L’Oblat (page 26)

Joris-Karl Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — L’Oblat (Huysmans) · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il faut donc prendre son parti des stratifications. Elles s’attestent, d’ailleurs, autant que dans la liturgie, dans le plain-chant où bien souvent des trames très antiques furent récemment brodées et remises à neuf, le tout, si expertement fondu, en son ensemble, qu’il est nécessaire de palper les dessous de la tapisserie pour reconnaître l’âge douteux des laines et la vieillesse prématurée des ors. Qu’importe, pourvu que l’œuvre soit belle ! Elle est un produit, une succession de l’art anonyme des temps ; tous les efforts ont convergé vers le même but, glorifier avec l’encens musical des neumes, Dieu !

Mais la question des discordances liturgiques ne gît point là. Depuis le temps que nous bavardons, nous n’avons fait que tourner autour, sans y entrer ; vos critiques, plus ou moins justifiées, ne sont rien en comparaison de celles qui préoccupent réellement ceux dont le métier est de réciter l’office ; celles-là sont autrement graves et elles ont été dernièrement résumées dans une brochure par Mgr Isoard, évêque d’Annecy.

La situation est telle :

D’une part, la crue des saints hausse et comme ils sont presque tous classés, à mesure qu’on les introduit dans la chapelle du calendrier, sous le degré du double, ils refoulent les saints antérieurs dont quelques-uns furent pourtant d’une autre taille qu’eux et qui n’ont été inscrits, dans les époques reculées, que sous le rite demi-double ou simple ; exemples : saint Georges, sainte Marguerite, saint édouard, sainte élisabeth de Portugal, saint Casimir, saint Henri, saint Alexis, saint Cosme et Damien, saint Marcel Pape, et combien d’autres !

Ceux-là n’ont, la plupart du temps, plus de messes et de vêpres et ils doivent se contenter d’une petite commémoraison à l’office d’un rival plus heureux.

En un mot, les nouveaux venus chassent les anciens. Saint Christophe, sainte Barbe, pour qui nos pères eurent tant de vénération, sont maintenant dépossédés de leurs antiques douaires et ils n’ont plus pour refuge que les églises dont ils sont les patrons. On les exile dans le propre des diocèses, avec défense, tant qu’il ne se produira pas une vacance dans les colonnes de l’ordo, d’en sortir.

D’autre part, cette armée de saints élevés à la dignité du « Double » repousse également les services de la férie et, avec ce système, des offices magnifiques du temps cèdent le pas aux messes ordinaires du commun ; l’on ne dit plus, des messes du dimanche, que les commémoraisons et l’évangile, et de même pour les vêpres ; l’on répète à satiété les mêmes psaumes et l’on finit par avoir les oreilles saturées par les éternelles antiennes de « l’Ecce sacerdos magnus » des confesseurs pontifes et du « Domine quinque talenta » des non pontifes. Ainsi que le fait justement observer Mgr Isoard, sur les cent cinquante chants dont se compose le psautier, l’on n’en débite plus habituellement qu’une trentaine.

Cette monotonie engendre la routine et la récitation du psautier devient, dans ces conditions, une endosse, une corvée.

— Il y a trop de saints ! s’exclama Durtal, en riant.

— Hélas ! Il n’y en aura jamais assez ! Mais une révision de leurs grades s’impose, une réforme qui rétablirait l’équilibre rompu, d’une part, entre les différentes catégories des célicoles et, de l’autre, entre les féries et les saints.

Ah dame, reprit le moine, après un silence, nous sommes loin du bref des temps primitifs. Pour ne pas remonter plus haut que Charlemagne, des mois tels que mars avaient deux fêtes et avril quatre ; d’autres, plus chargés, ainsi que janvier et août, en possédaient onze. Ce que les élus que l’on adule se sont multipliés depuis !

— Avouez, père, qu’il est tout de même drôle, lorsqu’on y songe, cet enrégimentement des saints. Ils sont soumis à une hiérarchie toute militaire ; pour eux, le protocole est implacable.

Il y a dans cette armée dont nous sommes la misérable troupe, des officiers de tous grades, des feld-maréchaux, des généraux, des colonels, des commandants et l’on descend jusqu’au pauvre sous-lieutenant inscrit sous le rite simple.

