L’Oblat (page 25)

Joris-Karl Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — L’Oblat (Huysmans) · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et quand le moment suprême des noces fut venu, alors que Marie, que Magdeleine, que saint Jean, se tenaient, en larmes, au pied de la croix, elle, comme la pauvreté dont parle saint François, monta délibérément sur le lit du gibet et, de l’union de ces deux réprouvés de la terre, l’église naquit ; elle sortit en des flots de sang et d’eau du cœur victimal et ce fut fini ; le Christ, devenu impassible, échappait pour jamais à son étreinte ; elle était veuve au moment même où elle avait été enfin aimée, mais elle descendait du Calvaire, réhabilitée par cet amour, rachetée par cette mort.

Aussi décriée que le Messie, elle s’était élevée avec lui et elle avait, elle aussi, dominé du haut de la croix, le monde ; sa mission était entérinée et anoblie ; elle était dorénavant compréhensible pour les chrétiens et elle allait être jusqu’à la fin des âges aimée par des âmes qui la devaient appeler pour hâter l’expiation de leurs péchés et de ceux des autres, l’aimer en souvenir et en imitation de la Passion du Christ.

Elle avait eu barre sur le fils pendant quelques heures-onze, le chiffre de la transgression — si on les compte de l’arrivée au jardin des olives jusqu’au moment du trépas ; — sur la Mère, elle eut une plus longue prise.

Et c’est là où l’étrangeté de cette possession indue s’atteste.

La Vierge était la seule créature humaine dont elle n’avait pas logiquement le droit de s’éprendre. L’Immaculée Conception n’avait rien à démêler avec elle ; et, d’autre part, Marie n’ayant, durant son existence terrestre, jamais péché, se trouvait par cela même imperméable, dispensée de ses sévices compensateurs et de ses maux.

Il fallut donc pour qu’elle osât l’aborder une permission spéciale de Dieu et le consentement de la mère qui, pour se rendre plus semblable à son fils et coopérer, selon la mesure de ses moyens, à notre rédemption, accepta de compatir et d’endurer, sous la croix même, les affres souveraines du Dénouement.

Mais la Douleur n’eut point d’abord avec elle ses coudées franches. Sans doute, elle la marqua de son épreinte, au moment même où, répondant à l’ange Gabriel « Fiat », Marie aperçut, se détachant dans la lumière divine, l’arbre du golgotha ; mais cela fait, il lui fallut reculer et se tapir à distance. Elle vit de loin la nativité, mais elle ne put pénétrer dans la grotte de Bethléem ; ce ne fut que plus tard, alors que la fille de Joachim vint pour la présentation, au temple, que, sur le sésame prononcé par le prophète Siméon, elle bondit, de son embuscade, dans l’âme de la vierge et s’y implanta.

Depuis ce moment, elle y vécut comme chez elle. Elle était, pour parler vulgairement, entrée dans la place ; elle n’y était cependant point maîtresse absolue, car elle n’y résidait pas seule. La Joie cohabitait avec elle ; la présence de Jésus suffisait pour que l’âme de la mère débordât d’allégresse. Elle ne disposait donc que d’une part restreinte, que d’un pouvoir limité. Il en fut sans doute ainsi jusqu’à la trahison de l’Iscariote. Alors la Douleur prit sa revanche, elle s’avéra despotique, entière, et elle accabla si terriblement la madone que l’on put croire qu’elle avait épuisé la lie désolée du calice. Il n’en fut rien.

Si la douleur fulgurante, aiguë du crucifiement avait été précédée pour elle par la douleur lancinante, sournoise du jugement, elle fut encore suivie de la souffrance, dévorante, têtue, d’une autre attente, de celle de ce jour où elle rejoindrait enfin là-haut, loin de cette terre qui les avait tant honnis, son Fils.

Ce fut donc, en l’âme de la Vierge, comme une sorte de tryptique. La douleur prépotente, parvenue à l’état intense sur le panneau du milieu et de chaque côté, l’angoisse, le ténesme d’une attente ; les deux volets différant pourtant, en ce sens, que l’attente d’avant la crucifixion avait pour but la crainte et celle d’après, l’espoir.

