L’Oblat (page 3)

Joris-Karl Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — L’Oblat (Huysmans) · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Oui, je dois vous prévenir maintenant que l’on mange ainsi qu’au cloître, ici. Le boucher tue, un jour, un bœuf, soyons plus exact, une vache ; un autre jour, un mouton, un autre jour, un veau ; la plus grosse part de ces animaux est naturellement réservée au monastère qui, en dehors même des hôtes, a cinquante bouches à nourrir ; nous devons donc emboîter la filière de la vache, du mouton et du veau, servie au cloître ; car vous pensez bien que l’on n’abattra pas une bête exprès pour vous, pour M. Lampre et Mlle de Garambois ; nous nous repaissons donc tous, religieux et laïques, de la même pitance, le même jour ; cela ne serait rien, malgré le manque de variété de ces mets, si ce boucher n’égorgeait son bétail, la veille au soir ou le matin même où il le débite ; et dame alors, on mastique des choses innommables qui tiennent à la fois du caoutchouc et de la filoselle.

— La cuisine corrige jusqu’à un certain point les viandes trop fraîches, fit Mme Bavoil ; seulement, il convient, en ce cas, de dire adieu aux côtelettes grillées et aux biftecks saignants ; il est, en effet, nécessaire de mettre à mijoter, pendant des heures, dans une casserole, ce que… comment appeliez-vous le gigot qui vous déplaisait à Chartres ?

— De la carne ou de la bidoche, Madame Bavoil ; ce sont les inélégants synonymes d’une irréductible viande. Mme Bavoil sourit, puis se frappa le front.

— Voyons, fit-elle, si Mlle de Garambois est si gourmande, elle n’use pas de cette carne dont vous parlez. Alors, comment s’arrange-t-elle ?

— Oh ! elle et sa bonne sont constamment à Dijon d’où elles rapportent des provisions.

— Eh bien ! l’on agira, au besoin, comme elles ; combien de temps faut-il par le chemin de fer pour s’y rendre ?

— Une grande demi-heure ; seulement les heures des trains sont incommodes. L’horaire est celui-ci : 6 heures et demie, 10 heures du matin, et 2 heures de l’après-midi. Pour revenir, 6 heures et 11 heures du matin, 3 et 6 heures du soir et c’est tout.

— Bien, et vous, vous allez souvent à Dijon ?

— Quelquefois. Dijon est une ville charmante, très cordiale et très gaie ; elle a un musée de primitifs, un puits de Moïse fort enviable, des bouts de rues encore curieux, des églises, telles que je les aime ; et puis elle possède aussi une très excellente Vierge noire.

— Ah ! s’exclama Mme Bavoil qui tomba en arrêt, elle a une Vierge noire ! moi, qui hésitais un peu, je vous l’avoue, à quitter Chartres à cause de Notre-Dame de sous-terre et du pilier, je vais donc les retrouver ici ; mais ce n’est pas une Madone moderne, au moins ?

— Rassurez-vous ; Notre-Dame de l’Apport ou de bon espoir date du douzième siècle, si je ne me trompe. En 1513, elle a sauvé la ville de Dijon que défendait alors Louis de La Trémouille, à la tête de quelques troupes, de l’assaut et du pillage des suisses. En souvenir de cet événement, l’on fit, chaque année, le 12 septembre, une procession en son honneur ; il en fut ainsi jusqu’au milieu du dix-huitième siècle ; alors elle cessa, j’ignore pourquoi ; ce qui est certain, en tout cas, c’est que Notre-Dame de bon espoir est en grande vénération dans la Bourgogne ; si son histoire détaillée vous intéresse, je vous prêterai un volume qui narre ses miracles, volume un tantinet mucilagineux d’un abbé Gaudrillet qui signe prêtre mépartiste de la paroisse de Notre-Dame.

