Ruy Blas (page 6)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ruy Blas · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le Comte de Camporeal.

L’étrange, c’est qu’il veut faire son honnête homme !

À don Manuel Arias.

— Il est cousin, — aussi Santa-Cruz l’a poussé ! —

De ce marquis Salluste écroulé l’an passé. —

Jadis, ce don César, aujourd’hui notre maître,

Était le plus grand fou que la lune eût vu naître,

C’était un drôle, — on sait des gens qui l’ont connu, —

Qui prit un beau matin son fonds pour revenu,

Qui changeait tous les jours de femmes, de carrosses,

Et dont la fantaisie avait des dents féroces

Capables de manger en un an le Pérou.

Un jour il s’en alla, sans qu’on ait su par où.

Don Manuel Arias.

L’âge a du fou joyeux fait un sage fort rude.

Le Comte de Camporeal.

Toute fille de joie en séchant devient prude.

Ubilla.

Je le crois homme probe.

Le Comte de Camporeal, riant.

Je le crois homme probe.Oh ! candide Ubilla !

Qui se laisse éblouir à ces probités-là !

D’un ton significatif.

La maison de la reine, ordinaire et civile,

Appuyant sur les chiffres.

Coûte par an six cent soixante-quatre mille

Soixante-six ducats ! — c’est un pactole obscur

Où, certe, on doit jeter le filet à coup sûr.

Eau trouble, pêche claire.

Le Marquis de Priego, survenant.

Eau trouble, pêche claire.Ah çà, ne vous déplaise,

Je vous trouve imprudents et parlant fort à l’aise.

Feu mon grand-père, auprès du comte-duc nourri,

Disait : Mordez le roi, baisez le favori. —

Messieurs, occupons-nous des affaires publiques.

Tous s’asseyent autour de la table ; les uns prennent des plumes, les autres feuillettent des papiers. Du reste, oisiveté générale. Moment de silence.

Montazgo, bas à Ubilla.

Je vous ai demandé sur la caisse aux reliques

De quoi payer l’emploi d’alcade à mon neveu.

Ubilla, bas.

Vous, vous m’aviez promis de nommer avant peu

Mon cousin Melchior d’Elva bailli de l’Èbre.

Montazgo, se récriant.

Nous venons de doter votre fille. On célèbre

Encor sa noce. — On est sans relâche assailli…

Ubilla, bas.

Vous aurez votre alcade.

Montazgo, bas.

Vous aurez votre alcade.Et vous votre bailli.

Ils se serrent la main.

Covadenga, se levant.

Messieurs les conseillers de Castille, il importe,

Afin qu’aucun de nous de sa sphère ne sorte,

De bien régler nos droits et de faire nos parts.

Le revenu d’Espagne en cent mains est épars,

C’est un malheur public, il y faut mettre un terme.

Les uns n’ont pas assez, les autres trop. La ferme

Du tabac est à vous, Ubilla. L’indigo

Et le musc sont à vous, marquis de Priego.

Camporeal perçoit l’impôt des huit mille hommes,

L’almojarifazgo, le sel, mille autres sommes,

Le quint du cent de l’or, de l’ambre et du jayet.

À Montazgo.

Vous qui me regardez de cet œil inquiet,

Vous avez à vous seul, grâce à votre manège,

L’impôt sur l’arsenic et le droit sur la neige ;

Vous avez les ports secs, les cartes, le laiton,

L’amende des bourgeois qu’on punit du bâton,

La dîme de la mer, le plomb, le bois de rose !… —

Moi, je n’ai rien, messieurs. Rendez-moi quelque chose !

Le Comte de Camporeal, éclatant de rire.

Oh ! le vieux diable ! il prend les profits les plus clairs.

Excepté l’Inde, il a les îles des deux mers.

Quelle envergure ! Il tient Mayorque d’une griffe

Et de l’autre il s’accroche au pic de Ténériffe !

Covadenga, s’échauffant.

Moi, je n’ai rien !

Le Marquis de Priego, riant.

Moi, je n’ai rien !Il a les nègres !

Tous se lèvent et parlent à la fois, se querellant.

Montazgo.

Moi, je n’ai rien !Il a les nègres !Je devrais

Me plaindre bien plutôt. Il me faut les forêts !

Covadenga, au marquis de Priego.

Donnez-moi l’arsenic, je vous cède les nègres !

Depuis quelques instants, Ruy Blas est entré par la porte du fond et assiste à la scène sans être vu des interlocuteurs. Il est vêtu de velours noir, avec un manteau de velours écarlate ; il a la plume blanche au chapeau et la toison d’or au cou. Il les écoute d’abord en silence, puis, tout à coup, il s’avance à pas lents et paraît au milieu d’eux au plus fort de la querelle.