La Vierge ne pouvait, au reste, se dédire. Elle avait accepté la lourde tâche que lui avait léguée Jésus, celle d’élever l’enfant née sur le lit de la croix. Elle la recueillit et, pendant vingt-quatre ans, dit saint Epiphane, pendant douze ans, affirment d’autres saints, elle veilla, ainsi qu’une douce aïeule, sur cet être débile que, nouvel Hérode, l’univers cherchait de toutes parts pour l’égorger ; elle forma la petite église, lui enseigna son métier de pêcheuse d’âmes ; elle fut la première nautonnière de cette barque qui commençait à gagner le large sur la mer du monde ; quand elle mourut, elle avait été Marthe et Marie ensemble ; elle avait réuni le privilège de la vie active et de la vie contemplative, ici-bas ; et c’est pourquoi, l’évangile de la messe du jour est justement emprunté au passage de saint Luc, racontant la visite du Christ dans la maison des deux sœurs.

Sa mission était donc terminée. Remise entre les mains de saint Pierre, l’église était assez grande pour voguer, sans touage, seule.

La Douleur qui ne s’était pas séparée de Marie, durant cette période, dut alors s’enfuir ; et, en effet, de même qu’elle avait été absente, au moment des couches de Notre-Dame, de même elle se retira lorsque l’instant de la mort fut venu. La vierge ne mourut, ni de vieillesse, ni de maladie ; elle fut emportée par la véhémence du pur amour ; et son visage fut si calme, si rayonnant, si heureux, qu’on appela son trépas la dormition.

Mais avant d’atteindre cette nuit tant souhaitée de l’éternelle délivrance, par quelles années de tourments et de désirs, elle passa ! Car étant femme et mère, comment n’aurait-elle pas convoité d’être enfin débarrassée de son corps qui, si glorieux qu’il fût d’avoir conçu dans ses flancs le sauveur, ne l’en attachait pas moins à la terre, ne l’empêchait pas moins de rejoindre son Fils !

Aussi, pour ceux qui l’aimèrent, quel bonheur ce fut de la savoir enfin exonérée de sa geôle charnelle, ressuscitée, telle que le Christ, couronnée, trônant, si simple et si bonne, loin de nos boues, dans les régions bienheureuses de la Jérusalem céleste, dans la béatitude sans fin des Empyrées !

Non, jamais, se disait Durtal, les naïfs transports du « Gaudeamus » n’avaient été si bien justifiés que dans cette messe de l’assomption où, dès le début, l’église, reconnaissante, s’éperdait de joie. Le bréviaire se répétait, comme pouvant à peine y croire, la triomphale nouvelle qu’il résumait, pour se la mieux attester, en une phrase claire et courte, celle de l’antienne de magnificat des deuxièmes vêpres : « Aujourd’hui, la Vierge Marie est montée dans les cieux ; réjouissez-vous car elle règne à jamais avec le Christ. »

Ah ! Seigneur, poursuivait Durtal, certainement lorsque j’invoque votre Mère, j’oublie à ce moment ses souffrances et ses liesses ; je ne vois plus qu’une mère à moi à qui je dis ce que je pense, à qui je raconte mes petites affaires, que je supplie de me tirer, moi et ceux auxquels je tiens, des mauvais pas ! Mais quand, sans avoir rien à lui demander, je songe à elle qui m’est si présente, si vivante, que je ne saurais vraiment passer deux heures sans me la remémorer, je me la figure toujours inquiète et tribulée ; je me l’imagine toujours sous l’aspect de Notre-Dame des larmes ! Que je la prenne de la présentation au Golgotha, je la vois, bien qu’elle ait la consolation de contempler votre présence visible et de vous adorer, pas heureuse. Le glaive de la compassion est là. Aujourd’hui, par un effort de volonté, j’arrive à la discerner autre ; si contente, malgré tout son dévouement et son amour du sacrifice, d’être enfin près de vous, à jamais sortie de peine, que je serais, s’il m’était possible de m’abstraire complètement de mes propres angoisses, vraiment joyeux. Oui, je me sentais allègre, en chantant le « Gaudeamus », en écoutant les offices que j’ai suivis de mon mieux ; moi, qui me disperse si facilement d’habitude, je n’ai été qu’avec vous, qu’avec elle dans cette journée de jubilation liturgique ; mais maintenant que les cierges sont éteints, que les chants se sont tus, que tout est retombé dans le noir, me voici réenvahi par une crue de chagrin, submergé par une marée de peines !