Les insignes des titres ce sont, tels que je les vois ici, les cierges allumés, qui varient de deux à six ; aux officiers supérieurs, l’adjonction du diacre, du sous-diacre et du maître des cérémonies, des quatre chantres, descendus au milieu du chœur, tous les quatre, vêtus de chapes, ou deux seulement, ou les quatre restés en coule ; c’est mesuré au compte-gouttes des préséances, c’est pesé au trébuchet des hommages ; deux cérémoniaires ! Il faut être saint Benoît et être pontificalement célébré pour qu’on emploie, en faveur d’un saint, une telle pompe !

Quant aux petits offices, deux bougies suffisent et pour les grand’messes un seul servant accompagne le prêtre ; et si, par hasard, les officiers inférieurs ont un bout de vêpres, ce sont vêpres noires et sèches ; on ne leur double pas l’antienne, le ton même des prières s’abaisse et se vulgarise ; on leur en donne pour leur condition et on le leur fait bien sentir !

Le malheur est que, comme vous le disiez tout à l’heure, les galons sont étrangement répartis, car ce ne sont pas les plus anciens et les plus révérés qui sont les plus élevés en grade.

Et cette question des hôtels particuliers, des offices spéciaux pour les uns, et des hôtels garnis des meublés du commun pour les autres, et cette bataille que vous nommez vous-même, en termes techniques, la concurrence, c’est-à-dire le conflit qui éclate à vêpres entre deux offices et qui fait qu’à rang égal, pour mettre tout le monde d’accord, on divise l’office en deux, on le panache, tel qu’une glace, à partir du Capitule !

— Ce n’est pas d’aujourd’hui que la réforme du bréviaire a été jugée nécessaire, répliqua Dom Felletin ; les siècles se sont repassé le souci de ces refontes. Lisez les institutions liturgiques de notre père Dom Guéranger et l’histoire du bréviaire romain de l’abbé Batiffol et vous verrez qu’il n’est guère d’époques où les réclamations du clergé n’aient été entendues à Rome.

Œuvre anonyme, produit, de même que le plain-chant, du génie et de la piété des âges, le romain avait atteint, à la fin du huitième siècle, une réelle perfection. Il se maintint, à peu près intact, jusqu’à la fin du douzième. Corrigé, au treizième, à l’usage des frères mineurs, par leur général le père Aimon, il fut répandu, par ses soins, dans tous les diocèses et il finit par abolir le texte pur. Or les modifications franciscaines étaient tout simplement lamentables. Elles bourraient l’office de phrases interpolées ou douteuses, l’encombraient d’histoires apocryphes ou inutiles, inauguraient ce système qui prévalut de sacrifier le temporal au personnel. Tel quel, cet office subsista jusqu’au seizième siècle. Alors le pape Clément VII voulut le remanier de fond en comble. Il s’adressa à un cardinal espagnol, appartenant, lui aussi, à l’ordre de saint François, et il sortit du travail de cette éminence ce qu’on appelle le bréviaire de Quignonez, une compilation hybride, sans queue ni tête, en dehors de toutes les traditions. On dut le subir, mais pas très longtemps, cette fois, car vingt-deux ans après qu’il eût été publié, un rescrit du pape Paul IV défendit qu’on le réimprimât.

Ce Souverain Pontife saisit le Concile de Trente d’un nouveau projet d’office canonial, mais il mourut et ce fut son successeur Pie V qui le reprit. Lui, entendait restaurer l’antique ordo et l’élaguer des proses parasites qui l’étouffaient ; il posait également en principe que l’on ne devait pas aisément recevoir des fêtes de nouveaux saints, de peur d’usurper la place réservée aux âges suivants et, quand le travail fut terminé, il le décréta obligatoire pour tous, décida qu’il ne pourrait jamais être changé et supprima d’un trait de plume les bréviaires datés de moins de deux cents ans.

Le sien n’était pas parfait, mais combien supérieur pourtant à ceux qu’il remplaçait ! Il avait au moins rétabli l’antiphonaire et le responsoral de l’époque de Charlemagne et reculé l’office des saints pour remettre en avant l’office du Temps.