Ils étaient arrivés, en bavardant, à la maison. La mère Vergognat les y attendait. Durtal présenta, l’une à l’autre, les deux femmes, intérieurement égayé de leur contraste, Mme Bavoil n’avait guère changé ; ses cheveux s’étaient pourtant raréfiés et ceux qui n’avaient point déserté étaient devenus plus blancs ; la face était encore osseuse et chapelurée de son ; le profil s’attestait plus coupant avec l’âge, mais l’œil noir était demeuré le même, fureteur à la fois et placide ; elle tenait toujours de la paysanne et de la vendeuse de cierges, dans une église, mais avec toujours aussi ce je ne sais quoi qui l’exhaussait quand l’âme, phosphorée par les prières, prenait feu.

L’autre s’avérait, redondante et mafflue, haute en couleur ; elle avait l’œil porcin et des poils de brosse, poivre et sel, plantés sous un nez cuit ; la bouche crénelée de dents couleur de rouille était hilare et pourtant, lorsqu’elle se fermait, mince et pincée ; elle était ensemble, une rempailleuse pocharde et une terrienne madrée ; on pouvait lui faire le tour de l’âme, en une seconde, à celle-là !

Mme Bavoil la vrilla de son œil noir, puis, après un soupir qui en disait long, elle lui déclara doucement qu’elle entendait entretenir d’amicales relations avec elle et qu’elle comptait l’employer souvent pour les gros ouvrages ; et sur cette assurance, la mine renfrognée de la mère Vergognat se détendit ; mais elle ne crut pas moins devoir se montrer plus bête qu’elle n’était en réalité, pour ne point se compromettre dans ses réponses.

— Alors, voyons, insistait Mme Bavoil, vous m’affirmez que l’on vend ici, chez la femme Catherine, du fil et des aiguilles et tous les objets de mercerie ?

— Mais ça dépend, ma bonne dame, il y a fil et fil ; la Catherine est bien empressée ; pour ça, vous pouvez consulter, il n’y a qu’une voix.

Mme Bavoil chercha vainement à démêler le sens de cette réplique. N’ y parvenant point, elle posa une autre question, relative au format du pain usité dans le village.

La mère Vergognat ne parut pas saisir la signification des mots et, prudemment, elle bafouilla : je ne saurais pas vous renseigner.

— Ce n’est pourtant pas sorcier, ce que je vous demande, reprit Mme Bavoil. Le pain que fabrique votre boulanger est-il rond ou fendu, est-ce de la miche ou du boulot ? D’ailleurs, il doit bien en rester à la cuisine ; apportez-le moi, afin que je l’examine.

La paysanne rapporta un croûton.

— C’est du pain fendu, c’est tout ce que je désirais savoir.

— Peut-être bien, opina Mme Vergognat.

— Ah ça, s’écria Mme Bavoil, lorsqu’elle fut partie, est-ce qu’elles sont toutes ainsi, au Val des Saints ?

— Non, les autres sont pis ; celle-là est la mieux ; vous voyez par cet exemple s’il est facile d’extirper un non ou un oui à ce monde-là !

— Eh vrai, notre ami, le confesseur doit avoir de l’agrément avec ce genre de paroissiennes ; ce qu’elles doivent ruser avec lui et tourner autour du pot !

— Elles ne tournent autour de rien du tout, attendu qu’elles ne se confessent point.

— Comment, dans un pays monastique, les habitants ne pratiquent pas !

— Je suis un bon républicain, c’est pourquoi je ne vais pas à la messe, est une phrase que vous entendrez souvent prononcer ici ; quant aux mœurs des paysans, elles sont tellement ignobles que mieux vaut n’en point parler. Ils ont été pourris par les placiers en politique des villes, jusqu’aux os !

— Seigneur ! s’exclama Mme Bavoil en joignant les mains, où sommes-nous ? Me voilà maintenant obligée de vivre au milieu des compagnons de malheur de l’Enfant prodigue, car si ce que raconte notre ami est exact, ce n’est pas autre chose que ces gens-là !

III

Vous êtes de la maison, vous ; je ne vous lave plus les mains, dit en riant le père abbé à Durtal et à M. Lampre ; allez tout droit à votre place.