Le fait est que tout se gâte ; comment se désintéresser d’événements qui vont peut-être modifier, une fois de plus, ma vie ? Et si vous saviez, mon cher seigneur, ce que je suis las et, maintenant que j’ai trouvé un siège, ce que je voudrais y demeurer assis !

Il se ressouvenait, effaré, des menaces très rapprochées maintenant d’un Val des Saints vide. L’abbé avait loué près de Moerbeke, dans le pays de Waes, en Belgique, un château pour y loger ses moines et il avait résolu de ne pas attendre le deux octobre, époque assignée par la loi, comme dernier délai, pour s’y fixer. Il avait, dès sa rentrée dans son monastère, dépêché le père cellerier et le père hôtelier pour aller aménager les locaux, et aussitôt leur retour au Val des Saints, une première équipe devait être expédiée à Moerbeke pour prendre possession des lieux-et, peu à peu, le reste du couvent devait suivre. Ce n’était donc plus qu’une affaire de jours.

Les places vides des deux religieux dans le chœur lui rappelaient, dès qu’il pénétrait dans l’église, l’imminence de la fuite ; et il ne pouvait s’empêcher de sourire un peu amèrement, alors qu’avant la grand’messe, tous, profès et novices, persistaient à chanter les prières préservatrices de l’exil ; mais ils les chantaient sans entrain maintenant ; elles avaient été si mal accueillies, hélas !

Bientôt ils pourront substituer au psaume « Levavi oculos meos in montes » le 136e, le « Super flumina Babylonis », se disait-il, songeant que le séjour à l’étranger serait long et que la nostalgie et le manque d’argent y dissoudraient, sans doute, bien des communautés.

D’autre part, M. Lampre, devenu soucieux, paraissait beaucoup moins sûr que le p. Abbé laisserait plusieurs pères au Val des Saints, pour y continuer l’office et alors la question revenait sur l’eau de savoir s’il ne faudrait pas, à son tour, déguerpir.

Enfin, Mlle de Garambois pleurait et Mme Bavoil voyait tout en noir. Elle rêvait de cataclysmes, lisait maintenant, sans en perdre une ligne, les journaux qui annonçaient déjà le commencement de l’exode et reproduisaient le fragment d’une feuille belge, énumérant les propriétés achetées ou louées dans leur pays par les congrégations résolues à émigrer de France.

Et, fermant les yeux, elle soupirait : la vénérable Jeanne De Matel disait que les mamelles de la croix avaient été pleines de fiel pour le sauveur ; nous allons, à notre tour, en savourer la religieuse amertume. Bon Dieu, ce que ce gredin de gouvernement nous en aura fait voir !

Que j’aille au cloître ou que je reste ici, c’est un bain de tristesse dans lequel je trempe, murmura Durtal qui se représentait, une fois de plus, le bilan de ses peines. Se sentant des fourmis dans les jambes, il se leva de son banc et ambula dans les allées.

Quitter le Val des Saints, au moment même où ce jardin devient ombreux et s’affirme charmant, quelle déveine ! — et il regardait autour de lui ; — tous ces arbustes qu’il avait plantés fusaient en gerbes vertes, suaient de sève. Jamais les fleurs n’avaient été plus vivaces et plus belles. Les tournesols cernaient d’une crinière d’or leur grande tonsure monastique noire ; des roses, des gueules-de-loup de toutes nuances jaillissaient des parterres, débordaient sur les chemins ; les sureaux se tiquetaient de grains noirs, les briones de grains roses, les sorbiers de grains vermillon, les buissons ardents de grains de terre de sienne brûlée. Les capucines fulguraient, en grimpant aux arbres. Dans les fourrés du bois, les gaudes balançaient leurs cierges verts dont la mèche tirebouchonnait, en pendant ; un petit arbuste, le calycanthus qui, l’année d’avant, paraissait mort, avait repris et il était, au point de vue de la variété de ses parfums, bizarre. Son bois sentait le vernis et le poivre ; sa fleur, qui ressemblait à une grosse araignée couchée sur le dos, avec un ventre couleur de brique et des bouts de pattes couleur de citron, exhalait une odeur de camphre, et son fruit, d’un brun de jujube, épandait un relent de vieille futaille et de pomme.