Scène DEUXIÈME.

Les mêmes, RUY BLAS.

Ruy Blas, survenant.

Bon appétit ! messieurs ! —

Tous se retournent. Silence de surprise et d’inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face.

Bon appétit ! messieurs ! —Ô ministres intègres !

Conseillers vertueux ! voilà votre façon

De servir, serviteurs qui pillez la maison !

Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,

L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !

Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts

Que d’emplir votre poche et vous enfuir après !

Soyez flétris devant votre pays qui tombe,

Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !

— Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.

L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur,

Tout s’en va. — Nous avons, depuis Philippe-Quatre,

Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;

En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;

Et toute la Comté jusqu’au dernier faubourg ;

Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues

De côte, et Fernambouc, et les Montagnes-Bleues !

Mais voyez. — Du ponant jusques à l’orient,

L’Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.

Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme,

La Hollande et l’Anglais partagent ce royaume ;

Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu’à demi

Une armée en Piémont, quoique pays ami ;

La Savoie et son duc sont pleins de précipices ;

La France, pour vous prendre, attend des jours propices ;

L’Autriche aussi vous guette. — Et l’infant bavarois

Se meurt, vous le savez. — Quant à vos vice-rois,

Médina, fou d’amour, emplit Naples d’esclandres,

Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres.

Quel remède à cela ? — L’État est indigent ;

L’État est épuisé de troupes et d’argent ;

Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,

Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères !

Et vous osez !… — Messieurs, en vingt ans, songez-y,

Le peuple, — j’en ai fait le compte, et c’est ainsi ! —

Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,

Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,

Le peuple misérable, et qu’on pressure encor,

A sué quatre cent trente millions d’or !

Et ce n’est pas assez ! et vous voulez, mes maîtres !… —

Ah ! j’ai honte pour vous ! — Au dedans, routiers, reîtres,

Vont battant le pays et brûlant la moisson.

L’escopette est braquée au coin de tout buisson.

Comme si c’était peu de la guerre des princes,

Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,

Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,

Morsures d’affamés sur un vaisseau perdu !

Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;

L’herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d’œuvres.

Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.

L’Espagne est un égout où vient l’impureté

De toute nation. — Tout seigneur à ses gages

A cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.

Génois, Sardes, Flamands. Babel est dans Madrid.

L’alguazil, dur au pauvre, au riche s’attendrit.

La nuit, on assassine et chacun crie : à l’aide !

— Hier on m’a volé, moi, près du pont de Tolède ! —

La moitié de Madrid pille l’autre moitié.

Tous les juges vendus ; pas un soldat payé.

Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes

Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes

Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards,

S’habillant d’une loque et s’armant de poignards.

Aussi d’un régiment toute bande se double.

Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble

Où le soldat douteux se transforme en larron.

Matalobos a plus de troupes qu’un baron.

Un voleur fait chez lui la guerre au roi d’Espagne.

Hélas ! les paysans qui sont dans la campagne

Insultent en passant la voiture du roi ;

Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d’effroi,

Seul, dans l’Escurial, avec les morts qu’il foule,

Courbe son front pensif sur l’empire qui croule !

— Voilà ! — L’Europe, hélas ! écrase du talon

Ce pays qui fut pourpre et n’est plus que haillon !

L’État s’est ruiné dans ce siècle funeste,

Et vous vous disputez à qui prendra le reste !

Ce grand peuple espagnol aux membres énervés,

Qui s’est couché dans l’ombre et sur qui vous vivez,

Expire dans cet antre où son sort se termine,

Triste comme un lion mangé par la vermine !

— Charles-Quint ! dans ces temps d’opprobre et de terreur,

Que fais-tu dans ta tombe, ô puissant empereur ?

Oh ! lève-toi ! viens voir ! — Les bons font place aux pires.

Ce royaume effrayant, fait d’un amas d’empires,

Penche… Il nous faut ton bras ! au secours, Charles-Quint !

Car l’Espagne se meurt ! car l’Espagne s’éteint !

Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde,

Soleil éblouissant qui faisait croire au monde

Que le jour désormais se levait à Madrid,

Maintenant, astre mort, dans l’ombre s’amoindrit,

Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore,

Et que d’un autre peuple effacera l’aurore !

Hélas ! ton héritage est en proie aux vendeurs.

Tes rayons, ils en font des piastres ! Tes splendeurs,

On les souille ! — Ô géant ! se peut-il que tu dormes ? —

On vend ton sceptre au poids ! un tas de nains difformes

Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi ;

Et l’aigle impérial qui, jadis, sous ta loi,

Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme,

Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme !

Les conseillers se taisent consternés. Seuls, le marquis de Priego et le comte de Camporeal redressent la tête et regardent Ruy Blas avec colère. Puis Camporeal, après avoir parlé à Priego, va à la table, écrit quelques mots sur un papier, les signe et les fait signer au marquis.

Le Comte de Camporeal, désignant le marquis de Priego et remettant le papier à Ruy Blas .

Monsieur le duc, — au nom de tous les deux, — voici

Notre démission de notre emploi.

Ruy Blas, prenant le papier, froidement.

Notre démission de notre emploi.Merci.

Vous vous retirerez, avec votre famille,

À Priego.

Vous, en Andalousie, —

À Camporeal.

Vous, en Andalousie, —Et vous, comte, en Castille.

Chacun dans vos États. Soyez partis demain.

Les deux seigneurs s’inclinent et sortent fièrement, le chapeau sur la tête. Ruy Blas se tourne vers les autres conseillers.

Quiconque ne veut pas marcher dans mon chemin

Peut suivre ces messieurs.

Silence dans les assistants. Ruy Blas s’assied à la table sur une chaise à dossier placée à droite du fauteuil royal, et s’occupe à décacheter une correspondance. Pendant qu’il parcourt les lettres l’une après l’autre, Covadenga, Arias et Ubilla échangent quelques paroles à voix basse.

Ubilla, à Covadenga, montrant Ruy Blas.

Peut suivre ces messieurs.Fils, nous avons un maître.

Cet homme sera grand.

Don Manuel Arias.

Cet homme sera grand.Oui, s’il a le temps d’être.

Covadenga.

Et s’il ne se perd pas à tout voir de trop près.

Ubilla.

Il sera Richelieu !

Don Manuel Arias.

Il sera Richelieu !S’il n’est Olivarez !

Ruy Blas, après avoir parcouru vivement une lettre qu’il vient d’ouvrir.

Un complot ! Qu’est ceci ? messieurs, que vous disais-je ?

Lisant.

— … « Duc d’Olmedo, veillez. Il se prépare un piège

« Pour enlever quelqu’un de très-grand de Madrid. »

Examinant la lettre.

— On ne nomme pas qui. Je veillerai. — L’écrit

Est anonyme. —

Entre un huissier de cour qui s’approche de Ruy Blas avec une profonde révérence.

Est anonyme. —Allons ! qu’est-ce !

L’Huissier.

Est anonyme. — Allons ! qu’est-ce !À Votre Excellence

J’annonce monseigneur l’ambassadeur de France.

Ruy Blas.

Ah ! d’Harcourt ! Je ne puis à présent.

L’Huissier, s’inclinant.

Ah ! d’Harcourt ! Je ne puis à présent.Monseigneur,

Le nonce impérial dans la chambre d’honneur

Attend Votre Excellence.

Ruy Blas.

Attend votre excellence.À cette heure ? impossible.

L’huissier s’incline et sort. Depuis quelques instants, un page est entré, vêtu d’une livrée couleur de feu à galons d’argent, et s’est approché de Ruy Blas.

Ruy Blas, l’apercevant.

Mon page ! je ne suis pour personne visible.

Le Page, bas.

Le comte Guritan, qui revient de Neubourg…

Ruy Blas, avec un geste de surprise.

Ah ! — page, enseigne-lui ma maison du faubourg.

Qu’il m’y vienne trouver demain, si bon lui semble.

Va.

Le page sort. Aux conseillers.

Va.Nous aurons tantôt à travailler ensemble.

Dans deux heures. Messieurs, revenez.

Tous sortent en saluant profondément Ruy Blas.

Ruy Blas, resté seul, fait quelques pas en proie à une rêverie profonde. Tout à coup, à l’angle du salon, la tapisserie s’écarte et la reine apparaît. Elle est vêtue de blanc avec la couronne en tête ; elle paraît rayonnante de joie et fixe sur Ruy Blas un regard d’admiration et de respect. Elle soutient d’un bras la tapisserie derrière laquelle on entrevoit une sorte de cabinet obscur où l’on distingue une petite porte. Ruy Blas, en se retournant, aperçoit la reine, et reste comme pétrifié devant cette apparition.

Scène TROISIÈME.

RUY BLAS, LA REINE.

La Reine, du fond du théâtre.

Dans deux heures. Messieurs, revenez.Oh ! merci !

Ruy Blas.

Ciel !

La Reine.

Ciel !Vous avez bien fait de leur parler ainsi.

Je n’y puis résister, duc, il faut que je serre

Cette loyale main si ferme et si sincère !

Elle marche vivement à lui et lui prend la main, qu’elle presse avant qu’il ait pu s’en défendre.

Ruy Blas.

À part.