Trente ans après, en dépit de la prohibition de Pie V de modifier en tout ou en partie, son œuvre, son successeur immédiat le pape Clément VIII, la jugeant incorrecte ou incomplète, la manipule et la rectifie à son tour ; et, agissant en sens inverse, il assure la prépondérance du sanctoral au détriment des féries ; ce que l’on avait gagné avec Pie V, on le perd avec Clément.

Voilà déjà pas mal de revisions du bréviaire. Ajoutons-en encore une d’Urbain VIII, au dix-septième siècle. Ce pape étant poète latin dota l’office de deux hymnes de sa composition, les hymnes de sainte Martine et de sainte élisabeth de Portugal ; deux séquences médiocres de plus ne tireraient pas à conséquence, mais ce qui fut pis, c’est qu’il ordonna de tripatouiller les antiennes et ce sont, hélas ! Ces retapages que le Romain chante encore !

L’histoire du bréviaire de Rome s’arrête là, car je ne compte pas diverses innovations récemment introduites dans la partie de la translation des fêtes ; elles ne touchent point, en effet, au cœur et à la vie même de l’office.

Quant à la liturgie gallicane, l’on peut, en examinant son ossature, la croire issue, en partie, des églises de l’orient. Elle fut, en somme, à ses débuts, une savoureuse mixture des rites du Levant et de Rome ; elle fut démantelée sous le règne de Pépin le bref, de Charlemagne surtout, qui, sur les instances du pape saint Adrien, propagea la liturgie romaine dans les Gaules.

Durant le Moyen-Age, elle s’augmenta d’hymnes admirables, de délicieux répons ; elle créa tout un ensemble de proses symboliques, broda sur la trame italienne les plus candides fleurs. Quand la bulle de Pie V fut promulguée, la liturgie française qui avait près de huit siècles d’existence était libre de ne pas agréer le bréviaire réformé de Rome. Elle l’accepta, par déférence. Les évêques détruisirent l’œuvre des artistes indigènes, brûlèrent, si l’on peut dire, leurs primitifs, n’en sauvèrent, en tout cas, que quelques-uns qu’ils enfermèrent dans la petite sacristie de leur propre diocésain. Seule, la métropole de Lyon conserva intact son dépôt et nous lui sommes redevables de pouvoir écouter, dans la vieille basilique de saint Jean, de très archaïques exorations et de très vénérables proses.

La perte des anciennes coutumes et la consomption des antiques prières furent, si nous ne nous plaçons qu’au point de vue de l’archéologie et de l’art, des actes de véritable sauvagerie, de pur vandalisme. Toute originalité disparut des offices.

— Oui, interrompit Durtal, ce fut quelque chose comme un rouleau compresseur qui aurait nivelé toutes les routes liturgiques de France !

— Enfin, reprit le moine, cet édifice fait de pièces et de morceaux dura, tant bien que mal, jusqu’au règne de Louis XIV. Alors, les idées gallicanes et jansénistes intervinrent et la démolition de la bâtisse, tant de fois réparée, fut résolue.

On abattit le bréviaire romain et on le reconstruisit sur de nouvelles bases.

Nous eûmes alors les œuvres de Harlay, de Noailles, de Vintimille. Ces prélats chambardèrent de fond en comble le psautier, n’admirent plus que des antiennes et des répons extraits des écritures : ils biffèrent les légendes des saints, amoindrirent le culte de la sainte vierge, évincèrent une série de fêtes, substituèrent aux anciennes hymnes des poésies de Coffin et de Santeuil. L’on enroba les hérésies de Jansénius dans le latin du paganisme. Le bréviaire parisien fut une sorte de manuel protestant que les jansénistes de Paris colportèrent dans la province.

Cela devint, au bout de peu de temps, dans les diocèses, une véritable pétaudière ; chacun se fabriqua un service à son usage, toutes les fantaisies furent permises. L’on vivait sous le régime du bon vouloir de l’ordinaire, quand Dom Guéranger parvint à ramener l’unité de la prière dans notre pays, en faisant adopter, une fois pour toutes, les rites de l’église de Rome.

