âme, une pensée aux choses inanimées, une forme, une physionomie, en quelque sorte des organes aux choses de l’esprit ; il arrive ainsi à matérialiser l’idéal, à idéaliser la matière… c’est l’introduction violente du panthéisme dans la phrase.
… Le livre est terrible, on pourrait dire néfaste.
C’est encore un de ces livres faits, et l’on sait s’ils abondent, pour égarer la conscience publique, pour la tromper et la perdre. Il porte ce titre : Quatrevingt-treize. C’est en effet la glorification, plus encore, l’apothéose de 93.
La philosophie de Quatrevingt-treize.
Réponse aux détracteurs.
E. Telle.
… L’humanité est au-dessus de tous les partis. Voilà la pensée-mère.
Thiers avait à peine entrevu la Révolution française.
Lamartine en avait fait un roman sans valeur historique et divinisé l’ange de l’assassinat.
Louis Blanc l’avait placée tout entière dans la Montagne.
Hamel l’avait seulement imaginée dans le cerveau de Robespierre ou de Saint-Just.
Les positivistes religieux l’avaient fait tenir dans l’âme de Danton.
D’autres, amants dévoués, jusqu’à mourir pour elle, mais ceux-là sérieux et convaincus, l’avaient vue dans l’œil profond de Marat, et dans les grandes joies ou les grandes colères du Père Duchesne.
Michelet l’avait montrée dans l’âme du peuple.
Tous avaient été plus ou moins Girondins, Jacobins, Robespierristes, Hébertistes ou éclectiques.
Tous avaient eu leur homme nécessaire, leur culte, leur ange, leur Dieu, leur secte, leur parti, leur personnification populaire.
Vous, Hugo, vous avez placé la Révolution dans l’âme même de l’humanité, comme dans un refuge indestructible. Vous avez élevé le fond de l’âme humaine au-dessus de tous les partis, vous lui avez dressé un sanctuaire sacré en dehors de la portée du sang ; vous avez immortalisé la Révolution par l’amour.
Voilà pourquoi vous en êtes devenu le philosophe.
Voilà pourquoi vous la ferez aimer, même par le monde des partis, des préventions et des préjugés.
Quatrevingt-treize est le roman, le poème, le drame et l’épopée, l’histoire du cœur humain, non pas plein de ses passions mesquines, secondaires et égoïstes, qui tiennent souvent trop de place dans son évolution, mais rempli ou inondé spontanément par cet amour désintéressé qui s’élève en lui comme une voix intérieure, comme le cri de la conscience au milieu des grandes débâcles, des colères implacables de la guerre civile, en face du peloton d’exécution, des monstruosités d’une lutte sans pitié ; par cet amour pur et désintéressé pour l’enfant, pour la femme, pour le vieillard ; de la force pour la faiblesse, du vainqueur, même pour un ennemi abattu, par pur esprit d’humanité.