Et l’Abbé s’effaça devant eux et s’arrêta sur le seuil du réfectoire.

Il avait près de lui deux moines, l’un qui tenait un bassin et une aiguière d’ancienne faïence et l’autre, une serviette. Un prêtre de passage s’avança ; l’abbé prit l’aiguière et lui versa, en signe de bienvenue, quelques gouttes d’eau sur les doigts et le père hôtelier fit signe à cet ecclésiastique de le suivre et le plaça près de Durtal.

Le réfectoire était une pièce immense avec plafond à poutrelles posé sur des consoles curieusement ouvragées de marmousets et de fleurs. Il appartenait, ainsi que la salle du chapitre, l’oratoire intérieur et la chambre de réception des hôtes, aux premiers bâtiments du monastère qui remontait au quinzième siècle. C’était tout ce qui subsistait, avec un grand escalier à vis et de vieilles caves, de cette partie de l’abbaye ; les autres constructions avaient été édifiées ou au dix-septième siècle, ou récemment.

En bas des murs blancs du réfectoire, lambrissés à mi-corps d’une cloison de sapin, des bancs ininterrompus et des tables séparées entre elles pour livrer passage, étaient scellés sur un plancher de la hauteur d’une marche, formant, de chaque côté, comme le trottoir en bois d’une rue qui serait pavée sur toute la largeur de sa chaussée de carreaux rouges. Six larges fenêtres l’éclairaient de leurs verres dépolis, creusés de losanges.

Au fond de la pièce, se dressait la table du père Abbé ; elle était semblable aux autres, mais la boiserie plaquée sur la muraille, derrière elle, s’appointait en forme de cône et était surmontée d’une croix. Cette table était flanquée de deux autres, une à droite pour le père prieur ; une à gauche, pour le père sous-prieur qui mangeaient, ainsi que l’Abbé, seuls.

En face d’eux, enfin, à l’autre bout de la salle, près de la porte d’entrée, une chaire, adossée au mur, était occupée, ce jour-là, par un novice qui préparait la lecture du repas.

Tout le monde était debout.

— Benedicite, dit l’Abbé.

— Benedicite, répétèrent les deux rangs des moines.

— Oculi omnium.

— In te sperant, Domine, et tu das escam illorum in tempore opportuno. Aperis, tu, manum tuam et imples omne animal benedictione.

Et le Gloria de la doxologie courba en coup de vent toutes les têtes. Elles se relevèrent au Kyrie Eleison et retombèrent pendant le h récité à voix basse, pour ne se relever qu’après.

D’une voix qui s’enfla, un peu, vers la fin, l’Abbé reprit :

— Oremus. Benedic, Domine, nos et haec tua dona quae de tua largitate sumus sumpturi. Per Christum, etc.

— Amen.

Et, dans le silence, la voix fraîche du novice en chaire psalmodia sur un ton grave à la fois et joyeux : Jube, Domne, benedicere.

Et l’Abbé répondit :

— Mensae coelestis participes faciat nos Rex aeternae gloriae.

— Amen, dirent ensemble tous les moines et ils saisirent et déplièrent leur serviette qui contenait, en son rouleau, le couteau, la fourchette et la cuiller.

La table des hôtes était au milieu de la pièce, en face et près de celle du père Abbé, qui la dominait, car elle n’était pas établie, ainsi que la sienne, sur un rebord de bois, mais à même sur le sol. Elle était séparée par un large espace vide de celle des convers, installée également sur la chaussée, mais à l’autre bout de la pièce, près de la chaire.

Deux pères, en tablier bleu, servaient les religieux et les frères. Le père hôtelier était chargé des invités.

Le dîner des hôtes, car l’on appelait au cloître le déjeuner dîner et le dîner souper, était composé d’un bouillon épaissi par des îles réunies de semoule, d’un bœuf nature, d’un gigot aux haricots, d’une salade durement vinaigrée, d’une crème liquide que l’on buvait avec une cuiller à soupe et d’un peu de fromage.

Celui des moines était le même — le gigot et la crème en moins.