À l’heure présente, la chrétienté est donc, — sauf les ordres religieux dont les offices avaient, ainsi que le nôtre, plus de deux cents ans, lorsque parut la bulle de Pie V, — assujettie au pouvoir du Romain tel que l’a accommodé, en le gâtant, Urbain VIII.

Il laisse fort à désirer, mais enfin, tel qu’il est, malgré l’incohérence que vous lui reprochez et j’ajouterai, moi, malgré le choix plus que médiocre de ses homélies et de ses leçons, il n’en présente pas moins un ample, un magnifique ensemble.

Il recèle des pièces de toute beauté ; songez aux messes pénitentielles du Carême et de l’Avent, à celles des quatre-temps, à la fête des palmes ; rappelez-vous l’office admirable de la Semaine Sainte et la messe des morts ; rappelez-vous les antiennes, les répons, les hymnes de l’Avent, du Carême, de la Passion, de Pâques, de la Pentecôte, de la Toussaint, de la Nativité et de l’Épiphanie ; songez aux matines, aux laudes, au merveilleux office des complies et convenez qu’il n’existe dans aucune littérature du monde d’aussi radieuses, d’aussi splendides pages !

— J’en conviens, père.

— Déclarons aussi, pour défendre ces pauvres saints qui empiètent si souvent sur les plates-bandes du Temporal, qu’ils sont, au point de vue liturgique — pour n’envisager que celui-là — bien utiles, car enfin, dans le cycle ecclésial, la vie du Christ s’écoule en six mois, pendant l’hiver et le printemps. À partir de la Pentecôte, durant l’été et l’automne, ce n’est plus que du remplissage et nos bons saints se groupent glorieusement, en masse, autour des grandes fêtes telles que l’Assomption, la Toussaint, la Dédicace des Églises. À propos de cette dédicace, lisez, dans le pontifical, la liturgie de la consécration d’une église ; vous trouverez, dans le texte de cette cérémonie, l’art du symbolisme porté à sa dernière puissance.

— Je l’ai lu et aussi le Pontifical des Vierges ; nous sommes du même avis, mon père ; le sublime est là ; mais c’est justement parce que j’adore la liturgie que je la voudrais sans taches et sans trous ; ce ne serait pas impossible, à obtenir pourtant, car le trésor de ses cassettes oubliées est immense. Il suffirait de l’ouvrir et de remplacer par les pièces de premier ordre que l’on en tirerait, les pannes dont le service divin s’encombre.

— Vous en parlez à votre aise, l’expérience est consommée et elle vous donne tort. Voyez ce que l’on a amendé de fois nos livres et rien n’est complet, rien n’est à point !

— Parce que les gens qui les ont révisés étaient sans doute des savants mais qu’ils n’étaient pas en même temps des artistes !

— Enfin, vous serez plus indulgent, j’espère, pour notre missel et notre bréviaire, à nous. Certes, il n’est pas exempt de reproches, mais vous avouerez qu’il est, dans ses grandes lignes, superbe. Moins chargé de fêtes adventices qui suppriment les offices des dimanches ou des féries, comme les fêtes de la sainte famille, de la prière au jardin des olives, de la sainte couronne, du saint suaire, des cinq plaies, de la lance et des clous, il a gardé une délectable saveur des anciens âges. Il a, le premier, recueilli les hymnes qui figurent maintenant dans le canon. C’est, en effet, saint Benoît qui inaugura l’insertion de proses ou séquences dans le corps des offices. Ses enfants ont su faire de l’eucologie chrétienne un florilège qui contient les plus beaux chants de saint Ambroise, de Prudence, de Sédulius, de Fortunat, de Paul Diacre, et d’autres poètes. Il n’a point, en tout cas, le vieux-neuf, les pièces ressemelées du romain…

— Ta, ta, ta, fit Durtal, en riant, vous trichez, père. Il a, lui aussi, notre hymnaire monastique, des poèmes façonnés en un prétentieux et bien mauvais latin ; et ils ne remontent pas à des époques très éloignées, ceux-là ! Ensuite, nous ressassons, autant que le Romain, l’incessante prose des confesseurs pontifes et non pontifes, « l’Iste Confessor » agrémenté sur tous les ordos des trois lettres M. T. V. pour les jours où il faut changer le troisième vers de la première strophe, parce que ces jours ne concordent pas avec la date même du décès du saint. Or, cette séquence anonyme, écrite en l’honneur de saint Martin, je crois, s’adapte fort mal au lot énorme des déicoles qu’elle encense. Elle fait allusion à des miracles opérés sur la tombe de saint Martin, à des guérisons, et nombre de pontifes et de non pontifes, auxquels on l’applique, n’ont effectué aucune cure, aucun prodige que je sache, après leur mort…