— Mon pauvre calycanthus, fit Durtal, qui humait, en souriant, son arome, je crois que nous n’en avons plus pour bien longtemps à vivre ensemble, car plus ça va et moins je me reconnais le courage de végéter, sans offices et sans moines, ici. Tu n’es pas ce qu’on appelle un arbre bénéolent et aimable et Mme Bavoil te déteste, car elle te reproche d’être inutile et de puer. Je t’ai toujours défendu, mais le locataire qui me succédera sans doute en cet enclos, sera moins bénévole et tu risques fort d’être, un beau matin, arraché et incorporé, en compagnie de bois plus vulgaires, dans une bourrée de fagots secs ; tu seras alors, toi aussi, une victime des lois !

Tiens, Dom Felletin, fit-il ; il marcha au-devant du père-maître qui, l’apercevant, vint à sa rencontre.

— Quoi de neuf ?

— Rien.

— Le P. Abbé gardera-t-il des religieux dans le pays ? Je vous demande tout de suite cela, car cette question m’affole !

— Je l’ignore absolument et soyez sûr qu’à l’heure actuelle, le Révérendissime n’en sait, lui-même, rien. Pour être franc, je vous avouerai que la majorité du chapitre est hostile à ce projet, mais il se peut très bien que l’on soit obligé de l’adopter. Le château affermé en Belgique serait, paraît-il, insuffisant pour loger tous les moines. Il serait donc possible qu’en attendant qu’on pût l’agrandir, une petite colonie demeurât, pendant quelques mois encore, dans ce pays. En tout cas, il est d’ores et déjà convenu que, pour ne pas interrompre le service liturgique, deux ou trois des nôtres le continueront au Val des Saints et ils n’en partiront que lorsque les autres, arrivés à Moerbeke, auront recommencé l’office.

— Et alors ?

— Alors, la petite arrière-garde rejoindra le gros de la troupe.

— Et il ne me restera plus qu’à filer !

— Il est bien inutile de vous tourmenter d’avance ; s’il est nécessaire, comme je le crois, de bâtir une annexe au château que nous avons loué, vous avez du temps devant vous… le temps d’arrêter un plan et de se procurer de l’argent, le temps d’élever des constructions… bah ! Nous serons peut-être rentrés en France, avant ; les élections ne sont plus très éloignées et, après tout, il se peut qu’elles soient bonnes…

Durtal hocha la tête.

Ils firent quelques pas, sans parler, dans le jardin.

— Quelle fête est-ce demain ? fit enfin Durtal, pour rompre le silence et dire quelque chose.

— Saint Hyacinthe, confesseur non pontife — double — messe « Os justi » — rubans blancs, pour Mlle de Garembois, ajouta, en souriant le père.

— Puisque je vous tiens, j’ai bien envie de vous extraire un peu de votre technique. Imaginez que, pour oublier mes ennuis, je me suis plongé dans l’étude du bréviaire romain et du bréviaire monastique et que je sors de cette excursion, un tantinet ahuri.

Il me semble qu’à certains moments, je me suis promené dans de grandes pièces vides et dont les volets étaient fermés. Elles peuvent être hautes de plafond, mais vous savez, elles ne sont pas toujours claires.

— Pas claires ? Qu’est-ce qui vous embarrasse ?

— Mais l’incohérence que je rencontre, à chaque pas. D’abord, voyons, voulez-vous me démontrer pourquoi le saint Hyacinthe dont nous célébrons la fête, demain, est plutôt nanti de la messe « Os justi » que de la messe « Justus ut palma » qui figure également dans le vestiaire des seigneurs de sa condition et de son importance. Il en est de même, au reste, pour les confesseurs pontifes et les martyrs auxquels sont affectées des messes de rechange. Pourquoi l’une de préférence à l’autre ; quel est le motif qui détermine le choix ?