Les uns buvaient de l’eau rougie et les autres de l’eau ; le silence était de rigueur ; chacun mangeait, le nez dans son assiette.

Et toujours, après avoir psalmodié au dîner quelque passage de la bible ou au souper, quelques articles de la règle, le lecteur de semaine attaquait une lecture religieuse ou semi-profane précédée de cette annonce : s’ensuit l’histoire de… chapitre tant.

Il devait lire d’un ton monotone, voulu, séculairement imposé sans doute pour l’empêcher de plaire à ses auditeurs ou de se faire lui-même valoir et c’était comme une pluie de mots gris. L’on n’y prêtait guère attention, au début, mais quand la première fringale d’appétit était satisfaite, les têtes se renversaient, les reins s’accotaient à la cloison et si l’histoire était intéressante, on l’écoutait.

Elle était, malheureusement, fort ennuyeuse, d’habitude. On avalait des tranches historiques insipides, ou, ce qui était pis, des morceaux de vies de saints, écrites dans ce style oléagineux, cher aux catholiques ; et parfois alors, un sourire courait sur les lèvres des religieux, en entendant pour la millième fois les expressions fatiguées de ces rengaines.

Ceux qui avaient achevé leur repas, essuyaient leur couteau et leur couvert qu’ils réenveloppaient, après les avoir lavés, dans leur serviette. Le père Abbé regardait si tout le monde avait consommé sa part de fromage et, d’un coup sec de son petit marteau, frappant la table, il arrêtait la lecture.

L’hebdomadier, interrompu, changeait de voix et lançait alors sur un ton modulé et plaintif :

— Tu autem, Domine, miserere nobis.

Et tous, dans un brouhaha de pieds, se levaient et répondaient sur le même ton :

— Deo gratias.

L’Abbé, de sa voix un peu chevrotante, mais qui s’assurait et s’amplifiait vers la fin des oraisons, commençait :

— Confiteantur tibi, Domine, omnia opera tua.

— Et sancti tui benedicant tibi, répliquait le chœur.

Ainsi qu’au Benedicite, toutes les têtes se courbaient au gloria et l’Abbé prononçait la prière :

— Agimus tibi gratias, omnipotens Deus, pro universis beneficiis tuis, qui vivis et regnas in saecula saeculorum.

— Amen.

Et l’on pivotait sur soi-même et, à la queue leu leu, l’on quittait le réfectoire, les moines les premiers et l’Abbé le dernier ; l’on suivait le cloître, en récitant le miserere, jusqu’à la chapelle où se terminait l’office des grâces.

Une fois sorti de l’église, l’Abbé invita, suivant l’usage, ses hôtes à prendre le café.

La salle destinée à ce genre de réception était située, au bas de l’escalier menant aux deux étages des cellules, dans un petit corridor communiquant par une porte basse avec l’allée ogivale du cloître.

C’était une salle massive, à murs énormes, si profonds que dans les embrasures des deux croisées l’éclairant sur le jardin, l’on aurait pu y allonger des lits. Ces murs badigeonnés au lait de chaux et parés de photographies, représentant des vues de cette ancienne partie de l’abbaye, étaient ornés d’une cheminée, en plâtre peint, au-dessus de laquelle se dressait un crucifix dont la couleur était celle de ces papiers d’étain qui enveloppent les tablettes de chocolat.

L’ameublement consistait en des chaises de paille et en une vaste table de bois blanc recouverte d’une toile cirée, à raies.

Autour de cette table étaient réunis le père Abbé, Dom de Fonneuve, le prieur, Dom Felletin, le maître des novices, Dom Badole, l’hôtelier, l’ecclésiastique de passage, M. Lampre et Durtal, conviés en l’honneur de la saint Placide.