J’en reviens toujours à mes moutons, l’ancien répertoire de l’église regorge de pièces qui suppléeraient avantageusement, dans bien des cas, à celle-là.

Et il ne serait même pas nécessaire de chercher bien longtemps ; il n’y aurait qu’à ouvrir l’année liturgique de Dom Guéranger et le volume du chanoine Ulysse Chevalier sur la poésie liturgique du Moyen-Age, pour y découvrir des proses et des tropes d’un art autrement ingénu et d’une saveur autrement mystique que ceux de ces séquences passe-partout dont notre diurnal est plein.

— Voyons, à défaut de variété, confessez au moins que, dispensées des frelatages inventés par les chimistes d’Urbain VIII, nos hymnes sont authentiques et qu’elles fleurent bon le terroir où elles poussèrent et le siècle où elles naquirent.

— Oui ; j’ai confronté, du reste, les deux textes, le véridique et le sophistique, dans ce petit livre de l’abbé Albin que vous m’avez prêté, « la poésie du bréviaire ». Ce volume est, dans son genre, après les deux tomes un peu massifs de l’abbé Pimont, une merveille de clarté concise avec ses textes comparés, ses variantes, ses traductions françaises, anciennes et modernes, ses notes de métrique et d’histoire. Comment n’est-ce pas un Bénédictin qui a entrepris et réussi un pareil travail ?

— Bon, voici l’attaque qui tourne ! s’exclama en riant, le P. Felletin. Vous lâchez prise sur l’office, afin de vous jeter sur les moines.

— Pour cela, père, je ne vous laisserai jamais tranquille, car j’enrage, aimant les Bénédictins comme je les aime, de voir qu’ils se désintéressent des labeurs qui leur appartiennent. Et le ménologe de la famille de saint Benoît ? Il n’est pas d’institut religieux qui n’ait le sien ; voyez les franciscains, les Dominicains, les carmes, tous ont écrit des ouvrages où sont plus ou moins brièvement narrées les vies de leurs bienheureux et de leurs saints ; vous, rien ! — Et, à ce propos, tenez, votre bréviaire est-il assez incomplet ! Vous y célébrez à peine les fêtes de quelques-uns des vôtres ; et vos élues, vos saintes en « erte » telles qu’Austreberte, en « urge » telles que Walburge et Wéréburge, où sont-elles ?

— Si elles figuraient dans le propre de notre congrégation, vous nous reprocheriez de ne plus avoir d’office temporal, répliqua Dom Felletin. C’est justement parce que Notre Sanctoral personnel est peu chargé, que nous pouvons encore réciter l’office votif de la sainte vierge et de saint Benoît. Vous ne vous en plaignez pas, je pense ?

— Non, car ils sont d’un plain-chant ancien, très simple et vraiment exquis !

— Quant au ménologe, jadis Dom Onésime Menault, mort à Silos, commença une série de monographies Bénédictines ; une fois réunies, ces petites plaquettes auraient peut-être pu former un ou deux volumes de biographies curieuses pour l’histoire de notre ordre. Deux seulement parurent : la vie de saint Benoît d’Aniane et celle de saint Guilhem de Gellone. L’éditeur ne les vendit point et arrêta les frais.

Il est certain néanmoins que le ménologe dont vous parlez serait bien utile, mais il est trop tard pour nous y atteler ; ce n’est pas maintenant que nous allons vivre dans le désarroi hors de France qu’il faut songer à préparer des besognes de longue haleine…

Tous deux se turent. Ils étaient revenus au point de départ de leurs longues discussions, à l’exil et il était impossible qu’il en fut autrement, car ce départ était passé, chez tous, à l’état de hantise, d’idée fixe. Toute conversation même lointaine y ramenait.