— Aucun, la plupart du temps ; ces messes de suppléance servent simplement à varier l’office, à nous permettre de ne pas toujours réciter les mêmes proses.

— Alors les attributions sont données au petit bonheur ?

— Si vous voulez.

— Autre chose, prenons le Romain et tenons-nous-y. Je n’en parle et je ne le discute, bien entendu, qu’au point de vue de l’histoire, de la littérature et de l’art. Or, voilà saint Bernard, saint Benoît, sainte Claire, sainte Térèse, saint Norbert, c’est-à-dire des fondateurs des plus grands ordres, ils n’ont pas de messes spéciales ; les trois premiers n’ont même point une oraison qui leur appartienne ; d’autres, au contraire, qui instaurèrent des instituts dont le développement fut souvent maigre, François Carracciolo, l’un des créateurs des clercs mineurs réguliers, Joseph émilien des somasques, Joseph Casalance des pauvres clercs réguliers de la mère de Dieu, pour en citer trois, possèdent chacun, une messe propre.

D’autres sont mitoyens et chevauchent entre deux selles ; ils ne détiennent pas de messe particulière, mais sont dotés d’une oraison, d’une secrète et d’une postcommunion qui leur sont personnelles ; exemple : sainte Angèle De Merici, sainte Françoise De Chantal, saint Bruno ; pourquoi ces dissemblances que rien ne légitime ?

— Tout cela dépend de l’époque et du moment où ils furent canonisés ; la liturgie est un terrain d’alluvions ; chaque siècle y joint un apport qui change selon l’esprit dont il est, lui-même, imbu. Il y a des périodes où les offices propres sont rares ; d’autres, en revanche où ils sont nombreux. Aucune règle immuable n’existe à ce sujet.

Veuillez bien maintenant remarquer ceci : les fondateurs d’Ordres que vous venez d’énumérer — et vous avez oublié saint François d’Assise et saint Dominique qui sont munis chacun d’une messe neuve, et saint Augustin qui, en sus d’une oraison, d’une secrète, d’une post-communion, est pourvu d’un verset différent de celui des autres docteurs, après l’alleluia — ne sont pas dénués d’un office spécial par le fait seul que cet office n’est pas inséré dans le Romain. Presque tous en ont un dans le missel et le bréviaire de leur congrégation ; tel saint Benoît qui, logé au romain dans les dépendances des abbés, habite un hôtel particulier chez nous.

Il ne faut point, du reste, en de semblables questions se contenter de la vision d’un seul bréviaire ; il sied, au contraire, de les considérer tous et alors une vue d’ensemble se forme ; avec les monastiques et les propres des divers diocèses, tout s’équilibre. Celui qui n’a pas découvert de place à un endroit, en trouve dans un autre ; la liturgie est une éternelle fête où une foule constamment plus nombreuse de saints afflue et la mère l’église est hospitalière, elle héberge chacun et l’installe où elle peut.

— Bien, mais encore à propos des messes et des communautés religieuses, comment justifier que deux franciscains : saint Jean De Capistran et saint Joseph De Cupertino aient, chacun, une messe entière, propre, et que leur frère en saint François, saint Bernardin de Sienne qui est, je présume, là-haut leur égal, ne dispose que d’un évangile et d’une oraison à part ?

Non, vous aurez beau dire, père, il y a du désordre dans le bâtiment. Expliquerez-vous comment un saint comme le pape Grégoire VII réside dans le meublé d’un Commun, alors que le jeune Louis De Gonzague est propriétaire d’un immeuble ? Me ferez-vous aussi connaître pourquoi la formule des grandes fêtes, le « gaudeamus », réservée à Notre-Dame du mont carmel, à sainte Anne, à la fête du rosaire, à l’assomption, à la toussaint, est également octroyée à sainte Agathe, à saint Thomas de Cantorbéry et à saint Josaphat. Pourquoi cet honneur à ces trois-là et pas aux autres ? Notez que nous avons affaire à de pauvres doubles et que cette distinction jure avec la faiblesse de leur grade. C’est le chapeau à plumes d’autruches du général sur un simple uniforme de lieutenant !