La fuir depuis six mois et la voir tout à coup !

Haut.

Vous étiez là, madame ?…

La Reine.

Vous étiez là, madame ?…Oui, duc, j’entendais tout.

J’étais là. J’écoutais avec toute mon âme !

Ruy Blas, montrant la cachette.

Je ne soupçonnais pas… — Ce cabinet, madame…

La Reine.

Personne ne le sait. C’est un réduit obscur

Que don Philippe trois fit creuser dans ce mur,

D’où le maître invisible entend tout comme une ombre.

Là j’ai vu bien souvent Charles deux, morne et sombre,

Assister aux conseils où l’on pillait son bien,

Où l’on vendait l’État.

Ruy Blas.

Où l’on vendait l’État.Et que disait-il ?

La Reine.

Où l’on vendait l’État. Et que disait-il ?Rien.

Ruy Blas.

Rien ? — Et que faisait-il ?

La Reine.

Rien ? — Et que faisait-il ?Il allait à la chasse.

Mais vous ! j’entends encor votre accent qui menace.

Comme vous les traitiez d’une haute façon,

Et comme vous aviez superbement raison !

Je soulevais le bord de la tapisserie,

Je vous voyais. Votre œil, irrité sans furie,

Les foudroyait d’éclairs, et vous leur disiez tout.

Vous me sembliez seul être resté debout !

Mais où donc avez-vous appris toutes ces choses ?

D’où vient que vous savez les effets et les causes ?

Vous n’ignorez donc rien ? D’où vient que votre voix

Parlait comme devrait parler celle des rois ?

Pourquoi donc étiez-vous, comme eût été Dieu même,

Si terrible et si grand ?

Ruy Blas.

Si terrible et si grand ?Parce que je vous aime !

Parce que je sens bien, moi qu’ils haïssent tous,

Que ce qu’ils font crouler s’écroulera sur vous !

Parce que rien n’effraie une ardeur si profonde,

Et que pour vous sauver, je sauverais le monde !

Je suis un malheureux qui vous aime d’amour.

Hélas ! je pense à vous comme l’aveugle au jour.

Madame, écoutez-moi. J’ai des rêves sans nombre.

Je vous aime de loin, d’en bas, du fond de l’ombre ;

Je n’oserais toucher le bout de votre doigt,

Et vous m’éblouissez comme un ange qu’on voit !

— Vraiment, j’ai bien souffert. Si vous saviez, madame !

Je vous parle à présent. Six mois, cachant ma flamme,

J’ai fui. Je vous fuyais et je souffrais beaucoup.

Je ne m’occupe pas de ces hommes du tout,

Je vous aime. — Ô mon dieu ! j’ose le dire en face

À votre majesté. Que faut-il que je fasse ?

Si vous me disiez : Meurs ! je mourrais. J’ai l’effroi

Dans le cœur. Pardonnez !

La Reine.

Dans le cœur. Pardonnez !Oh ! Parle ! ravis-moi !

Jamais on ne m’a dit ces choses-là. J’écoute !

Ton âme, en me parlant, me bouleverse toute.

J’ai besoin de tes yeux, j’ai besoin de ta voix.

Oh ! c’est moi qui souffrais ! Si tu savais ! cent fois,

Cent fois, depuis six mois que ton regard m’évite…

— Mais non, je ne dois pas dire cela si vite.

Je suis bien malheureuse. Oh ! je me tais, j’ai peur !

Ruy Blas, qui l’écoute avec ravissement.

Ô madame ! achevez ! vous m’emplissez le cœur !

La Reine.

Eh bien, écoute donc !

Levant les yeux au ciel.

Eh bien, écoute donc ! — Oui, je vais tout lui dire.

Est-ce un crime ? Tant pis. Quand le cœur se déchire,

Il faut bien laisser voir tout ce qu’on y cachait. —

Tu fuis la reine ? Eh bien, la reine te cherchait !

Tous les jours je viens là, — là, dans cette retraite, —

T’écoutant, recueillant ce que tu dis, muette,

Contemplant ton esprit qui veut, juge et résout,

Et prise par ta voix qui m’intéresse à tout.

Va, tu me sembles bien le vrai roi, le vrai maître.

C’est moi, depuis six mois, tu t’en doutes peut-être,

Qui t’ai fait, par degrés, monter jusqu’au sommet.

Où Dieu t’aurait dû mettre une femme te met.

Oui, tout ce qui me touche a tes soins. Je t’admire.

Autrefois une fleur, à présent un empire !

D’abord je t’ai vu bon, et puis je te vois grand.

Mon Dieu ! c’est à cela qu’une femme se prend !

Mon Dieu ! si je fais mal, pourquoi, dans cette tombe,

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