Dom Badole tournait sur lui-même à la recherche d’un sucrier qu’il avait devant lui, sous la main. Il était petit, de taille ramassée, et sa face d’ivoire froncée de mille plis, eût été, si on l’avait coiffée d’un bonnet à ruches, la figure d’une vieille dévote dont il avait d’ailleurs l’arrière-sourire jaune et doux. Sa façon de croiser ses bras en X sur sa poitrine, en saluant, sa politesse affectée et ses manières obséquieuses, gênaient ; et ce qui était curieux c’est que cet homme, si aimable pour les autres, était, pour lui-même, rigide. Quand sa journée de causeries et de révérences était finie, il se sanglait de coups de discipline, se reprochant de ne pas savoir garder sa vie intérieure dans cette existence forcément dissipée par le va-et-vient des hôtes ; il n’arrivait pas à concilier les devoirs de sa charge avec son propre recueillement et l’on se demandait parfois, en regardant ses yeux colorés de ce bleu clair et froid, presque méchant, des prunelles au repos des chats de Siam, s’il n’aurait pas volontiers fustigé aussi ces passants qui lui causaient, sans le vouloir, tant de remords.

Il était un moine exemplaire, un prêtre très pieux, mais de compréhension brève et d’intelligence bornée. Après l’avoir essayé dans divers emplois qu’il s’était révélé incapable de remplir, on lui avait délégué la facile mission de soigner les étrangers. Il s’en acquittait assez bien lorsque les hôtes n’étaient pas plus de deux ; passé ce chiffre, il s’affolait et réclamait un aide.

Le prieur contrastait singulièrement avec lui. Dom de Fonneuve portait gaillardement ses soixante-dix ans et la lucidité et la vigueur de son esprit, sa science, célèbre dans le monde des historiens, faisaient de lui la personnalité éminente de cette abbaye. L’été, on venait, de toutes les contrées du monde, le consulter ; on lui soumettait des textes qu’il décortiquait, en se jouant. Il épluchait les fautes des copistes, écalait les interpolations, rétablissait le texte primitif, en un clin d’œil. Il était d’ailleurs un répertoire, connaissait la bibliothèque du monastère, volume par volume, et, en une minute, il dénichait un renseignement qu’il eût fallu à tout autre plus de huit jours pour découvrir.

Il restait, à notre époque, comme l’un des derniers spécimens de cette forte génération de moines que pétrit Dom Guéranger ; il avait parcouru les bibliothèques, fouillé, avec Dom Pitra, toutes les archives de l’Europe.

Mais ce qui valait encore mieux que son incomparable érudition, c’était son ardente bonté ; il était un amoureux d’âmes ; il se jetait sur elles, les étreignait passionnément, pleurait de joie à l’idée qu’il avait pu en sauver une. On le disait, en riant, mais le mot n’était que juste, il est « la mère grand’ » du cloître, celle à qui l’on va raconter ses peines et qui vous console. Il avait vécu dans plusieurs couvents, il avait été la victime de bien des brigues, et il n’en avait pas moins conservé une âme d’enfant, ne croyant point au mal, aimant réellement ses frères, ainsi que le veut la règle, prêt à embrasser, sans même l’ombre d’une rancune, celui d’entre eux qui l’aurait le mieux desservi. Il sourdait du fond de son être un torrent d’affection qui noyait tout, un besoin de n’admettre que le bien, une sensibilité telle qu’une simple expression affectueuse l’émouvait jusqu’aux larmes.

Avec sa bonne grosse tête ronde, ses yeux qui pétillaient dans sa face ridée, il suggérait une impression de robustesse, et aussi de malice, mais de douce malice aimant à rire et se contentant, pour s’égayer, de peu. Son seul défaut c’était sa pétulance. Il montait… montait, ainsi qu’une soupe au lait, alors qu’il s’apercevait que des religieux n’observaient pas la règle. Il les réprimandait furieusement, frappant du poing la table, puis quand le coupable était parti, il courait après lui, l’embrassait, le suppliait de lui pardonner sa véhémence ; et sa tendresse, son désir de réparer ce qu’il croyait être, dans sa paternelle bonté, une avanie étaient tels que le délinquant pouvait alors manquer impunément aux observances. Il avait si peur de se refâcher et de contrister son frère, qu’il se taisait, rongeant son frein, pendant un certain temps.