Le P. Felletin se mit à rire. — Je vous répondrai toujours la même chose, que c’est une question d’opportunité et une question de temps ; j’ajoute, pour ne rien omettre, que cela peut également être subordonné au plus ou moins d’influence de la congrégation ou du diocèse d’où le candidat sort. Tenez, prenez deux élus qui se suivent sur le calendrier et dont l’œuvre fut pareille, saint Vincent De Paul, fondateur des lazaristes et des sœurs de charité et saint Jérôme émilien, des somasques. Saint émilien qui précède saint Vincent d’un siècle, est dépositaire d’une messe spéciale et saint Vincent, pas ; on lui a seulement concédé, à la place de l’évangile ordinaire, celui de la fête de saint Marc. Pourquoi, me demanderez-vous encore, tout pour celui-ci et presque rien pour celui-là, alors que tous les deux sont classés sous le rite double ? Parce que, probablement, le vent soufflait dans une direction différente, au moment où le procès de canonisation de chacun d’eux fut instruit.

Non, il ne convient pas de chercher la petite fissure dans un édifice grandiose tel que celui de la liturgie, ses nefs sont magnifiques, mais quelques-unes de ses chapelles, bâties après coup, sont médiocres.

S’il y a de l’or pur, il peut y avoir aussi de la breloque et du zeste ; certaines messes du sanctoral sont des chefs-d’œuvre, d’autres sont plus ordinaires, si on les scrute, comme vous, au point de vue de l’art ; choisissez, par exemple, celle de saint Jean Damascène. Ce docteur eut, par suite des calomnies dont il fut victime, la main coupée et la sainte vierge la lui réajusta. Or, toute la messe, avec son introït, son épître, son graduel, son évangile, son offertoire, sa communion, ne cesse de faire allusion à ce miracle. C’est une messe à leit-motiv, vraiment délicieuse et très expertement tissée. Voyez également celle de saint Grégoire le thaumaturge ; celle-là ne lui est pas personnelle, car il la partage avec d’autres confesseurs pontifes, mais elle est enrichie pour lui d’un évangile distinct ; il y est question de la foi qui déplace les montagnes. Or, d’après ses historiens, ce célicole aurait justement obtenu par ses prières qu’une montagne qui le gênait pour construire une église, reculât. Discernez dès lors la raison d’être et l’habileté du choix.

En opposition à ces deux messes, examinez maintenant celle de saint Antoine ; c’est la messe habituelle des abbés, avec un autre évangile ; considérez-la de près, je vous prie.

Le bréviaire vous raconte que la vocation de ce solitaire fut déterminée par ces paroles de l’évangile « si vous voulez être parfaits, allez, vendez tout ce que vous avez et donnez-le aux pauvres ». Il semblerait donc logique, puisqu’on ne lui conservait pas l’évangile du commun, qu’on lui départît celui-là ; et, pas du tout, on lui a dispensé celui des confesseurs non pontifes qui ne rime à rien de précis pour son cas.

Mais, pour un office plus ou moins bien composé, cent d’admirables ; et par ces trois spécimens que je viens de vous montrer, vous pouvez comprendre que certains justes prêtent, par leurs miracles, par les événements même singuliers de leur vie qu’il est utile de rappeler, à des offices particuliers que l’existence plus ordinaire, plus terne, si vous voulez, des autres, ne nécessite point.

Et puis, je vous le dis encore, le bréviaire est une sorte de géologie ecclésiale ; il est formé de couches plus ou moins anciennes et plus ou moins fortes et cela vous explique les côtés disparates qui s’y trouvent. Croyez-vous qu’une messe fabriquée de toutes pièces, de nos jours, en l’honneur d’un nouvel élu, sera écrite dans la même langue, et conçue de même que certaines parties de la messe des morts, que son offertoire, par exemple, qui remonte à l’ère première de la liturgie, à son terrain primaire, pour employer l’expression des géologues ?

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