— Bah, fit Durtal, qui sait ? il vous arrivera peut-être à l’étranger des novices studieux, aptes aux recherches et capables de les écrire ; plus les temps sont immondes et plus les vocations monastiques s’attestent.

Le moine hocha la tête.

— Sans doute, dit-il, mais ce qui m’inquiète, c’est cette agglomération de monastères réfugiés au même endroit. Si j’excepte Solesmes qui irait habiter dans l’île de Wight, les autres abbayes de la congrégation vont, toutes, se fixer, sauf celle de Marseille qui se rend en Italie, dans la Belgique et la Belgique n’est pas grande ! Saint Wandrille, saint Maur De Glanfeuil et le prieuré de sainte Anne de Kergonan auraient, si mes renseignements sont exacts, loué des maisons dans la province de Namur. Tous les trois sont, en somme, les uns sur les autres ; l’abbaye de Ligugé s’installerait, de son côté, un peu plus haut, dans le Limbourg, le prieuré de Wisques dans le Hainaut et nous, dans la Flandre Orientale.

Nous ne pouvons que nous étouffer, dans un espace aussi restreint ; mais ce qui est pis, c’est qu’au-dessus de nous se dresse une imposante et une très belle abbaye belge, l’abbaye de Maredsous. Elle est célèbre et prospère et elle est dirigée par l’abbé Primat de l’Ordre.

Forcément nous serons écrasés par elle, car il est bien évident — même en tenant compte de la prédilection qu’un Français éprouvera toujours à vivre plutôt dans un milieu français que dans un milieu belge — que l’intérêt de tout postulant sera de faire sa probation dans une véritable abbaye, plutôt que dans le je ne sais quoi où nous allons, pêle-mêle, nous entasser. Il ne faut pas se le dissimuler, l’ambiance des lieux et le décor sont indispensables pour soutenir une vocation ; là, où il n’y a point de cloître, d’église véritable, de noviciat séparé, de cellules réelles, il y a déchet pour les âmes. Or, savez-vous qu’il est question de nous fabriquer là-bas une vague chapelle dans un petit salon ; c’est la mort des cérémonies solennelles, la dispersion de la liturgie privée de son cadre et c’est notre but, notre raison d’être même qui disparaît… Pourvu, mon Dieu, si l’exil dure, que nous ne finissions pas par nous effriter, par tomber de nous-mêmes, en poudre, dans la nostalgie, dans le marasme !

Durtal n’eut pas le courage de protester, car il n’augurait rien de bon du séjour de ses Bénédictins à l’étranger.

Le silence devenait pénible. Ce fut un soulagement quand, impatientée, Mme Bavoil vint dans le jardin leur rappeler qu’il était l’heure de s’en aller, chacun, dîner.

XIV

M’expliquerez-vous à la fin ce que cela veut dire, s’exclama Mme Bavoil qui brandissait des journaux au-dessus de la tête de Durtal, assis, après déjeuner, devant une tasse de café.

Car enfin, reprit-elle, ou c’est moi qui suis démente ou ce sont les autres qui sont fous. Voilà toutes les Carmélites qui, ne voulant pas demander l’autorisation au gouvernement, se sauvent. C’est une véritable débandade ; sauf le carmel de Dijon et de quelques autres villes, tous, et il y en a une vraie ribambelle, — tenez, regardez, — bouclent leurs malles ; comprenez-vous cela ?

— Je ne comprends pas plus que vous, répondit Durtal en rendant à Mme Bavoil, son journal. Les Carmels ont reçu une lettre de leur supérieur à Rome, le cardinal Gotti, leur prescrivant de filer, et la presse maintenant, sur la déclaration du P. Grégoire, définiteur de l’ordre pour la France, spécifie, formellement, que cette lettre du cardinal est un faux. Que croire ? je l’ignore.

— Faux ou pas, la question n’est point là. Les Carmels sont des maisons d’expiation et de pénitence ; ils doivent appeler la persécution et non la fuir ; est-ce que les Carmélites de Compiègne n’ont pas été envoyées par le tribunal révolutionnaire de Paris à l’échafaud ? Ont-elles eu peur, ont-elles décampé, celles-là ?

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