Le père Abbé était plus calme, d’une bienveillance plus régulière. Il fermait les yeux sur les travers de chacun et regardait son prieur jouer le rôle de père-fouettard, sachant fort bien que les remontrances n’étaient que le prélude des gâteries ; aussi souriait-il et des unes et des autres.

Lui, se bornait, à près de quatre-vingts ans, à donner l’exemple. Il descendait, rasé de frais, une demi-heure avant tous les siens à l’église et il y méditait et priait jusqu’aux matines ; et les jeunes gens, qui avaient un peu de mal à s’extraire, l’hiver, à 4 heures du matin, du lit, vénéraient ce grand vieillard émacié, un peu voûté, qui ressemblait avec son nez et ses lunettes au cardinal archevêque de Paris, et ils admiraient sa résolution de n’accepter aucun bien-être et aucune de ces aises qu’eussent amplement justifiées son âge et les infirmités dont il souffrait.

Il y avait, au reste, beaucoup de finesse sous la bonhomie de cet excellent homme si prompt à ne jamais sévir. Il connaissait trop bien les défauts de ses enfants et il les définissait parfois d’un mot drôle.

— Le père Titourne, disait-il, d’un profès toujours éberlué, toujours en retard aux offices, le père Titourne « il a des courants d’air dans la cervelle ; que voulez-vous que j’y fasse ? »

— C’est un monastère trop débonnairement mené, grondait le terrible M. Lampre.

— Avouez alors que cette mansuétude prouve la vertu de ces moines, répondait Durtal ; car enfin, dans le monde, une maison dirigée si débonnairement croulerait ; et, ici, pourtant, tout marche.

M. Lampre était bien obligé d’en convenir, mais il n’en continuait pas moins de bougonner. Ce petit homme de soixante-dix ans, bedonnant, à la mine empourprée, à la barbe sanglière, aux cheveux tout à fait blancs, était grognon mais complaisant et généreux. Il était aussi très pieux mais il ne détestait pas les plaisanteries salées et aimait à rire. Il était le seul qui fût bourguignon, parmi tous ces gens issus de pays différents et répandus, pêle-mêle, dans l’enclos du cloître.

— Voyons, fit le père hôtelier qui rentra, une cafetière à la main, le fourneau s’était éteint et je ne voulais pas pourtant vous offrir du café froid ; cela m’a mis un peu en retard, excusez-moi et veuillez vous sucrer.

Il remplit des tasses microscopiques et versa dans des petits verres, de la valeur d’un dé à coudre, quelques gouttes d’eau-de-vie blanche.

— Eh bien, dit Dom de Fonneuve, à Durtal, êtes-vous satisfait de la cérémonie de ce matin ?

— Mais oui, mon père, les novices s’en sont expertement acquittés.

— Il faut qu’ils le sachent, car cela les rendra heureux ! s’écria le brave prieur.

La saint Placide était, en effet, un événement dans les monastères de saint Benoît ; ce saint était le patron des novices et ils remplaçaient les pères qui s’effaçaient devant eux ce jour-là. Ils exécutaient l’office, entonnaient les antiennes, chantaient les morceaux, étaient, en un mot, les maîtres du chœur.

— Vous avouerez bien pourtant, mon cher Durtal, fit M. Lampre, que si le père chantre n’était pas venu à leur aide pendant le gloria in excelsis et le graduel, ils n’en seraient pas sortis !

— Mais avouez aussi, répliqua Durtal, que le plain-chant de cette messe est difficile à chanter et, qui plus est, irritant par ses simagrées, et laid.

Existe-t-il, en art, quelque chose de moins musical et de plus incohérent que ce gloria in excelsis soi-disant de luxe, un gloria de cave et de grenier, le chemin de fer russe des voix, avec ses montées et ses descentes ! Ajoutons que le credo dansant des grands jours est fort inférieur au credo ordinaire. Il n’y a vraiment dans cet office que la deuxième phrase du graduel et que l’alleluia qui soient bien.

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